D’amour et d’amitié : Harry Mathews, Vingt lignes par jour (Véronique Montémont)

Harry Mathews (1930-2017) a été un membre de l’Oulipo, dont il fut le seul écrivain étranger pendant des décennies. Mais sa participation à ce groupe littéraire n’est qu’une des facettes d’une activité littéraire plurielle, qui s’est développée des deux côtés de l’Atlantique. Né dans une famille new yorkaise, Harry Mathews avait commencé par étudier la musicologie à Harvard, avant de s’installer en France en 1952. Profondément influencé par la découverte de Raymond Roussel, il avait ensuite publié son premier roman, Conversions, en 1958. Sa rencontre avec Georges Perec, en 1970, dont il n’avait alors pas lu une ligne, confessera-t-il plus tard, avait été l’un des événements capital de sa vie : outre que des liens d’affection forts liaient les deux hommes, Mathews avait été l’un des introducteurs de Perec aux États-Unis, tandis que le romancier des Choses avait traduit de son côté deux romans de l’auteur américain (Les Verts Champs de moutarde de l’Afghanistan et Le Naufragés du stade Odradek). Traduit ou récrit, dit-on, tant l’auteur des Choses avait pris de libertés avec la prose de l’Américain dont il avait saisi le degré de fusion entre fantaisie – au sens d’imagination – et rigueur dans la recherche littéraire

Harry Mathews en 1988. (ULF ANDERSEN / Aurimages)

Le génie d’un Perec n’était pas de trop pour rendre cette prose incroyable, épouser le cours bondissant de romans au postulat formel, plus ou moins explicite, qui se développent ensuite autour de celui-ci des intrigues improbables et foisonnantes. Derrière celles-ci, une poétique inspirée de Raymond Roussel : le choix d’une phrase qui va servir de point de départ, et l’exploration de sa polysémie ou de ses sens possibles par le roman.

« [Roussel] prenait le premier sens, puis l’abandonnait et utilisait le deuxième sens. Souvent, j’essayais de mélanger les deux sens dans la prose qui en découlait. C’est arbitraire, parce qu’on ne peut pas le valider, ni comme un moyen de “s’exprimer” – si ce terme a toujours un sens, ni en termes conceptuels. Au bout d’un certain temps, quand l’histoire commence à prendre forme, vous essayer de l’introduire dans une narration globale, mais c’est déjà trop tard, et tout illusion d’une écriture soi-disant réaliste a disparu. Pour moi, le réalisme est une convention [1]. »

Un des plus beaux exemples en est fourni par Ma vie dans la CIA (2005), « autofiction » foutraque ou le romancier, censément transformé en autobiographe, commence par expliquer comment, à Paris, a couru le bruit en 1973 qu’il était un espion ; cela avant que la narration bascule dans une suite d’aventures où l’on croise une agence de voyage nommée Locus Solus, des tueurs à gages, Maurice Roche, John Ashbery et Georges Perec. Chez Harry Mathews, péripéties se déboîtent et se réemboîtent sans cesse, épuisant tous les codes au passage ; un art qui n’est pas sans rappeler celui que, plus tard, son ami Perec portera à son point d’achèvement spectaculaire avec La Vie mode d’emploi. Il existe, en réalité, de nombreux échos entre l’œuvre des deux hommes, dont nombre sont sans doute encore à découvrir.

Harry Mathews, qui écrivait, le plus souvent en anglais, mais parfois aussi en français, de la prose, de la poésie, des romans, de la « recherche oulipienne » (tel Plaisirs singuliers, paru en 1983, variations en formes d’exercices de style autour la masturbation), des essais, et qui rêvait de disposer d’une table spécifique pour chacune de ses activités, se tenait à une certaine distance de l’autobiographie. Même si nombres d’expérimentations, comme celle de Barthes, de Robbe-Grillet, de Lucot ou de Sarraute, ont été tentées à cette époque pour en contourner l’unité, il redoute le dépouillement qu’elle impose des épaisseurs protectrices de la fiction, et plus encore son pouvoir de dévoilement, incompatibles avec un art de la retraite, et même de la rétention, dont l’écrivain se faisait par ailleurs reproche :

Cela t’a amené à vivre au bout d’un chemin qui va s’amenuisant, une fois passé un hameau situé en dehors de la route du village, dans un pays qui n’est pas le tien. Cela t’a mené, ayant pris conscience que tu pouvais difficilement supporter d’écrire sur les passions humaines trop communes, à découvrir des formes d’écriture où les vies, autour de toi, pouvaient être ignorées et où la tienne n’était qu’indirectement concernée. On peut appeler ça de l’orgueil, on peut appeler ça de la terreur. (Vingt lignes par jour, 245-246)

Et pourtant, le geste autobiographique l’a rattrapé. Mais il s’est présenté par des voies obliques, au fond cohérentes avec le reste de son œuvre, en particulier dans un livre intitulé Vingt lignes par jour (1994). À l’origine de cet ouvrage, un pli âpre et paralysant de l’existence : en 1983, le romancier américain travaille, non sans difficulté, à la fin d’un roman commencé en 1978, Cigarettes (qui sera traduit sous ce titre en français par Marie Chaix). Un an auparavant, Georges Perec est mort d’un cancer du poumon, un événement qui a profondément ébranlé Mathews et continue à hanter sa vie quotidienne. Constatant une difficulté propre à des nombreux écrivains, celle de se mettre au travail, il décide alors de s’appliquer une règle édictée par Stendhal : « Vingt lignes par jour, génie ou pas ».

Même pour un écrivain qui doute et se méfie, vingt lignes semblaient un objectif plutôt rassurant à atteindre, surtout si ces lignes n’avaient pas de rapport avec un projet « sérieux » comme un roman ou un essai. Pendant un peu plus d’une année, j’ai commencé nombre de journées de travail avec la tâche assignée d’au moins vingt lignes, à écrire sur un bloc spécialement prévu à cet effet, et dont le sujet serait ce qui me passe par la tête.

Il en a résulté 124 textes, datés comme les entrées d’un journal, ce que ce texte est aussi, à sa façon. Ils ont été écrits entre le 16 mars 1983, soit presque un an jour pour jour après la mort de Perec, et le 26 juin 1984. Comme le montrent les dates, la contrainte journalière n’a pas été respectée, mais le principe d’une régularité et d’une unité d’écriture (toujours le même bloc, toujours la même taille de texte) a malgré tout permis la continuation de l’effort sur un terme long. Écrire ainsi, sans direction, sans objet précis, est complexe ; la menace de l’exercice de style, stérile cette fois, rôde. Les premiers textes, qui font une large place aux notations d’atmosphère, décrivent le paysage, le chant des oiseaux, le chat. Harry Mathews habite plusieurs lieux, la Floride, New York, Lans en Vercors et le spectacle de la nature, en particulier hivernale, joue un grand rôle dans le quotidien de cet observateur supra-sensible de la beauté, celle de la musique d’opéra comme, de Venise comme de la neige qui ourle les arbres. Mais ses journées ne sont pas faites que de contemplation bucolique. La vie, consacrée à l’écriture, (une vie pourrait tenir pour idéale, puisque que l’auteur ne connaît pas les contraintes financières du travail salarié), est toutefois emplie l’inquiétude et de culpabilité, deux sentiments qui le taraudent. De texte en texte s’esquisse l’autoportrait d’un homme épicurien et inquiet, tendre et critique, qui interroge sans cesse sa manière d’exister et l’existence en général. Des préoccupations liées à son rapport aux objets, au temps et l’emploi, de celui-ci, à son corps, au conflit permanent entre plaisir(s) et devoir(s).

Tel Nathalie Sarraute conversant avec elle-même dans Enfance, Mathews s’invente d’abord un double, Billy Bodega, avec lequel il converse – le thème du double sera la matière de son dernier roman publié à titre posthume, Le Jumeau solitaire –, ce qui va amorcer l’exercice d’introspection. De jour en jour, la parole, tout en restant contenue dans ses frontières de vingt lignes, s’affranchit, ouvrant sur ce qui fait véritablement l’intimité d’un être : rapports avec la femme aimée, ses enfants à elle, à ses enfants à lui, sentiments de plaisir et de tristesse, rapport à la sexualité et à la rêverie érotique, maladie, douleurs, projet d’écriture, achèvement de l’œuvre en cours. Approches multiples, tonalités aussi, assemblage tesson par tesson, entre liberté et retenue. En effet, les autres jouent une grande place dans ce livre et la conscience du danger du dévoilement exerce sa force contrapuntique.

Je pourrais dire des choses que je ne dis pas ici, laisser effleurer des sujets, même indirectement, auxquels je ne me donne pas accès.  Dans cet exercice quotidien, je ne me sens pas libre d’écrire uniquement pour moi-même. Je suis arrêté par la pensée sous-jacente qu’un jour peut-être, je taperai ces ruminations journalières pour voir si elles forment un tout et que d’autres pourront les lire alors, ou après ma mort ; certainement les choses écrites risqueraient de bouleverser et rétroactivement modifier des relations dont je dépends en ce moment – avec M.C, mes enfants, mes amis. Peut-être aurais-je mieux fait de n’écrire que des fictions ou une fiction pour exprimer mes préoccupations personnelles mais le cadre imaginaire donné aux situations aurait été assez puissant pour court-circuiter toute lecture autobiographique (p. 94).

Comme le e de la disparition, Perec, qui n’est qu’assez peu évoqué nommément, se glisse partout entre les lignes : l’ami n’est plus dans ce présent-là, scandale continu, mais il ne quitte pas la mémoire, chagrin inextinguible. Il existe une vraie pudeur dans ce texte qui tourne autour de la peine en refusant de s’appesantir ; plus tard, Harry Mathews écrira ses Je me souviens à lui, un bref livre magnifique et bouleversant, Le Verger, qui pose sur le papier des éclats de vie, fragments de mémoire et d’existence de son amitié avec Perec. Mais durant cette année qui suit la mort, la plus dure pour ceux qui restent, lui fait remarquer sa femme Marie, Harry Mathews résiste à l’idée d’un deuil qui mettrait un terme au chagrin, et tout autant à l’hommage et à la continuation à travers l’œuvre littéraire. Car ce ne sont pas les livres qu’il aimait d’abord, c’était l’homme, ce qu’il dit sans détour.

Mon amour pour G. n’a absolument rien, mais rien à voir avec ses livres . […] Mon intérêt pour son travail découla de notre amitié, jamais l’inverse. Souvent, il me semblait que lire ses travaux constituait une sorte de devoir inévitable que je voulais bien accomplir à cause de mes sentiments pour lui. […] Travailler sur G.P ou écrire sur lui me déprime en venant me rappeler continuellement que j’ai perdu mon ami pour toujours. Cela me rappelle aussi comme, s’il était vivant, nous serions heureux de faire ce travail ensemble et comme, maintenant, c’est « inutile ». Prétendre qu’il peut en être autrement est de la piété bestiale. (p.96)

Vingt lignes par jour, sans que le projet en soit préalablement arrêté, devient un laboratoire d’expérimentation de plusieurs genres littéraires : micro-fictions (avec le personnage de Bodega), écriture automatique, poème, récits de rêve, méditation métaphysique, exercice spirituel, journal, autoanalyse, aveu, tombeau (au sens littéraire du terme), de l’ami mort. Il est une approche patiente et mosaïque de soi, dont l’objet n’est peut-être pas l’écrivain lui-même ; ou plus exactement, dont le soi est un terrain d’interactions permanentes avec le reste du monde dont on suit ici les courbes, les dépressions et les accidents. À travers l’observation de ses jours, Mathews, dans la vraie tradition diaristique, qu’il a rejointe presque par hasard, restitue avec une tendresse souvent critique, voire mélancolique, l’histoire de la chimie qui s’exerce entre un être et son environnement, sentimental comme spirituel ; les siens, en dépit des précautions qu’il prend pour ne pas les exposer, y sont présent, et constituent une partie de l’homme qu’il. Ce livre en apparence déroutant dans lequel, comme l’auteur quand il a initié ce projet, on entre sans imaginer de quel tissu il sera fait, dévoile page après page sa cohérence, comme si un ami acceptait pour nous de dévoiler les vulnérabilités et les failles qui le font homme. On s’y s’attache au fur et à mesure que se déplie les facettes d’un portrait passionnant, semble nous souffler qu’une vie n’existe que traversée par l’amour, l’écriture et l’amitié.

Tous les livres de Harry Mathews, traduits de l’américain par Georges Perec, Marie Chaix, Laurence Kiéfé et l’auteur, ont été publiés chez POL.


[1] Hans Ulrich Obrist et Harry Mathews, Une conversation, traduit de l’anglais par Ian Monk, Manuella Éditions, 2011.

La balle au prisonnier : Philippe Lejeune, Evadés. Récits de prisonniers de guerre 1940-1943 (Myrtille Morlot)

Philippe Lejeune – que nous connaissons comme le fondateur de l’Association pour le Patrimoine Autobiographique (APA) et comme un pionnier des théories modernes du texte autobiographique – présente une anthologie composée à partir d’extraits appartenant à sept récits de prisonniers de guerre, pour l’inauguration de la collection Vivre/Écrire des Éditions du Mauconduit. Souvent rédigés une cinquantaine d’années après les faits, les récits d’évasion sont des « hymnes à la liberté » selon Philippe Lejeune qui insiste sur leur dimension épique : ils ont le pouvoir de captiver une communauté d’auditeurs et répondent à une volonté de transmission destinée en priorité aux descendants, enfants et petits-enfants, du narrateur.

« Si les Boches avaient reçu mon petit costume, hein !… ils seraient peut-être venus m’aider à m’habiller. » Les récits rétrospectifs, parfois autoédités, souvent enregistrés puis retranscrits plus tard par écrit arborent un ton léger, propice à la dédramatisation, voire à la plaisanterie. Les diverses allusions comiques, parfois grivoises qui traversent certains récits – on peut penser à Henri Vidart et son allusion aux maisons closes à son arrivée à Nancy, ou encore à Francis Blin avec l’anecdote du costume envoyé par la poste – n’excluent pas le sentiment de méfiance et la discrétion nécessaire à la réussite du plan d’évasion. Ce « romanesque de la ruse » évoqué par Philippe Lejeune dans la préface renvoie, entre autres, à la stratégie de duperie ludique instaurée par Gabriel Sylvestre pour s’échapper du stalag et dont toute la teneur dramatique s’est évaporée avec la transformation du vécu en souvenirs. « Je tremblais un peu, pourtant ce n’était pas le moment, il fallait cacher son jeu ».

Pour d’autres, la narration de l’évasion est une affaire plus sérieuse et grave. La nervosité liée à l’attente se fait ressentir dans les propos de Gérard Gallien, déchiré entre la sympathie qu’il éprouve pour ses employeurs et la quête de liberté à laquelle il aspire. Pour C., l’omniprésence de la souffrance dans les derniers jours de son périple ferroviaire tend à gommer la menace des alertes qui préviennent de l’imminence des bombardements.

« Tant de misères rapprochent les êtres humains » écrit C., un pincement au cœur, lorsqu’il repense au moment où il a dû se séparer de ses compagnons d’évasion. Le sentiment évoqué par ce « Bourguignon évadé du port de Brême » n’est pas unique mais partagé par beaucoup de ses confrères écrivants qui évoquent les lettres échangées et les relations indéfectibles une fois le domicile familial retrouvé.

L’esprit de franche camaraderie – dont les mots d’ordre sont l’entraide et le partage – est un lieu commun amenant à une poétique spécifique au récit d’évasion ; tout comme le motif des préparatifs qui prend souvent une place considérable au-delà de son aspect préliminaire. Il est question d’une organisation très méthodiquement orchestrée autour de trois grandes étapes : la préparation, l’exécution, et la réintégration sociale. Il faut d’abord rassembler les vivres et les vêtements civils, définir les moments importants du trajet, puis planifier le retour en France et l’obtention de papiers français ; en bref et comme le rappelle Louis Bague, « une évasion ne s’improvise pas ».

La sélection judicieuse des textes par Philippe Lejeune et les membres de l’APA nous aide à prendre pleinement conscience de la richesse insoupçonnée du récit d’évasion. Celui de Louis Bague est frappant par sa littérarité ; avec des comparaisons, une esthétique du clair-obscur et la description poétisée des paysages alpin et forestier lors de sa randonnée pédestre, il parvient presque à nous faire oublier, l’espace d’un instant, qu’ailleurs d’autres souffrent de la guerre et de l’éloignement qu’elle occasionne. Les émotions sont vivantes, favorisées par le présent de narration et dignes d’une épopée moderne. La tension qui culmine suivie par la certitude de la libération saisit le lecteur ; le ton redevient léger laissant l’inquiétude et la crainte d’être rattrapé tenues en captivité.

« Et si ce n’était la guerre, les victoires des Allemands et le souci que je me fais sur le sort de ma mère, la vie que je mène ici est très supportable » témoigne Marcel Sulzer dans une quasi-litote, en se remémorant le tournant décisif de son aventure. Gérard Gallien parle encore d’une détention « agréable » mais teintée de noirceur par le contexte conflictuel de la guerre et par l’absence des proches ; mais dans cette période sombre, des liens affectifs peuvent tout de même se créer et il arrive que les deux camps se rejoignent en une destinée commune : l’ennemi allemand peut être reconnu comme étant un « brave homme » à qui l’on souhaite aussi un avenir meilleur.

Myrtille Morlot

Philippe Lejeune, Evadés – Récits de prisonniers de guerre 1940-1943. Ed. Mauconduit, coll. Vivre/Écrire, 2022, 131 p.

Jocelyne François : « Car vous ne savez  ni le jour ni l’heure »  Journal 2008-2018. Préface de René de Ceccatty (Les Moments littéraires, hors-série n°4)

Les Moments littéraires nous informent de la parution prochaine d’un hors-série n°4, un nouveau tome du journal de Jocelyne François intitulé « Car vous ne savez ni le jour ni l’heure ». Journal 2008-2018. (Préface de René de Ceccatty)

Le livre 

« Le journal que tient Jocelyne François depuis plus de soixante ans fait partie intégrante de son œuvre entièrement inspirée de sa vie. Non pas seulement qu’elle puise, comme tout écrivain, les thèmes de ses livres dans des événements capitaux de sa vie, mais parce qu’elle ne conçoit pas d’écrire sans analyser ce qui donne un sens aux choix fondamentaux de son existence de femme », souligne fort justement René de Ceccatty dans sa préface.

Après Le Cahier vert, journal 1961-1989 (Mercure de France, 1990), Une vie d’écrivain, journal 1990-2000 (Mercure de France, 2001) et Le Solstice d’hiver, journal 2001-2007 (Mercure de France, 2009), « Car vous ne savez ni le jour ni l’heure », journal 2008-2018, le nouvel opus du journal de Jocelyne François, nous donne des nouvelles d’une écrivaine. Onze années d’amour, de travail, de renoncement, de douleurs et de courage. 

L’auteure  

Jocelyne François est née à Nancy le 3 juillet 1933. Romancière, poétesse et diariste française, elle reçoit en 1980 le prix Femina pour son troisième roman, Joue-nous « España », et le prix Erckmann-Chatrian, en 2001, pour Portrait d’homme au crépuscule


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L’art d’aimer : René Depestre, cahier d’un art de vivre (Hélène Gestern)

Il est des lectures qui enthousiasment, au sens premier du terme, tant est extraordinaire la force vitale qui les meut, somptueuse la langue qui les porte, profonde leur justesse, bouleversante leur humanité. Tel est le cas du Cahier d’un art de vivre, journal tenu par René Depestre à Cuba entre 1964 et 1978. Un texte perdu, retrouvé, et réédité en 2020 par Serge et Marie Bourjea, avec le concours de l’écrivain ; un texte rare dont l’édition soigneuse, la préface, l’annotation (riche et jamais envahissante), le cahier iconographique et la « chronologie cubaine » donnent au lecteur la possibilité d’en apprécier pleinement la valeur.

« Tenir un journal. Pourquoi ? Pour rester attentif. À quoi ? À soi, au monde, à la vie qui suit son cours » écrit le poète le 7 juillet 1964, quand il commence son « cahier de bord ». Il n’a qu’un regret : celui de ne l’avoir pas fait quinze ans plus tôt. Car Depestre, âgé de trente-huit ans quand il écrit ces lignes, a déjà beaucoup vécu, et connu plusieurs exils : il a quitté Haïti en 1946, retrouvé Paris, où il avait étudié quelques années plus tôt, avant d’en être expulsé, vécu à Prague, séjourné au Brésil et au Chili.

C’est en 1959 qu’il s’est installé pour de bon à Cuba, où bat le cœur de la révolution : c’est entièrement, « avec une sincérité passionnée », qu’il s’y est engagé, aux côtés de « Che » Guevara et de Fidel Castro. Pour décrire cette effervescence, les mots qui lui viennent sont tout de lyrisme : « La révolution est bien vivante. Tu te blottis dans sa grande jupe rouge qui sent l’herbe fraîche de l’histoire. » Mais ce n’est pas pour autant en écrivain détaché du monde qu’il vit ce combat, auquel il prend sa pleine part : travaux, tours de garde dominicaux, et surtout responsabilité de l’imprimerie nationale, fonction qui l’amènera à effectuer plusieurs voyages au Viêtnam, en Chine et en Russie communistes. Sous ses yeux s’amorce, parfois s’accomplit à Cuba ce dont il rêve pour Haïti : refus principiel du racisme, égalité des êtres, réformes économiques, alphabétisation, dégagement de toute influence coloniale ou économique extérieure. Un lieu, une organisation sociale où la couleur de la peau ne détermine pas le reste de l’existence, où l’on peut espérer élever chaque enfant « à une identité plénière d’être humain », comme l’auteur l’écrit en 1977, alors même que sa vie à Cuba s’est considérablement assombrie. Mais l’île aura offert au poète, à jamais, le cadeau d’une « perception désaliénante de sa place dans la société et dans l’histoire » : ce qui, dans les années 1960, alors qu’on est un homme noir, issu d’un pays ravagé par les dictatures et l’absence de développement économique, n’est pas une mince offrande.

1959 : René Depestre à table avec Fidel Castro (Crédits photographiques : Bibliothèque Municipale de Limoges)

La confiance de Depestre en la révolution est immense et son optimisme radieux, l’un et l’autre soutenus par un formidable amour de la vie. Une confiance d’autant plus grande qu’Haïti, si proche et si lointaine, son Haïti couverte « de sang, de boue et de honte » par le dictateur Duvalier, forme le contrepoint permanent, la basse continue de ce journal. Depestre s’est deux fois exilé de son île natale, la seconde après avoir refusé de servir dans le gouvernement de « Papa Doc » et été menacé de mort avec sa première femme, Dito. Ses analyses sombres, mais lucides, de ce qu’il appelle la « Papadocratie » (qui est « à la crise d’une société sous-développée ce que le national-socialisme a été à la crise du capitalisme dans une société avancée ») l’évocation de ses compagnons de lutte haïtiens, Jacques S. Alexis, Adrien Sansaricq, qu’on tue les uns après les autres, n’empêche pas l’espoir, indéracinable, qu’un jour Haïti à son tour se soulèvera ; qu’elle initiera sa propre révolution et saura chasser ses autocrates. En ce sens, Depestre vit à Cuba ce qu’il espère passionnément pour son île natale, et il y trouve une terre de repli pour participer à la lutte haïtienne, convaincu que celle-ci « englobe toutes les zones de la réalité, et […] va du fusil au livre ».

Car durant ces années, l’activité littéraire du poète est intense ; il écrit, il traduit, et ses réflexions sur son travail de création sont le deuxième fleuve qui irrigue son écriture journalière. La façon dont il parle de la littérature est bouleversante : c’est celle d’un homme qui se sait profondément poète, est conscient de la force de sa plume, mais s’impose continûment une exigence supérieure, la même que celle qu’il porte en tant que révolutionnaire. Il faut savoir se faire advenir comme écrivain, dans le secret de son être. « Si chaque homme porte en soi un monde – comme on l’a souvent dit –, je dois pouvoir exprimer, tôt ou tard, avec force, celui qui est en moi. [Je veux] organiser le chant de mon univers propre. M’emparer des idées qui sont les miennes et les transmuer en un chant majeur », note-t-il le 12 juin 1970. Ainsi ces pages peuvent-elles être considérées comme un laboratoire littéraire, creuset de l’œuvre à venir, où Depestre commence par consigner, sans marchander son admiration, ses nombreuses lectures : Proust, Neruda, Maïakovski, Roumain, Pavese, Attila Joszef (« De grands poètes tiennent compagnie à ma douleur »). Il réfléchit sur les formes, les genres, la place de la poésie, le lien entre réalisme et fiction. « Des tas de livres grouillent en moi » note-t-il en janvier 1971. Il en dresse la liste, concluant d’un lapidaire : « Il y a là matière à une œuvre. Fais-la. » L’un de ses rêves est d’écrire une « biographie complète de la révolution » où il traiterait celle-ci comme un « être vivant ».  Plus tard, en juillet 1977, il jette des notes en vue d’une autobiographie, pour « donner une forme durable aux divers matériaux de [s]a vie. »

Le journal est enfin le miroir d’une intense communion avec le monde, qui revêt de multiples visages. « Témoin de ma propre vie, cela ne m’intéresse pas » écrit Depestre, le 2 juillet, qui qualifie aussi ces pages, à cette époque, de « procès-verbal de [s]a difficulté d’être ». L’appétit du vivre, la force de ses passions valent en effet à l’écrivain de se débattre dans des difficulté amoureuses, écartelé qu’il est entre l’amour qu’il éprouve pour sa femme Nelly, son fils, et d’autres présences féminines, avec qui il traverse des passions incandescentes. Mais il n’y a rien chez lui du Don Juan, du conquérant, du viriliste : au contraire, ses mots sont tout de beauté, de fusion, pour décrire ces heures où le partage érotique débouche sur l’accord parfait avec l’autre. « Dans le coït souverain, l’homme vit intensément la femme, la femme vit intensément l’homme, ils se vivent jusqu’à l’extrême limite de leur combustion érotique ».

1966 : René Depestre chez lui, Calle 41, n°1010, apt. 3 (Crédits photographiques : Bibliothèque Municipale de Limoges)

La démarche d’un poète aussi fermement engagé dans la voie révolutionnaire aurait pu déboucher sur une poésie programmatique, écrasée par le réalisme socialiste : la critique française a au reste vertement reproché à Depestre certains de ses vers cubains. Mais c’est faire un mauvais procès et à cette œuvre et à son auteur, qui le 8 mai 1970 se dit « une fois pour toutes convaincu que l’art n’a jamais été un succédané de la vie politique ». L’adhésion politique de Depestre et son admiration pour Castro, dont il compare la rhétorique puissante à celle des Grecs anciens, n’a jamais fait de lui un thuriféraire aveugle. « Il faudra que je dise franchement, dans ce journal, ce qui me plaît et qui me déçoit dans l’expérience cubaine » écrit-il le 9 juin 1970.

Une franchise qui lui vaudra la disgrâce ; le journal reproduit in extenso la longue lettre adressé à Fidel Castro le 10 novembre 1968, deux ans avant qu’éclate l’« affaire Padilla ». Ce poète cubain, qui sera plus tard arrêté avec sa femme en 1971 et emprisonné pour « activités contre-révolutionnaires », avait reçu un prix international de poésie ; l’Union des écrivains, estimant le contenu du recueil suspect, avait alors jugé nécessaire de le faire précéder d’une préface hautement critique. Depestre écrit à cette occasion un long plaidoyer : ce n’est pas à la révolution de dicter les contenus artistiques ni de dire au peuple comment il doit lire un poète ; à elle de susciter chez les artistes le désir d’une écriture marquée par les valeurs révolutionnaires, à elle d’accepter la contradiction, signe le plus sûr de sa maturité.  « Dans ce débat patient et continu, la réflexion critique sera toujours plus efficace que l’éteignoir dogmatique. »

Il payera cher son engagement en faveur de Padilla : écarté du pouvoir, il est cantonné à un emploi de professeur fantoche, avec des étudiants qui sont en réalité des espions. Le journal s’interrompt alors pendant six ans et l’écriture ne reprend qu’en 1977, alors que l’écrivain est quasiment assigné à résidence. Il est d’autant plus admirable, dans ses conditions, de constater que Depestre se refuse à l’amertume et au ressentiment, et jamais ne sombre dans la critique ad hominem – il continue à saluer le charisme exceptionnel de Castro – ni ne cède à la tentation du retournement politique. De l’expérience cubaine, quand bien même s’y mêle du « désespoir intime » et une critique de la dérive stalinienne du communisme, il a au contraire choisi de garder la part lumineuse, d’en faire l’aliment d’une « sagesse joyeusement bienveillante, tendre et lucide, une sagesse socialiste bien informée de la complexité du vivre, au-delà des illusions, loin de tout ressentiment personnel ». (25 juin 1977).

Rendre compte d’un texte d’une telle hauteur est un crève-cœur, tant on aimerait en citer chaque ligne. On passerait sous silence un trait essentiel de ce journal si l’on ne soulignait qu’il est aussi, et peut-être surtout, celui d’un poète, et que son écriture en porte la marque  organique : cette poésie solaire, charnelle, puissante, d’Haïti, qui imprègne la langue de l’écrivain presque à son corps défendant, quand il est question des « dieux jaloux et tendres qui habitent [s]es profondeurs », du « bruissement des feuilles de la vie en [lui] », des « mystères du monde qui combattent en [s]on être » ou du « silence d’abeilles dans sa vie » ; cette poésie aux accents caribéens où court lointainement la musique de Saint-John Perse et d’Édouard Glissant, de ceux qui ont su rendre les odeurs, les sensations, le chair de leur île. Mais jamais on n’a l’impression que l’écriture du journal convoque le lyrisme ou qu’elle s’en apprête : au contraire, il jaillit, pur, nourri du même feu que celui de l’amour, de la politique. Tout est intense, vivant, plein, tendu dans ces phrases qui brûlent d’une incandescence heureuse.

Au questionnaire de Proust, à la rubrique « Qui auriez-vous aimé être ? », Depestre a répondu « L’homme que je suis ». Les pages éblouissantes de ce journal, où la beauté de la phrase le dispute aux accents d’une humanité saisie au plus droit et au plus vif, nous permettent de comprendre qu’un tel constat, pour pouvoir être fait sans orgueil, exige des années de travail quotidien sur soi, un effort continu pour « devenir celui qu’on est, ne pas se perdre de vue, au lieu de paraître, être passionnément ». Années d’effort, de tension, de lumière, de luttes et de revers, d’acceptation de ses failles et de ses ombres ; années d’amour de la vie toute ses facettes, où l’écume des échecs et des blessures a formé un terreau fécond, qui révoque la haine comme la rancœur au profit de la tendresse. Ce mot, cardinal pour Depestre, est la voie royale d’un embrassement illimité du monde, d’un accueil lucide, solaire, de l’existence et des êtres qui la peuplent, aussi désordonnés et violents soient les flots sur lesquels la vie nous charrie.

René Depestre, Cahier d’un art de vivre. Cuba, 1964-1968, édition établie, préfacée et annotée par Serge et Marie Bourjea, Actes Sud, 2020, 316 p. ill.

Ecouter et (re)voir

Pour ceux qui les auraient manqués, trois événements intéressants à (r)attraper en direct ou en replay.


Une session de colloque consacrée à l’autobiographie dans le cadre d’un colloque à l’université de Princeton :

« L’autobiographique, la nouvelle norme ? » 

avec ses quatre présentations :

« Autobiographie et autobiographique : du substantif à l’adjectif » (Françoise Simonet-Tenant, Université de Rouen)

« S’écrire pour faire changer la honte de camp » (Chloé Vettier, Princeton University / Sorbonne Université)

« Le document photographique, incontournable du récit familial autobiographique » (Anne Reverseau, Université catholique de Louvain)

« Pics or it didn’t happen : des réseaux sociaux à la nouvelle norme autobiographique » (Carole Allamand, Rutgers University)

Le panel est en ligne ici : https://digitalcommons.unl.edu/ffsic2021/7/.


Dans le cadre d’une série d’émissions consacrées à Anaïs Nin sur France Culture (La Compagnie des oeuvres), Matthieu Garrigou-Lagrange s’est intéressé à « L’oeuvre atypique d’Anaïs Nin ». Notre ami Simon-Dubois Boucheraud , son invité, aux côtés de Béatrice Commengé, traductrice de Nin, parle du journal, de son rôle dans l’œuvre de Nin et de sa récriture.

On pourra aussi y entendre la voix d’Anaïs Nin à l’occasion d’un entretien radiodiffusé.

Écouter l’émission


On y ajoutera, le 1er avril 2021, le séminaire « Littérature et émancipation » pour une séance consacrée à Ernaux et Beauvoir

Lien Teams sur la conférence.

Christiane Rochefort sur le pied de guerre (V. Montémont)

Rochefort-journalEntre 1986 et 1993, à la fin d’une vie presque entièrement consacrée à l’écriture, Christiane Rochefort, la romancière des Petits Enfants du siècle et de Stances à Sophie, a tenu un journal et confié à son amie Misha Garrigue Burgess le soin de l’éditer après sa mort. La publication de ce texte est en elle-même une aventure génétique. En effet, Christiane Rochefort ne tenait pas son journal sous une forme continue, mais sur « un ensemble de feuilles manuscrites de grand et de petit format », regroupées dans cinq dossiers parallèles. Ses trois éditeurs, Misha Garrigue, Catherine Viollet et Ned Burgess ont donc choisi de reconstruire le texte de sorte à retrouver un ordre chronologique essentiel à sa compréhension. Car quand elle commence son journal, Christiane Rochefort est en pleine écriture de La Porte du fond : les premières notations nous font plonger dans le laboratoire d’un écrivain qui s’attache à décrire le processus complexe de la naissance d’un livre, avec ses « départs in-concertés », suivis de l’exigence de « dégorger une essence » de ce matériau. La Porte du fond, qui traite de l’inceste, pose de multiples problèmes et l’évocation de son élaboration difficultueuse lève le voile sur un autre aspect de la « méthode Rochefort » : le travail collectif, dont ses lecteurs avaient déjà eu un avant-goût dans Ma vie revue et corrigée par l’auteur. Non seulement l’écrivain parle de ses textes à ses amis proches, tenant avec eux ce qu’elle appelle des « conférences littéraires », mais elle leur en fait la lecture à haute voix, avant d’intégrer au fur et à mesure leurs avis et leurs suggestions. Ceux de Misha, « pas indulgente, juste-juste, au petit poil », ceux du peintre Amos Kenan, complice particulièrement cher, avec qui partager les « riches heures Kenan-Rochefort ».

Les amitiés tiennent en effet une place cardinale dans la vie d’une femme qu’on découvre assez solitaire : la diariste ne manque jamais de noter qui lui a rendu visite et tout le plaisir qu’elle en a retiré. L’entourage devient d’autant plus vital que la maladie gagne du terrain : atteinte à partir du début des années 1980 d’une ostéoporose aiguë, qui limite son autonomie physique et la fait considérablement souffrir, Christiane Rochefort se sert aussi de son journal pour décrire le minutage des journées, étape par étape, afin de résister à la fatigue et s’imposer plusieurs heures de travail quotidien, à placer là où elle en a la force. Mais l’écrivain est une femme combative. Si la révolte qu’elle porte chevillée au corps n’a plus que le plan rhétorique où s’exercer, son journal fait malgré tout état d’indignations récurrentes, contre les promoteurs immobiliers (« Tout ce que vous touchez, ça meurt »), les exégètes musicaux qui veulent « faire passer Mozart par [leur] trou d’cul », l’administration. L’actualité mondiale la consterne ; en juin 1990, dans un élan de pessimisme, elle écrit : « Bon dieu mais qu’est-ce qui se passe avec cette malheureuse planète ! »

Mais ni la colère, ni l’âge, ni la maladie n’éteignent le goût de vivre, les désirs (y compris d’amour) et les émerveillements. Derrière un tempérament entier, et des sarcasmes souvent aussi drôles que ravageurs, le journal laisse entrevoir une femme généreuse, qui ne ménage pas ses réserves d’affection pour ce(ux) qu’elle estime. L’écrivain entretient ainsi une relation fusionnelle avec les animaux et la nature. Elle prend le temps de décrire, non sans ferveur, la floraison du camphrier (« comme les bras levés d’une ballerine, entre lesquels les grappes maintenant visibles sont courbées en crosse »), d’admirer les martinets, le ballet des hirondelles, d’écouter le cri des merles. En 1992, elle consacre des pages bouleversantes à la mort de son chat très aimé, Machat, dont le « petit fantôme » la hante des jours après sa disparition. L’expression d’un amour absolu, inconditionnel : « Ô Machat, rien de mauvais n’est jamais venu de toi. De quelles relations entre humains peut-on dire ça ? »

Le Journal pré-posthume possible, témoignage de la condition d’un écrivain en cours de création (« Les jours où je n’écris pas, où je n’essaye pas, je me sens inutile sur la terre ») est aussi un texte d’une variété littéraire remarquable, où se côtoient courts poèmes, notations en prose, listes et aphorismes — un humour lapidaire qui n’est pas sans rappeler par endroits celui d’Erik Satie. Les éditeurs ont pris le soin d’enrichir ces pages transcrites avec des dessins, photographies et croquis, ceux de Rochefort de ses amis ; ils y ont ajouté des extraits manuscrits et ont complété le volume avec un cahier photographique tiré de l’album personnel de la diariste. Cet élégant travail de mise en page, tout d’intelligence et de sensibilité, contribue à placer le lecteur au plus proche de la matérialité de l’écriture, et à lui donner un aperçu des talents pluriels de l’écrivain. Mais il fait aussi du journal une fenêtre ouverte sur une personnalité atypique et attachante, celle d’une femme qui écrivait en 1986 : « Mon courage est aussi violent que ma peur ».

Christiane Rochefort, Journal pré-posthume possible, édition établie par Ned Burgess et Catherie Viollet, Éditions iXe, 2015.

Queneau gastronome (V. Montémont)

product_9782072847769_195x320Raymond Queneau, on le sait, a toujours été un fin gourmet, toute son œuvre romanesque en témoigne. À cette omniprésence de la nourriture et à l’avidité des personnages — tel le duc d’Auge, dont la devise semble être « j’ai faim, oh là là j’ai faim » — correspond une gourmandise sans nulle doute autobiographique, sur laquelle renseigne le Journal de l’auteur, tenu de 1914 à 1965. Queneau y évoque régulièrement les repas et les libations qui ont été les siens. La première mention date de 1919 (il a alors seize ans) : reçu au bac, il « dîne au restaurant des Gourmets », avec son père. Certains repas le marquent au point qu’il en consigne le menu, tel celui qu’il prend avec Armand Salacrou en 1922 : « asperges, confitures, sel, jambon, cherry, fromage, Saint-Emilion, pain, sauce blanche, moutarde, café, calvados ». Queneau est ce que l’on appelle une fine gueule : il aime les huîtres, les pâtisseries, les bons vins, et lors d’une permission en 1939, il note qu’il a invité son épouse Janine à savourer « pigeons, petits pois, foie gras, soufflé au chocolat ». Le gourmet est aussi un ogre : « Je m’empiffre », note-il en 1923 ; « je suis glouton » précise-t-il en 40. Il aime d’autant plus la bonne chère qu’il a traversé des périodes de difficultés financières : le 24 novembre 1927, il inscrit un simple mot : « famine ». Et lorsqu’il apprend sa mobilisation le 27 août 1939, il se contente de consigner : « Peu d’appétit au déjeuner »… Bien que la vie de caserne soit fort loin du confort domestique, que la promiscuité et la bêtise lui pèsent, la campagne militaire n’est pas pour lui synonyme de privations trop sévères. Il peut arriver que la nourriture soit frugale ou mauvaise (il dit avoir « grignoté du maïs » dans un champ), mais le soldat Queneau trouve toujours quelque table hospitalière, de restaurant ou de particulier, pour lui faire partager des plats rustiques qu’il ne dédaigne pas : frites, boudin, poulet, omelette, cochonnailles. Ce n’est qu’en septembre 1940, lors de la démobilisation, qu’il commence à évoquer des difficultés d’approvisionnement et mentionner les « cartes d’alimentation ».

Les années 40 à mi-44 ont été perdues ou détruites : on ne sait donc malheureusement rien de la manière dont Queneau a supporté les restrictions imposées par l’Occupation. Lorsqu’il reprend ses cahiers, les mentions de nourriture sont plus rares : l’écrivain évoque peu les mets, mais davantage les « déjeuners » et « coquetèles » auxquels le son rôle de plus important chez Gallimard (il en deviendra le secrétaire général à partir de 1941) et son élection à l’Académie Goncourt l’astreignent. Les descriptions détaillées de plats ne réapparaissent qu’à l’occasion de ses voyages : il évoque par exemple en 1955 de manière circonstanciée — et pas forcément appétissante — la nourriture mexicaine : « mangé des couilles de taureau (pour finir), pour commencer du pozole (potage au maïs) et du mole verdâtre ». Et d’ajouter « La bouffe, c’est important dans un pays pareil ». En 1958, on trouve la mention de « saturnales calorifiques », mais sans plus de détail : peut-être s’agit-il de l’un des banquets du Collège de ‘Pataphysique, où Queneau avait été élu Satrape en 1950. Les repas dont il parle sont à cette époque essentiellement, les expressions d’une sociabilité, à la fois professionnelle, mondaine et amicale ; leurs mentions répétées laissent à voir à quel point l’homme était sollicité et par le milieu littéraire et impliqué dans sa vie, sans parler d’autres cercles, comme l’Oulipo, dont il a été l’un des membres fondateurs. Les dernières années de la vie de Queneau relatées dans le Journal précèdent de dix ans sa mort. Elles sont assombries par la dégradation de son état de santé, sur lequel nous renseignent quelques entrées désabusées : il mentionne en 1961 n’avoir bu « que de l’eau et du tonic » avec Frénaud et note en 1964 avoir refusé les huîtres lors de déjeuner Goncourt (« je ne mange plus d’huîtres ».)

La question de la boisson est plus problématique, car elle prend d’emblée le tour d’une dipsomanie : la bière et le vin blanc sont régulièrement mentionnés dans les années de jeunesse et d’adolescence, par litres parfois. En 1920, Queneau note qu’il est rentré « assez ivre », en 1922 qu’il prend une « cuite formidable », et la campagne militaire de 39-40, dans son ennui, est souvent l’occasion d’interminables beuveries : il met de l’eau-de-vie dans la soupe du matin, mentionne des sergents saouls, des soirées d’ivresse, avec ou sans « dégueulis ». Il dit une fois avoir bu tellement de vin blanc qu’il « ne se souvien[t] plus très bien comment il est rentré » (19 septembre 40). En Angleterre, Janine lui dit qu’il n’a « pas dessaoûlé ». Le journal reste fort pudique sur cette dépendance à l’alcool, mais des notes sur le taux d’alcoolisme au Havre, prises en 1949, ou la mention en 1951 d’un « quart Vichy » consommé dans un bistrot (où le serveur comprend d’ailleurs « Ricard-Vichy ») et d’un « Viandox » commandé dans un café en 54 laissent à penser que Queneau a dû combattre son penchant pour la boisson à certaines époques de sa vie.

La place prise par le boire et le manger, dans la vie de Queneau, telle que nous la révèle son Journal, est un précieux outil d’enquête biographique. L’écrivain a la gourmandise de son époque, qui aime la cuisine substantielle, les repas plantureux, et considère l’appétit comme une vertu (les temps ont bien changé…). Mais parler de manger, et de la manière dont on le fait, revient aussi parler des autres : on voit Queneau soldat méditer sur la mesquinerie humaine, lorsqu’il s’agit de partager la « boustifaille » lors de la débâcle, puis Queneau personnage de la scène littéraire parisienne, accumulant des mondanités qui l’ennuient souvent, et qu’il meuble à grand renfort de « ouisqui » et de « sandwiches ». Son rapport difficile à l’alcool va de pair avec la mélancolie profonde qui traverse sa vie et son œuvre, oeuvre, dont on ne retient trop souvent que le caractère ludique : un certain mal-être familial, une longue psychanalyse, des amours clandestines et douloureuses, un désarroi existentiel qui ne l’a pas quitté à partir l’adolescence ont peut-être poussé l’auteur de Pierrot mon ami à chercher dans les nourritures terrestres l’apaisement d’un inextinguible questionnement spirituel.

Raymond Queneau, Journaux 1914-1965, Paris, Gallimard, 1248 première parution en 1996, dans une édition d’Anne-Isabelle Queneau ; nouvelle édition en 2019.

Véronique Montémont

Sur Queneau, voir aussi Corpus quercuscanis Frantexto et Quenacouatique

 

 

Journal buissonnier : Michel Longuet, Adresses fantômes (Françoise Simonet-Tenant)

 

Les lecteurs de La Faute à Rousseau connaissent bien Michel Longuet, pionnier en matière de chronique personnelle sur Internet. Depuis 2000, il met en ligne certaines feuilles d’un journal illustré commencé en 1993, et les internautes peuvent aller se promener sur son site touffu (« Les carnets illustrés de Michel Longuet », http://michel.longuet.free.fr). En 2008 est publié chez Actes Sud L’Abécédaire de l’Odéon illustré par des dessins de Michel Longuet qui s’est plu à s’aventurer dans les coulisses de l’Odéon (voir chronique dans FAR, n° 49, p. 63-64). Du monde du théâtre, Michel Longuet est passé au monde des rues, qui est une autre forme de théâtre, et il a publié en avril 2013 chez Grasset ces Adresses fantômes, tout à fois carnet de croquis et journal de promenades urbaines dont les dessins sont extraits des « carnets illustrés » (2003-2012).

            Michel Longuet s’est arrêté sur les inscriptions commémoratives que nos yeux de citadins pressés ne voient plus : « bien des fois au cours de mes promenades dans Paris, en m’arrêtant devant une plaque Dans cette maison vécut…, j’ai ressenti un frisson. » (p. 11). Tout à la fois diariste- dessinateur et journaliste-enquêteur, Michel Longuet prend au mot plusieurs de ces plaques et a exploré, bien au-delà des façades, les adresses d’écrivains et artistes disparus (Georges Méliès, Toulouse-Lautrec, Albert Marquet, Paul Gauguin, Eugène Atget, Calder, Beckett, Michaux, Follain), ranimant les fantômes des disparus. C’est tour à tour  émouvant, sensible, érudit, nostalgique, drôle et poétique. De chapitre en chapitre (10 au total), on suit le personnage du dessinateur en quête de traces, d’adresse en adresse, de déconvenue en découverte, d’hésitation en certitude. C’est presque de petits récits d’aventure que nous livre Michel Longuet, où flotte parfois l’ombre du fantastique : « Comment croire que la chaise du bureau d’Atget ne soit qu’une simple chaise ? […] Que la lueur rouge dans l’œil de cette dame chez qui j’ai dessiné la cheminée où Lautrec faisait des feux d’enfer ne soit due qu’au hasard ? » (p. 11)

            Le livre est un miracle d’équilibre entre textes et images. Les grands dessins en pleine page, le plus souvent datés et légendés, sont accompagnés d’une myriade de petits dessins éparpillés dans les marges qui mettent en valeur un détail ou croquent d’amusants petits personnages. Les illustrations elles-mêmes sont pleines de lettres, celles qui peuplent nos rues, celles des enseignes, des panneaux indicateurs, des affiches, des tags. Le lecteur ne sait plus où donner du regard… Entre les dessins court le texte du journal tenu par le diariste-enquêteur dans ses flâneries-enquêtes :

mardi 10.IV.07

Ah ! mon pauvre monsieur, me dit la gardienne du 17 bis rue Campagne-Première où s’installa Atget de 1899 jusqu’à sa mort, il ne reste plus rien. Du temps de Monsieur Blanchet (journaliste), l’appartement était en l’état parce qu’il avait connu Monsieur Atget. Mais avec les nouveaux arrivants… Ils ont ôté le plancher (pause) et ils ont abattu une cloison pour faire une grande pièce avec cuisine américaine… Madame la gardienne lève les yeux au ciel. (p. 65)

Ce livre est fait de minutie et de détails : consignation des progrès minuscules sur les traces des grands hommes disparus, petits croquis de détails architecturaux, de portes et d’objets, précisions historiques ou topographiques. Si maintes investigations sont parisiennes, Michel Longuet s’échappe parfois de la capitale et part à Albi (p. 43) sur les traces de Toulouse-Lautrec, à Canisy et à Saint-Lô sur les traces de Follain (p. 100 et p. 102), à Reims (p. 96)…

            Le dessinateur est discret mais présent, se tenant le plus souvent dans les coulisses – de même que son autoportrait dessiné s’inscrit sur le contreplat de couverture. De temps à autre, des bribes de sa propre histoire intime apparaissent de façon elliptique au détour d’une page dans les interstices de la chasse aux fantômes : l’évocation de Méliès suscite le souvenir de la brouille avec son père, sourd aux ambitions cinématographiques de son fils Michel (p. 27)… et Michel Longuet de dessiner dans la marge la bobine du film, Fantôme de l’infirmière – encore un fantôme! , premier court-métrage qu’il a réalisé ! Quelques pages plus loin (p. 97), dans le chapitre consacré à Michaux, une escapade à Reims et le dessin de la porte des toilettes publiques à côté du Palais de justice conduisent le dessinateur à faire allusion à l’homosexualité telle qu’adolescent au début des années 1960, il l’a vécue, sur le mode clandestin, dans le cadre bien-pensant de la capitale champenoise. Le très beau quatrième chapitre, consacré aux « cinquièmes étages de Albert Marquet », semble nous livrer la clé de la dédicace imprimée : « Pour Adrien ». Alors que Michel Longuet a obtenu la permission de dessiner dans le salon même de l’appartement qu’occupa Albert Marquet, rue Dauphine, il remarque une toile de Marquet accrochée au mur, Le port de Boulogne ; la toile appelle immédiatement le souvenir d’Adrien dont on saura qu’il fut un ami cher et proche, « petit monsieur avec une perle piquée dans sa cravate » (p. 54), qu’il possédait une toile de Marquet qu’il a promis de léguer à Michel Longuet, peut-être comme un passage de témoin ? Ce sont également les fantômes de son passé que Longuet ressuscite dans ce livre, élégant et subtil.

Françoise Simonet-Tenant

Michel Longuet, Adresses fantômes, Grasset, 2013, 112 p., 18, 50 €.

 

 

Blog : Paris Diaries of the 1990s

 

Un membre de longue date de l’APA, nous annonce la publication en ligne, en anglais et en français, de ses “Paris Diaries” des années 1990.

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Une invitation à faire un retour en arrière vers les années 1990, une décennie qui aujourd’hui se démarque des deux suivantes car nous ne vivions alors ni à la lueur d’un smartphone ni dans l’ombre du 11 septembre.

J’adopte le genre du blog afin de présenter sous forme de feuilleton des pages choisies de mon journal personnel de l’époque. Les entrées sont écrites sur le vif à Paris, souvent à Londres, parfois ailleurs. De temps à autre je commente le journal de Samuel Pepys, diariste londonien du 17ème siècle que je lisais quotidiennement tout au long de cette décennie.

Les entrées du journal des années 90 sont mises en ligne trente ans plus tard, en anglais et en version française, au 15 de chaque mois.

Lien : https://parisdiaries1990s.com/version-francaise/