Reprise du séminaire Autobiographie et Correspondances (20 novembre 2021)

Séminaire Autobiographie et Correspondances

Séance du 20 novembre 2021 (10h-13h)

ENS, 45 rue d’Ulm, Salle Beckett

Le passe sanitaire ne sera pas exigé, mais le port du masque sera obligatoire

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Françoise Simonet-Tenant (Sorbonne-Université)

Présentation du site EcriSoi

Au début, il y a eu une publication papier que nous avons souhaité prolonger… Cette publication est le Dictionnaire de l’autobiographie. Écritures de soi de langue française, sous la direction de Françoise Simonet-Tenant, avec la collaboration de Michel Braud, Jean-Louis Jeannelle, Philippe Lejeune et Véronique Montémont, Paris, éditions Honoré Champion, 2017, 845 p. (rééd. « Champion Classiques », 2018, 845 p.) L’élaboration du site, commencée courant 2019, a été longue. Nous pourrions faire un article sur la genèse du site, ses heurs et malheurs. Il n’est pas facile de trouver la traduction technique d’un projet qui a plusieurs volets : à la fois, continuation du dictionnaire, base de données bibliographiques, espace critique qui accueille recensions d’ouvrages critiques sur les écritures de soi et entretiens avec spécialistes des écritures de soi, site éditorial… et il n’est pas toujours facile non plus de communiquer entre chercheurs et développeur. Seront présentées la conception initiale du site, les transformations successives, les difficultés techniques ainsi que les perspectives envisagées pour cette première version du site qui devrait être mise en ligne fin 2021.

Véronique Montémont (Université de Lorraine)

Les Carnets d’Albert Beugras (mémoires politiques)

À Fresnes, où il est incarcéré, il rédige sur une vingtaine de cahiers d’écolier numérotés à la suite ses mémoires politiques, retraçant par le détail ses activités au sein du PPF. Ce document a été confié par l’épouse d’Albert Beugras à leur dernière fille, Marie Chaix-Mathews, qui s’est appuyée sur ces carnets pour relater l’histoire de son père dans son roman d’inspiration autobiographique Les Lauriers du Lac de Constance (1974). Les cahiers, qui ont fait l’objet d’une dation, seront prochainement déposé à la Bibliothèque nationale de France ; les deux premiers cahiers, qui retracent la carrière d’Albert Beugras dans l’industrie chimique, son entrée en politique et reviennent sur la genèse de son engagement, ont été édités au format électronique et seront publiés sur le site Écrisoi.

Albert Beugras (1903-1963) est une figure discrète de la collaboration, mais qui joua en son temps un rôle prépondérant au sein du Parti Populaire Français (PPF). Chimiste chez Rhône-Poulenc, antibolchévique, il rejoint le parti de Doriot en 1936 : il est fasciné par celui qu’il appelle « le Chef » et séduit par son souhait de se rapprocher des classes populaires. Membre du bureau du parti, homme de confiance de Doriot, Albert Beugras, activement impliqué dans des activités collaborationnistes, le suivra jusqu’en Allemagne en août 1944, avant de se rendre aux Américains en 1945, ce qui lui évite de subir une épuration expéditive. Détenu en Allemagne, restitué à la France, sur sa volonté, en 1946, jugé en 1948, il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

Mise à jour (22.3.22). Le site EcriSoi peut désormais être consulté à cette adresse : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/accueil. N’hésitez pas à visiter son riche contenu.

Séminaire Autobiographie et Correspondances, saison 2021-2022 : « Ecrire la biographie »

Vous l’attendiez avec une impatience non dissimulée, le voici : le programme de la nouvelle saison du séminaire Autobiographie et correspondances, qui sera cette année consacrée à l’écriture de la biographie, avec comme d’habitude quelques incursions du côté du journal et de la correspondance.

Samedi 20 novembre 2021 – 10h-13h – Salle Beckett, 45 rue d’Ulm
Françoise Simonet-Tenant : Le Site Ecrisoi
Véronique Montémont : Biographie et contexte : éditer les mémoires politique d’Albert Beugras

Samedi 11 décembre 2021- 10h-13h – Salle Beckett, 45 rue d’Ulm
Janine Altounian, entretien autour de L’Effacement des lieux (PUF, 2019)
Hélène Gestern : La biographie subjective (autour d’Armen, Arléa, 2019)  

Samedi 15 janvier 2022 – 10h-13h00 – Salle Beckett, 45 rue d’Ulm
Laurence Santantonios : la collection « Le Dire et l’Ecrire », autour des fonds APA (avec plusieurs auteurs de la collection)

Mardi 15 février 2022, 17h-19h, Amphi Jaurès, séance commune avec le séminaire général
Jean-Marc Hovasse invite Bertrand Marchal : « Mallarmé, correspondance et genèse »

Jeudi 17 mars 2022 – 17h-19h – Salle Paul Langevin, Bâtiment Jaurès, 29 rue d’Ulm
Entretien avec Evelyne Bloch-Dano, biographe
Nicolas Malais et Sophie Pujas, présentation de Journaux intimes, raconter la vie (Gallimard/Hoëbeke, 2021)

Samedi 14 mai 2022 – 10h-13h – Salle Celan, 45 rue d’Ulm
Guy Ducrey, présentation de la correspondance de Jean Cocteau et Georges Gréciano
Bernard-Marie Garreau, Les Dimanches de Carnetin

Christiane Rochefort sur le pied de guerre (V. Montémont)

Rochefort-journalEntre 1986 et 1993, à la fin d’une vie presque entièrement consacrée à l’écriture, Christiane Rochefort, la romancière des Petits Enfants du siècle et de Stances à Sophie, a tenu un journal et confié à son amie Misha Garrigue Burgess le soin de l’éditer après sa mort. La publication de ce texte est en elle-même une aventure génétique. En effet, Christiane Rochefort ne tenait pas son journal sous une forme continue, mais sur « un ensemble de feuilles manuscrites de grand et de petit format », regroupées dans cinq dossiers parallèles. Ses trois éditeurs, Misha Garrigue, Catherine Viollet et Ned Burgess ont donc choisi de reconstruire le texte de sorte à retrouver un ordre chronologique essentiel à sa compréhension. Car quand elle commence son journal, Christiane Rochefort est en pleine écriture de La Porte du fond : les premières notations nous font plonger dans le laboratoire d’un écrivain qui s’attache à décrire le processus complexe de la naissance d’un livre, avec ses « départs in-concertés », suivis de l’exigence de « dégorger une essence » de ce matériau. La Porte du fond, qui traite de l’inceste, pose de multiples problèmes et l’évocation de son élaboration difficultueuse lève le voile sur un autre aspect de la « méthode Rochefort » : le travail collectif, dont ses lecteurs avaient déjà eu un avant-goût dans Ma vie revue et corrigée par l’auteur. Non seulement l’écrivain parle de ses textes à ses amis proches, tenant avec eux ce qu’elle appelle des « conférences littéraires », mais elle leur en fait la lecture à haute voix, avant d’intégrer au fur et à mesure leurs avis et leurs suggestions. Ceux de Misha, « pas indulgente, juste-juste, au petit poil », ceux du peintre Amos Kenan, complice particulièrement cher, avec qui partager les « riches heures Kenan-Rochefort ».

Les amitiés tiennent en effet une place cardinale dans la vie d’une femme qu’on découvre assez solitaire : la diariste ne manque jamais de noter qui lui a rendu visite et tout le plaisir qu’elle en a retiré. L’entourage devient d’autant plus vital que la maladie gagne du terrain : atteinte à partir du début des années 1980 d’une ostéoporose aiguë, qui limite son autonomie physique et la fait considérablement souffrir, Christiane Rochefort se sert aussi de son journal pour décrire le minutage des journées, étape par étape, afin de résister à la fatigue et s’imposer plusieurs heures de travail quotidien, à placer là où elle en a la force. Mais l’écrivain est une femme combative. Si la révolte qu’elle porte chevillée au corps n’a plus que le plan rhétorique où s’exercer, son journal fait malgré tout état d’indignations récurrentes, contre les promoteurs immobiliers (« Tout ce que vous touchez, ça meurt »), les exégètes musicaux qui veulent « faire passer Mozart par [leur] trou d’cul », l’administration. L’actualité mondiale la consterne ; en juin 1990, dans un élan de pessimisme, elle écrit : « Bon dieu mais qu’est-ce qui se passe avec cette malheureuse planète ! »

Mais ni la colère, ni l’âge, ni la maladie n’éteignent le goût de vivre, les désirs (y compris d’amour) et les émerveillements. Derrière un tempérament entier, et des sarcasmes souvent aussi drôles que ravageurs, le journal laisse entrevoir une femme généreuse, qui ne ménage pas ses réserves d’affection pour ce(ux) qu’elle estime. L’écrivain entretient ainsi une relation fusionnelle avec les animaux et la nature. Elle prend le temps de décrire, non sans ferveur, la floraison du camphrier (« comme les bras levés d’une ballerine, entre lesquels les grappes maintenant visibles sont courbées en crosse »), d’admirer les martinets, le ballet des hirondelles, d’écouter le cri des merles. En 1992, elle consacre des pages bouleversantes à la mort de son chat très aimé, Machat, dont le « petit fantôme » la hante des jours après sa disparition. L’expression d’un amour absolu, inconditionnel : « Ô Machat, rien de mauvais n’est jamais venu de toi. De quelles relations entre humains peut-on dire ça ? »

Le Journal pré-posthume possible, témoignage de la condition d’un écrivain en cours de création (« Les jours où je n’écris pas, où je n’essaye pas, je me sens inutile sur la terre ») est aussi un texte d’une variété littéraire remarquable, où se côtoient courts poèmes, notations en prose, listes et aphorismes — un humour lapidaire qui n’est pas sans rappeler par endroits celui d’Erik Satie. Les éditeurs ont pris le soin d’enrichir ces pages transcrites avec des dessins, photographies et croquis, ceux de Rochefort de ses amis ; ils y ont ajouté des extraits manuscrits et ont complété le volume avec un cahier photographique tiré de l’album personnel de la diariste. Cet élégant travail de mise en page, tout d’intelligence et de sensibilité, contribue à placer le lecteur au plus proche de la matérialité de l’écriture, et à lui donner un aperçu des talents pluriels de l’écrivain. Mais il fait aussi du journal une fenêtre ouverte sur une personnalité atypique et attachante, celle d’une femme qui écrivait en 1986 : « Mon courage est aussi violent que ma peur ».

Christiane Rochefort, Journal pré-posthume possible, édition établie par Ned Burgess et Catherie Viollet, Éditions iXe, 2015.