Allegro con spirito : Philippe Cassard, Par petites touches (Mercure de France, 2022) (H. Gestern)

Par petites touches : c’est avec un titre à double sens que le pianiste (également connu comme producteur d’émissions radiophoniques de haute tenue) Philippe Cassard fait son entrée en autobiographie. Sollicité par Colette Fellous pour sa belle collection Traits et Portraits, le musicien livre un autoportrait ponctué de photographies (puisque telle est la règle de composition), articulé autour de plusieurs entrées. La première, c’est l’enfance, l’enfance d’un petit garçon merveilleusement doué, petit-fils de paysan et fils d’enseignants, dont la professeure Suzanne Verrier remarque le talent. Elle l’oriente vers celui qui sera son premier maître, Pierre Barbizet, lequel accueille le petit garçon plusieurs fois par an à Marseille. Jacques Bloch prendra la relève, puis Geneviève Joy, au Conservatoire de Paris, où l’adolescent suit des cours deux jours par semaine, tout en poursuivant sa scolarité au CNED ; après quoi le jeune pianiste rejoindra la Hochschule für Musik de Vienne. Une carrière brillantissime, très tôt amorcée, sur laquelle l’auteur reste discret : on ne trouvera pas entre les lignes de cette partition-là moindre autosatisfaction, le moindre attendrissement sur son parcours de jeune virtuose. Plutôt la conscience d’avoir été intelligemment accompagné par des adultes qui ne l’ont pas brisé en chemin, au contraire de ces petits prodiges exhibés à la télévision, « enfants aux gestes d’automates et aux sourires forcés ».  

Certes, il arrive à Philippe Cassard d’avoir la dent dure : d’expliquer comment l’exigence du travail en quatuor peut briser des amitiés, de critiquer vertement l’interprétation du lied selon Elisabeth Schwartzkopf, ou encore la pauvreté de la culture musicale des jeune interprètes, asséchés par les programmes des grands concours internationaux ; une franchise au demeurant roborative, en ce temps de bienveillance obligatoire, de cœurs et de likes dégoulinants. Mais ces coups de griffe ne sont que des ponctuations, les contrepoints fugaces de vibrants hommages, humains et musicaux :  à lire Philippe Cassard, on comprend que les « touches » qui forment le clavier de la vie d’un musicien, ce sont d’abord ses maîtres, et ensuite les musiciens avec qui il travaille. Pour eux, il n’est que gratitude : « J’ai eu cette chance extraordinaire d’avoir été formé par une chaîne fraternelle ininterrompue de musiciens et de musiciennes passionnés, qui aimaient leur métier, plaçaient très haut leurs exigences et poussaient toujours leurs élèves à se dépasser, à ne jamais baisser la garde de la curiosité ». Dans son cas, outre Pierre Barbizet, il y aura Nikita Magaloff, le lumineux Dominique Merlet, « esthète », amateur de bon vin, professeur exigeant et érudit, qui sait dénouer les pièges de la technique mais aussi élargir l’horizon musical de ses jeunes élèves jusqu’à Barber, Boulez ou Ginastera.

Plus tard dans sa vie, l’auteur apprendra à partager la musique par un autre truchement, celui de la radio, qui jouera de son propre aveu un rôle essentiel dans sa vie d’interprète. Les auditeurs de France Musique ont bien connu ses Notes du traducteur, présentes sur les ondes durant dix saisons, dont il explique qu’elles ont été « essentiel[les] à son métier de musicien » : l’occasion de faire des recherches, d’approfondir le rapport à la musique, à l’interprétation, de « réinjecte[r] du combustible » dans son propre jeu. Le plaisir aussi de transmettre, d’instruire, de partager le savoir, quand la vie n’a pas laissé le temps et l’espace d’assumer la responsabilité d’une classe au Conservatoire.

La plume est tonique, fluide : si parler de musique est toujours périlleux, le traducteur transformé en écrivain a ici su trouver les mots pour la dire. Quand il évoque les artistes qu’il aime, ses descriptions se font d’une délicatesse, d’une beauté lyriques : on notera en particulier le portrait magnifique de Thierry De Brunhoff, devenu moine après avoir été musicien, le superbe hommage à Radu Lupu, pianiste rare et sensible, à « sa manière de laisser couler la musique, d’en infuser tranquillement toutes les beautés secrètes, attirantes comme des trésors, dans le mental, puis à travers tout le corps de l’auditeur ». Ou encore le récit d’une sonate de Scarlatti par Horowitz au Théâtre des Champs-Élysées, épiphanie miraculeuse : « Jamais de tels pianissimi, de tels dégradés de couleur n’avaient à ce point ensorcelé un auditoire parisien ».

Mais le livre fait aussi place à beaucoup, beaucoup d’humour : on se régale de l’hilarante évocation des concerts de Richter, où Cassard joue le rôle du tourneur de pages et se fait martyriser par un maestro colérique, du récit de la technique de Christa Ludwig pour réchauffer les mains glacées de son pianiste, de celui d’un festin dans le TER partagé avec Anne Gastinel et David Grimal ; on lit comme un roman sa redécouverte de partitions originales de Debussy, qui lui furent finalement offertes par une fidèle auditrice, descendante d’amis du compositeur, et que Natalie Dessay accepta de faire revivre.

En cela, Par petites touches est un autoportrait joyeux. On y entend l’exigence extrême de la musique, mais non la souffrance qui accompagne souvent l’évocation d’une pratique artistique de haut niveau et d’une carrière précoce. On y suit les pas d’un homme qui n’a cessé d’approfondir son rapport à son métier, cultivant les amitiés vives et la mémoire de ses chers fantômes, un homme qui aime les jardins, les voyages, la beauté des lieux, les gourmandises, l’écoute et le travail minutieux de la partition ; un homme qui sait goûter la vie, et toute la lumière que la musique sait y déposer.

Philippe Cassard, Par petites touches, Mercure de France, « Traits et portraits », 2022, 194 p. ill

Enfance tchadienne : Michaël Ferrier, Scrabble (Mercure, de France, 2019)

 

 

9782715253162_1_75Chaque livraison de la collection Traits et portraits, de Colette Fellous, promet des œuvres autobiographiques rares, singulières, marquées par des dialogues toujours réinventés entre texte et image. Scrabble, de Michael Ferrier, finaliste du prix Fémina 2019, ne fait pas exception à la règle. On savait la poétique de cet écrivain marquée par le Japon, où il réside et travaille depuis longtemps ; mais on ignorait combien son enfance tchadienne, cette enfance qu’il nous restitue aujourd’hui dans un récit vibrant, significativement dédié « aux animaux, aux malades, aux mutilés », avait façonné sa sensibilité.

Écrire sur l’enfance, ce n’est pas seulement faire remonter le souvenir à la mémoire : c’est « défriche[r] des paysages anciens » pour s’immerger entièrement dans cette explosion de sensations, cette myriade d’odeurs, de couleurs, de lumières, reconnaître leur extrême présence, puisqu’au fond, « rien de tout cela n’est passé » constate Michaël Ferrier. Sous sa plume, « l’enfance s’ouvre comme une mangue », déroulée au fil d’une écriture lumineuse, qui rencontre la poésie à chaque mot sans paraître jamais chercher à la convoquer.

« Je revois les matinées ensoleillées frissonner dans une scintillement de détails, la dentelle déchiquetée des feuilles et des branches, la terre luisante d’avoir tant été balayée, les pieds de piments rouges et jaunes et la paisible blancheur des murs. […] Je cueille le soir frissonnant de l’éclat jaune des lampes et l’étirement des fumées noires qui montent des lanternes de zinc une poignée de souvenirs suspendus aux grandes palmes vertes des bananiers, je recueille les bruits et les parfums saisis à la volée du vent. À la tombée du jour, je me retrouve en compagnie des ombres démesurées qui préparent le poivron, le maïs et le poisson dans l’odeur du charbon brûlé, les rires qui se lèvent et le crépitement des bois. »

Une écriture capable de nous restituer ce que toute enfance possède d’âpre et de merveilleux, dans son art de combiner la splendeur et la cruauté.

Le narrateur a grandi entre son père, militaire de carrière, sa mère et son frère à N’Djaména. Une enfance urbaine, mais au plus près d’une nature violente, sauvage, omniprésente, au bord des « eaux limoneuses du fleuve Chari ». Une enfance en forme de leçon de choses permanente, dans l’observation des bœufs, des « zébus au poil acajou » ; une « enfance de sable et de poussière » baignée par le vent qui remodèle sans cesse le relief et anime les paysages, faisant vibrer ses mille et une nuances de lumière. Le corps entier est mobilisé dans cette fabuleuse entreprise d’apprentissage : goûter les saveurs, même celle des herbes et de la terre, écouter, que ce soit le son du muezzin ou le « solfège insolite » de la brousse. Contempler le moindre détail pendant des heures, dès lors que  « chaque grain de poussière devient une carte du monde ». Quand bien même les deux écritures ne se ressemblent pas, il y a quelque chose de la luxuriance antillaise d’Éloges, de Saint-John Perse, dans cette sensualité violente et irrésistible, cette « incandescence de la sensation », selon les mots du narrateur, dont on voit comment elle irradie le corps et le pénètre pour façonner un rapport au monde d’une intensité particulière.

Les animaux, omniprésents dans le récit, sont des compagnons de jeux, de vie, d’observation : ceux qui font partie de la famille (les deux chiens Dick et Sao), ceux dont on s’occupe, chèvres, cochons, poulets, lapins. Mais aussi ceux de l’« arbre aux bêtes » qui donne asile à toutes sortes d’espèces, oiseaux bruissants, fourmis, lézards, mangoustes ; ou encore ratels, de petits blaireaux teigneux et agressifs capables de tenir tête à un lion. « C’est là », écrit Michaël Ferrier, « que j’ai pris langue avec les bêtes et avec la terre, et ce négoce ne m’a jamais quitté ». Car bien plus qu’un intérêt, ou même une source de fascination, les animaux sont les premiers éducateurs de l’enfant, eux qui lui apprennent la vie, l’amour et la cruauté. Ces pages superbes d’émotion et d’évidence nous rappellent à quel point la nature forme un tout, un corps organique dont l’équilibre repose sur un réseau de luttes et de coexistences plus ou moins pacifiques entre les espèces : la nôtre n’est qu’une pièce parmi d’autres, simple lettre sur la case du jeu – et pas certain qu’elle compte triple.

Peu à peu, le récit dévoile les figures familières qui entourent le petit garçon, à commencer par celle de Baba Saleh, le boy, qui apprend à l’enfant l’essence de la culture tchadienne, ses plantes, ses rites, ses sagesses, ses légendes. Avec lui, Michaël est  Toumaï, prénom tchadien qu’il reçoit comme un cadeau. Visages de l’école aussi : une photo de classe, reproduite, montre cette micro-société où se mélangent sans distinction enfants noirs et enfants blancs. Les amis du jeune garçon sont bergers : Abdelkader, qui est touareg, et Yousssouf, un jeune berger toubou. Riches de leur expérience, ils complètent les apprentissages reçus à l’école, abstraits, mais grâce auxquels le narrateur, malgré leur caractère abstrait, goûte le plaisir de comprendre. L’enfant est très myope et refuse de parler en classe : non qu’il soit malheureux ; mais la vraie vie, il la vit ailleurs, dans sa relation fusionnelle avec son environnement. Il apprend aussi le trouble, celui des corps féminins, celui de la belle Amaboua qui lui fera découvrir « le pouvoir combustible des baisers ». Enfin, il est initié à un double éblouissement : celui, ensorcelant, de la lecture, puis celui de la musique, enseignée par un professeur merveilleux, qui donne à l’enfant l’impression d’aller « rendre visite aux dieux du vent et du sable, de la terre et de la forêt », grâce à la simple vibration d’une flûte à bec.

Ce que nous décrit, d’une manière à la fois magistrale et émouvante, Michael Ferrier, c’est l’essence même de l’enfance, qu’il a su capturer dans son récit. La magnifique alchimie entre une jeune âme et la ville qui le voit grandir, cette N’Djaména dont il se sent « le fils »,  le mouvement perpétuel de l’imprégnation, de la découverte, de l’amitié et de l’amour, étendus à l’échelle d’un territoire et de toutes ses créatures ; le dialogue, ininterrompu, vital, entre l’esprit le corps, au fil de jours « multipliant la joie de vivre, de courir et d’apprendre ».

Mais la guerre est là, qui gronde à bas bruit et place les armes dans les mains des enfants-soldats. Elle éclate le 12 février 1979 et pulvérise tous les équilibres dans des scènes d’une cruauté inouïe. Une violence qui « ne se raconte pas » mais laisse dans le jeune être si sensible, qui en est hélas le témoin direct, le souvenir indélébile du meurtre, de la barbarie ; la mémoire du corps mourant de son ami Youssouf dont il tient la main, conscient que c’en est fini, désormais, du temps heureux de l’enfance.

Le jeu du scrabble éponyme est le fil rouge et l’allégorie de ce récit ; la scène liminaire, qui décrit une partie jouée en famille, se dédouble pour devenir, dans le même temps, une ode au langage ; comme si la découverte du jeu de lettres métaphorisait celle de l’écriture elle-même, « multitude de mots et de sens, de saveurs et de significations, déverrouillant les ondes selon les permutations des lettres et leur position sur la grille, dans le temps comme dans l’espace, dans l’étendue aussi bien que dans la profondeur ». Elle sera le réservoir où l’enfant capitalisera son « butin de langage », pour plus tard. Scrabble est une mosaïque, un récit tissé d’éclats sensoriels, de vibrations, de perceptions charnelles ; du pays de son enfance, auquel son livre rend un magnifique hommage, Michaël Ferrier a su restituer la beauté sévère et âpre, la brutalité et la bonté, la sécheresse et l’opulence.

Michaël Ferrier, Scrabble, Mercure de France, 2019, 227 p. ill.

© Hélène Gestern/ La Faute à Rousseau (2020)