Ajar / Gary : Vertiges (H. Gestern)

Ajar: Gary pseudoEn 1976 paraît au Mercure de France Pseudo, d’Emile Ajar. Il s’agit du quatrième roman de l’auteur, couronné l’année précédente par le prix Goncourt pour La Vie devant soi. Ajar, dont le premier manuscrit a été envoyé du Brésil, est longtemps resté une figure mystérieuse aux yeux de ses propres éditeurs, avant de finir par dévoiler son identité : Paul Pavlowitch, petit-cousin de Romain Gary, une information qui restera longtemps inconnue du grand public. Il devient alors un personnage médiatique, qui rencontre les éditeurs, les journalistes fréquente les radios et les plateaux de télévision. En réalité, Pavlowitch est à la fois le complice et l’homme de paille de Gary, qui l’a entraîné dans une entreprise de supercherie littéraire de grande ampleur, ce qui le conduit incarner un auteur créé de toutes pièces.

L’auteur des Racines du ciel (prix Goncourt 1956) est en effet donné dans les années soixante-dix par les journalistes pour un auteur fini. Le premier roman d’« Ajar », Gros-câlin, histoire délirante et poétique d’un homme amoureux de son python domestique, est d’abord une tentative pour les faire mentir. Mais le succès est au rendez-vous, un deuxième livre suit puis un troisième, La Vie devant soi, qui obtient le Goncourt… un prix dont Gary avait déjà été le récipiendaire en 1956 et qu’« Ajar », évidemment, tente de refuser. L’écrivain est alors dans la nasse, et Pavlowitch, qui a accepté de jouer le rôle de l’auteur aussi, puisqu’à la supercherie littéraire s’ajoute un possible scandale médiatique et financier. Pire, l’intérêt suscité par Ajar attire sur ses livres l’attention de lecteurs sagaces, qui commencent à émettre des doutes sur l’authenticité de ses œuvres, relevant en particulier certaines ressemblances stylistiques avec celles de son illustre cousin. Gary, acculé, est contraint d’allumer de toute urgence un pare-feu : ce sera Pseudo.

Écrit à la première personne, ce fascinant roman se déboîte comme un jeu de poupées russes : il est censément écrit par Paul Pavlowitch qui feint de s’y dévoiler sous sa « véritable » identité, ou plus précisément de mettre en scène un patient écrivain (lui) interné à Copenhague pour soigner une forme de schizophrénie, liée à une perception paranoïde du monde, avec sa violence, ses guerres, ses tortures. Et comme la meilleure défense reste l’attaque, le narrateur y fait apparaître, sous le personnage transparent de « Tonton Macoute », Romain Gary : un petit-cousin envahissant avec lequel Pavlowitch-Ajar entretient des rapports d’amour et de haine. À partir de là, le livre devient un vertigineux brouillage de pistes qui ne cessent de s’annuler les unes les autres. Pavlowitch, le prétendu narrateur, déplore qu’on veuille lui retirer la paternité de son œuvre littéraire. « Tonton Macoute est un salaud, mais cela ne veut pas dire nécessairement qu’il est mon père. […] Ce sont les critiques qui ont insinué, après la publication de La Vie devant soi, qu’il était mon véritable auteur. » Pour survivre dans un monde déréglé, il dit n’avoir trouvé d’autre solution que de faire « pseudo pseudo » : endosser mille et une identités, changer de prénom toutes les cinq minutes, et surtout écrire. Les prétendus aveux qu’il amorce (« Finissons-en avec cette question du “canular” : oui, j’en suis un ») ouvrent à chaque fois sur un nouveau miroir truqué. Et quand il raconte ses démêlés avec « Ajar », sa créature, on ne sait plus lequel des deux parle, le créateur ou le pseudo-Pavlowitch.  « Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence, une infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar. »

Pseudo peut se lire à plusieurs niveaux, où se téléscopent sans cesse la réalité et la fiction. C’est d’abord la fausse confession d’« Ajar », qui remet en scène divers épisodes réels (les soupçons des journalistes, la rencontre avec son éditrice, un titre, La Tendresse des pierres, qui faillit le trahir) dans une affabulation moqueuse et survoltée ; mais on y entend aussi, traduite perversement par Gary, la vraie souffrance de Pavlowitch, que cette situation a quasiment rendu fou, comme il l’a raconté ultérieurement dans L’Homme qu’on croyait, un livre cette fois authentiquement autobiographique. Ensuite, c’est une tentative désespérée de Gary pour couvrir ses traces, en flirtant avec l’aveu aussi près qu’il est possible et en le retournant sans cesse par des jeux de langage pyrotechniques : baroud d’honneur d’un écrivain virtuose qui continue à provoquer jusqu’au bout ceux qu’il a défiés. Mais le livre est aussi l’aveu de l’impossible fixation identitaire de Roman Kacew, juif lituanien, qui eut pas moins de trois pseudonymes littéraires et qui emprunte la voix de son petit-cousin pour régler ses comptes avec lui-même dans un portrait virulent :  celui d’un écrivain prédateur qui a tiré du malheur des siens de quoi faire de la littérature. Celui, aussi, d’un manipulateur sans scrupule qui tint Pavlowitch sous sa coupe financière.

Vie et mort d'Emile AjarGary/Ajar avoue enfin, à travers ces feuilletages identitaires, des obsessions qui, elles, sont on ne peut plus autobiographiques : la judéité, la tentation du suicide, mais surtout son « besoin effrayant de fraternité », si souvent déçu. Sous son burlesque apparent, Pseudo révèle la véritable histoire d’un combat à la vie à la mort entre l’auteur et ses doubles, une tentative pour juguler la folie par l’écriture, au cours de laquelle le narrateur se « scinde en deux, schizo, à la fois exterminé et exterminateur ».  Dans son aveu posthume, Vie et mort d’Émile Ajar, Gary dit avoir été atteint par « la plus vieille tentation protéenne de l’homme, celle de la multiplicité. » Y succomber fut pour lui un vertige, une jubilation, une ivresse, mais aussi une angoisse et une douleur. Il mit fin à sa vie, ses vies, à soixante-six ans, une sortie flamboyante et tragique, à son image. Les derniers mots de son testament littéraire sont : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci ».

Émile Ajar, Pseudo, Mercure de France, 1976, 213 p.
Romain Gary, Vie et mort d’Émile Ajar, Gallimard, 1981, 48 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau (2019)

 

 

24 avril

Ce 24 avril, la 105e commémoration du génocide arménien ne pourra avoir lieu comme elle l’aurait dû pour cause d’épidémie. Parce qu’autobiographies, journaux et correspondances consignent aussi l’Histoire, et que celle de la mémoire arménienne en fait partie, il a souvent été question de celle-ci au cours des travaux du séminaire. Nous vous recommandons la lecture de :

• L’essai de Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, présenté ici, et la note de lecture relative à cet ouvrage. Janine Altounian devait intervenir cette année au séminaire à propos de ce livre ; elle sera notre invitée à l’automne.

L’interview de Greg Kerr, enseignant-chercheur à l’université de Glasgow, qui est intervenu au séminaire à propos de l’écrivain Chahan Chahnour, qui devint en France Armen Lubin.

• L’article de Krikor Beledian, « L’Écriture comme réécriture chez Chahan Chahnour/Armen Lubin », sur les mécanismes de récriture à l’oeuvre chez Chahnour-Lubin et son double rapport à l’arménien et au français.

• La présentation de la séance de séminaire de juin 2019, assurée par Élodie Bouygues et Hélène Gestern, qui portait sur la correspondance de Madeleine et de Jean Follain, et celle de Madeleine Follain et d’Armen Lubin

Les mémoires de Zaven Bibérian, Car vivre, c’était se battre et faire l’amour, paru aux édition Aras (Istanbul) en 2019.

• Les éditions Parenthèses et l’ensemble de sa collection Diasporales, qui proposent régulièrement des récits mémoriels liés à l’Arménie.

Armen, l’exil et l’écriture, d’Hélène Gestern. Ce lire devait paraître le 19 mars et sera de nouveau proposé à la vente lors du déconfinement. Vous pouvez en lire le premier chapitre ici.

Les épreuves passent, la mémoire demeure.

Enfance tchadienne : Michaël Ferrier, Scrabble (Mercure, de France, 2019)

 

 

9782715253162_1_75Chaque livraison de la collection Traits et portraits, de Colette Fellous, promet des œuvres autobiographiques rares, singulières, marquées par des dialogues toujours réinventés entre texte et image. Scrabble, de Michael Ferrier, finaliste du prix Fémina 2019, ne fait pas exception à la règle. On savait la poétique de cet écrivain marquée par le Japon, où il réside et travaille depuis longtemps ; mais on ignorait combien son enfance tchadienne, cette enfance qu’il nous restitue aujourd’hui dans un récit vibrant, significativement dédié « aux animaux, aux malades, aux mutilés », avait façonné sa sensibilité.

Écrire sur l’enfance, ce n’est pas seulement faire remonter le souvenir à la mémoire : c’est « défriche[r] des paysages anciens » pour s’immerger entièrement dans cette explosion de sensations, cette myriade d’odeurs, de couleurs, de lumières, reconnaître leur extrême présence, puisqu’au fond, « rien de tout cela n’est passé » constate Michaël Ferrier. Sous sa plume, « l’enfance s’ouvre comme une mangue », déroulée au fil d’une écriture lumineuse, qui rencontre la poésie à chaque mot sans paraître jamais chercher à la convoquer.

« Je revois les matinées ensoleillées frissonner dans une scintillement de détails, la dentelle déchiquetée des feuilles et des branches, la terre luisante d’avoir tant été balayée, les pieds de piments rouges et jaunes et la paisible blancheur des murs. […] Je cueille le soir frissonnant de l’éclat jaune des lampes et l’étirement des fumées noires qui montent des lanternes de zinc une poignée de souvenirs suspendus aux grandes palmes vertes des bananiers, je recueille les bruits et les parfums saisis à la volée du vent. À la tombée du jour, je me retrouve en compagnie des ombres démesurées qui préparent le poivron, le maïs et le poisson dans l’odeur du charbon brûlé, les rires qui se lèvent et le crépitement des bois. »

Une écriture capable de nous restituer ce que toute enfance possède d’âpre et de merveilleux, dans son art de combiner la splendeur et la cruauté.

Le narrateur a grandi entre son père, militaire de carrière, sa mère et son frère à N’Djaména. Une enfance urbaine, mais au plus près d’une nature violente, sauvage, omniprésente, au bord des « eaux limoneuses du fleuve Chari ». Une enfance en forme de leçon de choses permanente, dans l’observation des bœufs, des « zébus au poil acajou » ; une « enfance de sable et de poussière » baignée par le vent qui remodèle sans cesse le relief et anime les paysages, faisant vibrer ses mille et une nuances de lumière. Le corps entier est mobilisé dans cette fabuleuse entreprise d’apprentissage : goûter les saveurs, même celle des herbes et de la terre, écouter, que ce soit le son du muezzin ou le « solfège insolite » de la brousse. Contempler le moindre détail pendant des heures, dès lors que  « chaque grain de poussière devient une carte du monde ». Quand bien même les deux écritures ne se ressemblent pas, il y a quelque chose de la luxuriance antillaise d’Éloges, de Saint-John Perse, dans cette sensualité violente et irrésistible, cette « incandescence de la sensation », selon les mots du narrateur, dont on voit comment elle irradie le corps et le pénètre pour façonner un rapport au monde d’une intensité particulière.

Les animaux, omniprésents dans le récit, sont des compagnons de jeux, de vie, d’observation : ceux qui font partie de la famille (les deux chiens Dick et Sao), ceux dont on s’occupe, chèvres, cochons, poulets, lapins. Mais aussi ceux de l’« arbre aux bêtes » qui donne asile à toutes sortes d’espèces, oiseaux bruissants, fourmis, lézards, mangoustes ; ou encore ratels, de petits blaireaux teigneux et agressifs capables de tenir tête à un lion. « C’est là », écrit Michaël Ferrier, « que j’ai pris langue avec les bêtes et avec la terre, et ce négoce ne m’a jamais quitté ». Car bien plus qu’un intérêt, ou même une source de fascination, les animaux sont les premiers éducateurs de l’enfant, eux qui lui apprennent la vie, l’amour et la cruauté. Ces pages superbes d’émotion et d’évidence nous rappellent à quel point la nature forme un tout, un corps organique dont l’équilibre repose sur un réseau de luttes et de coexistences plus ou moins pacifiques entre les espèces : la nôtre n’est qu’une pièce parmi d’autres, simple lettre sur la case du jeu – et pas certain qu’elle compte triple.

Peu à peu, le récit dévoile les figures familières qui entourent le petit garçon, à commencer par celle de Baba Saleh, le boy, qui apprend à l’enfant l’essence de la culture tchadienne, ses plantes, ses rites, ses sagesses, ses légendes. Avec lui, Michaël est  Toumaï, prénom tchadien qu’il reçoit comme un cadeau. Visages de l’école aussi : une photo de classe, reproduite, montre cette micro-société où se mélangent sans distinction enfants noirs et enfants blancs. Les amis du jeune garçon sont bergers : Abdelkader, qui est touareg, et Yousssouf, un jeune berger toubou. Riches de leur expérience, ils complètent les apprentissages reçus à l’école, abstraits, mais grâce auxquels le narrateur, malgré leur caractère abstrait, goûte le plaisir de comprendre. L’enfant est très myope et refuse de parler en classe : non qu’il soit malheureux ; mais la vraie vie, il la vit ailleurs, dans sa relation fusionnelle avec son environnement. Il apprend aussi le trouble, celui des corps féminins, celui de la belle Amaboua qui lui fera découvrir « le pouvoir combustible des baisers ». Enfin, il est initié à un double éblouissement : celui, ensorcelant, de la lecture, puis celui de la musique, enseignée par un professeur merveilleux, qui donne à l’enfant l’impression d’aller « rendre visite aux dieux du vent et du sable, de la terre et de la forêt », grâce à la simple vibration d’une flûte à bec.

Ce que nous décrit, d’une manière à la fois magistrale et émouvante, Michael Ferrier, c’est l’essence même de l’enfance, qu’il a su capturer dans son récit. La magnifique alchimie entre une jeune âme et la ville qui le voit grandir, cette N’Djaména dont il se sent « le fils »,  le mouvement perpétuel de l’imprégnation, de la découverte, de l’amitié et de l’amour, étendus à l’échelle d’un territoire et de toutes ses créatures ; le dialogue, ininterrompu, vital, entre l’esprit le corps, au fil de jours « multipliant la joie de vivre, de courir et d’apprendre ».

Mais la guerre est là, qui gronde à bas bruit et place les armes dans les mains des enfants-soldats. Elle éclate le 12 février 1979 et pulvérise tous les équilibres dans des scènes d’une cruauté inouïe. Une violence qui « ne se raconte pas » mais laisse dans le jeune être si sensible, qui en est hélas le témoin direct, le souvenir indélébile du meurtre, de la barbarie ; la mémoire du corps mourant de son ami Youssouf dont il tient la main, conscient que c’en est fini, désormais, du temps heureux de l’enfance.

Le jeu du scrabble éponyme est le fil rouge et l’allégorie de ce récit ; la scène liminaire, qui décrit une partie jouée en famille, se dédouble pour devenir, dans le même temps, une ode au langage ; comme si la découverte du jeu de lettres métaphorisait celle de l’écriture elle-même, « multitude de mots et de sens, de saveurs et de significations, déverrouillant les ondes selon les permutations des lettres et leur position sur la grille, dans le temps comme dans l’espace, dans l’étendue aussi bien que dans la profondeur ». Elle sera le réservoir où l’enfant capitalisera son « butin de langage », pour plus tard. Scrabble est une mosaïque, un récit tissé d’éclats sensoriels, de vibrations, de perceptions charnelles ; du pays de son enfance, auquel son livre rend un magnifique hommage, Michaël Ferrier a su restituer la beauté sévère et âpre, la brutalité et la bonté, la sécheresse et l’opulence.

Michaël Ferrier, Scrabble, Mercure de France, 2019, 227 p. ill.

© Hélène Gestern/ La Faute à Rousseau (2020)

Une Anglaise hors du continent : Vivienne de Wattewille, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros (Claire Paulhan, 2019)

couv-Watteville-567Les éditions Claire Paulhan, fidèles à leur tradition de découverte de textes aussi rares que passionnants publient, une fois n’est pas coutume, une traduction : celle de Seeds That The Wind May Bring, de Vivienne de Watteville (1900-1957), œuvre proposée au lecteur français sous le titre d’Une île sans pareille. « Une île sans pareille », c’est l’expression que l’écrivaine et exploratrice britannique utilise pour qualifier Port-Cros, où elle eut l’idée, à la fois téméraire et séduisante, de se fixer en 1929, une aventure qu’elle narre avec humour, verve et profondeur dans ce recueil de souvenirs rédigés à la fin de sa vie.

Lorsqu’elle entrevoit l’île pour la première fois, la jeune Anglaise a 29 ans et son histoire en elle-même est singulière : orpheline de mère à neuf ans, elle a été éduquée par son père, un naturaliste suisse, qui ne la sort du pensionnat que pour l’entraîner dans ses expéditions : enfance rude, singulière et atypique, faite de vie au grand air, de campements et d’escalade, de chasse et de pêche en Norvège et dans les Alpes, en compagnie d’un père adulé surnommé « Dadboy », avec qui la relation est fusionnelle et exclusive. Devenue adulte, Vivienne suit son père, mandaté par le Muséum de Berne pour rapporter des spécimens africains. Mais en 1924, alors qu’ils se trouvent au Congo, à la tête d’une expédition de soixante porteurs, Bernard de Watteville, que sa fille appelle « Brovie », est attaqué par un lion et succombe à ses blessures, un drame qui laisse chez Vivienne une « empreinte incandescente ». Elle terminera seule l’expédition, chassant de quoi nourrir les porteurs et traversant le Congo alors qu’elle est en proie à la douloureuse fièvre sodoku.

1920-VdeW-567Une telle histoire ne peut que façonner une personnalité singulière. Vivienne est une femme libre, un curieux mélange de stricte éducation anglaise, perceptible dans son sens inné de l’euphémisme et sa gêne comique devant certaines situations (tel le drolatique achat de pots de chambre au Bon Marché) et de spontanéité européenne ; alors qu’elle aspire à se fixer pour écrire, elle demeuré dévorée par le goût des expéditions et un « besoin pathologique de liberté ». Elle ne dit pas non au mariage, mais pas avec n’importe qui – l’une des conditions étant que le prétendant ait le « torse glabre ». Sa délicieuse Grandminon, merveilleuse et tout aussi originale grand-mère suisse, devient pour elle une véritable amie (« aux âges de vingt-huit ans et de soixante-dix ans passés respectivement, […] nous fûmes mûres l’une pour l’autre », écrit joliment Vivienne). Mais elle entretient avec la solitude, aussi subie que choisie dans son cas, une relation vibrante, qui nourrit la fibre spirituelle qui traverse ses souvenirs.

La découverte de Port-Cros se fait au hasard d’une promenade en bateau vers l’île de Porquerolles, en juin 1929. Le coup de foudre est immédiat, attisé par la réputation de sauvagerie du lieu, celle-là même qui fait choir Vivienne et sa grand-mère « dans les rets de l’île ». Immédiatement, elle est obsédée par le désir de s’y installer, d’y créer un gite pour ses amis, dans ce qu’elle appelle un « petit paradis à l’écart de tout ». En conséquence, elle se met sur-le-champ en quête d’une maison. Il en est bien une de disponible, à Port-Man : une demeure vétuste et sans commodités, une « maisonnette blanche, blottie comme une mouette juste au-dessus de la roselière », qui offre une vue superbe sur la mer. Problème : Port-Cros est propriété (âprement contestée par des jeux de testament et d’héritage) de Marcel Henry, un notaire. Celui-ci forme un étrange ménage à trois avec sa femme Marceline, dont il séparé, et le nouveau compagnon de celle-ci, Claude Balyne, un poète tuberculeux. Et les Henry-Balyne n’entendent pas accueillir aussi facilement une étrangère dans leur petite communauté, qu’ils appellent une « colonie utopique ». Il s’ensuit des descriptions hilarantes de thés avec le trio, qui déclamant du Racine, qui contemplant le ciel, tandis que Vivienne tente désespérément de les gagner à sa (prosaïque) cause. « Comment diable obtenir les faveurs de ce trio d’idéalistes et de poètes ? » se demande-t-elle…

Il faudra bien des ruses et des négociations : moyennant un bail léonin, un loyer exorbitant, et de gros travaux qu’elle doit prendre à sa charge, Vivienne est autorisée à résider là-bas. Tout à son projet d’aménager le havre rêvé pour ses amis, elle se lance alors dans de folles expéditions au Bon-Marché, écluse les antiquaires, fait venir des caisses et des caisses de meubles par bateau, tout en se lançant elle-même dans des travaux de peinture et de rénovation effrénés. Elle reçoit un premier aperçu de la vie méridionale, avec les équipes d’ouvriers qui prennent leur temps pendant qu’elle se « dépens[e] vigoureusement sous leurs yeux », espérant (en vain) susciter un éclair d’émulation… En cela, Port-Cros sera pour Vivienne de Watteville une rude école de rapports humains. Elle qui multiplie les gestes de gentillesse, offre des cadeaux de Noël, tente d’établir des relations cordiales avec les Henry, son « rameau d’olivier », comme elle le dit, toujours à la main, reste méprisée et mise à l’écart. On la prend pour une écervelée, une rentière qui jette inconsidérément l’argent par les fenêtres, mais qu’on escroque allégrement. De son côté, elle finit par percevoir les Méridionaux comme « un peuple au cœur cuirassé de cynisme », corrompu par la manne touristique, qui ne voit en elle qu’une « nigaude, […] une évaporée, ou […] une vache à lait. »

L’autre problème, et de taille, est que Vivienne doit s’adjoindre les services d’une domestique. Les Henry lui en dénichent non pas une, mais un : Joseph, homme à tout faire napolitain, vanté pour ses mérites multiples, mais cadeau empoisonné : il a été chassé de sa place précédente pour avoir séduit Françoise Supervielle, la fille du poète. Ardent travailleur, dur à la tâche, solide et dévoué, il est hélas aussi « caractériel qu’un prima donna » et ses sautes d’humeur coûtent une bonne partie de sa tranquillité à sa jeune Anglaise. Évidemment, il ne tarde pas à s’amouracher de Vivienne, ce qui donne lieu à des descriptions de scènes rétrospectivement burlesques – mais qui durent l’être un peu moins sur le moment : Joseph couché devant la porte que Vivienne doit verrouiller à double tour, Joseph lui mordant la cheville par dépit amoureux ( !), Joseph jaloux, Joseph cherchant à se suicider avec un couteau émoussé (« Mais Joseph, pas avec ce couteau-là, tout de même » ?) , Joseph accomplissant des travaux herculéens pour lui plaire… Voici donc la jeune femme obligée de « refroidir ses ardeurs, tâche aussi délicate que la manipulation de substances hautement explosives » Là encore, source pour l’autrice de méditations sur les relations de pouvoir qui régissent les êtres, notamment entre maîtres et serviteurs, et sa propre inaptitude à imposer sa propre autorité. « On ne se mue pas en despote sans y avoir été passivement encouragé » note-t-elle.

Mais c’est peut-être justement parce que l’île enchanteresse se révèle pleine de chausse-trapes, de rudesse climatique, de rapports humains sournois, hostiles et biaisés qu’elle répond bien malgré elle aux attentes de Vivienne de Watteville, venue au fond dans cette retraite interroger qui elle est et ce qu’elle attend de la vie. La contemplation de la nature, que la bassesse humaine ne peut entamer, fait chanter en elle un pur désir d’élévation, une spiritualité vibrante, une réflexion sur une foi approchée en toute liberté.  Son paganisme « jett[e] ses derniers feux », elle lit Platon, Marc-Aurèle, Epictère, s’éprouve face à la solitude, apprend à connaître ses propres limites, moque sa prétention à l’anachorétisme, médite sur le fait que l’on ne « parvient à la paix que par le renoncement absolu à soi-même ». Ses méditations aux accents pascaliens se nourrissent de l’observation passionnée de la nature, clé vers l’infini de la sensation : « Le microcosme d’une seule goutte de rosée, unique et scintillante, me procurait des sensations aussi intenses que toute l’étendue céleste couronnant de son immense voûte les cyprès sombre et duveteux dont les cônes se teintaient d’or ». L’écrivaine défriche, au sens propre, des clairières dans lesquelles elle se réfugie, loin de Joseph, écrit ses souvenirs d’Afrique, et s’abîme dans de puissantes contemplations du paysage qui continue à nourrir son âme et sa mémoire ; celle, chérie entre toutes, de Brovie, et de leur relation plus sororale que parentale – Œdipe, es-tu là ? – qui ne semble nullement la troubler… Port-Cros hébergera aussi des amis chers en visites, des amours naissantes (laissons le lecteur les découvrir), des moments de grâce, dans la compagnie des oiseaux, du perroquet de compagnie et de l’ânesse Modestine ; laissera aussi à la jeune femme le loisir aussi de s’interroger sur son étrange (et très moderne) place dans la monde, à la croisée des rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes.

La délicate traduction de Constance Lacroix, dans sa minutie, restitue la grâce d’une langue que l’on devine complexe, souvent lyrique pour décrire la beauté d’un lieu où « l’air lui-même est azur », son exubérance végétale, sa « lumière cuivrée », ses « rocs drapés de leur manteau de pins ». Claire Paulhan a par ailleurs fait le choix d’une édition en quadrichromie, agrémentée d’une riche iconographie, tant du Port-Cros de l’époque, dont elle est fine connaisseuse, que de Vivienne de Watteville elle-même que l’on peut contempler sur de nombreux portraits et photos de famille. Le beau papier crème et le sépia des photographies achèvent d’embellir de ce livre de souvenirs qui est bien plus, malgré l’humour et la poésie dont il est empreint, qu’une banale (re)collection de vignettes pittoresques et de cartes postales : il est aussi le récit de la façon dont une jeune âme en deuil, mais pleine d’amour de la vie, choisit un paysage paradisiaque pour se confronter à son passé, ses chagrins, son aspiration à l’indépendance, dans la pure liberté d’un coup de foudre pour un lieu superbe autant que cruel, avant de se tourner, résolument, vers les autres, la vie et le bonheur.

Vivienne de Watteville, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros, Claire Paulhan,  2019, 317 p. ill.

© Hélène Gestern / Autobiosphère (2020)

La solitude d’être vivant : Philippe Lançon, Le Lambeau (2018)

product_9782072689079_195x320Ce n’est pas sans effroi qu’on aborde la lecture du livre de Philippe Lançon, Le Lambeau. Tous nous avons en mémoire les attentats de Charlie, tous ou presque nous savons que le journaliste a été grièvement blessé d’une balle à la mâchoire, et si l’on ignorait encore le sens médical du mot « lambeau », il est précisé en quatrième de couverture : un segment de peau conservé, lors d’une amputation, pour « recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple ». Ce livre n’esquive rien de ce qui fut, et demeure encore, un événement abominable, suivi d’un véritable parcours du combattant médical : il échappe pourtant à toute horreur. Ou peut-être serait-il plus juste de dire que Philippe Lançon a su, avec une rigueur et une intelligence qui rendent chaque ligne nécessaire, mettre en mots, en phrases, ce qui aurait pu demeurer dans les ténèbres de la terreur.

Avant de chercher à le décrire, à le qualifier, il faudrait d’abord énoncer ce que ce livre n’est pas : ni un réquisitoire, ni une tentative forcenée pour conférer du sens à une tuerie qui n’en avait guère, ni un déversoir de la douleur, ni une héroïsation. Il n’est ni dominé par le l’émotion, ni infiltré par le ressentiment, en dépit de ce que l’écrivain a enduré. C’est le livre d’un homme qui, en quelques minutes, voit sa vie passée s’engloutir irrémédiablement et est forcé de se reconstruire, étape par étape, en devenant un autre. C’est ce chemin, cet exercice de patience, cette méditation, cette réintégration de son propre corps, de sa mémoire, de son esprit que Philippe Lançon décrit. Il le fait dans une langue d’une justesse exemplaire, dont la sobriété n’empêche pas la nuance, dont l’épreuve n’a n’éteint ni la beauté ni la profondeur.

La structure du récit est simple : l’auteur suit le fil chronologique qui va de la soirée qui a précédé l’attentat à ses mois d’hospitalisation, puis de convalescence. La veille, il est allé au théâtre avec une amie et a vu La Nuit des Rois, de Shakespeare. Il a également lu Soumission de Michel Houellebecq, qu’il doit rencontrer quelques jours plus tard pour un entretien. Après avoir renoncé une carrière de grand reporter, il est désormais journaliste à Libération et à Charlie, par ailleurs écrivain, divorcé, et sur le point de bâtir un avenir avec Gabriela, qui vit à New York. « Un journaliste ordinaire » comme il se qualifie sans la moindre humilité vicieuse. Ce matin-là, il décide de passer à la conférence de presse de Charlie avant de se rendre à Libé et gare son vélo au bas de l’immeuble. Il retrouve ses collègues, débat vivement avec eux du livre de Houellebecq, passe son caban, se ravise et prend quelques minutes pour montrer à une photo à Cabu. Les tueurs sont déjà dans la cage d’escalier. Ensuite, tout bascule.

Il faut un courage exceptionnel pour raconter ce qui a suivi. Philippe Lançon l’a eu. Il entend les cris. Comprend que quelque chose est anormal. La suite est rythmée par le claquement des balles et les cris fanatiques. Les pieds du tueur sous la table où il s’était réfugié, les interminables secondes durant lesquelles il se demande si celui-ci va l’achever. Il est finalement laissé pour mort. Ensuite, c’est la dissociation. Le journaliste a reçu trois balles dans le corps, mais n’a pas perdu conscience. Il se voit, moitié mort, allongé au sol, et en même temps observe la salle de rédaction. Il note les détails, les postures qui émergent dans son champ de vision. Les jambes de Fabrice Nicolini. Le visage de Tignous. La cervelle de Bernard Maris, qu’il contemple jusqu’à ce qu’elle devienne « une partie de lui-même ». Et le silence d’après la tuerie et d’avant les secours, qui « fabriquait le temps ».

Ces pages sont violentes, mais leur existence était fondamentale pour rendre à l’événément, aujourd’hui devenu symbole, sa sordide vérité : celle d’un assassinat commis de sang-froid. Concernant ceux qui leur ont tiré dessus, l’auteur n’a rien à dire, rien à déclarer. Il a juste fait face ce matin-là à « deux têtes vides et cagoulées qui portaient la bigoterie et la mort ».

Philippe Lançon se réveille à la Salpêtrière. Il se croit, à cet instant, encore dans sa vie d’avant, celle où une femme l’aime et l’attend à New York. Quelques secondes qui précèdent le deuil de son ancien corps, de son ancienne vie. Il « ne sen[t] rien et [il] souffre déjà de tout ». Il est touché aux deux bras et une balle a emporté une partie de sa mâchoire. Une équipe médicale, emmenée par une chirurgienne exceptionnelle, va entreprendre, opération après opération, de réparer ce visage blessé dont la description évoque les gueules cassées de 14. Faire cicatriser, greffer un morceau de péroné, gonfler la peau, la rabattre sous la lèvre. Une relation se noue entre le médecin et son patient : on songe ici, fugitivement, à Guibert et Claudette Dumouchel, sauf qu’il ne s’agit pas d’amour, plutôt d’un engagement acharné dans la guérison qui va au-delà des strictes exigences de la profession. Philippe Lançon comprendra, après la greffe du péroné réussie, que toute l’équipe était suspendue à son succès. Est décrite ici une de ces relations médicales rares où le patient demeure une personne de plein exercice dont on va tenter de respecter l’intégrité morale et d’épouser les blessures, en en faisant le premier acteur des soins qui lui sont dispensés.

La douleur qui habite le corps aurait pu tout ravager. Philippe Lançon, lorsque les doses de morphine diminuent, la combat par l’esprit. Il écoute Bach durant les soins les plus pénibles et certaines opérations sous anesthésie locale. Il refuse la télé, la radio, mais relit Proust, Kafka et Thomas Mann. Il s’appuie sur les siens, son frère, ses parents, son amie Gabriela, les policiers qui le protègent. Privé de la parole une partie du temps, il recommence sa chronique hebdomadaire dans Charlie, sans en changer le titre : façon de prier ses morts et d’aller au-delà du bruit des balles qui ont voulu le faire taire. Aux Invalides, où il poursuit sa rééducation, la mue continue. L’auteur a peur, souvent, il traverse des cauchemars, des turbulences amoureuses, des moments de découragement, se voit parfois comme un « amas de chair couvert de tuyaux et de plaies qu’on appelait Monsieur Lançon ». Mais il est reconnaissant à l’amie qui lui fait des scènes, lui rappelant ainsi qu’il est aussi un amoureux, reconnaissant à un président de la République qui plaisante sur la beauté de sa chirurgienne, car un instant de frivolité, dans un tel contexte, a valeur de cadeau. Il demeure extraordinairement attentif aux autres, sensible au mal que l’attentat, ce « viol collectif » leur a fait, a eux aussi. Chaque expérience est accueillie, hébergée, transfigurée. Chaque seconde est le combustible d’une réparation.

Cependant la plume se refuse aux poncifs du combat et de la victoire. L’attentat est un irrémédiable, qui a « crevé le tourbillon de la vie » et l’homme qui en renaît le « produit d’une soustraction », celle d’une partie de sa mâchoire et d’une partie de son histoire. L’auteur est obligé de faire abstraction de ce qui le fondait, de rejeter les anciennes photographies, les anciennes culpabilités, l’ancien agencement de son appartement. « Je n’ai plus ni nostalgie ni regret : sur ce plan, l’événement m’a tout pris ». Ce qu’il a vécu rue Nicolas-Appert ne s’effacera jamais ; une part de lui fera toujours chemin en compagnie des morts et de la cervelle de Bernard Maris.

Il faut, avec Le Lambeau, dépasser notre crainte d’être mis dans ces pages face à l’insoutenable. L’écriture de Philippe Lançon, au contraire, a affronté l’abjection, la violence, la douleur, avec une retenue, une dignité et une exactitude si pénétrantes que c’est plutôt à un extraordinaire et bouleversant voyage qu’il nous convie. Voyage d’un être au travers sa conscience, à l’instant exact où vie et mort sont proches à se toucher, voyage d’une conscience au travers d’un corps, dont il accompagne les métamorphoses douloureuses et la « suite folle de naissances », voyage d’un homme au travers de sa vie, qu’il relit, remodèle, agençant la somme de ce qu’il donna et de ce qu’il reçut, en termes d’amour et de regrets, de plaisirs et de passions, d’espérances et d’échecs. C’est un grand livre, qui mieux que n’importe quelle théorie ou discours, rend palpable le conflit entre raison et folie qui ôta, ce jour-là, la vie de douze personnes et en blessa onze autres. En l’écrivant, son auteur démontre, comme d’autres avant lui, que la parole des agressés pèsera toujours plus lourd que la mémoire des agresseurs.

On peut enfin lire Le Lambeau comme un admirable précis de recomposition, parce qu’en dépit des blessures, physiques et morales, Philippe Lançon a trouvé la force de faire place à la vie, après la survie. Son récit est tissé de douleur et de deuil, mais il raconte une histoire de solidarité, de complicité et de fraternité, entre ceux qui souffrent et ceux qui réparent, ceux qui ont succombé et ceux qui ont survécu.

Au même titre que ceux de Robert Antelme ou Primo Levi, Le Lambeau est un livre de témoin. Un livre d’homme.

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018, 510 p.

© Hélène Gestern

 

Carnets de grammaire maritime : Jean-Paul Honoré, Pontée (Arléa, 2020)

201082-1-4CV-avec Bandeau.indd« Pontée : ensemble des marchandises arrimées sur un pont ». Sous ce titre, qui aurait presque la beauté d’un patronyme romain, se cache le récit d’un voyage bien particulier : celui que le linguiste et poète Jean-Paul Honoré a entrepris en 2016. Parti de Ningbo, en Chine, l’auteur a embarqué sur un immense porte-containers de la marine marchande pour trente-huit jours de traversée. Sur ce mastodonte, vingt-sept hommes d’équipage, cent quarante mille tonnes de marchandises empilées sur vingt niveaux, et un seul passager – dit le « PAX » en langage de bord – , l’écrivain.

D’emblée, Jean-Paul Honoré se place dans la position de l’observateur minutieux : peu d’événéments à proprement parler à saisir, dans cette traversée relativement monotone, mais le fonctionnement, complexe et si particulier, d’un écosystème matériel et humain dont il s’agit de déchiffrer, puis d’apprendre, les rythmes et les protocoles. « Un cargo n’est pas dans la poésie, note Jean-Paul Honoré, il est dans la livraison. » ll s’agit donc, d’abord, de faire connaissance, dans une tentative de description méthodique, qui rappelle par instants Robbe-Grillet, avec des objets de la vie quotidienne adaptés, rivés, arrimés, avec un « univers matériel qui pose des conditions inattendues pour se rendre disponible » ; un décor parfois si terne, avec son linoléum, ses coursives, ses néons qu’il « découragerait presque le commentaire ».

Mais justement, là est tout l’art du livre : poser des mots, identifier, désigner, expliquer, faisant ainsi pénétrer le lecteur dans la complexité ritualisée de la vie d’un cargo. Un monde qui possède sa langue, et même son sabir : un escalier y est une échelle, parfois un menhir surmonté d’un trou d’homme, canot se prononce canote, on surnomme la mer le magasin 17 (parce qu’on y trouve de tout ?), l’équipage communique dans un anglais qui se doit d’imprimer les accents de ses locuteurs (« Zi sis ze laïfbôte ; in kéz of évakyouécheune, forti pipole can ambark »). Dans ce huis clos, hormis l’équipage, peu de protagonistes, mais tous sont monumentaux : la pontée, le navire, la mer. La première, malgré les apparences, n’est pas inerte : il faut sans cesse, en fonction des ports, en construire et déconstruire le labyrinthe ; occasion d’observer « l’élégance et […] la sauvagerie dans la relation du grutier au bloc qu’il maîtrise », le mouvement rapace des palonniers, comparés à des aigles avides de saisir leur proie. La pontée et son « patchwork polychrome » emmène avec elle ses jours de grand vent, ses bruits trompeurs, son étonnant « chœur d’esclaves que les bourrasques font vibrer et gémir sur les fréquences singulières de la voix humaine », ses odeurs de jus d’alcools fermentés ou de peaux tannées.

Le cargo, malgré sa massivité, s’incarne aussi sous la plume de Jean-Paul Honoré en une masse vibrante, palpitante, mobile, dont le roulis déteint sur la perception du corps. L’auteur s’imprègne de son atmosphère saturée d’odeurs de fuel, apprend son organisation impeccablement réglée : instructions de sécurité, repas au mess, rotation immuable de menus similaire (dont la fameuse « salade Bougainville » du coq philippin), règles implicites de la vie collective, où les équipage se côtoient sans se mélanger. Atmosphère virile et disciplinée, les adresses des bordels glissées discrètement à chaque escale. Contemplations régulières de la table à cartes et du radar GPS qui cartographie les autoroutes maritimes. Descente impressionnante dans le ventre de l’animal, lors de la visite (guidée) du « moteur-cathédrale » dans un chapitre presque lyrique, où le « PAX », la main posée sur une durite du monstre, en « perçoit avec émotion le battement vital, une pulsation cardiaque sous la fine cotte de mailles inoxydables qui enrobe l’aorte de caoutchouc ».

De temps en temps, dans cet univers de métal et de bruits industriels, la « nostalgie du confort » ; de temps en temps aussi, la présence de la terre qui se rappelle, à travers la présence de fauvettes désertiques, de phoques entrevus au loin sur une plage. L’émoi géographique est discret, mais puissant, comme un arrière-plan perçu depuis le mastodonte qui en modifie l’appréhension. Il est particulièrement perceptible lors de la traversée du canal de Suez, qui offre brutalement sa « pacotille de sensations réveillées », ses parallèles hypnotiques, ses hôtels fantômes, ses bicoques et l’écrasante présence du désert. Et bien sûr la mer, toujours elle, et ses cinquante nuances de couleurs et de matière, tantôt « cavité vitreuse d’obsidienne », tantôt surface « étamée par la lumière», « laminée à chaud par le soleil » ; tantôt tendant ses « paumes mousseuses », tantôt « lisse et abstraite ».

L’originalité de ce carnet de traversée, qui bannit résolument l’emploi du je, est d’avoir laissé peu de place à l’intériorité ; ou plus exactement d’avoir fait transiter les impressions, les perplexités, les découvertes, par une écriture à la fois factuelle et descriptive, précise et poétique, qui fait sans cesse se rencontrer l’extrême technicité de la matière et la subtilité évocatrice de la métaphore (les « creux pelviens du navire » ou « l’horizon laqué par la lune ») ; la présence des marchandises (fascinantes énumérations des denrées transportées, traduites du chinois dans un français surréel qui accumule les parapluies chauds de banane de jardin, l’herbe artificielle pour l’usage d’université et les chemises occasionnelles desserrées) et la permanente « ambiguïté des vagues » ; les coordonnées des radars et l’émotion contemplative de la géographie. Envisager le voyage comme le territoire d’un nouveau lexique à apprendre et manier, parce que les mots ici conduisent tout droit à l’apprivoisement d’un monde singulier et qui n’a pas d’équivalent sur la terre ; chercher le terme qui désigne et matérialise, chacun comme une « clé coudée » pour en démonter chaque détail et « recomposer l’ensemble en rouages intelligibles ».

Jean-Paul Honoré, Pontée, Arléa, 2019, 143 p.

© Hélène Gestern / Autobiosphère 2019

 

 

 

 

 

Séminaire A&C : une fin d’année en toutes lettres (séance du 15 juin 2019, ENS Jourdan, 48 Bd Jourdan, 10h-13h)

La dernière séance de l’année, en attendant un repos bien mérité, sera consacrée à Madeleine Follain et Armen Lubin, deux artistes qui furent étroitement liés leur vie durant et qui continueront le dialogue à travers le temps. Nous aurons le plaisir d’accueillir

Elodie Bouygues (Université de Besançon) : Vivre ensemble et séparés : la correspondance de Jean et Madeleine Follain

Madeleine+Follain+archives++Famille+DenisEn 1934, Madeleine (1906-1996), quatrième fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, épouse Jean Follain (1903-1971), jeune avocat d’origine normande qui commence à se faire un nom comme poète d’avant-garde. Les jeunes mariés adoptent d’un commun accord un mode de conjugalité original, vivant la plupart du temps en totale indépendance, chacun chez soi. Ils mènent à Paris, ensemble ou séparément, une vie de bohème un peu désargentée. Follain a besoin d’un calme absolu pour écrire, et Madeleine de son propre espace pour peindre. Ainsi, de 1934 à 1954 (date à laquelle elle s’installe définitivement avec son mari place des Vosges), Madeleine et Jean se retrouvent ou se croisent dans l’atelier de l’une ou l’appartement de garçon de l’autre, et s’y laissent des petits mots. Ils voyagent beaucoup, en France et à l’étranger, rarement ensemble. Ils s’écrivent tout le temps, pour un rien, ou pour se dire l’essentiel. La correspondance conservée et déposée à l’IMEC (1932-1971) est donc une correspondance conjugale, mais traversée par la grande Histoire et susceptible d’apporter également des éclairages sur leurs œuvres respectives et sur la vie intellectuelle et artistique de leur temps.

Elodie Bouygues est maîtresse de conférences à l’Université de Franche-Comté. Sa thèse de doctorat, dédiée au poète Jean Follain dont elle est l’ayant droit, est publiée sous le titre Genèse de Jean Follain (Garnier, 2008). Elle se consacre à l’étude, à la promotion et à la diffusion de son œuvre par des rééditions (Comme jamais, Le Vert sacré, 2003 ; Petit glossaire de l’argot ecclésiastique, L’Atelier contemporain, 2015 ; Célébration de la pomme de terre, Héros-Limite, 2016) et publications d’inédits. En collaboration avec la famille Denis, elle met également en lumière le travail de peintre de Madeleine Follain-Denis dite « Dinès » de son nom d’artiste (www.madeleinedines.com).

Hélène Gestern : Séparés, mais ensemble : la correspondance d’Armen Lubin et de Madeleine Follain

Armen cigaretteEn 1923, Chahnour Kérestédjian, âgé de 20 ans, débarque à Marseille et gagne Paris. Les accords de Lausanne, en entraînant l’exode définitif de milliers d’Arméniens, ont fait de ce jeune dessinateur et poète en herbe un apatride. Tout en gagnant sa vie comme photographe, il commence à écrire, en arménien, dans le quotidien Haratch, sous le nom de Chahan Chahnour, puis, à composer, à partir de la fin des années 1920, des poèmes en français sous celui d’Armen Lubin. Dans les cafés, il se lie à la bohème de Montparnasse et rencontre en 1932 celle qui s’appelle encore Madeleine Dinès. C’est le début d’une longue amitié : elle fait son portrait, il lui dédie un poème. Mais en 1936, Lubin tombe malade et lorsque la guerre éclate, en 1939, il doit quitter Paris pour les Pyrénées, où l’accueille la famille d’un compatriote. Commence alors une longue errance sanitaire qui pendant vingt ans le mènera d’hôpital en sana. Affaibli, isolé, Lubin n’a plus que l’écriture et la correspondance pour se raccrocher au monde. Au fil des quelque 350 lettres qu’il a écrites à Madeleine entre 1938 et 1973, on comprend comment celle-ci fut la personne cardinale de sa vie, y jouant tous les rôles, d’assistante sociale à quasi-soeur. Les lettres d’Armen à Madeleine, déposées à l’IMEC et encore inédites, sont donc une source d’informations irremplaçable pour mieux connaître la biographie du poète ; mais elles gardent aussi la mémoire d’une superbe relation entre deux êtres sensibles, démeurés unis malgré les aléas d’une vie qui aurait dû les séparer.

Hélène Gestern est écrivain. Complice de longue date de l’équipe « Autobiographie et correspondances », elle écrit sur la photographie, la perte et la mémoire. Elle prépare actuellement une biographie d’Armen Lubin (à paraître en mars 2020).

Attention, nos habitudes changent :  en raison de la session d’examens en cours, la séance aura exceptionnellement lieu dans l’amphithéâtre Jourdan, à l’ENS du 48 boulevard Jourdan, Paris 14e. Comme à l’ordinaire, l’entrée du séminaire est libre et gratuite.