François Mitterrand, épistolier et diariste (compte rendu de la séance du 29 février)

Le 29 février 2020 (dans un autre vie !) a eu lieu une séance du séminaire « Autobiographie et Correspondances » dont le thème est cette année « Témoins de leur temps », assurée conjointement par Odile Richard-Pauchet (université de Limoges) et Florence Naugrette (Sorbonne Université) et Jean Maurice (université de Rouen), représentés ce jour-là par Nicole Savy. Chantal de Schoulepnikoff, membre de l’APA, en a dressé l’excellent compte rendu, dont elle nous offre ici la lecture, bienvenue en ces temps de confinement.

François Mitterrand, épistolier et diariste

Le séminaire du 29 février 2020 est consacré aux deux ouvrages publiés par Anne Pingeot, « Lettres à Anne 1962-1995 » et « Journal pour Anne » (Gallimard 2016), qui dévoilent le talent d’épistolier et de diariste de François Mitterrand, jusqu’ici peu connu.

Dans son introduction, Jean-Marc Hovasse relève que les trois conférenciers, spécialistes de la littérature épistolaire des XVIIIe et XXe siècles (Diderot et Sophie Volland pour la première, Juliette Drouet et Victor Hugo pour les deux autres), se sont montrés fascinés par ce corpus nouvellement paru et ont souhaité lui consacrer un séminaire.

Lettres-a-AnneOdile Richard-Pauchet (Université de Limoges) a intitulé son exposé « François Mitterrand, Lettres à Anne, de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ? ». D’emblée, elle situe les Lettres dans la grande tradition de la correspondance amoureuse, dont elle relève certaines caractéristiques : l’épistolier se « met en scène » (François Mitterrand, comme Diderot, décrit sa table de travail ou la pièce dans laquelle il écrit) ; il utilise certaines techniques de séduction consistant à s’adapter aux goûts et aux attentes de sa correspondante, à la captiver, à l’envoûter. Odile Richard-Pauchet montre par différentes citations que les Lettres sont à la fois un espace d’intimité et une fenêtre ouverte sur le monde. Si François Mitterrand a sans doute été un Pygmalion pour Anne, celle-ci a changé sa vie en lui apportant sa jeunesse, sa fraîcheur, son esprit de rébellion et ses propres intérêts (les arts décoratifs qu’elle étudie à l’époque). L’exemple du vitrail du Mans composé par Anne et posé sur le bureau de François, représentant un changeur nommé Françon, est significatif, en tant que symbole de la transmutation.

Les Lettres montrent que leur auteur se met en condition pour être en harmonie avec l’aimée et retrouver, en lui écrivant, la profonde union charnelle et télépathique qu’ils explorent au fur et à mesure de leur relation. On peut y déceler une indéniable tonalité mystique, liée à la sublimation du sentiment induite par la distance.

Odile Richard-Pauchet relève également en plusieurs notations que l’action politique de l’épistolier a pu être infléchie par sa relation avec Anne, toute candide en politique soit-elle : d’intuition, elle a le contact avec le réel. C’est à elle que François raconte les rencontres politiques ou les élections partielles, s’épanche quand il décrit une réunion d’électeurs (24 septembre 1967). « J’aime connaître tes réactions (même si je ne leur obéis pas !) quand il s’agit des problèmes, des choix fondamentaux », écrit-il le 28 juillet 1965 ; ou encore, le 16 septembre 1970, « plus que tu ne le crois, tu m’aides. Avec toi je me sens plus sûr. Tu as l’instinct des purs ».

Si la correspondance est tellement riche en description de lieux naturels et culturels, c’est que le couple n’a pas d’endroit commun : c’est le voyage qui leur tient lieu de « maison ». Quelques citations appuient la finesse et la pertinence des descriptions végétales (la fleur de magnolia, 7 juillet 1964), le potiron ( 26 août 1969) qui révèlent un grand esprit d’observation de l’épistolier, mais aussi le fait que chaque détail du réel, si infime soit-il, devient matière à réflexion sous le regard d’Anne.

François Mitterrand a renoncé, semble-t-il, à rédiger un journal, mais il est évident que les Lettres en tiennent lieu : cette écriture quotidienne, « réceptacle des audaces de la pensée », lui permet de se libérer comme dans un journal intime, mais sous un regard extérieur aimant et bienveillant.  Elles sont adressées à une « dépositaire tranquille » dont l’auteur sait qu’elle les lira avec la plus grande attention, mais aussi qu’elle les conservera soigneusement. Anne Pingeot a d’ailleurs déclaré à Jean-Noël Jeanneney lors des entretiens diffusés par France-Culture : « Il savait que je gardais tout », phrase qui a été retenue comme titre pour l’ouvrage contenant la transcription des entretiens (Gallimard 2018).

Lors de la discussion qui suit l’exposé d’Odile Richard-Pauchet, Véronique Montémont fait remarquer l’intensité et la fréquence des communications : entre 1962 et 1970 environ, François écrit pratiquement tous les jours à Anne, ils se parlent au téléphone quotidiennement, et François tient également le Journal destiné. Autant dire que leur vie amoureuse et le bonheur du temps passé ensemble sont ainsi multipliés. Il est également relevé que la publication des Lettres et du Journal n’a pas fait l’unanimité dans le public : et pourtant, il semble que les voix critiques qui se sont fait entendre ne sont pas celles de lecteurs attentifs, car ceux-ci ont bien saisi la beauté et la richesse de ces textes et senti qu’il y avait chez François Mitterrand bien davantage que l’homme public.

***

En l’absence de Florence Naugrette et de Jean Maurice (Université de Rouen), retenus par des raisons de santé, c’est Nicole Savy qui, au pied levé, a accepté de lire leurs communications sur le thème « François Mitterrand géographe ».

91IiAKcgIXLLes auteurs présentent tout d’abord les liens de François Mitterrand avec la géographie : il n’a pas fait d’études spécifiques de cette discipline, ne l’a pas enseignée et n’a publié aucun ouvrage dans ce domaine. Et pourtant, plusieurs études montrent son grand intérêt en la matière et la proximité qu’il établit entre géographie et littérature. Dans les Lettres comme dans le Journal, on se trouve face à un François Mitterrand géographe, au sens étymologique de « peindre la terre avec les mots » : il s’agit de s’inscrire dans l’univers en accédant à des réalités supérieures par la contemplation des choses matérielles, par l’observation de la nature admirée, de la terre parcourue et du paysage traversé, soit une sorte « d’autobiogéographie ». Mais c’est aussi décrire une géographie amoureuse puisque, vivant séparés, c’est partout qu’Anne et François trouvent des lieux de culte où vivre, inscrire et célébrer leur union.

La géographie est certes une dimension de l’action politique, mais elle est aussi en relation avec le monde intime de François Mitterrand, qu’il tient à partager avec la femme aimée, « géographie personnelle qu’il fait bon découvrir à qui l’on aime ouvrir ses trésors et sa pauvreté » (18 janvier 1964). C’est d’ailleurs sous ce signe qu’Anne Pingeot a placé les deux publications, utilisant comme bandeaux deux photos privées qui évoquent aussi bien le voyage, la culture occidentale (l’Acropole) que la campagne française (le vent et les blés).

Dans ses descriptions et ses récits de voyage, François Mitterrand fait preuve d’un œil photographique et d’une grande sensibilité géographique : les lieux qu’il traverse sont souvent présentés dans un cadre plus général (Genève ou la vallée de la Dordogne par exemple), ou alors reliés aux types de végétation (les arbres par exemple) ; l’auteur élargit ses notations à la dimension du territoire, faisant preuve d’une connaissance profonde du terroir, celle-ci servant également ses ambitions politiques. Mais dans les Lettres et le Journal, il veut avant tout communiquer son émotion face au paysage en même temps qu’il se livre à un exercice de style, auprès d’Anne qui partage avec lui le goût de la littérature.

La géographie politique de François Mitterrand se situe avant tout au niveau national et surtout local, dans ces régions dont il est le député et où sa fonction l’oblige à de fréquents déplacements. Il s’y acquitte avec conscience de sa tâche d’élu et s’y sent chez lui, comme le montrent de nombreuses citations. Il entretient un rapport personnel avec ces endroits reculés qu’il décrit avec autant de précision que de sensibilité.

La géographie amoureuse, quant à elle, se situe d’abord dans les Landes, où Anne et François se sont rencontrés, puis à Paris où ils résident tous deux, et qu’ils arpentent inlassablement. Les conférenciers relèvent que la géographie est, comme la littérature, l’objet transitionnel de l’expérience amoureuse : ainsi se compensent la distance et l’absence. Les parcours eux-mêmes sont amit2_0_730_457jalonnés des souvenirs du vécu commun et de l’espoir des retrouvailles. Et le paysage lui-même rappelle la femme aimée : « Je t’ai aimée, Anne comme on aime un pays. Avec ses couleurs, ses forêts et ses champs. Avec son ciel et ses saisons » (19 décembre 1964).

Dans le Journal, le voyage donne lieu à des images accompagnées de commentaires et de minuscules « trophées » (billets de train, tickets de musées, de parcs, de théâtres ou de cinémas, cartes d’hôtel ou de restaurants) : « cette pratique systématique du collage opère une spatialisation du texte qui est peut-être l’ultime forme de la géographie mitterrandienne ».

Autant les conférenciers que les voix du public notent que les Lettres révèlent d’authentiques qualités d’écrivain, et le Journal de réels dons artistiques ; la lecture de ces textes lève le voile sur un fin observateur de la nature, un lecteur insatiable toujours curieux de découvertes littéraires et culturelles, un connaisseur hors pair du terroir français et un homme de grande sensibilité, plein d’humour aussi.

L’extrême minutie de la transcription établie par Anne Pingeot est saluée (respect de la ponctuation, des signes graphiques, insertion de notes explicatives, etc.) Et Véronique Montémont lui rend un vibrant hommage pour avoir eu le courage et la lucidité de publier ces documents de nature intime, quoi qu’il puisse lui en coûter personnellement : c’est grâce à sa généreuse initiative que le public peut découvrir une face inconnue du grand homme d’État et apprécier ses indéniables talents d’écrivain. Elle ajoute qu’il faut être également reconnaissant à Anne Pingeot d’avoir laissé une part d’ombre (ses lettres à elle), ce qui rappelle que la vie privée de chacun-e existe et que l’intimité doit être respectée.

Chantal de Schoulepnikoff

François Mitterrand, Lettres à Anne (1962-1965), Paris, Gallimard, 2016, 1280 p.
Site de l’éditeur ici.

François Mitterrand, Journal pour Anne (1964-1970), Paris, Gallimard, 2016, 496 p. ill.
Site de l’éditeur ici.