La balle au prisonnier : Philippe Lejeune, Evadés. Récits de prisonniers de guerre 1940-1943 (Myrtille Morlot)

Philippe Lejeune – que nous connaissons comme le fondateur de l’Association pour le Patrimoine Autobiographique (APA) et comme un pionnier des théories modernes du texte autobiographique – présente une anthologie composée à partir d’extraits appartenant à sept récits de prisonniers de guerre, pour l’inauguration de la collection Vivre/Écrire des Éditions du Mauconduit. Souvent rédigés une cinquantaine d’années après les faits, les récits d’évasion sont des « hymnes à la liberté » selon Philippe Lejeune qui insiste sur leur dimension épique : ils ont le pouvoir de captiver une communauté d’auditeurs et répondent à une volonté de transmission destinée en priorité aux descendants, enfants et petits-enfants, du narrateur.

« Si les Boches avaient reçu mon petit costume, hein !… ils seraient peut-être venus m’aider à m’habiller. » Les récits rétrospectifs, parfois autoédités, souvent enregistrés puis retranscrits plus tard par écrit arborent un ton léger, propice à la dédramatisation, voire à la plaisanterie. Les diverses allusions comiques, parfois grivoises qui traversent certains récits – on peut penser à Henri Vidart et son allusion aux maisons closes à son arrivée à Nancy, ou encore à Francis Blin avec l’anecdote du costume envoyé par la poste – n’excluent pas le sentiment de méfiance et la discrétion nécessaire à la réussite du plan d’évasion. Ce « romanesque de la ruse » évoqué par Philippe Lejeune dans la préface renvoie, entre autres, à la stratégie de duperie ludique instaurée par Gabriel Sylvestre pour s’échapper du stalag et dont toute la teneur dramatique s’est évaporée avec la transformation du vécu en souvenirs. « Je tremblais un peu, pourtant ce n’était pas le moment, il fallait cacher son jeu ».

Pour d’autres, la narration de l’évasion est une affaire plus sérieuse et grave. La nervosité liée à l’attente se fait ressentir dans les propos de Gérard Gallien, déchiré entre la sympathie qu’il éprouve pour ses employeurs et la quête de liberté à laquelle il aspire. Pour C., l’omniprésence de la souffrance dans les derniers jours de son périple ferroviaire tend à gommer la menace des alertes qui préviennent de l’imminence des bombardements.

« Tant de misères rapprochent les êtres humains » écrit C., un pincement au cœur, lorsqu’il repense au moment où il a dû se séparer de ses compagnons d’évasion. Le sentiment évoqué par ce « Bourguignon évadé du port de Brême » n’est pas unique mais partagé par beaucoup de ses confrères écrivants qui évoquent les lettres échangées et les relations indéfectibles une fois le domicile familial retrouvé.

L’esprit de franche camaraderie – dont les mots d’ordre sont l’entraide et le partage – est un lieu commun amenant à une poétique spécifique au récit d’évasion ; tout comme le motif des préparatifs qui prend souvent une place considérable au-delà de son aspect préliminaire. Il est question d’une organisation très méthodiquement orchestrée autour de trois grandes étapes : la préparation, l’exécution, et la réintégration sociale. Il faut d’abord rassembler les vivres et les vêtements civils, définir les moments importants du trajet, puis planifier le retour en France et l’obtention de papiers français ; en bref et comme le rappelle Louis Bague, « une évasion ne s’improvise pas ».

La sélection judicieuse des textes par Philippe Lejeune et les membres de l’APA nous aide à prendre pleinement conscience de la richesse insoupçonnée du récit d’évasion. Celui de Louis Bague est frappant par sa littérarité ; avec des comparaisons, une esthétique du clair-obscur et la description poétisée des paysages alpin et forestier lors de sa randonnée pédestre, il parvient presque à nous faire oublier, l’espace d’un instant, qu’ailleurs d’autres souffrent de la guerre et de l’éloignement qu’elle occasionne. Les émotions sont vivantes, favorisées par le présent de narration et dignes d’une épopée moderne. La tension qui culmine suivie par la certitude de la libération saisit le lecteur ; le ton redevient léger laissant l’inquiétude et la crainte d’être rattrapé tenues en captivité.

« Et si ce n’était la guerre, les victoires des Allemands et le souci que je me fais sur le sort de ma mère, la vie que je mène ici est très supportable » témoigne Marcel Sulzer dans une quasi-litote, en se remémorant le tournant décisif de son aventure. Gérard Gallien parle encore d’une détention « agréable » mais teintée de noirceur par le contexte conflictuel de la guerre et par l’absence des proches ; mais dans cette période sombre, des liens affectifs peuvent tout de même se créer et il arrive que les deux camps se rejoignent en une destinée commune : l’ennemi allemand peut être reconnu comme étant un « brave homme » à qui l’on souhaite aussi un avenir meilleur.

Myrtille Morlot

Philippe Lejeune, Evadés – Récits de prisonniers de guerre 1940-1943. Ed. Mauconduit, coll. Vivre/Écrire, 2022, 131 p.

Rencontre autour de la collection « Vivre/Ecrire » à la Médiathèque Violette Leduc (5 mars 2022, de 15h30 à 16h30)

Temps fort Langue française / De l’histoire intime des français au XXe siècle !

À l’occasion du dixième anniversaire des éditions du Mauconduit, et de la création de « Vivre/écrire », une nouvelle collection de recueils thématiques de textes autobiographiques, rencontre avec Elizabeth Legros Chapuis et Véronique Leroux-Hugon, deux des auteures qui les ont réunis et présentés, en présence de Laurence Santantonios, fondatrice et directrice de cette maison d’édition.

Une bibliothèque de l’histoire intime des français. Il existe un lieu fabuleux où sont conservés et consultés des milliers de manuscrits inédits déposés par des inconnus : les archives de l’association pour l’Autobiographie et le Patrimoine Autobiographique (APA). À partir de ces « écritures ordinaires », Mauconduit, qui fête ses dix ans en 2022, a imaginé constituer peu à peu une bibliothèque de l’histoire intime des français au XXe siècle. Cette nouvelle collection « Vivre/écrire » est composée de recueils thématiques de textes autobiographiques, réunis et présentés par un chercheur ou une chercheuse : l’exil, l’évasion des prisonniers de guerre, le transfuge de classe, l’amour, les cheminots, les femmes dans la guerre…

 » Raconter les années du XXe siècle à aujourd’hui à travers les journaux intimes, les lettres, les archives de ceux « qui font l’histoire sans savoir qu’ils la font « , c’est une entreprise magnifique et sans exemple qui m’a d’emblée enthousiasmée. Pouvoir lire comment les gens ont vécu, aimé, regardé le monde, traversé les événements, a quelque chose de profondément émouvant. Tout cela a été possible grâce aux archives de l’APA qui constituent une formidable mémoire des vies dans le temps. » Annie Ernaux, le 10/11/2021.

Vivre/écrire. Deux premiers titres le 21 janvier : Amoureux, Lettres d’amour retrouvées, réunies et présentées par Véronique Leroux-Hugon ; Femmes dans la guerre, Témoignages, 1939-1945, réunis et présentés par Hélène Gestern ; deux autres le 4 mars 2022 : Évadés, Récits de prisonniers de guerre, 1939-1945, réunis et présentés par Philippe Lejeune ; Exilés, Récits autobiographiques, réunis et présentés par Elisabeth Legros Chapuis. Éditions du Mauconduit.

Gratuit sur réservation à : mediatheque.violette-leduc@paris.fr

Lieu : Médiathèque Violette Leduc
18 rue Faidherbe, Paris 11e

Date et heure : Le samedi 5 mars 2022
De 15 h à 16 h 30

Gratuit
Uniquement sur réservation

Plus d’informations

Année nouvelle

Chers amis, chères amies d’Autobiosphère,

Toute l’équipe vous présente ses meilleurs vœux pour une excellente nouvelle année, riche en projets et en réussites. Avec, bien sûr, bon pied bon œil !

L’entame particulière de 2022, avec la flambée des contaminations et la kyrielle de difficultés d’organisation qui s’ensuivent, nous conduit malheureusement à annuler la séance du séminaire Autobiographie et Correspondances qui était prévue le 15 janvier, et durant laquelle Laurence Santantonios aurait présenté sa nouvelle collection « Vivre/Écrire » aux éditions du Mauconduit. Cette collection comprend quatre titres : Évadés, Exilés, Amoureux et Femmes dans la guerre. Chaque titre est une anthologie thématique, composée à partir de larges extraits du fonds de l’Association pour l’Autobiographie, préparée et préfacée par un membre de l’APA

Le report d’une telle séance en zoom ne nous ayant pas paru des plus aptes à assurer une communication et un échange fluides, nous rattraperons cette occasion manquée par une publication sur Autobiosphère, avec une interview de l’éditrice, une présentation des ouvrages et des interviews des responsables des volumes. Elle sera publiée le 22 janvier, jour de la sortie des deux premiers titres.

Mais vous pouvez d’ores et déjà vous précipiter chez votre libraire pour réserver auprès de lui les premiers titres à paraître. Vous trouverez en pièce jointe un document qui vous présente ces quatre petits bijoux préparés avec amour (de l’autobiographie). Et si tout va mieux, le public du séminaire pourra se retrouver le 15 février pour une séance exceptionnelle du mardi, où Bertrand Marchal, invité par Jean-Marc Hovasse, parlera de la correspondance de Mallarmé

Bonne lecture et bonne année !

L’équipe du séminaire

Renée Vivien, Lettres inédites à Jean Charles-Brun (1900-1909), par Jean-Marc Hovasse

Les amateurs de Renée Vivien connaissaient l’existence de cette correspondance, conservée pendant plus d’un siècle par la famille de son destinataire, mais son contenu était en grande partie ignoré. Sa première publication, encore partielle, arrive 111 ans après la mort de l’épistolière, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne déçoit pas. La personnalité qui s’y révèle se retrouve presque aux antipodes de celle construite par une légende malveillante, et assez différente aussi de celle qui transparaît dans son œuvre.

Rappelons brièvement que Pauline Mary Tarn (son identité pour l’état civil) est née en 1877 d’une mère américaine et d’un père anglais fortuné. Son enfance est partagée entre Londres et Paris, où elle habite un appartement avec jardin (japonais) au rez-de-chaussée du 23, avenue du Bois-de-Boulogne, aujourd’hui avenue Foch. Dans le milieu américain de Paris, autour de 1900, elle rencontre Natalie Clifford Barney (1876-1972), qui vient de publier son premier livre, Quelques Portraits-Sonnets de femmes (Ollendorff, 1900). C’est le début d’une grande mais brève passion, qui a son versant littéraire dans la redécouverte, commune aux deux amantes, de Sapho : Natalie Clifford Barney donne Cinq Petits Dialogues grecs (Antithèses et parallèles) aux Éditions de la Plume en 1902, Renée Vivien Sapho, chez Alphonse Lemerre, en 1903. Entre-temps elles se sont installées ensemble dans le quartier de la plaine Monceau, plus précisément rue Alphonse de Neuville où Dumas fils était mort quelques années plus tôt (1895), où Marie Bashkirtseff avait passé les deux dernières années de sa brève existence (1882-1884) – vertigineuses proximités pour une liaison qui ne dura pas plus de deux ans. Elle apparaît en filigrane dès la première lettre de Renée Vivien à Jean-Charles-Brun, qui donnait depuis le printemps 1900 des cours de prosodie française aux deux jeunes femmes. La « tyrannique Bien Aimée », « l’Autre », « Elle » ou encore « On », « pieuvre » ou « sans cœur » dans les premières lettres de Renée, c’est toujours Natalie. La rupture est consommée dès l’automne de 1901, mais elle est aussi difficile à vivre qu’à exprimer : « Vous êtes tombé dans l’erreur la plus profonde en croyant que mon amour pour Natalie se conjugue au passé. J’ai rompu avec elle, cela est vrai, donc je l’adore. […] Je la hais avec passion. Je la verrai souffrir avec volupté. » (1er septembre 1901). Et quinze jours plus tard : « Elle a été mon premier amour, voyez-vous, je n’ai jamais aimé qu’elle et je ne pourrai jamais aimer une autre personne comme je l’ai aimée. » Dans la nuit même qui suit cette déclaration, Renée Vivien tente de se suicider ; elle en fait le récit dans sa lettre du 16 septembre, l’une des plus remarquables de ce corpus, dont le début donne la tonalité :

Cher ami et Vénéré Maître, votre lettre m’est arrivée le lendemain de mon suicide… car en vous envoyant mes poésies hier j’étais résolue à me tuer. J’avais entendu parler de l’asphyxie par les fleurs, – j’ai donc acheté des brassées de tubéreuses, et, portes fermées, fenêtres closes, je me suis enveloppée la tête d’un grand châle épais rempli de fleurs. J’avais solidement noué le châle autour de mes épaules, et j’ai pris du chloral afin de m’endormir plus profondément, et de passer plus doucement du sommeil à la mort. Se tuer en respirant des parfums ! Quel rêve ! – aussi n’avais-je plus rien dans l’âme que le lointain regret d’avoir vécu.

Le croiriez-vous ? Je me suis réveillée ce matin sans le plus léger mal de tête. Ma robuste santé anglo-saxonne résiste imperturbablement à toutes les épreuves. Je suis de fer forgé. Jamais je n’arriverai à me tuer.

Tout ce que vous me dites est vraiment amical et charmant – et je vous en remercie du fond de mon cœur lacéré. Merci d’avoir pleuré parce que je souffre.

Qui était cet « ami et Vénéré Maître », ce Jean-Charles Brun qui avait choisi comme pseudonyme Jean Charles-Brun ? Fils d’instituteur de Montpellier, né à la fin de l’année 1870, il avait sept ans et demi de plus que Renée Vivien. Bachelier à 16 ans, il était devenu à 23 ans le plus jeune agrégé de France (à son deuxième passage pourtant), ce qui lui vaudrait un jour cette adresse de Renée Vivien : « À l’illustre Agrégé » (7 août 1903). Professeur, journaliste, poète, félibre, il était surtout suffisamment non conformiste pour être son correspondant, confident, et surtout correcteur, sinon collaborateur. D’un charmant petit poème de Paul Vérola, autre oublié de la gloire, intitulé « La Collaboration », publié dans La Plume en 1890 et reproduit dans l’intéressant cahier d’illustrations du présent volume*, Renée Vivien tire le sobriquet de son mentor, « Suzanne », qu’elle lui inflige à partir de mai 1903. Ce dernier ne s’en formalise pas, pas plus qu’il ne semble s’offusquer de ses injures spirituelles et variées, tempérées de déclarations d’admiration et de comptes d’apothicaire – car elle le paye pour ses relectures. Elle lui soumet tous ses écrits afin qu’il en corrige l’orthographe et surveille la métrique, ponctue, choisisse entre les variantes et quelquefois même entre les strophes, sinon entre les poèmes : travail sur les manuscrits et sur les épreuves (« Épreuves, le mot est bien choisi… »). Comme le suggère subtilement Nelly Sanchez dans sa belle introduction, ces deux correspondants étaient complémentaires : à elle l’inspiration foisonnante et facile, la poésie coulant de source et l’originalité ; à lui la perfection de la forme, la finition et la fabrication des livres. Ayant sans doute conscience de ce déséquilibre, il a préféré supprimer ses propres lettres, ce qui est évidemment dommage. Il n’en reste qu’une seule, celle du 26 janvier 1905, qui suffit à faire regretter les autres, car il s’y montre au diapason de sa correspondante. Sa santé fragile ne l’empêcha pas de vivre jusqu’en 1946 (il a son buste à Sceaux, dans le jardin des Félibres), tandis que sa correspondante, on le sait, mourut à 32 ans. C’est l’un des intérêts de cette correspondance aussi de couvrir ses neuf dernières années, et de la voir sans cesse à la tâche, passant d’un roman à un recueil de vers, d’un recueil de vers à une pièce de théâtre, d’une pièce de théâtre à un essai. Elle permet de toucher du doigt le travail créateur, offre des aperçus saisissants sur la genèse de nombreux poèmes et de son roman autobiographique Une femme m’apparut (Lemerre, 1904, et seconde édition Lemerre 1905 avec une belle couverture – reproduite aussi dans le cahier d’illustration – de Lévy-Dhurmer). Les travaux futurs sur l’œuvre de Renée Vivien ne pourront se passer de tous ces documents de première importance. Car il est loin le temps où, déplorant qu’un de ses livres paraisse à une mauvaise date, l’auteur confiait à son correspondant : « comme je n’ai pas de lecteurs en dehors d’une dizaine d’amis (et encore ! – une dizaine, c’est de l’exagération toulousaine) je m’en contre moque » (27 février 1906). Aujourd’hui, depuis les publications pionnières et fondatrices de Jean-Paul Goujon qui remontent au tournant des années 1980, le cercle de ses lecteurs et admirateurs, qui ont toujours entretenu sa tombe au cimetière de Passy, ne cesse de s’étendre.

Ces lettres permettent enfin une rencontre directe avec une épistolière intelligente, vive et drôle. Elle ne cesse de déprécier son œuvre : « Sans reproche, je vous l’avais déjà écrit : vous ne lisez pas mes lettres. (Je vous comprends : si je m’écrivais à moi-même, je ne lirais pas mes lettres […].) » On n’en finirait pas de relever ses aphorismes qui n’ont rien à envier à ceux d’un Oscar Wilde, auxquels ils font quelquefois penser. Très en avance sur le hashtag ♯balancetonporc, elle déclarait le 25 février 1904 à son correspondant : « Mais les hommes sont tous des sales cochons, même les meilleurs, et Dieu sait que vous n’êtes pas de ceux-là. » (Quant au mari batave de son amante et collaboratrice la baronne Hélène de Zuylen, il est rebaptisé « ce porc hollandais ».) Mais les hommes ne sont pas ses seules victimes. À côté de ses réflexions, que l’on sent dictées par l’expérience et l’observation, sur les mérites comparées des Anglaises (« âprement voluptueuses, hypocritement chastes, toute la femme »), des Américaines qui « promettent mais ne tiennent pas leurs promesses alléchantes » et des Françaises qui « montrent trop ouvertement leur goût pour le plaisir », une photo ratée de son autre liaison Kérimé Turkhan Pacha (1874-1948) lui inspire cet argument en faveur du voile : « Oh ! que les Turcs ont raison de voiler la face de leurs femmes si elles sont toutes comme ça ! » Les prix de vertu qui, on s’en doute, ne sont pas sa tasse de thé, et du reste sont maintenant bien passés de mode, sont drôlement exécutés : « Il ne faut pas couronner les rosières. Il ne faut pas encourager la vertu, ça fait du tort aux gens qui n’en ont pas. » Les velléités politiques de son correspondant, qui songe à se faire élire député alors qu’il est poète, lui inspirent d’inénarrables remarques sur « le Sénat – gaga », et les agréments de la vie politique : « Grouillez-vous, à l’instar des puces et des poux de vos électeurs » (12 mars 1906). Son style primesautier joue quelquefois sur les deux langues avec bonheur, quand il s’agit par exemple de « ces gens insupportables, qui donnent des dîners et des bals, qui vont faire des visites, qui déjeunent et “five o’clockent” avec un acharnement déplorable » (20 août 1900, en direct des États-Unis). Sur un ton plus grave enfin, cette déclaration, trois ans avant sa mort par épuisement :

Mais… entre nous, ma pauvre Suzanne… le crime de celui qui donne la mort ne sera jamais aussi effroyable que le crime de celui qui donne la vie… car le supplice de celui qui vit dure tellement plus longtemps que le supplice de celui qui agonise… si lente que soit l’agonie…

Il y a des jours où je voudrais guillotiner tous les parents…

Si la correspondance publiée ici n’est pas encore intégrale, elle le sera dans la version qui sera mise en ligne par les mêmes éditeurs, et comptera alors « plus de 500 lettres » (mais les plus importantes sont dans ce livre). Il est temps de saluer la superbe couverture (portrait de Renée Vivien par Lucien Lévy-Dhurmer), la préface de Marie-Ange Bartholomot Bessou, l’introduction de Nelly Sanchez, l’éditrice scientifique de l’ensemble, qui rappellent toutes deux qu’une publication de correspondance est souvent l’aboutissement d’un long travail collectif. La minutieuse reconstitution de la chronologie des lettres, souvent non datées, force l’admiration, tout comme leur présentation. Un modèle du genre, à tous les points de vue.


* Dites, Suzanne, voulez-vous
Essayer avec moi d’écrire
Un de ces poèmes si doux
Qui font pleurer et qui font rire,
Un de ces romans pleins d’émoi
Auquel l’être entier collabore ?…

Renée Vivien, Lettres inédites à Jean Charles-Brun (1900-1909), édition établie, présentée et annotée par Nelly Sanchez, Éditions du Mauconduit, 2020, 344 p.

Parution : Renée Vivien, Lettres inédites à Jean Charles-Brun (éditions du Mauconduit, 2020)

Édition établie, présentée et annotée par Nelly Sanchez

Figure majeure mais dérangeante de la littérature féminine et décadente du début du xxe siècle, Renée Vivien sort d’une longue éclipse grâce à des travaux universitaires et à des rééditions diverses réalisés depuis une quarantaine d’années.

Restait un mystère, enfin dévoilé ici : ces lettres inédites envoyées entre 1900 et 1909 à son conseiller littéraire et confident Jean Charles-Brun. Elles montrent l’importance que la poétesse portait à son travail d’écriture et évoquent les coulisses de la vie mondaine et littéraire de l’époque : Colette, Natalie Clifford Barney (avec laquelle Renée Vivien eut une liaison tumultueuse), Lucie Delarue-Mardrus, l’éditeur-imprimeur Alphonse Lemerre, etc. Elles révèlent un autre visage de la poétesse, trop souvent réduite à une égérie du lesbianisme sous le nom de « Sapho 1900 ».

Sous la femme de lettres exigeante et passionnée par son art explose sa nature libre, primesautière, capable d’une ironie féroce et d’une langue très crue. Provocante en son temps, Renée Vivien semble aujourd’hui d’une étonnante actualité, cultivant l’ambiguïté entre les sexes – déconstruction du genre avant l’heure ? Ainsi surnomme-t-elle son conseiller littéraire : « Chère Suzanne. »

Source : Éditions du Mauconduit