Une Anglaise hors du continent : Vivienne de Wattewille, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros (Claire Paulhan, 2019)

couv-Watteville-567Les éditions Claire Paulhan, fidèles à leur tradition de découverte de textes aussi rares que passionnants publient, une fois n’est pas coutume, une traduction : celle de Seeds That The Wind May Bring, de Vivienne de Watteville (1900-1957), œuvre proposée au lecteur français sous le titre d’Une île sans pareille. « Une île sans pareille », c’est l’expression que l’écrivaine et exploratrice britannique utilise pour qualifier Port-Cros, où elle eut l’idée, à la fois téméraire et séduisante, de se fixer en 1929, une aventure qu’elle narre avec humour, verve et profondeur dans ce recueil de souvenirs rédigés à la fin de sa vie.

Lorsqu’elle entrevoit l’île pour la première fois, la jeune Anglaise a 29 ans et son histoire en elle-même est singulière : orpheline de mère à neuf ans, elle a été éduquée par son père, un naturaliste suisse, qui ne la sort du pensionnat que pour l’entraîner dans ses expéditions : enfance rude, singulière et atypique, faite de vie au grand air, de campements et d’escalade, de chasse et de pêche en Norvège et dans les Alpes, en compagnie d’un père adulé surnommé « Dadboy », avec qui la relation est fusionnelle et exclusive. Devenue adulte, Vivienne suit son père, mandaté par le Muséum de Berne pour rapporter des spécimens africains. Mais en 1924, alors qu’ils se trouvent au Congo, à la tête d’une expédition de soixante porteurs, Bernard de Watteville, que sa fille appelle « Brovie », est attaqué par un lion et succombe à ses blessures, un drame qui laisse chez Vivienne une « empreinte incandescente ». Elle terminera seule l’expédition, chassant de quoi nourrir les porteurs et traversant le Congo alors qu’elle est en proie à la douloureuse fièvre sodoku.

1920-VdeW-567Une telle histoire ne peut que façonner une personnalité singulière. Vivienne est une femme libre, un curieux mélange de stricte éducation anglaise, perceptible dans son sens inné de l’euphémisme et sa gêne comique devant certaines situations (tel le drolatique achat de pots de chambre au Bon Marché) et de spontanéité européenne ; alors qu’elle aspire à se fixer pour écrire, elle demeuré dévorée par le goût des expéditions et un « besoin pathologique de liberté ». Elle ne dit pas non au mariage, mais pas avec n’importe qui – l’une des conditions étant que le prétendant ait le « torse glabre ». Sa délicieuse Grandminon, merveilleuse et tout aussi originale grand-mère suisse, devient pour elle une véritable amie (« aux âges de vingt-huit ans et de soixante-dix ans passés respectivement, […] nous fûmes mûres l’une pour l’autre », écrit joliment Vivienne). Mais elle entretient avec la solitude, aussi subie que choisie dans son cas, une relation vibrante, qui nourrit la fibre spirituelle qui traverse ses souvenirs.

La découverte de Port-Cros se fait au hasard d’une promenade en bateau vers l’île de Porquerolles, en juin 1929. Le coup de foudre est immédiat, attisé par la réputation de sauvagerie du lieu, celle-là même qui fait choir Vivienne et sa grand-mère « dans les rets de l’île ». Immédiatement, elle est obsédée par le désir de s’y installer, d’y créer un gite pour ses amis, dans ce qu’elle appelle un « petit paradis à l’écart de tout ». En conséquence, elle se met sur-le-champ en quête d’une maison. Il en est bien une de disponible, à Port-Man : une demeure vétuste et sans commodités, une « maisonnette blanche, blottie comme une mouette juste au-dessus de la roselière », qui offre une vue superbe sur la mer. Problème : Port-Cros est propriété (âprement contestée par des jeux de testament et d’héritage) de Marcel Henry, un notaire. Celui-ci forme un étrange ménage à trois avec sa femme Marceline, dont il séparé, et le nouveau compagnon de celle-ci, Claude Balyne, un poète tuberculeux. Et les Henry-Balyne n’entendent pas accueillir aussi facilement une étrangère dans leur petite communauté, qu’ils appellent une « colonie utopique ». Il s’ensuit des descriptions hilarantes de thés avec le trio, qui déclamant du Racine, qui contemplant le ciel, tandis que Vivienne tente désespérément de les gagner à sa (prosaïque) cause. « Comment diable obtenir les faveurs de ce trio d’idéalistes et de poètes ? » se demande-t-elle…

Il faudra bien des ruses et des négociations : moyennant un bail léonin, un loyer exorbitant, et de gros travaux qu’elle doit prendre à sa charge, Vivienne est autorisée à résider là-bas. Tout à son projet d’aménager le havre rêvé pour ses amis, elle se lance alors dans de folles expéditions au Bon-Marché, écluse les antiquaires, fait venir des caisses et des caisses de meubles par bateau, tout en se lançant elle-même dans des travaux de peinture et de rénovation effrénés. Elle reçoit un premier aperçu de la vie méridionale, avec les équipes d’ouvriers qui prennent leur temps pendant qu’elle se « dépens[e] vigoureusement sous leurs yeux », espérant (en vain) susciter un éclair d’émulation… En cela, Port-Cros sera pour Vivienne de Watteville une rude école de rapports humains. Elle qui multiplie les gestes de gentillesse, offre des cadeaux de Noël, tente d’établir des relations cordiales avec les Henry, son « rameau d’olivier », comme elle le dit, toujours à la main, reste méprisée et mise à l’écart. On la prend pour une écervelée, une rentière qui jette inconsidérément l’argent par les fenêtres, mais qu’on escroque allégrement. De son côté, elle finit par percevoir les Méridionaux comme « un peuple au cœur cuirassé de cynisme », corrompu par la manne touristique, qui ne voit en elle qu’une « nigaude, […] une évaporée, ou […] une vache à lait. »

L’autre problème, et de taille, est que Vivienne doit s’adjoindre les services d’une domestique. Les Henry lui en dénichent non pas une, mais un : Joseph, homme à tout faire napolitain, vanté pour ses mérites multiples, mais cadeau empoisonné : il a été chassé de sa place précédente pour avoir séduit Françoise Supervielle, la fille du poète. Ardent travailleur, dur à la tâche, solide et dévoué, il est hélas aussi « caractériel qu’un prima donna » et ses sautes d’humeur coûtent une bonne partie de sa tranquillité à sa jeune Anglaise. Évidemment, il ne tarde pas à s’amouracher de Vivienne, ce qui donne lieu à des descriptions de scènes rétrospectivement burlesques – mais qui durent l’être un peu moins sur le moment : Joseph couché devant la porte que Vivienne doit verrouiller à double tour, Joseph lui mordant la cheville par dépit amoureux ( !), Joseph jaloux, Joseph cherchant à se suicider avec un couteau émoussé (« Mais Joseph, pas avec ce couteau-là, tout de même » ?) , Joseph accomplissant des travaux herculéens pour lui plaire… Voici donc la jeune femme obligée de « refroidir ses ardeurs, tâche aussi délicate que la manipulation de substances hautement explosives » Là encore, source pour l’autrice de méditations sur les relations de pouvoir qui régissent les êtres, notamment entre maîtres et serviteurs, et sa propre inaptitude à imposer sa propre autorité. « On ne se mue pas en despote sans y avoir été passivement encouragé » note-t-elle.

Mais c’est peut-être justement parce que l’île enchanteresse se révèle pleine de chausse-trapes, de rudesse climatique, de rapports humains sournois, hostiles et biaisés qu’elle répond bien malgré elle aux attentes de Vivienne de Watteville, venue au fond dans cette retraite interroger qui elle est et ce qu’elle attend de la vie. La contemplation de la nature, que la bassesse humaine ne peut entamer, fait chanter en elle un pur désir d’élévation, une spiritualité vibrante, une réflexion sur une foi approchée en toute liberté.  Son paganisme « jett[e] ses derniers feux », elle lit Platon, Marc-Aurèle, Epictère, s’éprouve face à la solitude, apprend à connaître ses propres limites, moque sa prétention à l’anachorétisme, médite sur le fait que l’on ne « parvient à la paix que par le renoncement absolu à soi-même ». Ses méditations aux accents pascaliens se nourrissent de l’observation passionnée de la nature, clé vers l’infini de la sensation : « Le microcosme d’une seule goutte de rosée, unique et scintillante, me procurait des sensations aussi intenses que toute l’étendue céleste couronnant de son immense voûte les cyprès sombre et duveteux dont les cônes se teintaient d’or ». L’écrivaine défriche, au sens propre, des clairières dans lesquelles elle se réfugie, loin de Joseph, écrit ses souvenirs d’Afrique, et s’abîme dans de puissantes contemplations du paysage qui continue à nourrir son âme et sa mémoire ; celle, chérie entre toutes, de Brovie, et de leur relation plus sororale que parentale – Œdipe, es-tu là ? – qui ne semble nullement la troubler… Port-Cros hébergera aussi des amis chers en visites, des amours naissantes (laissons le lecteur les découvrir), des moments de grâce, dans la compagnie des oiseaux, du perroquet de compagnie et de l’ânesse Modestine ; laissera aussi à la jeune femme le loisir aussi de s’interroger sur son étrange (et très moderne) place dans la monde, à la croisée des rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes.

La délicate traduction de Constance Lacroix, dans sa minutie, restitue la grâce d’une langue que l’on devine complexe, souvent lyrique pour décrire la beauté d’un lieu où « l’air lui-même est azur », son exubérance végétale, sa « lumière cuivrée », ses « rocs drapés de leur manteau de pins ». Claire Paulhan a par ailleurs fait le choix d’une édition en quadrichromie, agrémentée d’une riche iconographie, tant du Port-Cros de l’époque, dont elle est fine connaisseuse, que de Vivienne de Watteville elle-même que l’on peut contempler sur de nombreux portraits et photos de famille. Le beau papier crème et le sépia des photographies achèvent d’embellir de ce livre de souvenirs qui est bien plus, malgré l’humour et la poésie dont il est empreint, qu’une banale (re)collection de vignettes pittoresques et de cartes postales : il est aussi le récit de la façon dont une jeune âme en deuil, mais pleine d’amour de la vie, choisit un paysage paradisiaque pour se confronter à son passé, ses chagrins, son aspiration à l’indépendance, dans la pure liberté d’un coup de foudre pour un lieu superbe autant que cruel, avant de se tourner, résolument, vers les autres, la vie et le bonheur.

Vivienne de Watteville, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros, Claire Paulhan,  2019, 317 p. ill.

© Hélène Gestern / Autobiosphère (2020)

Vivienne de Watteville, Une Île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros 1929-1930 (Claire Paulhan éd., 2109)

Vivienne de Watteville

Une Île sans pareille
Souvenirs de Port-Cros 1929-1930
(Seeds that the Wind May Bring)

 

Traduction de l’anglais par Constance Lacroix
Notes par Constance Lacroix et Claire Paulhan

Après deux éprouvants voyages scientifiques en Afrique de l’Est, en 1923-1924, puis en 1928-1929, la naturaliste Vivienne de Watteville revient en Europe. Elle est belle, jeune (28 ans) et, à la suite d’un héritage, riche : elle séjourne alors avec sa grand-mère dans le Sud de la France, cherchant un lieu à l’écart pour s’y reposer de sa vie aventureuse, écrire ses souvenirs (Speak to the Earth, 1935) et recevoir ses amis. Edith Wharton l’invite à Hyères et lui signale les « Îles d’Or », que l’on voit à l’horizon…

Débarquant par hasard à Port-Cros en juin 1929, elle croit avoir trouvé un havre de paix avec la maison de Port-Man, qu’elle va louer à l’année à un trio qui règne sur l’île et la sauvegarde jalousement : Marcel Henry, notaire et entomologiste, Marceline, ex-femme du précédent, et Claude Balyne, ancien sous-préfet devenu poète et compagnon de Marceline… Après avoir remis en état cette maison isolée, Vivienne de Watteville s’installe confortablement, avec son ânesse Modestine, son perroquet Coco, ses livres, son gramophone et ses disques.

En fait, ses ennuis commencent : elle est poursuivie par un jeune ouvrier napolitain fou d’amour, Joseph Baresi ; elle se sent épiée par un couple de gardes, les Ballonet ; elle provoque l’ire de Marcel Henry, en plantant et coupant des arbres… Heureusement, des amis viennent la voir, rendant au lieu toute sa beauté et sa sérénité. En particulier, un Anglais mélomane, George G. Goschen, se montrera suffisamment original et délicat pour oser demander sa main, l’épouser en juillet 1930 et l’emmener loin de Port-Cros…

Vivienne de Watteville (1900-1957) est la fille d’un peintre spécialisé dans les paysages et les animaux sauvages. Sa mère meurt quand elle a neuf ans. Dès lors, elle a « vagabondé à travers le vaste monde aux côtés de Brovie [son père], sans véritable foyer, et en ne disposant que de très peu d’argent. Nous avions constamment économisé pour financer notre expédition africaine. »

Au terme de cette première expédition scientifique au Kenya, en Ouganda et au Congo belge commanditée par le Muséum de Berne entre le printemps 1923 et l’automne 1924, son père est tué sous ses yeux par un lion ; elle achève leur mission et, une fois rentrée en Europe, elle racontera cette terrible expérience dans Out in the blue(1927).

Au printemps 1928, Vivienne de Watteville retourne au Kenya, non plus pour traquer des animaux, mais pour les photographier et les filmer. Elle passe seule deux mois dans une cabane sur les pentes du Mont Kenya, lisant Walden ou la vie dans les bois de H. D. Thoreau, dessinant, herborisant, allant à la rencontre de la nature… ce qu’elle décrira dans son deuxième livre de souvenirs, Speak to the Earth, traduit par Georges Jean-Aubry pour Payot sous le titre L’Appel de l’Afrique en 1936.

Seeds that the Wind May Bring a été écrit à la toute fin de la vie de Vivienne de Watteville et publié posthume chez Methuen & Co à Londres en 1965.

 

Coll. « Tiré-à-part »
Parution : 30 septembre 2019
320 pages
12 x 17 cm
48 illustrations couleurs

Premier tirage à 400 ex., sur Olin Regular crème mat 100 mg et sous couverture en Fedrigoni Sirio Color Turchese 290 gr.

Isbn : 978-2-912222-66-4

PVP : 28 €.

Site de l’éditrice : https://www.clairepaulhan.com/