Guillaume Apollinaire & André Salmon : Guillaume Apollinaire & André Salmon & Florilège 1918-1959 (éditions Claire Paulhan, 2022)

Claire Paulhan nous annonce ce qui sera sans nul doute un événement pour les amoureux de la poésie, les curieux de la vie littéraire du début du XXe siècle et les férus de correspondances littéraires : la publication de la correspondance de Guillaume Apollinaire et d’André Salmon, l’ami à qui le poète d’Alcools dédia un célèbre épithalame. Courez en librairie réserver ou commander cette merveille, qui sera disponible dès le 18 avril !!

« Nous nous sommes rencontrés dans un caveau maudit
Au temps de notre jeunesse,
Fumant tous deux et mal vêtus, attendant l’aube,
Épris, épris des mêmes paroles dont il faudra changer le sens
»

Guillaume Apollinaire

La vie courte d’Apollinaire (1880-1918) est bien connue, depuis l’enfant en costume marin jusqu’au poète à la tête bandée, sanglé dans son uniforme bleu horizon. On ne peut en dire autant d’André Salmon (1881-1969), qui survécut plus de cinquante ans à son compagnon. Unis par « une amitié qui ne peut finir », les deux poètes n’ont cessé de se voir et de s’écrire. Leur correspondance, ici réunie pour la première fois, fait revivre toute une époque créatrice, peuplée de leurs amis Maurice Cremnitz, René Dalize, André Derain, Max Jacob, Marie Laurencin, Jean Mollet, Pablo Picasso, Alfred Jarry, Jean Cocteau…

Apollinaire par Edmond-Marie Poullain (1905)

Conçu sur le modèle du puzzle et du décryptage, ce livre propose deux ensembles de textes classés par ordre chronologique : une série de 90 lettres et documents, écrits depuis leur rencontre jusqu’à la mort d’Apollinaire, permet de suivre les avatars d’un compagnonnage «fondé en poésie» (1903-1909), fluctuant (1909-1914), enfin confraternel (1914-1918). Puis un « florilège » de 28 proses et poèmes, rédigés par Salmon entre 1918 et 1959, maintient un dialogue vivant avec le camarade perdu. L’écrivain, sollicité sans répit après la disparition de son ami, ne perdra pas une occasion de donner une image charmeuse « du rare inspiré et de l’homme succulent » qui fut sa jeunesse même.

Et l’opposition sommaire entre le fondateur du Festin d’Ésope, de La Revue immoraliste et des Soirées de Paris, l’auteur d’Alcools et de Calligrammes, le conteur de L’Hérésiarque &Cie et du Poète assassiné, le défenseur des Peintres cubistes, et André Salmon s’efface devant le couple de ces deux poètes « en correspondance ». Un seul exemple : Salmon, léger d’argent, veut se marier le 13 juillet 1909 pour qu’il y ait feux d’artifice, illuminations et bals en l’honneur de ses noces. Témoin du marié, Apollinaire lui offre un poème, qui renforce l’illusion de fête générale, tout en témoignant de leur belle complicité :

« On a pavoisé Paris parce que mon ami André Salmon s’y marie / […] Réjouissons-nous parce que, Directeur du feu et des poètes, / L’amour qui emplit ainsi que la lumière / Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes, / L’amour veut qu’aujourd’hui mon ami André Salmon se marie »…

Édition établie, préfacée et annotée par Jacqueline Gojard

Collection « Tiré-à-part »
124 photos et fac-similés couleurs
Édition originale ; impression offset quadrichromie, à 500 ex., sur papier Olin Regular Creme 90 gr. et sous papier de couverture Fedrigoni Materica Acqua 250 gr.

Parution : le 18 avril 2022

12 x 17cm. 488 p.
Isbn : 978-2-912222-73-2.
Prix de vente public : 39 euros

Ferdinand Bac, Livre-Journal 1921 (parution, éditions Claire Paulhan, 2022)

Les Éditions Claire Paulhan nous informent de la parution de Ferdinand Bac, Livre-Journal 1921

Ferdinand Bac (1859-1952) naît à Stuttgart où son père, fils naturel du frère cadet de Napoléon 1er, Jérôme Bonaparte, vit en exil après la chute de l’Empire. Chassé de son lycée pour indiscipline, le jeune Bac part vivre à Paris, où il se fait connaître comme illustrateur, mémorialiste et mène une vie mondaine, quoiqu’indépendante de tous clans…

Avec son Livre-Journal commencé au lendemain de la Grande Guerre, il entend faire, comme Saint-Simon, œuvre historique et léguer un « précieux document pour l’état d’esprit des temps présents ». En cette année 1921, ces pages proposent ce qu’on ne trouve nulle part ailleurs relaté avec tant d’acuité : l’atmosphère de la très haute société française, alors déliquescente. Passent ainsi les rois, les reines, les princes, les princesses, les représentants de l’ancienne et de la nouvelle noblesse, les hommes politiques, les diplomates, les industriels, les créateurs, les hommes de lettres (et leurs amantes et amants, leurs vieilles passions et leurs écarts supposés)…

Ayant ses entrées partout, Ferdinand Bac est un fin observateur, qui s’en tient à une forme de morale fataliste : « Tous les artistes, penseurs, écrivains, ont été attirés dans le monde, gâtés par les belles dames et hospitalisés dans les meilleures maisons. Je ne fais pas exception. Je fais mon métier, voilà tout, comme tous mes illustres prédécesseurs. Qu’on m’en cite un qui n’ait pas fait ce que je suis condamné à faire, c’est-à-dire circuler dans la Société, s’y montrer aimable parmi les gens aimables. » (24 septembre 1921). Et le voici en visite dans d’extravagantes villas de la Riviera, d’imposants hôtels particuliers et châteaux d’Île-de-France. Mais la nostalgie gagne son esprit, qui se souvient du Paris de sa jeunesse, se plaint de « l’appauvrissement des qualités de sentiments dans la Société » et raille la vulgarité des nouvelles couches sociales et des riches étrangers venus redorer les blasons de la noblesse française. Il s’inquiète aussi de la complexe négociation sur les « réparations » allemandes : « Je me détache [] de la brutale et stérile actualité qui piétine sur place et qui piétine tout ce que nous avons aimé », constate-t-il le 22 juin. Il se réfugie alors au musée du Louvre, au parc de Versailles ou sur les hauteurs de Menton, où il met en œuvre sa propre synthèse de la beauté méditerranéenne, en restaurant le domaine des Colombières.

Édition annotée et présentée par Lawrence Joseph, professeur émérite de littérature française à Smith College (USA), tout comme le Livre-Journal 1919 et le Livre-Journal 1920, parus en 2000 et 2013

Parution le 24 janvier 2022. 368 pp. 13 x 21,5cm. Coll. « Pour Mémoire ». 42 illustrations n. & bl. 1er tirage numérique à 300 exemplaires, sur papier Olin Regular ivoire 90 gr et sous couverture Fedrigoni Freelife Merida Kraft 215 gr. PVP : 29 €. Isbn : 978-2-912222-75-6.

Éditions Claire Paulhan. Autobiographies littéraires & Littératures autobiographiques
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L’Île aux malades

Claire Paulhan, éditrice bien connue des lecteurs d’Autobiosphère pour le riche catalogue de sa maison, s’intéresse de longue date à l’île de Port-Cros, un paradis de quelques kilomètres de long situé au large d’Hyères. Paulhan en avait fait un des repères de la NRF, et certaines de des plus grandes plumes de la revue y séjournèrent La naturaliste et écrivaine anglaise Vivienne de Wattewille y avait, elle aussi, posé ses valises le temps d’une saison, racontée avec humour dans ses Souvenirs.

Mais c’est un aspect plus méconnu de l’île que Claire Paulhan entreprend de ressusciter dans un bref ouvrage illustré, Port-Cros en 1886, île de quarantaine. Ces temps pandémiques nous rappellent en effet des réalités oubliées : à savoir le poids des épidémies dans la vie des sociétés, aggravé par les échanges maritimes, militaires ou commerciaux. Or en 1884, le choléra parti d’Égypte a gagné Toulon et Marseille via les bateaux ; la fin de la guerre du Tonkin et le rapatriement massif de soldats atteints de diverses fièvres et maladies (dont le choléra et la variole) obligent le gouvernement de Jules Grévy à prendre des mesures prophylactiques.

Une délégation gouvernementale se rend alors dans le Midi : l’île de Port-Cros est choisie pour que les soldats y effectuent une première phase de quarantaine ; l’île voisine, Bagau, accueillera les plus malades, pour ne pas dire les mourants. S’appuyant sur les archives de la presse, du Figaro (avec son envoyé spécial) au Petit Marseillais, Claire Paulhan nous décrit la vie dans ces sanitariums, selon la terminologie de l’époque, qui entraîne au passage la métamorphose d’un lieu privé où vivent soixante pêcheurs en une colonie de près de mille soldats hébergés simultanément : ce sont au total près de 14 000 personnes, rapatriés et personnels sanitaires, qui peupleront l’île durant ces quelques mois, et leurs conditions d’accueil, tantôt décrites comme parfaitement humaines, tantôt comme scandaleusement sommaires, feront l’objet de vives controverses par voie de presse.

La deuxième « épidémie » mentionnée par Claire Paulhan, c’est le tourisme, qui se développera quelques années après la fin des quarantaines. Plusieurs écrivains en garderont la mémoire littéraire : est ici évoqué, tout particulièrement, le roman (oublié) de Melchior de Vogüé, Jean d’Agrève (1897) qui relate l’amour d’un officier réfugié à Port-Cros, dans un sanatorium (avec un a cette fois) pour y trouver la paix ; il y rencontre une femme. L’histoire était-elle autobiographique ? La belle Hélène a-t-elle existé ?… Entre romans et souvenirs, Claire Paulhan a mené l’enquête.

Cette brève promenade historique et littéraire, richement illustrée de cartes postales d’époque et préfacée par Boris Cyrulnik, nous rappelle que la recherche de parades efficaces contre les microbes et les virus font partie intégrante de la vie des sociétés. Les débats aujourd’hui soulevés par les « mesures sanitaires » ne sont en réalité que les variantes (en attendant les variants) de controverses bien plus anciennes.

On pourra se procurer l’ouvrage auprès de l’Office du Tourisme de Hyères, sur leur site internet sécurisé – pour la commande en ligne, pensez à désactiver votre bloqueur de publicité (AdBlock) si vous en avez installé un sur votre navigateur.

Claire Paulhan, Port-Cros en 1886, île de quarantaine, préface de Boris Cyrulnik, Association des Amis de Port-Cros, 84 p. ill, 10 €.

https://hyeres-boutique.com/accueil/111-port-cros-en-1886-ile-de-quarantaine.html

Hélène Gestern

Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan (F. Simonet-Tenant)

 

« L’Histoire devrait nous donner des vacances. On en profiterait pour reprendre la vie »

bernard-groethuysen-et-alix-guillain-lettres-1923-1949-a-jean-paulhan-et-germaine-paulhanC’est une belle correspondance – splendidement illustrée – que nous offrent, une fois encore les Éditions Claire Paulhan. Ce volume à la couverture bleu ardoise comprend 98 lettres, échelonnées entre juin 1923 et septembre 1949 : la majorité d’entre elles sont adressées par Bernard Groethuysen à Jean Paulhan ; le volume compte également des lettres de ce dernier à Groethuysen ou à sa compagne Alix Guillain ou des lettres d’Alix à Jean ou Germaine Paulhan. Ces lettres présentent des intérêts multiples : mise au premier plan de la très belle figure, trop souvent méconnue, de Groethuysen, pan vibrant de l’histoire littéraire au prisme de l’effervescence des revues, dialogue spéculatif de haut vol entre Paulhan et Groethuysen sur des questions de langage et de logique, correspondance – et c’est plus rare – entre deux couples, tissée de préoccupations quotidiennes sur fond de vie intense de La Nouvelle Revue française et de tumultes de l’histoire.

Qui était Bernard Groethuysen (1880-1946) ? Philosophe né à Berlin, élève de Dilthey, il se partage vite entre les deux villes de Paris et de Berlin. Il se passionne pour le xviiie siècle et la Révolution française. Il rencontre avant la Première Guerre mondiale Alix Guillain qui devient sa compagne et une collaboratrice intellectuelle, forte personnalité, traductrice et journaliste à L’Humanité. La guerre de 1914-1918 surprend Groethuysen à Paris : en tant que sujet allemand, il est fait prisonnier et interné cinq années au camp de Bitray (Indre). Au début des années 1920, il reprend ses cours à l’université de Berlin qu’il donne pendant les mois d’été en tant que privat-dozent. Il passe les six autres mois de l’année à Paris. La montée du nazisme, le climat de tension et de délation qui règnent en Allemagne le poussent à quitter définitivement Berlin en 1932 pour vivre de sa plume en France – à certains moments dans des conditions précaires. La dernière lettre envoyée de Berlin à Jean Paulhan témoigne du climat difficile qui règne dans l’Allemagne bientôt entièrement à la botte des nazis et peu encline à tolérer la liberté d’esprit d’un intellectuel critique : « Il est difficile de ne vivre que des moments historiques. L’Histoire devrait nous donner des vacances. On en profiterait pour reprendre la vie. » (Groethuysen, 22 juillet 1931). Pendant les quatorze années qui lui restent à vivre en France (il sera naturalisé peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale), il se consacre avec Alix Guillain à une activité intellectuelle intense :  participant fidèle des décades organisées par Paul Desjardins à l’abbaye de Pontigny – un des lieux privilégiés des échanges intellectuels des ténors de la maison Gallimard –, homme de revues aux côtés de Paulhan (acteur important de La Nouvelle Revue française mais aussi de Commerce et de Mesures), traducteur, rédacteur infatigable de notes de lecture, esprit généreux qui s’emploie à faire connaître l’œuvre des autres (la pensée des philosophes allemands mais aussi les textes de Hölderlin, Kafka, Musil ou ceux de Diderot, Montesquieu, Rousseau), découvreur de contemporains (en particulier, de Sartre), Groethuysen joue en fait un rôle clef dans la circulation des idées dans les milieux intellectuels de l’entre-deux-guerres. Auteur d’une œuvre restée inachevée (entre autres, Origines de l’esprit bourgeois en France [L’Église et la Bourgeoisie, t. I, 1927]), il fait l’admiration de nombre de ses contemporains qui n’ont cessé de souligner son immense culture et érudition, ses talents de causeur et l’influence considérable qu’il a pu exercer sur ses interlocuteurs. Du même coup on comprend encore mieux l’intérêt de publier les lettres de cet intellectuel profond et brillant que l’histoire littéraire a trop vite négligé.

Coll-Marcel-SCHROEDER21565-copie-copieL’éditeur scientifique de la correspondance, Bernard Dandois, grâce à la richesse et à la précision de son annotation, contextualise la correspondance et l’éclaire avec une grande pertinence ; par là même il redonne vie au couple original de Groethuysen et d’Alix Guillain (« Guillain » comme la nomme Groethuysen dans ses lettres à Paulhan). La correspondance se lit comme l’aventure intellectuelle d’un couple en temps troublés. L’éditeur distingue trois périodes dans l’échange long de plus de deux décennies : « Groethuysen entre Allemagne et France : 1923-1932 » ; « Groethuysen en France 1932-1939 » ; « Guerre et mort de Groethuysen : 1939-1949 ». Les lettres sont peut-être plus longues dans la première période, le philosophe palliant la distance quand il est à Berlin par le dialogue épistolaire ; la seconde période témoigne de l’intense activité des épistoliers et revuistes, de leur proximité intellectuelle et de l’émulation que font naître leurs échanges (ainsi Groethuysen écrit à Paulhan le 31 mars 1939 : « J’aurais beaucoup de choses à te dire. Mais ce serait de la philosophie, ou plutôt, il s’agirait du problème littérature-philosophie. On pourrait dialoguer. Et le sujet du dialogue serait, je crois, la parole. ») ; la dernière période s’ouvre par de brefs messages dévorés d’inquiétude de Groethuysen, une nouvelle fois malmené par l’histoire, et se termine par la reprise du dialogue (ouvert dès le début des années 1930) sur la question de l’illusion de totalité. En contrepoint se manifeste la présence – parfois véhémente – d’Alix Guillain : d’une part, elle ajoute fréquemment quelques lignes pour Jean Paulhan à la fin des missives de son compagnon ; d’autre part, elle adresse à la seule Germaine Paulhan des lettres plus factuelles mais pleines d’une belle affection. Le dialogue entre Alix Guillain, militante communiste fervente (souvent sectaire selon maints de ses contemporains), et Jean Paulhan est traversé de tensions. Dès l’automne 1930, l’échange épistolaire connaît une passe conflictuelle : Alix reproche à Paulhan son relativisme, le traite de menteur ce qu’il n’apprécie point. Groethuysen, pris dans la tourmente entre son ami proche et sa compagne, adresse à Paulhan une lettre aussi délicieuse qu’habile ; il reprend leur échange sur l’illusion de totalité pour l’appliquer à la situation présente et montrer à Paulhan qu’en portant un jugement rapide sur Alix, il se rend lui-même coupable de ce qu’il dénonce, l’illusion de totalité : « Admettons qu’il y ait un problème. G[uillain] est une communiste (A = B). Faut-il de là conclure qu’il n’y ait rien d’autre ? Si je te disais A est une être humain (A = C), le nierais-tu ? Si j’ajoutais G est ton amie (A = D) diras-tu que j’ai tort ? Tout ce que tu pourrais dire, je crois, c’est de demander comment A = B s’unit aux deux autres jugements. Je crois qu’en posant ainsi la question on abandonne toute discussion. C’est la vie seule qui donne une réponse à ces sortes de questions. » (20 octobre 1930) En juillet 1939, nouvelle tension : Alix Guillain reproche à Paulhan de mettre sur le même plan la politique nazie de Hitler et la politique communiste de Staline. Après la mort de Groethuysen des suites d’un cancer à Luxembourg en septembre 1946, l’échange se poursuit quelques mois entre Alix Guillain et Jean Paulhan, définitivement et tristement interrompu par une brouille, l’interdiction opposée par Guillain à Paulhan de publier dans un numéro des Cahiers de la Pléiade de 1947 un texte du philosophe sur Kafka. Une fois encore, c’est la politique qui est venue compliquer leurs rapports. Leur rupture naît du souhait de Paulhan de faire figurer au sommaire des Cahiers le texte de Groethuysen en même temps qu’un texte de Jouhandeau. Or celui-ci, au comportement trouble pendant l’Occupation, est inscrit sur les listes noires du CNE (le Comité national des écrivains qui va redoubler de zèle au moment de l’épuration). Très vite, Paulhan a refusé de s’ériger en juge, s’insurgeant contre le procédé qui consiste à ce que des écrivains dénoncent d’autres écrivains, et il continue donc à publier Jouhandeau. La présence du texte de ce dernier aux côtés de celui de son compagnon fait frémir d’indignation Guillain qui, en tant qu’exécutrice testamentaire de Groethuysen, demande le retrait de l’article sur Kafka dans les Cahiers de la Pléiade. Plus que dans cette malheureuse brouille, symptomatique des polémiques et des déchirements de l’immédiat après-guerre, on doit sans doute trouver la conclusion de l’ensemble de cette correspondance dans le texte émouvant que Paulhan écrit en hommage à son ami, « Mort de Groethuysen à Luxembourg » (dont un extrait est donné dans les annexes du volume) et qui compte parmi les plus belles pages autobiographiques de Paulhan (Voir Paulhan, la Vie est pleine de choses redoutables, Verdier, 1989, p. 285-303).

Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan, Éditions Claire Paulhan, 2017, 240 p.

Françoise Simonet-Tenant

 

Une Anglaise hors du continent : Vivienne de Wattewille, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros (Claire Paulhan, 2019)

couv-Watteville-567Les éditions Claire Paulhan, fidèles à leur tradition de découverte de textes aussi rares que passionnants publient, une fois n’est pas coutume, une traduction : celle de Seeds That The Wind May Bring, de Vivienne de Watteville (1900-1957), œuvre proposée au lecteur français sous le titre d’Une île sans pareille. « Une île sans pareille », c’est l’expression que l’écrivaine et exploratrice britannique utilise pour qualifier Port-Cros, où elle eut l’idée, à la fois téméraire et séduisante, de se fixer en 1929, une aventure qu’elle narre avec humour, verve et profondeur dans ce recueil de souvenirs rédigés à la fin de sa vie.

Lorsqu’elle entrevoit l’île pour la première fois, la jeune Anglaise a 29 ans et son histoire en elle-même est singulière : orpheline de mère à neuf ans, elle a été éduquée par son père, un naturaliste suisse, qui ne la sort du pensionnat que pour l’entraîner dans ses expéditions : enfance rude, singulière et atypique, faite de vie au grand air, de campements et d’escalade, de chasse et de pêche en Norvège et dans les Alpes, en compagnie d’un père adulé surnommé « Dadboy », avec qui la relation est fusionnelle et exclusive. Devenue adulte, Vivienne suit son père, mandaté par le Muséum de Berne pour rapporter des spécimens africains. Mais en 1924, alors qu’ils se trouvent au Congo, à la tête d’une expédition de soixante porteurs, Bernard de Watteville, que sa fille appelle « Brovie », est attaqué par un lion et succombe à ses blessures, un drame qui laisse chez Vivienne une « empreinte incandescente ». Elle terminera seule l’expédition, chassant de quoi nourrir les porteurs et traversant le Congo alors qu’elle est en proie à la douloureuse fièvre sodoku.

1920-VdeW-567Une telle histoire ne peut que façonner une personnalité singulière. Vivienne est une femme libre, un curieux mélange de stricte éducation anglaise, perceptible dans son sens inné de l’euphémisme et sa gêne comique devant certaines situations (tel le drolatique achat de pots de chambre au Bon Marché) et de spontanéité européenne ; alors qu’elle aspire à se fixer pour écrire, elle demeuré dévorée par le goût des expéditions et un « besoin pathologique de liberté ». Elle ne dit pas non au mariage, mais pas avec n’importe qui – l’une des conditions étant que le prétendant ait le « torse glabre ». Sa délicieuse Grandminon, merveilleuse et tout aussi originale grand-mère suisse, devient pour elle une véritable amie (« aux âges de vingt-huit ans et de soixante-dix ans passés respectivement, […] nous fûmes mûres l’une pour l’autre », écrit joliment Vivienne). Mais elle entretient avec la solitude, aussi subie que choisie dans son cas, une relation vibrante, qui nourrit la fibre spirituelle qui traverse ses souvenirs.

La découverte de Port-Cros se fait au hasard d’une promenade en bateau vers l’île de Porquerolles, en juin 1929. Le coup de foudre est immédiat, attisé par la réputation de sauvagerie du lieu, celle-là même qui fait choir Vivienne et sa grand-mère « dans les rets de l’île ». Immédiatement, elle est obsédée par le désir de s’y installer, d’y créer un gite pour ses amis, dans ce qu’elle appelle un « petit paradis à l’écart de tout ». En conséquence, elle se met sur-le-champ en quête d’une maison. Il en est bien une de disponible, à Port-Man : une demeure vétuste et sans commodités, une « maisonnette blanche, blottie comme une mouette juste au-dessus de la roselière », qui offre une vue superbe sur la mer. Problème : Port-Cros est propriété (âprement contestée par des jeux de testament et d’héritage) de Marcel Henry, un notaire. Celui-ci forme un étrange ménage à trois avec sa femme Marceline, dont il séparé, et le nouveau compagnon de celle-ci, Claude Balyne, un poète tuberculeux. Et les Henry-Balyne n’entendent pas accueillir aussi facilement une étrangère dans leur petite communauté, qu’ils appellent une « colonie utopique ». Il s’ensuit des descriptions hilarantes de thés avec le trio, qui déclamant du Racine, qui contemplant le ciel, tandis que Vivienne tente désespérément de les gagner à sa (prosaïque) cause. « Comment diable obtenir les faveurs de ce trio d’idéalistes et de poètes ? » se demande-t-elle…

Il faudra bien des ruses et des négociations : moyennant un bail léonin, un loyer exorbitant, et de gros travaux qu’elle doit prendre à sa charge, Vivienne est autorisée à résider là-bas. Tout à son projet d’aménager le havre rêvé pour ses amis, elle se lance alors dans de folles expéditions au Bon-Marché, écluse les antiquaires, fait venir des caisses et des caisses de meubles par bateau, tout en se lançant elle-même dans des travaux de peinture et de rénovation effrénés. Elle reçoit un premier aperçu de la vie méridionale, avec les équipes d’ouvriers qui prennent leur temps pendant qu’elle se « dépens[e] vigoureusement sous leurs yeux », espérant (en vain) susciter un éclair d’émulation… En cela, Port-Cros sera pour Vivienne de Watteville une rude école de rapports humains. Elle qui multiplie les gestes de gentillesse, offre des cadeaux de Noël, tente d’établir des relations cordiales avec les Henry, son « rameau d’olivier », comme elle le dit, toujours à la main, reste méprisée et mise à l’écart. On la prend pour une écervelée, une rentière qui jette inconsidérément l’argent par les fenêtres, mais qu’on escroque allégrement. De son côté, elle finit par percevoir les Méridionaux comme « un peuple au cœur cuirassé de cynisme », corrompu par la manne touristique, qui ne voit en elle qu’une « nigaude, […] une évaporée, ou […] une vache à lait. »

L’autre problème, et de taille, est que Vivienne doit s’adjoindre les services d’une domestique. Les Henry lui en dénichent non pas une, mais un : Joseph, homme à tout faire napolitain, vanté pour ses mérites multiples, mais cadeau empoisonné : il a été chassé de sa place précédente pour avoir séduit Françoise Supervielle, la fille du poète. Ardent travailleur, dur à la tâche, solide et dévoué, il est hélas aussi « caractériel qu’un prima donna » et ses sautes d’humeur coûtent une bonne partie de sa tranquillité à sa jeune Anglaise. Évidemment, il ne tarde pas à s’amouracher de Vivienne, ce qui donne lieu à des descriptions de scènes rétrospectivement burlesques – mais qui durent l’être un peu moins sur le moment : Joseph couché devant la porte que Vivienne doit verrouiller à double tour, Joseph lui mordant la cheville par dépit amoureux ( !), Joseph jaloux, Joseph cherchant à se suicider avec un couteau émoussé (« Mais Joseph, pas avec ce couteau-là, tout de même » ?) , Joseph accomplissant des travaux herculéens pour lui plaire… Voici donc la jeune femme obligée de « refroidir ses ardeurs, tâche aussi délicate que la manipulation de substances hautement explosives » Là encore, source pour l’autrice de méditations sur les relations de pouvoir qui régissent les êtres, notamment entre maîtres et serviteurs, et sa propre inaptitude à imposer sa propre autorité. « On ne se mue pas en despote sans y avoir été passivement encouragé » note-t-elle.

Mais c’est peut-être justement parce que l’île enchanteresse se révèle pleine de chausse-trapes, de rudesse climatique, de rapports humains sournois, hostiles et biaisés qu’elle répond bien malgré elle aux attentes de Vivienne de Watteville, venue au fond dans cette retraite interroger qui elle est et ce qu’elle attend de la vie. La contemplation de la nature, que la bassesse humaine ne peut entamer, fait chanter en elle un pur désir d’élévation, une spiritualité vibrante, une réflexion sur une foi approchée en toute liberté.  Son paganisme « jett[e] ses derniers feux », elle lit Platon, Marc-Aurèle, Epictère, s’éprouve face à la solitude, apprend à connaître ses propres limites, moque sa prétention à l’anachorétisme, médite sur le fait que l’on ne « parvient à la paix que par le renoncement absolu à soi-même ». Ses méditations aux accents pascaliens se nourrissent de l’observation passionnée de la nature, clé vers l’infini de la sensation : « Le microcosme d’une seule goutte de rosée, unique et scintillante, me procurait des sensations aussi intenses que toute l’étendue céleste couronnant de son immense voûte les cyprès sombre et duveteux dont les cônes se teintaient d’or ». L’écrivaine défriche, au sens propre, des clairières dans lesquelles elle se réfugie, loin de Joseph, écrit ses souvenirs d’Afrique, et s’abîme dans de puissantes contemplations du paysage qui continue à nourrir son âme et sa mémoire ; celle, chérie entre toutes, de Brovie, et de leur relation plus sororale que parentale – Œdipe, es-tu là ? – qui ne semble nullement la troubler… Port-Cros hébergera aussi des amis chers en visites, des amours naissantes (laissons le lecteur les découvrir), des moments de grâce, dans la compagnie des oiseaux, du perroquet de compagnie et de l’ânesse Modestine ; laissera aussi à la jeune femme le loisir aussi de s’interroger sur son étrange (et très moderne) place dans la monde, à la croisée des rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes.

La délicate traduction de Constance Lacroix, dans sa minutie, restitue la grâce d’une langue que l’on devine complexe, souvent lyrique pour décrire la beauté d’un lieu où « l’air lui-même est azur », son exubérance végétale, sa « lumière cuivrée », ses « rocs drapés de leur manteau de pins ». Claire Paulhan a par ailleurs fait le choix d’une édition en quadrichromie, agrémentée d’une riche iconographie, tant du Port-Cros de l’époque, dont elle est fine connaisseuse, que de Vivienne de Watteville elle-même que l’on peut contempler sur de nombreux portraits et photos de famille. Le beau papier crème et le sépia des photographies achèvent d’embellir de ce livre de souvenirs qui est bien plus, malgré l’humour et la poésie dont il est empreint, qu’une banale (re)collection de vignettes pittoresques et de cartes postales : il est aussi le récit de la façon dont une jeune âme en deuil, mais pleine d’amour de la vie, choisit un paysage paradisiaque pour se confronter à son passé, ses chagrins, son aspiration à l’indépendance, dans la pure liberté d’un coup de foudre pour un lieu superbe autant que cruel, avant de se tourner, résolument, vers les autres, la vie et le bonheur.

Vivienne de Watteville, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros, Claire Paulhan,  2019, 317 p. ill.

© Hélène Gestern / Autobiosphère (2020)

Vivienne de Watteville, Une Île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros 1929-1930 (Claire Paulhan éd., 2109)

Vivienne de Watteville

Une Île sans pareille
Souvenirs de Port-Cros 1929-1930
(Seeds that the Wind May Bring)

 

Traduction de l’anglais par Constance Lacroix
Notes par Constance Lacroix et Claire Paulhan

Après deux éprouvants voyages scientifiques en Afrique de l’Est, en 1923-1924, puis en 1928-1929, la naturaliste Vivienne de Watteville revient en Europe. Elle est belle, jeune (28 ans) et, à la suite d’un héritage, riche : elle séjourne alors avec sa grand-mère dans le Sud de la France, cherchant un lieu à l’écart pour s’y reposer de sa vie aventureuse, écrire ses souvenirs (Speak to the Earth, 1935) et recevoir ses amis. Edith Wharton l’invite à Hyères et lui signale les « Îles d’Or », que l’on voit à l’horizon…

Débarquant par hasard à Port-Cros en juin 1929, elle croit avoir trouvé un havre de paix avec la maison de Port-Man, qu’elle va louer à l’année à un trio qui règne sur l’île et la sauvegarde jalousement : Marcel Henry, notaire et entomologiste, Marceline, ex-femme du précédent, et Claude Balyne, ancien sous-préfet devenu poète et compagnon de Marceline… Après avoir remis en état cette maison isolée, Vivienne de Watteville s’installe confortablement, avec son ânesse Modestine, son perroquet Coco, ses livres, son gramophone et ses disques.

En fait, ses ennuis commencent : elle est poursuivie par un jeune ouvrier napolitain fou d’amour, Joseph Baresi ; elle se sent épiée par un couple de gardes, les Ballonet ; elle provoque l’ire de Marcel Henry, en plantant et coupant des arbres… Heureusement, des amis viennent la voir, rendant au lieu toute sa beauté et sa sérénité. En particulier, un Anglais mélomane, George G. Goschen, se montrera suffisamment original et délicat pour oser demander sa main, l’épouser en juillet 1930 et l’emmener loin de Port-Cros…

Vivienne de Watteville (1900-1957) est la fille d’un peintre spécialisé dans les paysages et les animaux sauvages. Sa mère meurt quand elle a neuf ans. Dès lors, elle a « vagabondé à travers le vaste monde aux côtés de Brovie [son père], sans véritable foyer, et en ne disposant que de très peu d’argent. Nous avions constamment économisé pour financer notre expédition africaine. »

Au terme de cette première expédition scientifique au Kenya, en Ouganda et au Congo belge commanditée par le Muséum de Berne entre le printemps 1923 et l’automne 1924, son père est tué sous ses yeux par un lion ; elle achève leur mission et, une fois rentrée en Europe, elle racontera cette terrible expérience dans Out in the blue(1927).

Au printemps 1928, Vivienne de Watteville retourne au Kenya, non plus pour traquer des animaux, mais pour les photographier et les filmer. Elle passe seule deux mois dans une cabane sur les pentes du Mont Kenya, lisant Walden ou la vie dans les bois de H. D. Thoreau, dessinant, herborisant, allant à la rencontre de la nature… ce qu’elle décrira dans son deuxième livre de souvenirs, Speak to the Earth, traduit par Georges Jean-Aubry pour Payot sous le titre L’Appel de l’Afrique en 1936.

Seeds that the Wind May Bring a été écrit à la toute fin de la vie de Vivienne de Watteville et publié posthume chez Methuen & Co à Londres en 1965.

 

Coll. « Tiré-à-part »
Parution : 30 septembre 2019
320 pages
12 x 17 cm
48 illustrations couleurs

Premier tirage à 400 ex., sur Olin Regular crème mat 100 mg et sous couverture en Fedrigoni Sirio Color Turchese 290 gr.

Isbn : 978-2-912222-66-4

PVP : 28 €.

Site de l’éditrice : https://www.clairepaulhan.com/

Hélène Hoppenot, acte 3

C’est avec une impatience non dissimulée que les lecteurs des tomes 1 et 2 du journal d’Hélène Hoppenot attendaient la suite de la parution de son exceptionnel journal. C’est chose faite avec le troisième volume, Journal 1940-1944, paru en mars 2019 aux éditions Claire Paulhan. Il offre, comme pour les deux tomes précédents un riche appareil critique élaboré par Marie France Mousli, ainsi que des photographies, fac-similés, documents et un index qui en font aussi un véritable outil de travail. Nous avions laissé l’auteur, le 5 octobre 1940, « devant appeler à la rescousse tout ce qui [lui] rest[ait] de courage », avec son mari, le diplomate Henri Hoppenot et leur fille Violaine, sur le point de gagner Montevideo. Une nomination qui sonnait comme une relégation : le gouvernement de Vichy se méfiait de ce proche d’Alexis Leger, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, et tentait ni plus ni moins de s’en débarrasser en l’expédiant dans cette lointaine ambassade  uruguayenne.

« Représenter cet ignoble gouvernement »

Le couple arrive dans une communauté française déchirée entre les pétainistes et des gaullistes zélotes. Sa situation est ambiguë : gaullistes de la première heure, sincères admirateurs du Général, les Hoppenot arrivent pourtant en qualité d’« envoyé[s] du maréchal Pétain » et rencontrent la forte (et logique) hostilité d’une partie du personnel diplomatique, ainsi que celle des ministres étrangers. Tous deux exècrent pourtant la politique de Vichy et le journal révèle combien chaque nouvelle reçue de France aggrave le désarroi d’Hélène, comme les lois anti-juives (un « choc pour moi »), les otages fusillés… Dans ces conditions, rester en poste revient à accepter implicitement l’autorité d’un gouvernement honni. Pour Hélène, dès le 27 octobre 1940, la situation est claire : il faut « s’apprêter à prendre [ses] cliques et ses claques ». Mais Henri Hoppenot hésite, en partie à cause de leur fille Violaine, séduite par la personnalité de celui qu’Hélène n’appelle que « le Terrible Vieillard », en partie à cause d’un dilemme propre à nombre de personnalités de son temps : partir, n’est-ce pas laisser la place à des hitlériens convaincus qui ne feront qu’aggraver les choses ?

Hélène consigne comment son mari « se demande anxieusement où est son devoir, décidé à démissionner dès qu’il lui sera demandé une démarche ou une déclaration qu’il réprouverait » (21 décembre 1940). Mais celle-ci n’arrive pas et même le désaveu par Hoppenot des lois anti-juives n’entraîne pas la révocation espérée. Enfin, après deux années d’attente et de mépris chaque jour un peu plus grand contre un maréchal « défaitiste-né » et les « fripouilles et les traîtres » qui forment l’entourage de ce dernier, c’est la délivrance. Le 18 octobre 1942, le diplomate prend contact avec les Anglais, et le 23, les deux époux chiffrent ensemble son télégramme de démission. Certains reprocheront à Hoppenot ce ralliement tardif : mais le journal a le mérite de montrer combien toute décision, en des temps aussi confus et incertains, est difficile à prendre pour un homme conscient de ses responsabilités.

L’Amérique

Depuis l’Argentine où ils sont réfugiés, Hélène Hoppenot aimerait un ralliement immédiat à De Gaulle – on saura plus tard qu’un télégramme du général, demandant au diplomate démissionnaire de le rejoindre à Londres, a été intercepté ; Henri Hoppenot, de son côté, fait connaître sa disponibilité aux Anglais et aux Américains. Alexis Léger, ancien secrétaire Général du Quai d’Orsay, qui avait gardé un silence farouche jusque-là, presse soudain les Hoppenot de venir à Washington, où lui-même est réfugié. Le 26 janvier 1943, après un épuisant voyage, les Hoppenot foulent le sol américain. Là-bas, la situation est tout aussi tendue : Roosevelt ne soutient de Gaulle que du bout des lèvres, lui préférant Giraud. En bon diplomate, Henri Hoppenot, bien que sa sympathie aille naturellement à De Gaulle aimerait travailler à « unifier gaullistes et giraudistes » (29 janvier 1943). En septembre 1943, il est nommé chef de la Délégation du Comité de Libération Nationale, et en 1944, délégué du Gouvernement provisoire aux États-Unis, soit le statut d’un quasi-ambassadeur. Hélène Hoppenot renoue avec les obligations diplomatiques, les visites, dont elle reçoit, note-t-elle ironiquement, sa ration bi-quotidienne, « comme l’avoine ».

Mais l’Amérique lui est une épreuve et les problèmes de santé se mettent de la partie. Elle n’aime pas Washington, ses intrigues, son climat humide, la propagande anti-gaulliste de la presse américaine, et de façon générale, le « complexe de supériorité » de ce peuple, ainsi que l’omnipotence de son président. Quelques éclaircies : New York, dont elle découvre avec émotion les gratte-ciel, avec sa lumière qui lui rappelle celle de Pékin tant aimée. « Un choc. Beau, exceptionnel ». Mais si une partie de son cœur est restée en Chine, l’autre bat pour la France : elle écoute fébrilement les nouvelles et refuse farouchement d’envisager la défaite, et ce dès le début, parce qu’un « monde nazifié ne [lui] est pas concevable ». Son admiration pour de Gaulle ne faiblit pas : elle a l’intime conviction, malgré l’océan qui la sépare de la France et les relations difficiles avec les Américains, qu’il est ce chef « direct, obstiné, intelligent » dont le pays a besoin.

Patriote sincère, intègre, mais sans cocarde ni fanatisme, Hélène Hoppenot, pourtant, suractive dans ses tâches de représentation, a sans cesse conscience du privilège qu’elle a d’être à l’abri, et estime qu’elle n’a pas participé à la libération « ni par [s]es efforts, ni par [s]es souffrances ». À l’heure où les diplomates s’apprêtent à la célébrer la victoire au restaurant, elle ressent surtout de la tristesse en pensant à ceux qui sont tombés et ne pourront plus désormais « ni manger, ni boire ».

« Nous aurons encore de la douleur en réserve »

Si Hélène Hoppenot n’est pas femme à se plaindre, une forme de mélancolie point parfois entre les lignes, durant et à cause de ces années d’épreuves successives. La première est le regret persistant de la Chine, à laquelle elle consacre des pages magnifiques, se remémorant sa découverte de la nourriture, de l’habillement, des mœurs… La deuxième source de chagrin se trouve dans ses rapports problématiques avec sa fille Violaine, avant son départ pour la France, où la jeune fille s’engagera dans la Résistance. D’autres passages étonnent davantage, chez celle qui semble avoir une force de vie et une équanimité à toute éprouve, notamment les anniversaires qui donnent lieu à de rudes examens de soi : le 25 juillet 1941, jour de ses quarante-sept ans, Hélène Hoppenot dresse un bilan sans complaisance : première rides, cernes, mais « refus de vieillir moralement ». Les rapports humains ont aussi changé sous la pression de cette guerre : Hélène rapporte les lettres des collègues diplomates déboussolés, qui pour la plupart se résolvent à faire le grand saut et se retrouvent sans travail (« Il y en aura bientôt à revendre.. Qui en veut ? »), celles des amis juifs exilés ou pourchassés, comme Gisèle Freund ou les Milhaud.

Mais son humour est intact, son œil toujours aussi vif, et ses portraits, en particulier, valent le détour : scène hilarante d’un bébé dont elle est la marraine et qui se vide dans ses langes pendant le baptême, peinture moqueuse de Geneviève Tabouis, journaliste exilée qui manie tantôt le fouet, tantôt la caresse à leur égard. Évidemment, l’un de ceux qui a la part belle dans ce journal est Alexis Léger. Exilé, dénationalisé, occupant un modeste emploi de bibliothécaire à la bibliothèque du Congrès, l’ancien secrétaire général du Quai a développé une haine névrotique pour de Gaulle. Hélène Hoppenot a du mal à pardonner à ce très vieil ami ses deux années de silence, dues selon lui à son refus de communiquer avec les diplomates restés sous les ordres de Vichy. Magnanime, elle passe aussi sur les réflexions de plus en plus aigres à mesure qu’Henri Hoppenot sert le Comité français de Libération. À plusieurs reprises, elle se demande toutefois si leur vieille amitié y résistera. Mais elle est toujours aussi amusée de le voir à l’œuvre, quand il régale les convives lors de dîners de récits fantastiques dont les deux tiers sont pure affabulation : ce qu’elle appelle un « récit légéen plein de fioritures ».

Ce journal se révèle donc d’une lecture passionnante pour des raisons multiples. Il fait bien sûr la part belle à l’Histoire, dévoilant de l’intérieur les tractations américaines, tout sauf désintéressées, dans leur engagement aux côtés de la France, et les tensions internes qui minent la Résistance. Il permet aussi de comprendre comment des serviteurs de l’État dont les convictions politiques sont aux antipodes de celles du gouvernement de Vichy ont pu se trouver pris en tenaille, victimes de leur propre loyauté, non pas au régime, mais à leur pays. Mais au-delà de ces soubresauts, on voit comment Hélène Hoppenot garde intacte sa force de caractère et sa combativité, refuse le désabusement, faisant le départ entre patriotisme et opportunisme, continuant à promener sur le monde un œil curieux et avide de comprendre le pays dans lequel la destinée l’a jetée, cultivant les amitiés qui lui sont chères, et surtout s’émerveillant, régulièrement, du miracle de l’amour intact qui la lie à son époux : « Nous avons eu des heures  joyeuses, tragiques ou sombres, nous les avons vécues appuyés l’un sur l’autre ».

Hélène Gestern

Hélène Hoppenot, Journal 1940-1944, Claire Paulhan, Paris, 2019, 461 p. illustrées.

Site de l’éditrice et commande en ligne ici.

Les éditions Claire Paulhan reçoivent le Prix Sévigné

C’est avec grand plaisir que nous relayons l’annonce du Prix Sévigné obtenu par les éditions Claire Paulhan pour la Correspondance 1925-1944 de Pierre Drieu la Rochelle et Jean Paulhan.

Le Prix Sévigné couronne depuis 1996, année du tricentenaire de la mort de la marquise de Sévigné, l’édition d’une correspondance.
Le jury, fondé et présidé par Anne de Lacretelle, composé par Diane de Margerie, Jean Bonna, Claude Arnaud, Jean-Pierre de Beaumarchais, Manuel Carcassonne, Jean-Paul Clément, Charles Dantzig, Marc Lambron, Christophe Ono-dit-Biot et Daniel Rondeau, a donc distingué la Correspondance 1925-1944 de Pierre Drieu la Rochelle & Jean Paulhan, établie, annotée et préfacée par Hélène Baty-Delalande.
Hélène Baty-Delalande est maître de conférence en littérature française du XXe siècle à l’université Paris-Diderot, et s’est chargée de l’édition critique d’État-Civil et de Gilles dans le volume Romans et Nouvelles de Pierre Drieu la Rochelle, publié dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard), en 2012, sous la direction de Jean-François Louette.
La Maison Hermès, la Fondation La Poste et le Festival de la Correspondance de Grignan accompagnent le Prix Sévigné, qui a été remis le 13 février au Musée national Delacroix.
352 pages. 13 x 21,5 cm. 51 photographies et fac-similés n. et bl. Annexes.
Index des Noms et des Titres. PVP: 36 €. Isbn: 978-2-912222-53-4
Commandes en ligne : http://www.clairepaulhan.com/auteurs/pierre_drieu_la_rochelle-jean_paulhan.html

Présentation détaillée de l’ouvrage ici

Cette annonce réjouira particulièrement les amateurs du catalogue des éditions Claire Paulhan qui, rappelons-le, publie depuis 1996 des journaux et correspondances rares, dans des éditions soignées et annotées avec exhaustivité. C’est grâce à elle et aux éditeurs scientifiques qui ont préparé ces textes que l’on a pu découvrir des merveilles oubliées ou inédites, telles que les journaux de Catherine Pozzi, Mireille Havet, Hélène Hoppenot, Jehan Rictus, ainsi que les correspondances de Jean-Richard Bloch, Georges Hyvernaud, Michel Leiris, Valery Larbaud, André Spire, Jean Paulhan…