Christine Delory-Momberger, En s’enfonçant dans la forêt (Arnaud Bizalion, 2022)

Christine Delory-Momberger nous informe de la parution de son dernier ouvrage, En s’enfonçant dans la forêt (éditions Arnaud Bizalion )

« L’ouvrage est composé de deux livres en un qui se répondent, accompagnent et racontent, l’un avec des images, l’autre avec des mots, un voyage à travers les arcanes de la mémoire, à la rencontre de mondes perdus. Je reprends sous cette forme dans le geste répété de fouille de l’image une enquête familiale que je mène depuis EXILS / RÉMINISCENCES et je l’ouvre à un dialogue hybride et fécond entre images et textes.

Une fouille qui jamais ne cesse. Toujours le chemin va, et toujours il me ramène à cette terre des commencements. Terre secrète, voilée des brumes de l’oubli et plombée du silence des exils de ma famille. Lieu hors du temps, lieu de l’écart où affleurent des images, saisies dans la fugacité de leur passage. Des visages apparaissent, des corps se donnent, des mémoires se dessinent. Et toujours je reviens à cette terre houlée de réminiscences qui l’habitent.« 

Christine Delory-Momberger

Photographies et textes poétiques de Christine Delory-Momberger Postface de Christiane Vollaire, philosophe. Conception graphique de Dominique Mérigard

Un livre publié par Arnaud Bizalion . Site de l’éditeur www.arnaudbizalion.fr

Livre en deux parties / 18,6 x 27 cm Intérieur 1 : 48 pages couleur Intérieur 2 : 32 pages imprimées Couverture cartonné cousu – 22 €


Naissance de la collection Vivre/Écrire, aux éditions du Mauconduit (janvier 2022)

Il y a maintenant un an et demi, Laurence Santantonios, fondatrice des éditions du Mauconduit, chez qui on a pu lire, entre autres, Un amour de la route, les lettres de Margaret Blossom Douthat à Simone de Beauvoir ou encore les Lettres inédites à Jean Charles-Brun de Renée Vivien, lançait une réflexion auprès de l’Association pour l’Autobiographie, l’APA. Son souhait était de dynamiser, par une entreprise éditoriale, la valorisation du fonds de l’Association, qui comporte aujourd’hui plus de trois mille textes. Des voix rares, précieuses, préservées de l’oubli par le dépôt à Ambérieu-en-Bugey, mais qui, dans bien des cas, mériteraient d’être davantage mises en lumière, tant est vibrante l’expérience qu’elles relatent, qu’il s’agisse d’événements intimes ou de circonstances liées à l’Histoire. Celle-ci, qui a parfois a imprimé sa trace dans les plis des destinées individuelles ou des quotidiennes, nous apparaît sous un jour nouveau ; et qu’elle soit portée par ces écritures qu’on dit « ordinaires » (ce qui n’empêche pas leur richesse stylistique) ne la rend que plus captivante.

Laurence Santantonios a alors confié à quatre apaïstes, chercheurs, bibliothécaires, journalistes, la tâche de composer une anthologie à partir de ces textes, sur les thèmes de leur choix. Quatre livres en sont nés : Amoureux. Lettres d’amour retrouvées (textes réunis et présentés par Véronique Leroux-Huguon), Évadés. Récits de prisonniers de guerre, 1940-1943 (par Philippe Lejeune), Exilés. Récits autobiographiques (par Elizabeth Legros-Chapuis), Femmes dans la guerre, Témoignages 1939-1945 (par Hélène Gestern). Pour chaque volume, une préface, une sélection de textes, transcrits en respectant au près le style de l’auteur, et des notes, lorsqu’elles se sont révélées nécessaires pour éclairer la lecture.

La composition de ces volumes, qui assemble un matériau pas comme les autres, des récits précieux, douloureux, brûlants ou émouvants, a obéi à un long et patient processus de travail éditorial de recherche dans le fonds (avec l’appui de Florent Gallien), puis de lecture, transcription, choix des textes et recherche des ayants-droits. Faute d’avoir pu présenter ces livres comme il était prévu au séminaire en janvier 2022, nous avons décidé de revenir, sous la forme d’une série de questions réponses/à, écrites et filmées, à l’éditrice et aux auteurs des volume, sur la genèse non pas des textes, mais de leur édition : avec les joies qu’elle a pu réserver à celles et ceux qui s’étaient lancés dans l’aventure, mais aussi les obstacles qu’ils ont pu rencontrer. Nous leur donnons la parole sur cette page.

>> Lire la page de la présentation et des interviews, c’est ici !

Christine Delory-Monberger : « Feuilleter la mémoire qui se débat » (H. Gestern)

Avec sa trilogie photographique intitulée Exils/Réminiscences, la photographe et universitaire Christine Delory-Momberger, autant qu’une œuvre, nous offre un espace : un lieu où penser autrement la surface sensible de l’image, en interroger la matérialité, l’ambiguïté fondamentale, le caractère charnel, opaque, indéchiffrable. « Traverser la fixité de sa surface pour toucher l’enfoui, le profond, l’inouï » ; s’approcher de la photographie par la photographie, l’utiliser comme son propre médiateur, et à travers sa matière dessiner une nouvelle cartographie de sa signification. Guidée par le désir de « feuilleter la mémoire / qui se débat », l’artiste a fait le choix de rephotographier des images existantes, offrant ainsi à leur sujet, leur texture et leurs perspectives une incarnation nouvelle. Ce regard, volontairement décentré, est aussi une manière, à travers le travail physique opéré sur des sommes anciennes de chimie et de photons, de figurer concrètement le travail de la réminiscence, tremblé et magmatique, perpétuellement en mouvement entre l’évident et l’opaque, le clair et ce qui doit se deviner.

Ce beau coffret, publié chez Arnaud Bizalion, se compose de trois livres. Le premier, Tendre les bras au-dessus des abîmes, se fonde sur une image, une seule, une photo de famille retrouvée dans un album. Dans un des poèmes liminaires, en vers libre ou en prose, qui éclaire chaque livre, la photographie en décrit brièvement les protagonistes, la surface « plane » du papier glacé et ses « visages fuyants ». Une affaire de photos de famille, donc, mais pas telle qu’on la connaît ordinairement : ou plus exactement, une narration seconde de cette photographie, dont la réappropriation vient remanier la lecture. L’image première est recadrée, agrandie, étirée : le tirage crée des flous, épaissit le grain ou le vaporise, décale le regard au point que, parfois, l’œil doit réinterroger longuement ces vallées de noir d’où sourdent  des taches claires pour y resituer une main, une fleur. Les visages sont là, mais mangés d’ombre, floutés, comme s’il s’était agi d’imprimer sur des effigies convenues la marque lente du temps qui défait et qui altère, de matérialiser les strates mémorielles et les altérations qui sédimentent le souvenir. L’unité de la photographie de famille se transforme en mosaïque mystérieuse, inaugure un rapport nouveau, ému et secret au passé, qui cache autant qu’il dévoile, s’arrache par fragments et par éclats de classique narration familiale.

Le deuxième opus, Dans le souffle du labyrinthe, convoque plus explicitement l’exil. Il parle des frontières interdites (celles de l’Allemagne), de ce « Kein Grenzübergang », panneau que l’on retrouve en guise de photo liminaire, marque à la fois territoriale et symbolique  d’un seuil interdit. Cet interdit que la photo justement dépasse : ses images sont toujours happées par le grain noir, lourd, vibrant, qui leur confère leur force d’énigme. Tout ce qui apparaît, de distingue, se reconnaît, s’arrachant à ces ténèbres, prend alors une valeur décuplée. Se succèdent, reconsidérés par la prise et le cadrage, des spectres de villes en ruines (après quelle guerre ? quel bombardement ?) et des silhouettes d’enfants, dans le dialogue continu que le livre nourrit entre le mort et le vif. Mais les méplats des visages, des mains, ne sont que plus terriblement présents, qui semblent émerger de paysages et d’arrière-plans qui furent bien quelque part mais pourraient avoir existé n’importe où. Ces lieux pluriels de l’exil familial, précisément parce qu’ils ne portent que des indices ténus (une inscription en italien sur un mur, une chaussure abandonnée), deviennent un écran sur lequel chaque lecteur peut projeter les lacunes de sa propre histoire, avec ses douloureux arrachements. Ce deuxième livre, dans son errance européenne suggérée, emblématise la perte, l’effacement, l’impossible fixation, à laquelle vient s’opposer, en guise de dernière image, le coin d’une photo de famille encore collée dans son album, où deux enfants, soudain nettes, jouent. Peut-être sont-elles les futures héritières de cette histoire, peut-être en ont-elles été les témoins : la tache de lumière offerte par leur robe, l’insouciance de leurs jeux, de leur visage est l’un des rares repères de ce monde où chaque lieu, chaque espace, chaque regard et chaque fragment de peau sont exilés de leur espace familier, rendus à une étrange solitude, et pourtant solidement attachés les uns aux autres. 

Les Disparus des vivants, enfin, se présente comme une histoire de « petits fantômes », « toujours là », qui veillent, qui vont et qui viennent. Là encore, le monde qui se déploie s’appréhende d’abord à travers ses textures : des noirs profonds, charnus, fuligineux, ou alors des étoffes, des formes. Sur cette toile de fond, les visages et les corps émergent, mais partiellement, comme si le processus de révélation avait été suspendu, les laissant à jamais soustraits à l’identification formelle. C’est ce floutage délibéré qui les retient au bord de la représentation, cette limite brouillée entre chair et matière, et cette opacité voulue qui les rendent fascinantes : on scrute avec une acuité nouvelle leur émergence, on s’accroche à ces esquisses de jambes, de chevelure, cette silhouette sur un lit (est-elle encore vivante ou déjà morte ?), les cuisses et les mollets de cet homme vu de dos, juché son vélo, qui pourrait être un cycliste contemporain aussi bien qu’un travailleur des années 1930. On notera aussi, dans les trois œuvres, la prégnance des figures de femme, de l’enfance à la vieillesse, leurs mains, leur silhouettes, leurs cheveux, leurs seins, comme si à travers elles se disait la continuité, malgré tout, de l’engendrement et de la transmission. C’est tout le paradoxe fondamental de la photographie qui est rendu ici, sa bouleversante ambiguïté, cette coprésence saisissante de la naissance et du néant, mise en scène à travers ces (re)prises de vue qui sont à la fois enfouissement et révélation, tombeau et résurrection.

C’est donc bien à un voyage, une traversée et une méditation, bien plus qu’à une lecture stricto sensu que nous invite la trilogie de Christine Delory-Momberger, même si le fil narratif qui la sous-tend est bien là, tangible. Une expérience qui engage simultanément la sensation pure, le déchiffrement, l’incertitude et s’élabore dans une poétique de l’apparition/disparition qui est aussi sa véritable poésie. Ce que nous voyons ici, ou plutôt ce que nous devons découvrir, une épaisseur après l’autre, c’est le travail du passé qui modèle la mémoire d’un être, et le travail qu’accomplit ce dernier pour négocier en retour avec ses héritages visuels ; la trilogie fait aussi le récit d’une migration seconde, celle de l’auteur à travers les souvenirs, jamais limpide ni univoque, parce qu’il faut pour y accéder traverser quelques épaisseurs de silence, peut-être bien de douleur. Les textes du livre, brefs et pensés comme des poèmes, signés par la photographe, mais aussi par Salah Al Hamdani, consonent avec ce qui est donné à voir et indirectement en constituent de possibles clés ; des récifs de mots autour desquels enrouler l’énigme et l’éclat des images. Il ne faut rien exiger d’un tel voyage, mais simplement se mettre à son écoute, accepter de se laisser envahir par la puissance déroutante de ces photographies, par leur vibration, leur corporéité, leurs rythmes chromatiques  – ici magnifiée par un superbe travail de tirage, de composition et de mise en page de Dominique Mérigard. C’est en se laissant immerger, questionner, gagner par un pouvoir d’anamnèse qui rejoint peut-être ici toutes les histoires d’exil que s’assemble en nous l’unité de celle-ci.

Christine Delory-Momberger est représentée par l’agence revelateur.

Christine Delory-Momberger, Exils / Réminiscences, Arles, Arnaud Bizalion éditeur, 3 volumes de 63 p. ill.