De l’art de prendre soin de soi : Sophie Calle (V. Montémont)

sophie_calleSon correspondant lui avait dit de prendre soin d’elle. Sophie Calle l’a fait, à sa manière. Elle a utilisé comme point d’appui la lettre de rupture que lui a adressée G. , son amant – dont l’identité a depuis été dévoilée ; il s’agit de Grégoire Bouiller), et l’a offerte comme objet de commentaire, d’interprétation, de méditation à cent sept femmes, qui ont accepté de livrer leur point de vue sur le texte. Le résultat, exposé pour la première fois à la Biennale de Venise en 2007, puis à l’ancienne Bibliothèque Nationale de la rue de Richelieu au printemps 2008, est spectaculaire de maîtrise. Il a donné lieu à un superbe (et volumineux)catalogue, édité par Actes Sud, qui comprend, CD-Roms à l’appui, les textes, les vidéos, les chansons, les performances, mais aussi un portrait photographique de chacune des auteures. Le choix des personnalités sollicitées par Sophie Calle, tout d’abord, étonne par sa diversité : les intervenantes vont du professeur au Collège de France (Françoise Héritier), de l’avocate (Caroline Mécary), de l’historienne (Arlette Farge), de la diplomate (Leila Shahid) aux artistes de scène : des chanteuses (Guesh Patti, Diam’s, Camille, Sapho), une danseuse étoile (Marie-Agnès Gillot), des comédiennes (Yolande Moreau, Michèle Laroque, Elsa Zylberstein, Emmanuelle Laborit), deux cantatrices (Caroline Casadessus, Nathalie Dessay), une cinéaste (Laetitia Masson), etc. On peut même entendre une conversation téléphonique avec Macha Béranger…

L’exposition ne serait-elle, comme on pourrait le redouter, qu’une collection de vignettes people ? Loin, très loin de là. Tout d’abord, Sophie Calle a convoqué de nombreuses voix anonymes, ou autrement moins médiatisées : une adolescente, une latiniste distinguée, une dessinatrice, une stylisticienne, une graphiste, une publicitaire, une juge, une voyante, pour ne citer qu’elles. Ce qui semble prédominer est le souci de consulter tous les âges, toutes les professions, tous les modes de dire, pour relire une douleur qui est a priori on ne peut plus individuelle.

psdv_bnf

Voici donc la lettre, ou plus exactement le mail de G., projeté de l’intime vers l’extime. La manœuvre se fait sans douceur, mais non sans stratégie : les médiatisations multiples dont le texte fait l’objet lui retirent, écorce par écorce, son aspect personnel, douloureux, pathique, en lui appliquant la lumière corrosive de la dérision. Beaucoup des intervenantes ont été frappées par l’égocentrisme du courrier, qu’elles ne manquent pas de souligner : la spécialiste de lexicométrie relève, tableaux à l’appui, la prédominance du pronom jeet commente ses contextes d’emploi. La rappeuse met bout à bout toutes les phrases commençant par ledit pronom, et s’étonne que celui-ci n’ait pas été choisi en guise de signature. Ces lectures, souvent cruelles, rendent évidente le fait que la lettre de rupture a été le lieu, pour son auteur, de la construction d’une image de soi flatteuse, d’un mur de justifications, construction effectuée au prix d’une certaine « gesticulation syllogistique », selon les mots de la philosophe.

Le caractère rhétorique de cette lettre très écrite, car elle émane justement d’un écrivain, et partant, sa sincérité, sont eux aussi mis en cause : la dessinatrice, Soledad Bravi, représente un scripteur satisfait, au milieu d’une marée de dictionnaires et de grammaires, en train d’appuyer sur la touche « envoyer ». Yolande Moreau donne du texte une lecture hésitante qui achoppe sur les phrases longues, dont elle souligne le peu de naturel ; la latiniste, Anne-Marie Ozanam, a préféré relever au fil de sa traduction les fautes de grammaire, et la correctrice, Valérie Lermite, les redites et les maladresses typographiques. Un autre angle d’attaque consiste à banaliser le comportement de G. : la commissaire de police recadre, à l’aide de statistiques, la fuite de l’amant dans le marché impitoyable de l’offre et de la demande amoureuse (« Arrivée à quarante ans, une femme qui veut se marier a autant de chances de trouver un époux que d’avoir un accident de la route »), tandis que l’anthropologue voit dans la lettre l’épiphénomène d’une « remontée à la surface du modèle archaïque qui règle les rapports des hommes et des femmes ». La lettre, qui opérait comme un quitus donné à soi-même, voit son armature logique et sa puissance rhétorique se dissoudre dans un maillage de discours déconstructeurs, qui finissent par anéantir son pouvoir toxique.

Mais l’arme la plus redoutable dont a usé le dispositif mis en place par Sophie Calle reste la forme d’ironie que consiste l’appropriation : beaucoup d’intervenantes ont rétrogradé le texte au rang de matériau d’études ou d’expérimentation ou l’ont traité comme un objet plastique. Ainsi, l’avocate qualifie le contenu de la lettre sur le plan délictuel (« tromperie sur les qualités substantielles de la marchandise »), les auteures de romans sentimentaux l’intègrent à un chapitre relevant d’un autre univers narratif, une écrivain en fait un conte pour enfants, l’institutrice le simplifie ad usum delphini et l’assortit de questions de compréhension. La lettre n’est plus qu’un objet que l’on plie (une cocotte en papier, une lamelle de texte), qui explose et se réfracte dans un poème (Anne Portugal), dans une chanson qui la reprend à l’envers (Camille), dans un sketch qui tantôt l’étire puis la tronque (extraordinaire lecture de la clown Meriem Menant). Elle est un réceptacle vidé de son pouvoir, tout juste bon à faire résonner son propre écho : la dernière interprète en sera Brenda, un perroquet qui déchiquette la feuille de papier…

A ce stade, le spectateur, puis lecteur, est à la fois fasciné et quelque peu effrayé. Fasciné parce que la lettre a donné lieu à un tel déploiement de talent, de finesse analytique, d’érudition, d’intelligence, qu’il est difficile de ne pas être séduit par la richesse et la subtilité du résultat. Effrayé parce que devant une telle somme de critiques et de manipulations, on en arrive à se demander si l’on n’assiste pas en direct à une exécution : celle de G., amant décevant, et à travers lui, celle du mâle, impossible partenaire. C’est Christine Angot, à la faveur d’une étonnante palinodie, qui l’exprime le mieux : « Tout un escadron de femmes là que nous sommes, avec nos textes minables, ou nos interprétations, nos performances, en train de nous mesurer à l’homme, pour mieux le chasser et le disqualifier. […] Le chœur que tu as formé autour de cette lettre, c’est le chœur de la mort. »

Alors, Prenez soin de vous, simple expédition punitive ? Le jugement serait réducteur, et injuste. D’une part parce que G. a consenti à l’existence et de l’exposition et de l’ouvrage, demandant même que l’on restitue son initiale et celle de son livre : de toute évidence, il ne répugnait pas, au contraire, à ce qu’on l’identifiât… D’autre part, qui connaît tant soi peu l’œuvre de Sophie Calle sait qu’elle ne convoque l’expérience biographique que pour l’élever très vite au rang de moteur d’un système qui, en se mettant en marche, va occulter fort efficacement la dimension personnelle. Tel est sans doute le paradoxe le plus subtil du travail de l’artiste. En effet, comme le souligne la philologue, Barbara Cassin, l’entreprise relève d’un « jeu herméneutique » , et laisse la place au doute, – exprimé au demeurant par plusieurs intervenantes –, sur la véracité de la lettre et de la situation.

En définitive, on ne sait rien de l’impact qu’a eu la lettre de G. sur Sophie (pas plus que sur liaison elle-même ou sur les sentiments éprouvés après cette rupture par l’un ou l’autre des amants). En revanche, on en apprend beaucoup, en lisant Prenez soin de vous, sur les attentes des femmes au début du vingt-et-unième siècle et sur l’équilibre du rapport — plus que jamais de force — qu’elles engagent avec les hommes. La véritable dimension autobiographique du dispositif est à chercher dans le discours des intervenantes : la manière dont elles ont choisi d’être photographiées (posture, cadre, vêtements, décor), leur espace, public ou privé, nous parlent de ce qu’elles font, ce qu’elles aiment, de ce à quoi elles attachent du prix. Leur commentaire, enfin, qu’il soit sympathique, virulent, distancié ou humoristique, raconte indirectement quel a été, ou pourrait être, leur mode de réaction à une rupture amoureuse ; la lecture semble même, parfois, rouvrir d’anciennes plaies… Bref, chacune des personnalités, et chacun des lecteurs, est invité à habiter cette lettre de rupture. En ce sens, Sophie Calle a, comme à chaque fois, transcendé le cadre autobiographique et construit un mixte d’authentique et de fantasmé, d’individuel et de collectif, de texte, d’image, de musiqueet de voix. Une construction polyphonique qui ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même, menée avec une maestria et une rigueur toutes perecquiennes, capable d’atomiser son objet premier (son prétexte ?) et d’interroger sans fin ce que Duras appelait la « vieille algèbre des peines de cœur ».

Sophie Calle, Prenez soin de vous, Actes Sud, 2007.

Une décennie (2002-2012), onze événements autobiographiques (F. Simonet-Tenant & V. Montémont

 

Dans le n° 31 de La Faute à Rousseau (p. 48-49) d’octobre 2002, j’avais tenté de dresser la liste des dix événements autobiographiques à retenir pour la décennie (1992-2001). Choix éminemment subjectif qui n’avait point suscité de réaction courroucée. Dix ans plus tard – bigre… on ne voit pas le temps passer –, je me lance dans le même exercice : à moi de nouveau la jubilation un peu enfantine de dresser un palmarès !  Il me semble – illusion rétrospective ? – que l’actualité autobiographique est de plus en plus foisonnante et éparpillée. Mon choix risquait d’être plus subjectif que jamais : iI semblait du coup plus raisonnable de tenter cette gageure en duo, deux paires d’yeux valant mieux qu’une pour scruter l’actualité intense des années écoulées. (FST)

 

2002 – Grégoire Bouillier, Rapport sur moi

« Ce sont des choses qui arrivent », dit la quatrième de couverture de ce petit livre halluciné et hallucinant, récit d’une enfance tragico-carnavalesque dans une famille où la folie (chacun la sienne) explose comme un geyser au milieu du salon. Est-ce encore une autobiographie où déjà un roman ? Ni l’un ni l’autre, dit Grégoire Bouillier : le compte rendu corrosif qu’il fait de la vie, la sienne et celle des autres, est surtout l’arène d’une impressionnante tauromachie langagière, où l’ironie se dresse contre le désespoir. Ne reste au lecteur fasciné qu’à compter les banderilles.

2003 – Création des éditions « La Cause des Livres »

Militante de la transmission de la mémoire, Martine Lévy entame une belle aventure éditoriale où autobiographies et journaux personnels occupent une place de choix.  Avec passion, elle édite des textes auxquels elle croit et qui ne laissent pas indemne le lecteur : entre autres, La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley, le Journal 1902-1924 d’Aline R. de Lens, Mes souvenirs : histoire d’Alexina / Abel B d’Herculine Barbin, La Traversée imprévue (adénocarcinome) d’Estelle Lagarde…

2004 – « Moi ! Autoportraits du XXe siècle », exposition au Musée du Luxembourg

153 autoportraits sont présentés au musée du Luxembourg. Certes les lieux sont un peu exigus et les autoportraits parfois s’entrechoquent. Mais quel foisonnement de techniques et quels miraculeux face-à-face, à en avoir le vertige ! L’autoportrait, ça semble simple et c’est terriblement compliqué, et ça ne se simplifie pas au XXe siècle où l’art s’est affranchi du devoir de ressemblance.    

2005 – « Genèse et autofiction », journée d’études à l’École Normale Supérieure

Pour la première fois, l’autofiction entre par la grande porte dans le champ universitaire. Sous l’égide de Catherine Viollet et Jean-Louis Jeannelle, des théoriciens, des écrivains et des cinéastes viennent exposer leur vision et leur pratique de l’autofiction, concept aussi mouvant que miné. Trois ans plus tard, c’est l’auguste enceinte de Cerisy-la-Salle qui accueillera la décade Autofiction(s) suivant la même formule : un dialogue entre créateurs et théoriciens, aux prises avec un mot décidément pluriel. En 2011, nouvelle décade : Cultures et autofiction, avec cette fois un œil sur la littérature d’Afrique.

2006 – Soutenance de thèse, « Pour une histoire de l’intime, sexualités et sentiments amoureux en France de 1920 à 1975 » par Anne-Claire Rebreyend.

Anne-Claire Rebreyend soutient à l’université Paris-VII une thèse qui considère l’intime sous l’angle de l’addition de l’amour et des sexualités. Elle a eu recours pour ses recherches sur les représentations de la sexualité à des archives autobiographiques d’individus dits « ordinaires » et, entre autres, aux archives de l’APA (247 textes consultés). Cette enquête patiente débouche sur un texte riche et nuancé, qui retrace avec précision et finesse la longue et chaotique progression vers la libération des discours sur la sexualité. La thèse a donné lieu à un ouvrage érudit (Intimités amoureuses – France 1920-1975) puis à un bel album intelligent (Dire et faire l’amour, 2011).

2007 – Sophie Calle « Prenez soin de vous », exposition à la Biennale de Venise.

En 2007, Sophie Calle est l’artiste choisie pour représenter le pavillon français à la Biennale de Venise. Quatre ans après M’as-tu vue, sa grande rétrospective à Beaubourg, la plasticienne fait un retour remarqué, en offrant en pâture à cent sept femmes la lettre de rupture de son amant. Le résultat est cruel, drôle, intelligent, dérangeant, profond, émouvant. On n’en saura guère plus sur les motivations de l’amant, anéanties par le feu roulant de ces interprétations ; mais on en apprend, par ricochet, beaucoup sur les femmes et leur manière de penser l’amour au début du XXIe siècle.

2008 – Hélène Berr, « Journal »

Après avoir été conservé par sa famille, qui l’a déposé au mémorial de la Shoah, le journal d’Hélène Berr (1942-44) est publié chez Tallandier avec une préface de Patrick Modiano. Avant de mourir à Bergen-Belsen en 1945, cette jeune agrégative d’anglais aura eu le temps d’écrire, de faire de la musique, et de vivre les joies d’un premier amour. Mais surtout de porter l’étoile, de voir sa famille persécutée, et sa vie tout entière se refermer autour de la terreur, des humiliations et du spectre de la mort. Elle note : « j’ai un devoir à accomplir en écrivant, car il faut que les autres sachent. » Dans la nuit qui l’enserre, dans sa poignante lucidité, son écriture est la beauté même.

2009 – Alain Cavalier, Irène

Chaque film du Filmeur est pour les Apaïstes un événement attendu. Celui-ci ne fait pas exception. Cavalier, c’est la vérité une caméra à la main, l’art de toucher au plus vif, au plus dépouillé des émotions humaines, dans un calme, une lenteur, un art méditatif du regard. Ici, un homme recherche le souvenir d’une jeune morte, avant sa tragique disparition. Il accroche les souvenirs, fragmentaires, à une maison, aux pages du carnet d’Irène, l’accompagne de ses silences, du fantôme d’un amour brisé. On entre dans leur histoire. On est dans leur histoire. Qui peut dire, devant un tel partage, que l’autobiographie est un art solipsiste ?

2010 – Mathieu Simonet, Les Carnets blancs, Seuil ;  blog

Ou comment un avocat parisien, diariste depuis l’enfance, décide de sacrifier ses carnets, à cause de l’exiguïté de l’appartement de son ami. Les carnets blancs racontent l’organisation (très inventive) de leur disparition, tout en revenant sur leur contenu, dans l’exigence – souvent troublante – d’un dévoilement total. Ce suicide du journal ayant de quoi intriguer et déranger, un blog (http://mathieusimonet.com) détaille le sort des cent premiers carnets : leur transformation en saucisson, en robe ou en parfum, leur noyade, leur conservation à l’Elysée ou dans une station de métro. Aux dernières nouvelles, le jeu continue…

2011 –  Annie Ernaux, Écrire la vie, Gallimard, Quarto

Quel bonheur de pouvoir posséder en un seul volume les principales œuvres d’Annie Ernaux, regroupée en un Quarto aisément portatif ! « Écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle. » (juillet 2011) L’ordre des textes choisis – du roman autobiographique Les Armoires vides à l’autobiographie impersonnelle, Les Années – n’est pas celui de leur parution mais celui « du temps de la vie, entre l’enfance et la maturité ». Au début du volume, une tentative originale pour biographer sa vie autrement : un photojournal constitué par l’articulation de photos familiales et d’extraits du journal intime inédit, une « façon d’ouvrir un espace autobiographique différent. »

2012 – L’intégrale des Confessions par William della Rocca

Depuis février 2007, William della Rocca s’est lancé dans le pari incroyable de mettre en voix les douze livres des Confessions de Rousseau. Avec pour seuls accessoires un lutrin, un cahier, une chaise et une tasse à thé, le comédien fait revivre le texte de Rousseau, confesse en «  une entreprise qui n’eut jamais d’exemple » les étapes d’une vie tourmentée. Habité par le texte, il le fait redécouvrir au lecteur devenu auditeur. Performance inouïe, au sens premier du terme, qui est arrivée à son terme en juin 2012 puisque William della Rocca a dit – non pas récité ni joué ni même interprété – l’intégralité des Confessions. Que souhaiter de plus pour le tricentenaire de la naissance du philosophe et pour le vingtième anniversaire de la création de l’APA ?

Véronique Montémont et Françoise Simonet-Tenant

 

A l’os : Grégoire Bouillier, Le Dossier M. (Hélène Gestern)

 

Bouillier- Dossier M. couveIl y a des livres dont on se sent incapable de parler. Pour ne pas dire illégitime. Parce qu’ils nous débordent, parce qu’ils nous excèdent. Parce qu’ils dépassent par leur simple existence, dût-on ne jamais les ouvrir, les mots indigents que l’on va tenter de poser sur eux. Des livres pour lesquels on sait qu’on n’aura jamais assez de vocabulaire, de sensibilité, d’empathie, ou tout simplement de douleur ou de courage, pour les approcher vraiment. J’écris « approcher » car il est illusoire de songer à pénétrer leur cœur, au sens de cœur bouillant d’un réacteur dans la folie de sa combustion ; on sait que tout au plus on effleurera leur surface, avec nos phrases trop lisses, mais qu’on ne saura pas, mais alors vraiment pas, restituer la brûlure qui les a fait naître, la lave qui les secoue de bout en bout, le magma en fusion que charrie chacune de leurs lignes, malgré la logique géométrique d’une construction qui a toutes les allures d’une implacable démonstration.

Et on ne parle pas ici de roman ; pas du droit qu’a la fiction d’être épique, délirante, insensée et improbable. On ne parle pas des constructions de l’imagination et de la mise en scène de ses coïncidences extravagantes, que l’on accepte de croire par convention. On parle d’une autobiographie on ne peut plus autobiographique, tellement autobiographique qu’elle pourrait être une quintessence de l’autobiographie, d’un discours de soi qui crucifie l’identité de celui qui l’a écrit, 872 pages à l’os, maniant le verbe comme le tranchant d’un bistouri et la lucidité comme un scialytique, 872 pages qui, malgré leur allure torrentielle, ne se déversent pas, ne se répandent pas, ne se défont pas mais organisent, une section après l’autre, un degré de souffrance après l’autre pourrait-on dire – chacune d’entre elles étant divisée en niveaux numérotés –, les strates d’une existence, ou plus précisément de ce qui a été l’avant et l’après d’une existence, qu’un événement fractura de manière définitive.

De Grégoire Bouillier, on sait qu’il avait écrit en 2002 le saisissant Rapport sur moi, puis une nouvelle, L’Invité mystère, 2004, qui relatait sa rencontre avec Sophie Calle. On savait qu’il avait été l’amant de celle-ci et que sa lettre de rupture avait fait l’objet d’une vengeance menée par un commando de 105 femmes, Prenez soin de vous, qui en avaient livré une exégèse aussi drôle que cruelle, qualifiée de « chœur de la mort » par Christine Angot. Puis qu’il n’avait plus rien écrit à part un bref texte, Cap Canaveral, quatre ans plus tard. Après quoi l’écrivain prometteur avait disparu des écrans radar.

 « Il s’appelait Julien. Je peux dire son nom. C’est le moins que je puisse faire ». C’est ainsi que s’ouvre le livre après son prologue, qui relate l’histoire du suicide de l’ami de Picasso, Carlos Casagemas. Julien n’était pas un frère, pas un proche. Mais Julien n’était pas n’importe qui : il était le mari de Patricia. Julien s’est suicidé le 27 novembre 2005 en se pendant à une fenêtre avec la ceinture de son pantalon ; une expérience que Grégoire Bouillier a ensuite tenté de renouveler à son propre compte. Non qu’il voulût mourir, même s’il a bien failli y réussir ce soir-là : mais parce qu’il voulait comprendre ce que l’on éprouve, les sensations exactes, ce qu’endure le corps quand on se donne la mort par pendaison. Car si Julien a choisi de quitter la vie par le chemin de l’asphyxie, c’est après avoir écrit le prénom de Patricia et celui de l’auteur, qui avait fait l’amour avec elle une semaine auparavant, sur le lit conjugal dont il avait arraché les draps.

« Certaines choses sont si opaques qu’elles ne laissent pas passer la lumière du langage, pas un mot ; elles se tiennent dans le silence, debout, immobiles, granitiques, braquant fixement leurs yeux de sulfure sur nous ». Il y avait la vie. Il y aura désormais le silence, avec « le suicide de Julien sur les bras ». Un silence de catastrophe, de désastre, littéralement, de mort. Et pourtant, il faut parler, parce que la véritable obscénité serait de se taire. Mais l’écrivain a perdu ses armes. Devant l’indicible, il doit désapprendre, admettre l’impossibilité du langage. Alors il raconte, pendant un premier chapitre de plus d’une centaine de pages absolument obsessionnelles, cet instant, ce SMS lu à une terrasse de café, ce vertige de l’avant et de l’après du suicide de Julien.

À partir de là, le livre, qui est une rétrospective, réorganise la masse des événements de l’existence de son auteur selon une téléologie qu’on peut considérer comme parfaitement délirante ou au contraire implacablement logique. Chaque acte, chaque rencontre, chaque décision, est lu comme le pas supplémentaire qui a conduit au suicide de Julien.

Et au centre du drame, de la tragédie pourrait-on dire, il y a M. qui a donné son titre au livre, Le Dossier M., comme on inscrit le nom d’un prévenu sur la tranche d’une procédure pénale. Car, comme le souligne Bouillier, si lors d’un homicide on s’attache à rechercher et juger les coupables, ceux qui furent partie prenante dans les causes d’un suicide, eux, ne connaîtront jamais la sanction judiciaire. Alors il faut se faire son propre procureur et son propre avocat. Retracer l’enchaînement des événements. Pour Grégoire Bouillier, M., par qui le drame arriva, c’est la rencontre absolue, le coup de foudre, la sublimation, racontée durant des pages proprement extraordinaires où rarement fut dite de manière plus exhaustive et plus juste la complexité magnifique d’une opération de cristallisation, qui aura duré ici en tout et pour tout trois heures. Mais elle aura suffi à détruire la vie d’un homme. Et, par voie de conséquence, celle d’un autre. Car pour avoir une chance de conquérir M., il a d’abord fallu quitter S. – Sophie Calle – occasion là encore de décortiquer sans pitié les mécanismes d’une rupture, avec son cortège de lâchetés, de non-dits, de plaidoyers, aussi, pour le courage paradoxal de s’en aller. Assorti, dans ce cas très précis, de la peur des conséquences. C’est une des rares sections du livre où l’humour cesse d’être parfaitement désespéré pour se faire parfois caustique (description des dîners d’artistes avec ses « respounchous » au menu), voire prémonitoire (« La suite promettrait d’être folklorique »).

Mais avant S. et M., il y eut aussi les rêves d’enfants, qui ont façonné l’adulte : Zorro, figure adulée, redresseur de torts, qui s’engloutit dans les paillettes des années 80 : sur le feuilleton Dallas – qui l’eût cru –, Bouillier écrit des pages d’une lucidité et d’une acuité à couper le souffle pour démontrer comment s’est opéré en moins d’une décennie un « fantastique renversement des valeurs » où la ruse, l’hypocrisie et la sournoiserie deviennent les nouveaux gages de la réussite. Et avant Zorro, il y eut la famille, dysfonctionnelle, déjà évoquée dans Rapport sur moi, le viol par le frère, les tentatives de défenestration de la mère, l’association délétère de l’amour et de la mort, les « je t’aime » qui précèdent les tentatives de suicide maternel et qui n’inspirent plus que l’envie d’appeler les pompiers à chaque fois que l’auteur entend ces mots dans la bouche d’une femme. Au bout du compte, un homme vulnérable, détruit par un amour inassouvi, qui acceptera en désespoir de cause une aventure d’un soir, avec les conséquences que l’on sait. Et au milieu de ce paysage tournoie sans cesse l’obsession de l’amour, du sexe et de la passion ; l’amour qu’on donne et qu’on cherche, que l’on reprend ou qui nous quitte, celui dont l’espoir permet de tenir le fil précaire de l’existence, remplit parfois d’enthousiasme, de joie, de lumière ou d’exaspération ; mais qui en l’espace de trois heures peut se transformer en esclavage brutal et en terrifiante aliénation.

Qu’est-ce que cet énorme livre ? Une psychanalyse ? Beaucoup plus. Une autofiction : certainement pas, même si l’imagination, la fatale imagination, y joue son rôle. Une confession : sans doute, sauf que l’auteur n’y cherche pas de pardon, et surtout pas d’absolution. Il faudrait plutôt parler de relecture totalisante d’un destin, d’une horlogerie qui démonte avec une sagacité admirable la mécanique des sentiments humains, mais surtout d’une instruction, à charge et à décharge, celle d’un homme qui vit depuis dix ans avec la mort d’un homme sur la conscience, qui sait qu’il n’est qu’un des maillons qui firent le drame (pas d’orgueil victimaire dans cet ouvrage), mais qu’il en est aussi l’un des maillons et que de cela plus jamais il ne pourra faire abstraction. Il y a du Rousseau dans ce Dossier M. qui ne passe sous silence, n’excuse, ne pardonne rien : une mise à nu totale, un monologue intérieur qui parfois explose en phrases torrentielles, parfois se resserre autour de quelques aphorismes cruels, parfois s’adresse à soi, parfois à l’autre (M., le mort, le lecteur), mais qui en tout état de cause semble être mû de la première à la dernière ligne par un violent impératif de survie. Les digressions à l’infini n’ont que l’apparence d’une gratuité : elles sont les étapes d’un Golgotha personnel, fonctionnant comme une fantastique anamnèse qui déplie, niveau par niveau, ce qui façonne un être et guide ses actes, le conduisant à naviguer entre la grandeur et l’abjection.

Il y a là un regard sur soi et sur une société qui ne sait plus que faire du courage d’aimer, une méditation tragique et parfois presque drôle sur les caprices du hasard et la loi de la nécessité, un lieu où l’extrême folie et l’extrême lucidité s’entrechoquent, dans cette mise en pages de l’existence qui grandit comme un monstre incontrôlable. Il y a aussi, et ce n’est pas un détail, le renoncement à une certaine idée de la littérature au profit d’un discours de pure existence : « Je ne sais plus ce qu’est un livre. Ce qu’un livre doit être ou n’être pas : je n’en ai plus aucune idée.  Je ne veux plus le savoir ».

Grégoire Bouillier, Le Dossier M, Flammarion, 2017, 882 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau, 2017