Naissance de la collection Vivre/Écrire, aux éditions du Mauconduit (janvier 2022)

Il y a maintenant un an et demi, Laurence Santantonios, fondatrice des éditions du Mauconduit, chez qui on a pu lire, entre autres, Un amour de la route, les lettres de Margaret Blossom Douthat à Simone de Beauvoir ou encore les Lettres inédites à Jean Charles-Brun de Renée Vivien, lançait une réflexion auprès de l’Association pour l’Autobiographie, l’APA. Son souhait était de dynamiser, par une entreprise éditoriale, la valorisation du fonds de l’Association, qui comporte aujourd’hui plus de trois mille textes. Des voix rares, précieuses, préservées de l’oubli par le dépôt à Ambérieu-en-Bugey, mais qui, dans bien des cas, mériteraient d’être davantage mises en lumière, tant est vibrante l’expérience qu’elles relatent, qu’il s’agisse d’événements intimes ou de circonstances liées à l’Histoire. Celle-ci, qui a parfois a imprimé sa trace dans les plis des destinées individuelles ou des quotidiennes, nous apparaît sous un jour nouveau ; et qu’elle soit portée par ces écritures qu’on dit « ordinaires » (ce qui n’empêche pas leur richesse stylistique) ne la rend que plus captivante.

Laurence Santantonios a alors confié à quatre apaïstes, chercheurs, bibliothécaires, journalistes, la tâche de composer une anthologie à partir de ces textes, sur les thèmes de leur choix. Quatre livres en sont nés : Amoureux. Lettres d’amour retrouvées (textes réunis et présentés par Véronique Leroux-Huguon), Évadés. Récits de prisonniers de guerre, 1940-1943 (par Philippe Lejeune), Exilés. Récits autobiographiques (par Elizabeth Legros-Chapuis), Femmes dans la guerre, Témoignages 1939-1945 (par Hélène Gestern). Pour chaque volume, une préface, une sélection de textes, transcrits en respectant au près le style de l’auteur, et des notes, lorsqu’elles se sont révélées nécessaires pour éclairer la lecture.

La composition de ces volumes, qui assemble un matériau pas comme les autres, des récits précieux, douloureux, brûlants ou émouvants, a obéi à un long et patient processus de travail éditorial de recherche dans le fonds (avec l’appui de Florent Gallien), puis de lecture, transcription, choix des textes et recherche des ayants-droits. Faute d’avoir pu présenter ces livres comme il était prévu au séminaire en janvier 2022, nous avons décidé de revenir, sous la forme d’une série de questions réponses/à, écrites et filmées, à l’éditrice et aux auteurs des volume, sur la genèse non pas des textes, mais de leur édition : avec les joies qu’elle a pu réserver à celles et ceux qui s’étaient lancés dans l’aventure, mais aussi les obstacles qu’ils ont pu rencontrer. Nous leur donnons la parole sur cette page.

>> Lire la page de la présentation et des interviews, c’est ici !

Année nouvelle

Chers amis, chères amies d’Autobiosphère,

Toute l’équipe vous présente ses meilleurs vœux pour une excellente nouvelle année, riche en projets et en réussites. Avec, bien sûr, bon pied bon œil !

L’entame particulière de 2022, avec la flambée des contaminations et la kyrielle de difficultés d’organisation qui s’ensuivent, nous conduit malheureusement à annuler la séance du séminaire Autobiographie et Correspondances qui était prévue le 15 janvier, et durant laquelle Laurence Santantonios aurait présenté sa nouvelle collection « Vivre/Écrire » aux éditions du Mauconduit. Cette collection comprend quatre titres : Évadés, Exilés, Amoureux et Femmes dans la guerre. Chaque titre est une anthologie thématique, composée à partir de larges extraits du fonds de l’Association pour l’Autobiographie, préparée et préfacée par un membre de l’APA

Le report d’une telle séance en zoom ne nous ayant pas paru des plus aptes à assurer une communication et un échange fluides, nous rattraperons cette occasion manquée par une publication sur Autobiosphère, avec une interview de l’éditrice, une présentation des ouvrages et des interviews des responsables des volumes. Elle sera publiée le 22 janvier, jour de la sortie des deux premiers titres.

Mais vous pouvez d’ores et déjà vous précipiter chez votre libraire pour réserver auprès de lui les premiers titres à paraître. Vous trouverez en pièce jointe un document qui vous présente ces quatre petits bijoux préparés avec amour (de l’autobiographie). Et si tout va mieux, le public du séminaire pourra se retrouver le 15 février pour une séance exceptionnelle du mardi, où Bertrand Marchal, invité par Jean-Marc Hovasse, parlera de la correspondance de Mallarmé

Bonne lecture et bonne année !

L’équipe du séminaire

Séminaire Autobiographie et Correspondances : séance du 11 décembre 2021 (Hélène Gestern et Janine Altounian)

Séminaire Autobiographie et Correspondances

Séance du 11 décembre 2021 (10h-13h)

ENS, 45 rue d’Ulm, Salle Beckett

Le passe sanitaire ne sera pas exigé, mais le port du masque sera obligatoire

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Armen : une vie à écrire
Hélène Gestern

En 2020 a paru aux éditions Arléa Armen, d’Hélène Gestern. Le point de départ de ce livre était une enquête sur la vie, mal connue ou en partie oubliée, de l’écrivain et prosateur arménien Chahan Chahnour, qui devint poète français sous le nom d’Armen Lubin. Il publia ainsi quatre recueils de poèmes (dont Le Passager clandestin, en 1946) et une suite de courts textes poétiques (Transfert nocturne, 1955) aux éditions Gallimard entre 1946 et 1957. Armen, sa biographie, est un livre qui n’a jamais été conçu comme un ouvrage académique, en raison de la forte empreinte subjective qui était la sienne. Pour cette raison, il a néanmoins confronté, durant son écriture, son autrice à plusieurs problématiques.

La première était celle de l’arménien : comment dire l’autre quand on ne parle pas sa langue et que, de fait, une partie de ce qu’il vécut et écrivit est vouée à demeurer inconnue ?  La seconde question était celle de l’écriture : est-il possible, dès lors qu’on choisit de ne pas s’inscrire dans un modèle académique, d’éviter l’écueil de la fictionalisation, ou de la romantisation d’une destinée, fussent-elles l’une comme l’autre involontaires ? À quelle distance demeurer de son sujet et comment raconter une vie sans la trahir ? 

Mais la question la plus centrale, qui a terme a déterminé l’ensemble de la conception du livre, a été celle de l’affinité : pourquoi, lorsqu’on s’engage dans le récit de la vie d’un tiers, se tourne-t-on vers lui plutôt qu’un autre ? Qu’est-ce qui, dans son existence, nous arrête et nous retient au point qu’on s’y absorbe pendant plusieurs années ? Ici, la trajectoire de la vie d’un homme, détruit par l’exil et la maladie, sauvé par l’écriture, consonait avec certaines préoccupations anciennes de la vie de la narratrice, qu’elle n’avait pas souhaité interroger jusque-là. Le livre, finalement, a été construit comme un récit double, sur le mode d’un dialogue et d’une mise en échos des existences du biographié et de sa biographe : une forme de subjectivité, de partialité résolue, peut-être seule à même de racheter l’incomplétude de la démarche.

Le premier chapitre du livre
Greg Kerr sur Armen
Sur l’Arménie


Acquiescer à la vie
Janine Altounian

Janine Altounian est essayiste, germaniste, traductrice de Freud. Née en 1934 de parents rescapés du génocide arménien, elle a consacré sa vie à penser la traduction du traumatisme. Elle ainsi publié la traduction du récit de déportation de son père, publié et commenté dans « Ouvrez moi seulement les chemins d’Arménie », un génocide aux déserts de l’inconscient (Paris, Les Belles Lettres, 1990), et poursuivi une réflexion d’une forme particulièrement originale, où biographie et autobiographie sont régulièrement convoquées comme pivots d’une pensée à la fois personnelle, politique et psychanalytique. Dans L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (Paris, PUF, 2019), qu’elle nomme son « livre testament », Janine Altounian décrit ainsi sa pratique : « Une écriture testimoniale d’un certain type où le récit autobiographique instruit à chaque fois une ”vignette clinique” sur laquelle s’étaye la secondarisation d’une réflexion analytique ». L’expérience de vie y est immédiatement déchiffrée dans un dialogue entre l’affect et la raison, entre la brutalité des émotions et une patiente démarche de leur élucidation par la psychanalyse, par une écriture qui, si elle est bien celle de l’essai, n’en est pas moins riche d’une force poétique intrinsèque.

Nous nous entretiendrons avec Janine Altounian à propos de son approche singulière de la biographie et de l’autobiographie : quel(s) rôle(s) ont-elles joué dans son œuvre, et comment dire la vie d’un tiers (son père ?) qui a longtemps gardé le silence sur son histoire ? Comment faire face à l’intraduisible ? Ce qui nous amènera également à évoquer avec elle le rôle de la langue, de la transmission de la mémoire traumatique par le récit, et  à nous interroger sur la portée des expériences singulières et du témoignage, lorsqu’ils sont de la sorte réhistoricisés et remaniés par le travail analytique.

Sur l’ouvrage de Janine Altounian
Le site de Janine Altounian

Maïa Kanaan-Macaux, Avant qu’elle s’en aille (H. Gestern)

 

C’est à une promenade profonde, subtile, dans le passé qu’invite Maïa Kanaan-Macaux dans Avant qu’elle s’en aille. Présenté par son éditeur Julliard comme « roman », ce livre est en réalité un récit autobiographique pleinement assumé, qui commence lorsque les pas de sa narratrice la portent vers Rome, la ville où elle a grandi. Maïa y rejoint sa mère, dont la mémoire récente commence à défaillir, et qu’elle doit venir rassurer à intervalles réguliers.

Ce voyage, qui prend les allures d’un pèlerinage sur les lieux de l’enfance, est l’occasion de se remémorer « le temps où [ils] étaient une famille » : à savoir la mère, femme cultivée, voyageuse, passionnée par la diversité du monde, le père, ingénieur agronome travaillant pour le compte des Nations Unies, et le frère aîné Jean-Sélim. Avec lui, la relation est complémentaire et fusionnelle : « Deux faces d’une même pièce ». Les souvenirs familiaux, tissés de tendresse partagée, de baignades, de jeux dans le quartier, sont légers, heureux, ensoleillés. Un goût simple et déchirant de petit paradis. Mais l’insouciance vole en éclats lorsque le père aimé autant qu’aimant, souvent en mission dans des pays lointains, décède brutalement en Chine. C’est là où cet Égyptien, qui avait dû quitter son pays à quarante ans pour recommencer une nouvelle vie, était en poste, pendant sa famille l’attendait à Rome où il devait prendre sa retraite.

Un coup de fil annonçant la nouvelle, et tout s’arrête ; et voici le frère et la sœur, à peine adolescents, « apeurés par la vie qui [les] attend sans lui ». Deuil à distance, obsèques en Égypte, où les enfants ne se rendront pas, deuil impossible à faire ; mère écrasée de chagrin, une part d’elle à jamais en allée, absente à ses propres enfants. Elle enfouit  sa douleur, n’évoque plus jamais le mari et le père perdu. Et le frère et la sœur, « dans cette équation chargée de non-dits, […] n’ont pas d’outil pour avancer ». Ils se soudent, se solidarisent, deviennent chacun le pilier de l’autre. À la mère absentée aucune reproche n’est fait. « Nous n’étions pas malheureux. Juste un peu coupés de sa chaleur », écrit sobrement la narratrice.

Et à compter de ce moment, c’est surtout le portrait de Jean-Sélim, le frère très aimé, que le livre entreprend de dresser. Cet aîné possessif et tendre, « drôle et délicat, doux et généreux », dont on devine déjà, à certaines phrases, qu’il n’est plus là, lui, non plus. Et on suit, à travers le regard de sa sœur, le cheminement de ce jeune homme qui se découvre à dix-sept ans atteint d’une maladie rénale, dont les rêves de devenir pilote se brisent, mais qui reste aimanté par l’idée d’une tâche à accomplir. Ce qui le conduira, en  héritier des valeurs familiales, à s’engager à son tour dans l’action internationale. Son père assistait les agriculteurs partout dans le monde ; lui travaillera à Action contre la faim, puis pour Médecins du Monde, comme logisticien. Somalie, Bosnie, surtout, où il passera plusieurs années.

Conséquence : à vingt-quatre ans, déjà, il a vu l’horreur, et il en est définitivement marqué. « Les retours sont difficiles, le dialogue impossible ». Le frère se bat contre le trop- plein de souvenirs traumatiques de la guerre, la sœur contre une dépression qui la tire vers le bas ; tous deux ont dû, trop vite, « apprendre à devenir adultes sans filet, sans douceur ». Mais ils continuent à s’épauler, à s’apaiser l’un l’autre. Deux années à Harvard permettront à Jean-Sélim de reprendre son souffle, de rencontrer une compagne. La vie se reconstruit doucement ; une consolidation rendue possible par ces années durant lesquelles Maïa et Jean-Sélim ont été « la mère, le père, le frère et la sœur l’un de l’autre ». Un enfant s’annonce. La vie aurait pu être heureuse. L’histoire et la violence des hommes écriront un autre épilogue.

Récit pudique, à l’écriture maîtrisée, dont la justesse sensible fait coexister avec grâce la douceur et la douleur, Avant qu’elle s’en aille, qui jette le pont entre chagrin et beauté des souvenirs, est un double hommage : à une mère libre et voyageuse, qui a choisi le parti de la vie malgré la mort de son mari, et au frère très aimé, dont la présence vibre entre chaque ligne. Un livre qui n’est pas tissé de noirceur, mais résonne d’une gravité apaisée, dans les éclats de soleil de la mémoire romaine de l’enfance. Une œuvre de transmission, pour fixer la trace du bonheur, de l’être qui n’est plus, mais dont le souvenir demeure. « Notre histoire est belle et je la prolonge à ma manière ».

Maïa Kanaan-Macaux, Avant qu’elle s’en aille, Jullliard, 2020, 179 p.