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L’art d’aimer : René Depestre, cahier d’un art de vivre (Hélène Gestern)

Il est des lectures qui enthousiasment, au sens premier du terme, tant est extraordinaire la force vitale qui les meut, somptueuse la langue qui les porte, profonde leur justesse, bouleversante leur humanité. Tel est le cas du Cahier d’un art de vivre, journal tenu par René Depestre à Cuba entre 1964 et 1978. Un texte perdu, retrouvé, et réédité en 2020 par Serge et Marie Bourjea, avec le concours de l’écrivain ; un texte rare dont l’édition soigneuse, la préface, l’annotation (riche et jamais envahissante), le cahier iconographique et la « chronologie cubaine » donnent au lecteur la possibilité d’en apprécier pleinement la valeur.

« Tenir un journal. Pourquoi ? Pour rester attentif. À quoi ? À soi, au monde, à la vie qui suit son cours » écrit le poète le 7 juillet 1964, quand il commence son « cahier de bord ». Il n’a qu’un regret : celui de ne l’avoir pas fait quinze ans plus tôt. Car Depestre, âgé de trente-huit ans quand il écrit ces lignes, a déjà beaucoup vécu, et connu plusieurs exils : il a quitté Haïti en 1946, retrouvé Paris, où il avait étudié quelques années plus tôt, avant d’en être expulsé, vécu à Prague, séjourné au Brésil et au Chili.

C’est en 1959 qu’il s’est installé pour de bon à Cuba, où bat le cœur de la révolution : c’est entièrement, « avec une sincérité passionnée », qu’il s’y est engagé, aux côtés de « Che » Guevara et de Fidel Castro. Pour décrire cette effervescence, les mots qui lui viennent sont tout de lyrisme : « La révolution est bien vivante. Tu te blottis dans sa grande jupe rouge qui sent l’herbe fraîche de l’histoire. » Mais ce n’est pas pour autant en écrivain détaché du monde qu’il vit ce combat, auquel il prend sa pleine part : travaux, tours de garde dominicaux, et surtout responsabilité de l’imprimerie nationale, fonction qui l’amènera à effectuer plusieurs voyages au Viêtnam, en Chine et en Russie communistes. Sous ses yeux s’amorce, parfois s’accomplit à Cuba ce dont il rêve pour Haïti : refus principiel du racisme, égalité des êtres, réformes économiques, alphabétisation, dégagement de toute influence coloniale ou économique extérieure. Un lieu, une organisation sociale où la couleur de la peau ne détermine pas le reste de l’existence, où l’on peut espérer élever chaque enfant « à une identité plénière d’être humain », comme l’auteur l’écrit en 1977, alors même que sa vie à Cuba s’est considérablement assombrie. Mais l’île aura offert au poète, à jamais, le cadeau d’une « perception désaliénante de sa place dans la société et dans l’histoire » : ce qui, dans les années 1960, alors qu’on est un homme noir, issu d’un pays ravagé par les dictatures et l’absence de développement économique, n’est pas une mince offrande.

1959 : René Depestre à table avec Fidel Castro (Crédits photographiques : Bibliothèque Municipale de Limoges)

La confiance de Depestre en la révolution est immense et son optimisme radieux, l’un et l’autre soutenus par un formidable amour de la vie. Une confiance d’autant plus grande qu’Haïti, si proche et si lointaine, son Haïti couverte « de sang, de boue et de honte » par le dictateur Duvalier, forme le contrepoint permanent, la basse continue de ce journal. Depestre s’est deux fois exilé de son île natale, la seconde après avoir refusé de servir dans le gouvernement de « Papa Doc » et été menacé de mort avec sa première femme, Dito. Ses analyses sombres, mais lucides, de ce qu’il appelle la « Papadocratie » (qui est « à la crise d’une société sous-développée ce que le national-socialisme a été à la crise du capitalisme dans une société avancée ») l’évocation de ses compagnons de lutte haïtiens, Jacques S. Alexis, Adrien Sansaricq, qu’on tue les uns après les autres, n’empêche pas l’espoir, indéracinable, qu’un jour Haïti à son tour se soulèvera ; qu’elle initiera sa propre révolution et saura chasser ses autocrates. En ce sens, Depestre vit à Cuba ce qu’il espère passionnément pour son île natale, et il y trouve une terre de repli pour participer à la lutte haïtienne, convaincu que celle-ci « englobe toutes les zones de la réalité, et […] va du fusil au livre ».

Car durant ces années, l’activité littéraire du poète est intense ; il écrit, il traduit, et ses réflexions sur son travail de création sont le deuxième fleuve qui irrigue son écriture journalière. La façon dont il parle de la littérature est bouleversante : c’est celle d’un homme qui se sait profondément poète, est conscient de la force de sa plume, mais s’impose continûment une exigence supérieure, la même que celle qu’il porte en tant que révolutionnaire. Il faut savoir se faire advenir comme écrivain, dans le secret de son être. « Si chaque homme porte en soi un monde – comme on l’a souvent dit –, je dois pouvoir exprimer, tôt ou tard, avec force, celui qui est en moi. [Je veux] organiser le chant de mon univers propre. M’emparer des idées qui sont les miennes et les transmuer en un chant majeur », note-t-il le 12 juin 1970. Ainsi ces pages peuvent-elles être considérées comme un laboratoire littéraire, creuset de l’œuvre à venir, où Depestre commence par consigner, sans marchander son admiration, ses nombreuses lectures : Proust, Neruda, Maïakovski, Roumain, Pavese, Attila Joszef (« De grands poètes tiennent compagnie à ma douleur »). Il réfléchit sur les formes, les genres, la place de la poésie, le lien entre réalisme et fiction. « Des tas de livres grouillent en moi » note-t-il en janvier 1971. Il en dresse la liste, concluant d’un lapidaire : « Il y a là matière à une œuvre. Fais-la. » L’un de ses rêves est d’écrire une « biographie complète de la révolution » où il traiterait celle-ci comme un « être vivant ».  Plus tard, en juillet 1977, il jette des notes en vue d’une autobiographie, pour « donner une forme durable aux divers matériaux de [s]a vie. »

Le journal est enfin le miroir d’une intense communion avec le monde, qui revêt de multiples visages. « Témoin de ma propre vie, cela ne m’intéresse pas » écrit Depestre, le 2 juillet, qui qualifie aussi ces pages, à cette époque, de « procès-verbal de [s]a difficulté d’être ». L’appétit du vivre, la force de ses passions valent en effet à l’écrivain de se débattre dans des difficulté amoureuses, écartelé qu’il est entre l’amour qu’il éprouve pour sa femme Nelly, son fils, et d’autres présences féminines, avec qui il traverse des passions incandescentes. Mais il n’y a rien chez lui du Don Juan, du conquérant, du viriliste : au contraire, ses mots sont tout de beauté, de fusion, pour décrire ces heures où le partage érotique débouche sur l’accord parfait avec l’autre. « Dans le coït souverain, l’homme vit intensément la femme, la femme vit intensément l’homme, ils se vivent jusqu’à l’extrême limite de leur combustion érotique ».

1966 : René Depestre chez lui, Calle 41, n°1010, apt. 3 (Crédits photographiques : Bibliothèque Municipale de Limoges)

La démarche d’un poète aussi fermement engagé dans la voie révolutionnaire aurait pu déboucher sur une poésie programmatique, écrasée par le réalisme socialiste : la critique française a au reste vertement reproché à Depestre certains de ses vers cubains. Mais c’est faire un mauvais procès et à cette œuvre et à son auteur, qui le 8 mai 1970 se dit « une fois pour toutes convaincu que l’art n’a jamais été un succédané de la vie politique ». L’adhésion politique de Depestre et son admiration pour Castro, dont il compare la rhétorique puissante à celle des Grecs anciens, n’a jamais fait de lui un thuriféraire aveugle. « Il faudra que je dise franchement, dans ce journal, ce qui me plaît et qui me déçoit dans l’expérience cubaine » écrit-il le 9 juin 1970.

Une franchise qui lui vaudra la disgrâce ; le journal reproduit in extenso la longue lettre adressé à Fidel Castro le 10 novembre 1968, deux ans avant qu’éclate l’« affaire Padilla ». Ce poète cubain, qui sera plus tard arrêté avec sa femme en 1971 et emprisonné pour « activités contre-révolutionnaires », avait reçu un prix international de poésie ; l’Union des écrivains, estimant le contenu du recueil suspect, avait alors jugé nécessaire de le faire précéder d’une préface hautement critique. Depestre écrit à cette occasion un long plaidoyer : ce n’est pas à la révolution de dicter les contenus artistiques ni de dire au peuple comment il doit lire un poète ; à elle de susciter chez les artistes le désir d’une écriture marquée par les valeurs révolutionnaires, à elle d’accepter la contradiction, signe le plus sûr de sa maturité.  « Dans ce débat patient et continu, la réflexion critique sera toujours plus efficace que l’éteignoir dogmatique. »

Il payera cher son engagement en faveur de Padilla : écarté du pouvoir, il est cantonné à un emploi de professeur fantoche, avec des étudiants qui sont en réalité des espions. Le journal s’interrompt alors pendant six ans et l’écriture ne reprend qu’en 1977, alors que l’écrivain est quasiment assigné à résidence. Il est d’autant plus admirable, dans ses conditions, de constater que Depestre se refuse à l’amertume et au ressentiment, et jamais ne sombre dans la critique ad hominem – il continue à saluer le charisme exceptionnel de Castro – ni ne cède à la tentation du retournement politique. De l’expérience cubaine, quand bien même s’y mêle du « désespoir intime » et une critique de la dérive stalinienne du communisme, il a au contraire choisi de garder la part lumineuse, d’en faire l’aliment d’une « sagesse joyeusement bienveillante, tendre et lucide, une sagesse socialiste bien informée de la complexité du vivre, au-delà des illusions, loin de tout ressentiment personnel ». (25 juin 1977).

Rendre compte d’un texte d’une telle hauteur est un crève-cœur, tant on aimerait en citer chaque ligne. On passerait sous silence un trait essentiel de ce journal si l’on ne soulignait qu’il est aussi, et peut-être surtout, celui d’un poète, et que son écriture en porte la marque  organique : cette poésie solaire, charnelle, puissante, d’Haïti, qui imprègne la langue de l’écrivain presque à son corps défendant, quand il est question des « dieux jaloux et tendres qui habitent [s]es profondeurs », du « bruissement des feuilles de la vie en [lui] », des « mystères du monde qui combattent en [s]on être » ou du « silence d’abeilles dans sa vie » ; cette poésie aux accents caribéens où court lointainement la musique de Saint-John Perse et d’Édouard Glissant, de ceux qui ont su rendre les odeurs, les sensations, le chair de leur île. Mais jamais on n’a l’impression que l’écriture du journal convoque le lyrisme ou qu’elle s’en apprête : au contraire, il jaillit, pur, nourri du même feu que celui de l’amour, de la politique. Tout est intense, vivant, plein, tendu dans ces phrases qui brûlent d’une incandescence heureuse.

Au questionnaire de Proust, à la rubrique « Qui auriez-vous aimé être ? », Depestre a répondu « L’homme que je suis ». Les pages éblouissantes de ce journal, où la beauté de la phrase le dispute aux accents d’une humanité saisie au plus droit et au plus vif, nous permettent de comprendre qu’un tel constat, pour pouvoir être fait sans orgueil, exige des années de travail quotidien sur soi, un effort continu pour « devenir celui qu’on est, ne pas se perdre de vue, au lieu de paraître, être passionnément ». Années d’effort, de tension, de lumière, de luttes et de revers, d’acceptation de ses failles et de ses ombres ; années d’amour de la vie toute ses facettes, où l’écume des échecs et des blessures a formé un terreau fécond, qui révoque la haine comme la rancœur au profit de la tendresse. Ce mot, cardinal pour Depestre, est la voie royale d’un embrassement illimité du monde, d’un accueil lucide, solaire, de l’existence et des êtres qui la peuplent, aussi désordonnés et violents soient les flots sur lesquels la vie nous charrie.

René Depestre, Cahier d’un art de vivre. Cuba, 1964-1968, édition établie, préfacée et annotée par Serge et Marie Bourjea, Actes Sud, 2020, 316 p. ill.

Séminaire ABC : demandez le programme 2019-2020 !

Autobiosphère est heureux de vous dévoiler le programme de la nouvelle saison du séminaire « Autobiographie et Correspondances ». Le cycle 2019-2020 aura pour thème « Témoins de leur temps« . Vous pouvez d’ores et déjà en noter les dates ; tous les séances auront lieu cette année en salle « Conférence » du 46, rue d’Ulm – en face du bâtiment historique. Nous vous souhaitons une bonne rentrée à tous !

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Témoins de leur temps

Journaux, autobiographies et correspondances ne constituent pas seulement l’expression d’une mémoire individuelle qui fait retour sur la singularité d’une vie. Ils sont aussi des témoignages de leurs temps, révélant, plus ou moins en creux, des réseaux de sociabilité, des inscriptions dans des écoles littéraires, des choix de vie avant-gardistes, militants ou marginaux… Parfois plus directement que les œuvres de création, ils sont aussi un lieu privilégié d’expression d’éléments biographiques et sociaux conflictuels, tus ou refoulés. Ces derniers peuvent être du ressort de l’histoire (avec ses traumatismes), du politique, de l’histoire des mentalités, impliquer le secret ou la révélation. En cela, la genèse des écrits personnels, avec ses problématiques de censure, autocensure, publication et réception, est à même de fournir de précieux éclairages sur les œuvres, mais aussi les époques dans lesquelles ces dernières ont été élaborées.

  • Samedi 5 octobre 14h30-16h30 (attention, horaire exceptionnel en raison du croisement avec le séminaire Multilinguismes)

Nina Dmitrieva (Institut Pouchkine, Saint-Pétersbourg) : Le bilinguisme au temps de Pouchkine

Ekaterina Dmitrieva (Institut Gorki, Saint-Pétersbourg) : Madrigaux, épigrammes, prose épistolaire : bilinguisme et multilinguisme dans l’œuvre de Pouchkine

  • Samedi 7 décembre 10h-13h00

Groupe Violette Leduc : Autour des écrits de Violette Leduc (le programme détaillé des interventions suivra).

  • Jeudi 23 janvier 2020 17h-19h

Entretien avec Janine Altounian (écrivain et traductrice, Université Paris 13) : Sur L’effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (PUF, 2019)

Agnès Spiquel (Université de Valenciennes) : Correspondance Alexandre Vialatte – Henri Pourrat

  • Samedi 29 février 10h-13h

Odile Richard-Pauchet (Université de Limoges) : François Mitterrand, Lettres à Anne, de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ?

Florence Naugrette (Université Paris Sorbonne) et Jean Maurice (Université de Rouen)  : François Mitterrand géographe dans Lettres à Anne (1962-1995) et Journal pour Anne (1964-1970)

  • Jeudi 19 mars 2020 17h-19h

Serge Bourjea (ITEM), Le journal de René Depestre

Edward Castelton (Université de Franche-Comté), Le journal de Proudhon 

  • Samedi 16 mai 10h-13h

Clive Thomson (Université de Guelph, Canada) et Michael Rosenfeld (Paris 3 – Sorbonne Nouvelle & Université catholique de Louvain), Les archives de Georges Hérelle et les récits intimes d’homosexuels (1870-1905) en France et en Belgique.

Françoise Simonet-Tenant (Université de Rouen), Le site Ecrisoi

  • Samedi 6 juin 10h-13h

Suzette Robichon (journaliste et essayiste) – Olivier Wagner (BNF), La correspondance de Natalie Clifford Barney et Liane de Pougy

Nelly Sanchez, La correspondance de Renée Vivien (à paraître aux éditions du Mauconduit, 2020).