24 avril

Ce 24 avril, la 105e commémoration du génocide arménien ne pourra avoir lieu comme elle l’aurait dû pour cause d’épidémie. Parce qu’autobiographies, journaux et correspondances consignent aussi l’Histoire, et que celle de la mémoire arménienne en fait partie, il a souvent été question de celle-ci au cours des travaux du séminaire. Nous vous recommandons la lecture de :

• L’essai de Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, présenté ici, et la note de lecture relative à cet ouvrage. Janine Altounian devait intervenir cette année au séminaire à propos de ce livre ; elle sera notre invitée à l’automne.

L’interview de Greg Kerr, enseignant-chercheur à l’université de Glasgow, qui est intervenu au séminaire à propos de l’écrivain Chahan Chahnour, qui devint en France Armen Lubin.

• L’article de Krikor Beledian, « L’Écriture comme réécriture chez Chahan Chahnour/Armen Lubin », sur les mécanismes de récriture à l’oeuvre chez Chahnour-Lubin et son double rapport à l’arménien et au français.

• La présentation de la séance de séminaire de juin 2019, assurée par Élodie Bouygues et Hélène Gestern, qui portait sur la correspondance de Madeleine et de Jean Follain, et celle de Madeleine Follain et d’Armen Lubin

Les mémoires de Zaven Bibérian, Car vivre, c’était se battre et faire l’amour, paru aux édition Aras (Istanbul) en 2019.

• Les éditions Parenthèses et l’ensemble de sa collection Diasporales, qui proposent régulièrement des récits mémoriels liés à l’Arménie.

Armen, l’exil et l’écriture, d’Hélène Gestern. Ce lire devait paraître le 19 mars et sera de nouveau proposé à la vente lors du déconfinement. Vous pouvez en lire le premier chapitre ici.

Les épreuves passent, la mémoire demeure.

Note de lecture : Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (Hélène Gestern)

Acquiescer à la vie

Janine Altounian, essayiste, germaniste, traductrice de Freud, nous offre avec L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud un ouvrage précieux à plus d’un titre. Celui-ci reprend, résume et reformule les réflexions nées d’une vie entière consacrée à penser la traduction du traumatisme. Ce qui a porté le désir de rassembler les textes qui forment, selon les mots de son auteur, un « livre testament » est un constat, non dépourvu de pessimisme, sur les répétitions des traumas à l’échelle temporelle. Née de parents rescapés du génocide arménien, l’auteure voit, des décennies plus tard, se répéter ce drame historique avec l’arrivée de ceux qu’on appelle aujourd’hui les « migrants ». Elle s’interroge : avoir survécu au traumatisme et en avoir élaboré les effets peut-il nous rendre capables d’entendre la douleur de ces nouvelles victimes et de combattre les discours qui créent autour d’eux l’opprobre et le rejet ? Cela peut-il contribuer à nouer un « dialogue » transhistorique, selon les mots de l’essayiste, afin de mieux résister à la violence d’un tel présent ? Ces drames ont en effet en commun d’avoir voulu effacer leurs victimes, leur langue, leur culture. Comment survit-on à ce manque, cette négation, ce deuil empêché, à la fois par la douleur intime des sujets et par un discours d’État cherchant à occulter la réalité des exactions commises ?

 Cent ans après le génocide arménien, consciente d’appartenir à la génération des derniers héritiers directs de ses traces – Janine Altounian a participé à la traduction du récit de la persécution subie par son père – l’auteure veut témoigner de sa propre expérience, dans un sens à la fois individuel et collectif, avec le « désir de prêter une voix aux pertes et de les rendre fécondantes ». Qu’on ne s’y trompe pas : l’autobiographie, ici, est aussi personnelle que politique et psychanalytique.  « Une écriture testimoniale d’un certain type où le récit autobiographique instruit à chaque fois une ”vignette clinique” sur laquelle s’étaye la secondarisation d’une réflexion analytique ». Mais on n’a à redouter aucune obscurité sémantique, aucune recherche de complexité conceptuelle : l’expérience de vie est immédiatement déchiffrée dans un passionnant dialogue entre l’affect et la raison, entre la brutalité des émotions, dans leur inextinguible brûlure, et la patiente démarche de leur élucidation par la psychanalyse.

Loin des discours convenus sur la « résilience » (qu’elle ne promet pas), Janine Altounian commence par réfléchir à partir de ses propres souvenirs de retour à Bursa, ville natale de ses parents, où elle constate la violence de cet « effacement des lieux ». Elle questionne ensuite la problématique de l’inscription au monde, quand les enfants nés des déracinés doivent se construire sur du silence ou sur des ruines. Fondamentale, mais aussi paradoxale, douloureuse et complexe est la notion du « deuil de ce qui n’existe plus dans le monde », que la destruction du lieu d’origine ait été physique ou symbolique. Le livre déplie ainsi la souffrance des mères qui donnent la vie en terre d’exil, mais chez qui la transmission est empêchée et qui ne disposent pas en elles de l’espace nécessaire pour accueillir leurs enfants ; puis celle de ces enfants, justement, qui ensuite doivent composer avec une « part mutilée d’eux-mêmes ».

Écrire et traduire sont deux des réponses que Janine Altounian a offert à ce manque. L’écriture, dit-elle, loin d’appauvrir la cure, « introduit un remaniement salutaire dans l’organisation psychique de son héritage traumatique ». L’écriture crée en effet un objet, confère une réalité, un corps ; elle donne une forme pensable aux disparus, ceux qui ne furent enterrés nulle part, à l’insoutenable douleur des siens, celle qu’on ne pourrait se figurer sans exploser sous sa sauvagerie. Elle dégage de la nappe des silences, de la « gangue de sensations » étouffantes où les descendants sont « enterrés vivants ». Le propre chemin de l’auteur l’a conduite à l’écriture par des procédures successives qui participent de l’adoption : de l’école de la République, celle si bien évoquée par Mona Ozouf, qui l’a accueillie, aux Temps modernes et à Simone de Beauvoir qui ont publié ses premiers textes sur la mémoire arménienne et la parole empêchée des victimes. Essentielle s’est également révélée la rencontre avec des passeurs comme Krikor Beledian, écrivain et traducteur de l’arménien. C’est lui qui a traduit le journal de déportation de Vahram Altounian, un document longtemps muet pour sa fille qui n’en comprenait pas la langue, un document d’une violence telle que pour exister à ses yeux, il a eu besoin de la mise à distance offert par un « encadrement d’hommes et de femmes répondant de lui ». On voit par cette opération patiente comment la fille d’un déporté peut devenir son héritière, au plein sens du terme, et comment ce travail de traduction désamorce la charge mortifère du souvenir, permettant de le travailler et même de l’aimer ; l’amour, point cardinal de ce renversement, de cette réconciliation profonde entre les vivants et les morts.

La traduction a été au centre de l’existence de Janine Altounian : germaniste de formation, elle a rejoint, par le hasard d’une rencontre lors d’un séminaire, le groupe de Jean Laplanche chargé de la traduction des Œuvres complètes de Freud, dont elle fut « l’harmonisatrice ». Sous la plume de l’auteure, les figures pour elles paternelles que furent Jean Laplanche, André Bourguignon et Pierre Cottet reprennent vie ; ce qui est décrit est autant un travail collectif et patient de recherche du sens, de partage profond, qu’une adoption par une famille tierce. L’une des thèses centrales du livre est qu’il existe des liens étroits entre traduction linguistique et traduction psychique ; c’est en particulier en lisant des écrivains arméniens traduits que l’auteure a pu accepter l’existence de certains souvenirs traumatiques des parents, dont elle avait connaissance, mais qu’elle ne pouvait intégrer à sa propre mémoire sans cette indispensable médiation.

Enfin la dernière partie de l’ouvrage examine à quel prix la dynamique d’appropriation du souvenir collectif peut (ou doit ?) prendre place dans un cadre politique et historique. La parole de ceux qui ont vécu le traumatisme étant rendue inaccessible aux témoins directs, en deuil de leur langue et d’eux-mêmes, elle ne peut passer que par les héritiers : plusieurs pages, magnifiques, évoquent ainsi les grands-mères de l’auteure et leur rôle ambivalent, à la fois parce qu’elles garantissent la continuation de la vie mais aussi qu’elles portent elles le souvenir de la mort atroce donnée aux leurs. D’autres sont consacrées aux femmes arméniennes épousées et turquisées de force, à la résurrection de leur parole par la voix de leurs descendants turques, qui font ainsi vaciller la négation d’État du génocide. Janine Altounian s’est aussi penchée sur le travail d’auteurs qui, à un titre un autre, ont eu à remettre en mots des substrats mémoriels historiques ou sociaux douloureux : notamment Stéphane Audoin-Rouzeau, avec la mémoire de la Grande Guerre ou Annie Ernaux, amenée à témoigner de la « privation culturelle » d’une famille dont elle a dû quitter le système de valeurs et le mode de pensée pour accéder au savoir. C’est là que le collectif rejoint l’individuel : l’école, entendue au sens républicain, joue un rôle fondamental, car elle offre à l’héritier non seulement un espace sûr, dans un lieu sûr, mais aussi les outils linguistiques pour « métaboliser » l’expérience enfouie, celle qui autrement rongerait inexorablement les générations par son silence délétère.

La conclusion du livre confesse un certain pessimisme, celui-là même qui ouvrait le propos : non seulement les migrants d’aujourd’hui ont subi pareilles misères et sont eux aussi douloureusement marqués par de multiples privations identitaires, mais il se pourrait bien que les états dits républicains ne soient plus en capacité de leur offrir un espace où leurs enfants, en ayant acquis la langue à l’école républicaine, pourront y déposer leur mémoire ; ne pourront plus « déchiffrer », selon la magnifique formule de l’auteur, « le destin familial dans l’alphabet d’une société de culture autre que la sienne ». L’inquiétude est là, avouée, lucide. Mais on reste sous le coup des maîtres mots qui traversent le livre sans jamais s’y afficher comme un slogan, posés là comme des acquis biographiques dotés de la force de l’intime conviction, celle qui naît de l’expérience : « vitalité psychique », « curiosité », « amour de l’héritage », « résistance » « réparation »…

Ce beau livre, porté par une écriture féconde et lumineuse, jamais jargonnante malgré sa nécessaire précision analytique, n’est donc pas seulement le récit singulier d’un témoin ou d’une traductrice, deux caractéristiques qui pourtant suffiraient déjà à en légitimer la pertinence. Par la précision de ses analyses, l’équilibre qu’il instaure entre les affects et leur théorisation, par l’intelligence profonde, lucide, empathique qui imprègne chaque ligne, il éclairera, chez beaucoup de lecteurs, des parts d’ombre et de souffrance parfois encore informulées, leur donnant à leur tour le moyen de penser l’impensable, nommer l’innommable, d’assumer cet héritage sans pour autant en devenir le prisonnier. Leur ouvrira, peut-être, des chemins pour accepter, selon la superbe formule de son auteure, de « transmettre [l]a mémoire tout en continuant d’acquiescer à la vie ».

Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, PUF, 2019, 274 pages ill.

H. Gestern © Autobiosphère, mars 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

Janine Altounian, L’effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (parution)

Notre amie Janine Altounian, essayiste, vient de publier L’Effacement des lieux, un ouvrage qui reprend, résume et reformule les réflexions nées d’une vie entière à explorer, traduire et penser la traduction du trauma. Dans une langue où les concepts psychanalytiques prennent toute pertinence et leur clarté, Janine Altounian expose comment les survivants, mais aussi leurs descendants, doivent faire face à l’innommable, l’innommé, et recréer en eux un espace où donner corps au deuil d’une terre, d’un traumatisme et d’une culture niés par la mécanique implacable du génocide. Ceux qui s’intéressent au travail de Janine Altounian pourront également se référer à son site http://janinealtounian.com. Ils y trouveront de multiples informations sur ses travaux  et publications autour du deuil, de la transmission, de la psychanalyse, de la traduction, du traumatisme et du génocide arménien.


(Présentation de l’éditeur)

Recourant à l’autobiographie et à la psychanalyse, Janine Altounian témoigne de son expérience d’analysante singulière, ayant travaillé d’une part à la traduction des survivants à un génocide aux lieux effacés, d’autre part à celle des Œuvres complètes de Freud sous la direction de Jean Laplanche.
Cherchant à traduire les traces de la disparition d’une culture et de ses lieux afin d’en inscrire l’effacement, elle décline les conditions de cette traduction selon trois perspectives :

– Une expérience d’effacement demande à être traduite dans la langue de l’autre pour s’inscrire dans le monde.
– C’est par ce travail de traduction que les héritiers d’un crime de masse peuvent subjectiver et transmettre leur histoire.
– Ce travail de traduction requiert plusieurs générations avant que ce qui a pu être « traduit » au « pays d’accueil » s’inscrive dans le champ culturel et politique de celui-ci.

Nombre de pages:  280
Code ISBN: 978-2-13-081407-8
Numéro d’édition: 1
Format : 13.5 x 20 cm

Page de l’éditeur : https://www.puf.com/content/Leffacement_des_lieux

Une rencontre a eu lieu avec Janine Altounian au Mémorial de la Shoah en juin 2019 autour de son ouvrage. Vous trouverez ici le lien sur son enregistrement vidéo :  https://www.youtube.com/watch?v=tdRe5n1jiCE