Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan (F. Simonet-Tenant)

 

« L’Histoire devrait nous donner des vacances. On en profiterait pour reprendre la vie »

bernard-groethuysen-et-alix-guillain-lettres-1923-1949-a-jean-paulhan-et-germaine-paulhanC’est une belle correspondance – splendidement illustrée – que nous offrent, une fois encore les Éditions Claire Paulhan. Ce volume à la couverture bleu ardoise comprend 98 lettres, échelonnées entre juin 1923 et septembre 1949 : la majorité d’entre elles sont adressées par Bernard Groethuysen à Jean Paulhan ; le volume compte également des lettres de ce dernier à Groethuysen ou à sa compagne Alix Guillain ou des lettres d’Alix à Jean ou Germaine Paulhan. Ces lettres présentent des intérêts multiples : mise au premier plan de la très belle figure, trop souvent méconnue, de Groethuysen, pan vibrant de l’histoire littéraire au prisme de l’effervescence des revues, dialogue spéculatif de haut vol entre Paulhan et Groethuysen sur des questions de langage et de logique, correspondance – et c’est plus rare – entre deux couples, tissée de préoccupations quotidiennes sur fond de vie intense de La Nouvelle Revue française et de tumultes de l’histoire.

Qui était Bernard Groethuysen (1880-1946) ? Philosophe né à Berlin, élève de Dilthey, il se partage vite entre les deux villes de Paris et de Berlin. Il se passionne pour le xviiie siècle et la Révolution française. Il rencontre avant la Première Guerre mondiale Alix Guillain qui devient sa compagne et une collaboratrice intellectuelle, forte personnalité, traductrice et journaliste à L’Humanité. La guerre de 1914-1918 surprend Groethuysen à Paris : en tant que sujet allemand, il est fait prisonnier et interné cinq années au camp de Bitray (Indre). Au début des années 1920, il reprend ses cours à l’université de Berlin qu’il donne pendant les mois d’été en tant que privat-dozent. Il passe les six autres mois de l’année à Paris. La montée du nazisme, le climat de tension et de délation qui règnent en Allemagne le poussent à quitter définitivement Berlin en 1932 pour vivre de sa plume en France – à certains moments dans des conditions précaires. La dernière lettre envoyée de Berlin à Jean Paulhan témoigne du climat difficile qui règne dans l’Allemagne bientôt entièrement à la botte des nazis et peu encline à tolérer la liberté d’esprit d’un intellectuel critique : « Il est difficile de ne vivre que des moments historiques. L’Histoire devrait nous donner des vacances. On en profiterait pour reprendre la vie. » (Groethuysen, 22 juillet 1931). Pendant les quatorze années qui lui restent à vivre en France (il sera naturalisé peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale), il se consacre avec Alix Guillain à une activité intellectuelle intense :  participant fidèle des décades organisées par Paul Desjardins à l’abbaye de Pontigny – un des lieux privilégiés des échanges intellectuels des ténors de la maison Gallimard –, homme de revues aux côtés de Paulhan (acteur important de La Nouvelle Revue française mais aussi de Commerce et de Mesures), traducteur, rédacteur infatigable de notes de lecture, esprit généreux qui s’emploie à faire connaître l’œuvre des autres (la pensée des philosophes allemands mais aussi les textes de Hölderlin, Kafka, Musil ou ceux de Diderot, Montesquieu, Rousseau), découvreur de contemporains (en particulier, de Sartre), Groethuysen joue en fait un rôle clef dans la circulation des idées dans les milieux intellectuels de l’entre-deux-guerres. Auteur d’une œuvre restée inachevée (entre autres, Origines de l’esprit bourgeois en France [L’Église et la Bourgeoisie, t. I, 1927]), il fait l’admiration de nombre de ses contemporains qui n’ont cessé de souligner son immense culture et érudition, ses talents de causeur et l’influence considérable qu’il a pu exercer sur ses interlocuteurs. Du même coup on comprend encore mieux l’intérêt de publier les lettres de cet intellectuel profond et brillant que l’histoire littéraire a trop vite négligé.

Coll-Marcel-SCHROEDER21565-copie-copieL’éditeur scientifique de la correspondance, Bernard Dandois, grâce à la richesse et à la précision de son annotation, contextualise la correspondance et l’éclaire avec une grande pertinence ; par là même il redonne vie au couple original de Groethuysen et d’Alix Guillain (« Guillain » comme la nomme Groethuysen dans ses lettres à Paulhan). La correspondance se lit comme l’aventure intellectuelle d’un couple en temps troublés. L’éditeur distingue trois périodes dans l’échange long de plus de deux décennies : « Groethuysen entre Allemagne et France : 1923-1932 » ; « Groethuysen en France 1932-1939 » ; « Guerre et mort de Groethuysen : 1939-1949 ». Les lettres sont peut-être plus longues dans la première période, le philosophe palliant la distance quand il est à Berlin par le dialogue épistolaire ; la seconde période témoigne de l’intense activité des épistoliers et revuistes, de leur proximité intellectuelle et de l’émulation que font naître leurs échanges (ainsi Groethuysen écrit à Paulhan le 31 mars 1939 : « J’aurais beaucoup de choses à te dire. Mais ce serait de la philosophie, ou plutôt, il s’agirait du problème littérature-philosophie. On pourrait dialoguer. Et le sujet du dialogue serait, je crois, la parole. ») ; la dernière période s’ouvre par de brefs messages dévorés d’inquiétude de Groethuysen, une nouvelle fois malmené par l’histoire, et se termine par la reprise du dialogue (ouvert dès le début des années 1930) sur la question de l’illusion de totalité. En contrepoint se manifeste la présence – parfois véhémente – d’Alix Guillain : d’une part, elle ajoute fréquemment quelques lignes pour Jean Paulhan à la fin des missives de son compagnon ; d’autre part, elle adresse à la seule Germaine Paulhan des lettres plus factuelles mais pleines d’une belle affection. Le dialogue entre Alix Guillain, militante communiste fervente (souvent sectaire selon maints de ses contemporains), et Jean Paulhan est traversé de tensions. Dès l’automne 1930, l’échange épistolaire connaît une passe conflictuelle : Alix reproche à Paulhan son relativisme, le traite de menteur ce qu’il n’apprécie point. Groethuysen, pris dans la tourmente entre son ami proche et sa compagne, adresse à Paulhan une lettre aussi délicieuse qu’habile ; il reprend leur échange sur l’illusion de totalité pour l’appliquer à la situation présente et montrer à Paulhan qu’en portant un jugement rapide sur Alix, il se rend lui-même coupable de ce qu’il dénonce, l’illusion de totalité : « Admettons qu’il y ait un problème. G[uillain] est une communiste (A = B). Faut-il de là conclure qu’il n’y ait rien d’autre ? Si je te disais A est une être humain (A = C), le nierais-tu ? Si j’ajoutais G est ton amie (A = D) diras-tu que j’ai tort ? Tout ce que tu pourrais dire, je crois, c’est de demander comment A = B s’unit aux deux autres jugements. Je crois qu’en posant ainsi la question on abandonne toute discussion. C’est la vie seule qui donne une réponse à ces sortes de questions. » (20 octobre 1930) En juillet 1939, nouvelle tension : Alix Guillain reproche à Paulhan de mettre sur le même plan la politique nazie de Hitler et la politique communiste de Staline. Après la mort de Groethuysen des suites d’un cancer à Luxembourg en septembre 1946, l’échange se poursuit quelques mois entre Alix Guillain et Jean Paulhan, définitivement et tristement interrompu par une brouille, l’interdiction opposée par Guillain à Paulhan de publier dans un numéro des Cahiers de la Pléiade de 1947 un texte du philosophe sur Kafka. Une fois encore, c’est la politique qui est venue compliquer leurs rapports. Leur rupture naît du souhait de Paulhan de faire figurer au sommaire des Cahiers le texte de Groethuysen en même temps qu’un texte de Jouhandeau. Or celui-ci, au comportement trouble pendant l’Occupation, est inscrit sur les listes noires du CNE (le Comité national des écrivains qui va redoubler de zèle au moment de l’épuration). Très vite, Paulhan a refusé de s’ériger en juge, s’insurgeant contre le procédé qui consiste à ce que des écrivains dénoncent d’autres écrivains, et il continue donc à publier Jouhandeau. La présence du texte de ce dernier aux côtés de celui de son compagnon fait frémir d’indignation Guillain qui, en tant qu’exécutrice testamentaire de Groethuysen, demande le retrait de l’article sur Kafka dans les Cahiers de la Pléiade. Plus que dans cette malheureuse brouille, symptomatique des polémiques et des déchirements de l’immédiat après-guerre, on doit sans doute trouver la conclusion de l’ensemble de cette correspondance dans le texte émouvant que Paulhan écrit en hommage à son ami, « Mort de Groethuysen à Luxembourg » (dont un extrait est donné dans les annexes du volume) et qui compte parmi les plus belles pages autobiographiques de Paulhan (Voir Paulhan, la Vie est pleine de choses redoutables, Verdier, 1989, p. 285-303).

Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan, Éditions Claire Paulhan, 2017, 240 p.

Françoise Simonet-Tenant

 

Les éditions Claire Paulhan reçoivent le Prix Sévigné

C’est avec grand plaisir que nous relayons l’annonce du Prix Sévigné obtenu par les éditions Claire Paulhan pour la Correspondance 1925-1944 de Pierre Drieu la Rochelle et Jean Paulhan.

Le Prix Sévigné couronne depuis 1996, année du tricentenaire de la mort de la marquise de Sévigné, l’édition d’une correspondance.
Le jury, fondé et présidé par Anne de Lacretelle, composé par Diane de Margerie, Jean Bonna, Claude Arnaud, Jean-Pierre de Beaumarchais, Manuel Carcassonne, Jean-Paul Clément, Charles Dantzig, Marc Lambron, Christophe Ono-dit-Biot et Daniel Rondeau, a donc distingué la Correspondance 1925-1944 de Pierre Drieu la Rochelle & Jean Paulhan, établie, annotée et préfacée par Hélène Baty-Delalande.
Hélène Baty-Delalande est maître de conférence en littérature française du XXe siècle à l’université Paris-Diderot, et s’est chargée de l’édition critique d’État-Civil et de Gilles dans le volume Romans et Nouvelles de Pierre Drieu la Rochelle, publié dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard), en 2012, sous la direction de Jean-François Louette.
La Maison Hermès, la Fondation La Poste et le Festival de la Correspondance de Grignan accompagnent le Prix Sévigné, qui a été remis le 13 février au Musée national Delacroix.
352 pages. 13 x 21,5 cm. 51 photographies et fac-similés n. et bl. Annexes.
Index des Noms et des Titres. PVP: 36 €. Isbn: 978-2-912222-53-4
Commandes en ligne : http://www.clairepaulhan.com/auteurs/pierre_drieu_la_rochelle-jean_paulhan.html

Présentation détaillée de l’ouvrage ici

Cette annonce réjouira particulièrement les amateurs du catalogue des éditions Claire Paulhan qui, rappelons-le, publie depuis 1996 des journaux et correspondances rares, dans des éditions soignées et annotées avec exhaustivité. C’est grâce à elle et aux éditeurs scientifiques qui ont préparé ces textes que l’on a pu découvrir des merveilles oubliées ou inédites, telles que les journaux de Catherine Pozzi, Mireille Havet, Hélène Hoppenot, Jehan Rictus, ainsi que les correspondances de Jean-Richard Bloch, Georges Hyvernaud, Michel Leiris, Valery Larbaud, André Spire, Jean Paulhan…