Annie Ernaux prix Nobel de littérature

Annie Ernaux (2021) © Jean-Luc Bertini (source : En attendant Nadeau)

Autobiosphère adresse ses sincères félicitations à Annie Ernaux pour le prix Nobel de littérature qui lui a été décerné le 6 octobre 2022. À travers son œuvre, Annie Ernaux a su faire résonner avec une force, une puissance et une dignité inédites la voix autobiographique, et montrer qu’au rebours d’un repli narcissique, dire je pouvait être la manière plus sincère et la plus ambitieuse de dire nous.

Vous trouverez un petit récapitulatif des articles et chroniques lui ont été consacrés dans ces colonnes.

Encore bravo à elle !

La force éclatante du désir : Annie Ernaux, Le Jeune Homme (Hélène Gestern)
Les Années, vers une autobiographie sociale (V. Montémont)
Annie Ernaux : La Chambre d’échos (V. Montémont)
Annie Ernaux : Avorter : scandale (V. Montémont)
Lancement du site Annie Ernaux (avril 2019)
Ania Wroblewski : La vie des autres. Sophie Calle et Annie Ernaux, artistes hors-la-loi
Genèse de l’autobiographie, anthologie d’études de Catherine Viollet (éditions Ixe, 2021)
Soutenance de thèse de Sara Ziaee Shirvan (17 décembre 2021, 14 h, ENS Jourdan)
et l’édito de Françoise Simonet-Tenant pour le site Ecrisoi : « Annie Ernaux ou le triomphe de la non-fiction« .

 

La force éclatante du désir : Annie Ernaux, Le Jeune homme (Hélène Gestern)

Annie Ernaux, depuis Les Armoires vides, a toujours cherché à dire la vie. Ou plus exactement la conjonction de la vie, de l’amour et de la mort, trois forces qui continûment s’enlacent et se percutent au sein de nos existences. C’est inlassablement qu’elle explore cette trinité, avec une rigueur toujours plus grande, toujours plus dépouillée, les saisissant dans des récits dont la force n’a d’égale que la limpidité, nous offrant comme une intelligence supplémentaire de nous-même qui nous laisse à chaque fois empoignée au cœur.

Le Jeune homme est un court texte d’à peine trente pages. Mais il pourrait tout autant en contenir mille, tant il est comme le précipité, la quintessence et l’épure d’un geste autobiographique où le sujet est d’abord une surface, un matériau photosensible traversé par l’acte d’exister, quel que soit le prix des émotions que requiert chaque expérience. L’écriture qui, de livre en livre, a toujours cherché à s’approcher au plus près, à trancher comme un couteau dans tout ce qui n’est pas authenticité, atteint ici une forme de condensation remarquable de limpidité et d’apaisement conjoints. Un épisode singulier dans une vie singulière (la liaison de la narratrice avec un étudiant qui a trente ans de moins qu’elle) y devient le lieu de la description d’une autre expérience, transcendante, proustienne, woolfienne, vertigineuse : celle du temps et des empreintes superposées qu’il laisse en nous.

Il ne s’agit pas seulement de dire un amour, même si celui-ci est hors norme. Il est aussi question de comprendre comment à travers cette relation avec un jeune homme qui « arrachait » Annie Ernaux à sa génération (sans pour autant la faire entrer dans la sienne à lui), s’est opérée chez la narratrice une anamnèse formidable, réinscription des événements vécus dans un présent absolu. Ce voyage à l’intérieur de soi s’accomplit par éclats, sensations, répétitions, telle une écume qui brasse les souvenirs surgis de l’enfance, ceux des études, de l’avortement, des amours, de la maternité,  et du désir – comme si tout s’était condensé là, dans un matelas posé au sol, à Rouen, dans les bras d’un seul homme. Celui-ci, à travers l’intensité de son désir, a transformé la vie en « étrange et continuel palimpseste ». « Il n’y a plus de temps » écrit Anne Ernaux, « sinon celui, sans nom, du rêve ».

On touche dans le récit de cet amour aux ressorts les plus énigmatiques des sentiments humains. Qu’aime-t-on en l’autre ? De quelle part de lumière est-on en quête au juste, et quelle nuit intérieure nous pousse vers lui ? Dans quels ressorts du passé s’enracine le besoin d’un être si différent et en même temps si proche ?  Du jeune amant, on sait peu de choses, sinon qu’il aime cette femme de trente ans son aînée, qu’il l’aime vraiment. Mais la narratrice est consciente que ce qui se joue entre eux n’est pas qu’une question d’attrait sexuel, de sentiments ou d’admiration. A., c’est la part d’elle qu’elle a explorée dans plusieurs de ses livres, celle qu’elle était, le restant du plouc, du garçon sans manière, qui se débat avec une semi-pauvreté et l’héritage de son milieu. De son côté, elle est devenue l’initiatrice, qui n’offre pas seulement la jouissance ou le confort matériel, mais la culture, la découverte, les codes. Cette violence sociale là, présente entre eux, n’est pas passée sous silence par celle qui a incarné tour à tour les deux rôles, et qui sait combien ces déséquilibres fabriquent d’incertitude : « J’étais en position dominante et j’utilisais les armes d’une domination, dont, toutefois, je connaissais la fragilité dans une relation amoureuse. ».

Il y a donc ces amants-là, qui malgré ce qui les oppose, se retrouvent à Rouen, partagent les voyages, les cafés, les promenades, la complicité, les étreintes. Et puis il y a les autres. Et c’est dans leur regard à eux que la relation s’incarne dans l’étendue du scandale que leur couple semble constituer. Les badauds qui les dévisagent, à Fécamp, dans les restaurants, sur la plage ; dans leurs yeux la réprobation et le désir mêlés face à ce jeune homme accompagné d’une femme de cinquante ans, alors que l’inverse ne susciterait aucune réaction. La narratrice a la certitude que ce qu’ils voient en eux deux, c’est « confusément, l’inceste ». Le Jeune Homme assume cette possible confusion des rôles, ce vertige des ambiguïtés, en quelques mots, quelques faits : s on jeune amant l’appelle « la reum » ; elle l’emmène au théâtre, comme elle l’a fait avec ses fils. Il voudrait un enfant d’elle ; mais il voudrait, aussi, naître d’elle et lui ressembler.

Dans l’ensemble de son œuvre, Annie Ernaux n’a eu de cesse de faire un sort à la honte : celle d’être pauvre, celle d’être femme, d’avorter, d’aimer jusqu’à la déraison, celle d’avoir une maladie qui attaque le corps dans ce qu’il a de plus sensuel. Mais il serait injuste de réduire ses livres à cette seule dimension, aussi fondamentale soit elle. Car l’écrivaine a aussi inventé une écriture, ni si plate ni si blanche qu’on a pris l’habitude de le dire : une écriture qui serait plutôt transparente, en ce sens qu’elle abolit la distance entre le récit de la vie et de la vie elle-même, une écriture infiniment riche et poétique, poignante de justesse, d’exactitude, d’exigence, ne transigeant jamais mais déployant à chaque fois une nouvelle facette, comme un photographe qui choisirait son angle, sa lumière, sa durée d’exposition. Celle du Jeune homme semble encalminée, suspendue dans la grâce, comme si le souvenir de la plénitude avait domestiqué celui de la violence, la joie désamorcé le tabou. Comme si celle racontait cette histoire était revenue d’un long voyage pour nous offrir le récit d’une expérience presque chimiquement pure, celle du moment où une femme s’offre aux forces éclatantes du désir, en sachant déjà que c’est aux mots qu’elle en remettra le fruit.


Annie Ernaux, Le Jeune homme , Gallimard, 2022.

Soutenance de thèse de Sara Ziaee Shirvan (17 décembre 2021, 14 h, ENS Jourdan)

Nous avons le grand plaisir de vous annoncer que Sara Ziaee Shirvan, membre de l’équipe A&C, soutiendra le 17 décembre 2021 à 14h00 sa thèse intitulée : « La reconstruction de l’identité personnelle par la photographie, dans les autobiographies d’Annie Ernaux, d’Anny Duperey, d’Hervé Guibert et de Lydia Flem ».

Adresse: ENS Jourdan, 48 boulevard Jourdan, Paris 14e, Salle R1-08

Le passe sanitaire sera obligatoire

L’accident, l’abus sexuel, le viol, le harcèlement moral, la violence, l’humiliation sociale et professionnelle ou encore la guerre sont parmi des causes probables du traumatisme d’un individu pour qui des effets post-traumatiques peuvent être omniprésents durant plusieurs années, et paralyser conséquemment certains aspects ou la totalité de sa vie.

Edvard Munch, Le Cri

La présence du traumatisme dans la littérature, qui n’a pas seulement attiré l’attention de nombreux écrivains, mais aussi des théoriciens, des philosophes ou encore des psychologues, nous a mené à nous demander de quelle manière l’événement traumatisant – qui rend l’individu sidéré et le pousse dans l’ombre et le silence – peut paraître dans la littérature et être traduit par elle. Notre hypothèse consiste ainsi à tenter de prouver comment l’auteur, après l’expérience d’un événement traumatisant, reconstruit son identité dans un récit de soi et à examiner quel est le rôle de la photographie dans ce processus de reconstruction. Les quatre auteurs de notre corpus – Annie Ernaux, Anny Duperey, Hervé Guibert et Lydia Flem –, ont été choisis selon deux points essentiels qu’ils ont en commun : l’expérience traumatisante, qui est exprimée dans leurs récits de soi, et l’emploi de la photographie pour réaliser ou accomplir leur pratique littéraire. La problématique qui apparaît est que, premièrement, la notion d’identité est assez complexe à définir et qu’elle doit être considérée dans ses rapports, d’un côté, au temps et aux différents composants de l’identité et, de l’autre côté, au soi et à autrui ; deuxièmement dans certains cas, comme la maladie, la souffrance, la honte et les tabous sociaux ou encore la perte des proches, les événements traumatisant ne peuvent pas être racontés et mis en scène à cause des manques langagières, des refoulement et des oublis. Les projets de la narration exigent, par conséquent, l’usage d’un dispositif photographique pour permettre aux auteurs d’exprimer l’indicible et le refoulé. C’est dans cette perspectif que la photographie et la littérature se croisent et qu’une étude psychanalytique (particulièrement les notions du traumatisme, de la résilience, ou des actes manqués) permettra d’analyser plus profondément la quête identitaire des auteurs.

Ainsi, dans ces recherches, nous nous appuyons sur des axes d’études divers tels que sociologiques, psychanalytiques ou philosophique, afin d’analyser certaines questions-clés autour du concept de l’identité, de la photographie et son essence, du récit de soi et de ses fonctions dans la reconstruction de l’identité, du traumatisme et de ses effets sur la vie, ou encore de la photographie en tant que genre hybride.

MOTS CLÉS

Récit de soi, Traumatisme, Identité, photographie, photobiographie

Si vous souhaitez assister à la soutenance, contactez autobiosphere[arobase]orange.fr, qui transmettra.

ABSTRACT

An accident, a sexual assault, a rape, a moral harassment, any type of abuse or violence, social and professional humiliation or even war are among the probable causes of an individual’s trauma for whom post-traumatic effects can be omnipresent for several years, and consequently paralyze certain aspects or even his whole life.

The presence of trauma in literature, which has attracted the attention not only of many writers, but also theorists, philosophers and psychologists, has led us to wonder how the traumatic event – which makes the individual staggered and pushes him into shadow and silence – can appear in the literature, and be interpreted by it.

Our hypothesis thus consists in trying to prove how the author, after the experience of a traumatic event, reconstructs his identity in a self-narrative and to examine what is the role of photography in this reconstruction process. The four authors of our corpus – Annie Ernaux, Anny Duperey, Hervé Guibert and Lydia Flem – were chosen according to two essential points they have in common: the traumatic experience, which is expressed in their self- narratives and the use of photography to achieve or accomplish their literary practice.

The problem that emerges at first is that the notion of identity is quite complex to define and it must be considered in its relations, on one hand, to time and to the different components of identity and, on the other hand, to oneself and to the others; Secondly, in some cases, such as illness, suffering, shame and social taboos or the loss of loved ones, traumatic events cannot be recounted and staged because of language gaps, repressions and forgetfulness. For these reasons, self-narrative projects require the use of a photographic device to enable authors to express the unspeakable and the repressed. It is in this perspective that photography and literature intersect and that a psychoanalytic study (particularly the notions of trauma, resilience, or faulty acts) will allow a more in-depth analysis of the authors’ quest for identity.

Therefore, in this research, we rely on various axes of study such as sociological, psychoanalytic or philosophical, in order to analyze certain key questions around the concept of identity, of photography and its essence, of self-narrative and its functions in reconstructing identity, trauma and its effects on life, or photo-biography as a hybrid genre.

KEYWORDS

Autobiography narratives, Trauma, Identity, Photography, Photobiography

à la Une

Sommaire du site

Retrouvez les articles, études et notes de lecture proposés par Autobiosphère sur notre page de sommaire. Quelques articles ou études d’auteurs ici en accès direct pour vous donner un avant-goût, mais bien d’autres vous attendent. Bonne lecture !

Janine AltounianRené DepestreE. Bloch-DanoGrégoire BouillierRenée Vivien
Hélène BerrMarie ChaixAnnie ErnauxMichèle GazierHélène Hoppenot
Benoîte GroultMichèle GazierMaurice GarçonFrançois GardeHarry Mathews
Armen LubinYves NavarreGeorges PerecJacques RoubaudPhilippe Lançon
Raymond QueneauSophie CallePhilippe Lejeune Joyce Carol OatesClaire Paulhan
Violette LeducFrançois II RákócziC. RochefortBlossom DouthatR. Depardon
F. d’EaubonneRomain GaryXavier CercasA. Spire / O FischerV. de Watteville

Ecouter et (re)voir

Pour ceux qui les auraient manqués, trois événements intéressants à (r)attraper en direct ou en replay.


Une session de colloque consacrée à l’autobiographie dans le cadre d’un colloque à l’université de Princeton :

« L’autobiographique, la nouvelle norme ? » 

avec ses quatre présentations :

« Autobiographie et autobiographique : du substantif à l’adjectif » (Françoise Simonet-Tenant, Université de Rouen)

« S’écrire pour faire changer la honte de camp » (Chloé Vettier, Princeton University / Sorbonne Université)

« Le document photographique, incontournable du récit familial autobiographique » (Anne Reverseau, Université catholique de Louvain)

« Pics or it didn’t happen : des réseaux sociaux à la nouvelle norme autobiographique » (Carole Allamand, Rutgers University)

Le panel est en ligne ici : https://digitalcommons.unl.edu/ffsic2021/7/.


Dans le cadre d’une série d’émissions consacrées à Anaïs Nin sur France Culture (La Compagnie des oeuvres), Matthieu Garrigou-Lagrange s’est intéressé à « L’oeuvre atypique d’Anaïs Nin ». Notre ami Simon-Dubois Boucheraud , son invité, aux côtés de Béatrice Commengé, traductrice de Nin, parle du journal, de son rôle dans l’œuvre de Nin et de sa récriture.

On pourra aussi y entendre la voix d’Anaïs Nin à l’occasion d’un entretien radiodiffusé.

Écouter l’émission


On y ajoutera, le 1er avril 2021, le séminaire « Littérature et émancipation » pour une séance consacrée à Ernaux et Beauvoir

Lien Teams sur la conférence.

Une décennie (2002-2012), onze événements autobiographiques (F. Simonet-Tenant & V. Montémont

 

Dans le n° 31 de La Faute à Rousseau (p. 48-49) d’octobre 2002, j’avais tenté de dresser la liste des dix événements autobiographiques à retenir pour la décennie (1992-2001). Choix éminemment subjectif qui n’avait point suscité de réaction courroucée. Dix ans plus tard – bigre… on ne voit pas le temps passer –, je me lance dans le même exercice : à moi de nouveau la jubilation un peu enfantine de dresser un palmarès !  Il me semble – illusion rétrospective ? – que l’actualité autobiographique est de plus en plus foisonnante et éparpillée. Mon choix risquait d’être plus subjectif que jamais : iI semblait du coup plus raisonnable de tenter cette gageure en duo, deux paires d’yeux valant mieux qu’une pour scruter l’actualité intense des années écoulées. (FST)

 

2002 – Grégoire Bouillier, Rapport sur moi

« Ce sont des choses qui arrivent », dit la quatrième de couverture de ce petit livre halluciné et hallucinant, récit d’une enfance tragico-carnavalesque dans une famille où la folie (chacun la sienne) explose comme un geyser au milieu du salon. Est-ce encore une autobiographie où déjà un roman ? Ni l’un ni l’autre, dit Grégoire Bouillier : le compte rendu corrosif qu’il fait de la vie, la sienne et celle des autres, est surtout l’arène d’une impressionnante tauromachie langagière, où l’ironie se dresse contre le désespoir. Ne reste au lecteur fasciné qu’à compter les banderilles.

2003 – Création des éditions « La Cause des Livres »

Militante de la transmission de la mémoire, Martine Lévy entame une belle aventure éditoriale où autobiographies et journaux personnels occupent une place de choix.  Avec passion, elle édite des textes auxquels elle croit et qui ne laissent pas indemne le lecteur : entre autres, La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley, le Journal 1902-1924 d’Aline R. de Lens, Mes souvenirs : histoire d’Alexina / Abel B d’Herculine Barbin, La Traversée imprévue (adénocarcinome) d’Estelle Lagarde…

2004 – « Moi ! Autoportraits du XXe siècle », exposition au Musée du Luxembourg

153 autoportraits sont présentés au musée du Luxembourg. Certes les lieux sont un peu exigus et les autoportraits parfois s’entrechoquent. Mais quel foisonnement de techniques et quels miraculeux face-à-face, à en avoir le vertige ! L’autoportrait, ça semble simple et c’est terriblement compliqué, et ça ne se simplifie pas au XXe siècle où l’art s’est affranchi du devoir de ressemblance.    

2005 – « Genèse et autofiction », journée d’études à l’École Normale Supérieure

Pour la première fois, l’autofiction entre par la grande porte dans le champ universitaire. Sous l’égide de Catherine Viollet et Jean-Louis Jeannelle, des théoriciens, des écrivains et des cinéastes viennent exposer leur vision et leur pratique de l’autofiction, concept aussi mouvant que miné. Trois ans plus tard, c’est l’auguste enceinte de Cerisy-la-Salle qui accueillera la décade Autofiction(s) suivant la même formule : un dialogue entre créateurs et théoriciens, aux prises avec un mot décidément pluriel. En 2011, nouvelle décade : Cultures et autofiction, avec cette fois un œil sur la littérature d’Afrique.

2006 – Soutenance de thèse, « Pour une histoire de l’intime, sexualités et sentiments amoureux en France de 1920 à 1975 » par Anne-Claire Rebreyend.

Anne-Claire Rebreyend soutient à l’université Paris-VII une thèse qui considère l’intime sous l’angle de l’addition de l’amour et des sexualités. Elle a eu recours pour ses recherches sur les représentations de la sexualité à des archives autobiographiques d’individus dits « ordinaires » et, entre autres, aux archives de l’APA (247 textes consultés). Cette enquête patiente débouche sur un texte riche et nuancé, qui retrace avec précision et finesse la longue et chaotique progression vers la libération des discours sur la sexualité. La thèse a donné lieu à un ouvrage érudit (Intimités amoureuses – France 1920-1975) puis à un bel album intelligent (Dire et faire l’amour, 2011).

2007 – Sophie Calle « Prenez soin de vous », exposition à la Biennale de Venise.

En 2007, Sophie Calle est l’artiste choisie pour représenter le pavillon français à la Biennale de Venise. Quatre ans après M’as-tu vue, sa grande rétrospective à Beaubourg, la plasticienne fait un retour remarqué, en offrant en pâture à cent sept femmes la lettre de rupture de son amant. Le résultat est cruel, drôle, intelligent, dérangeant, profond, émouvant. On n’en saura guère plus sur les motivations de l’amant, anéanties par le feu roulant de ces interprétations ; mais on en apprend, par ricochet, beaucoup sur les femmes et leur manière de penser l’amour au début du XXIe siècle.

2008 – Hélène Berr, « Journal »

Après avoir été conservé par sa famille, qui l’a déposé au mémorial de la Shoah, le journal d’Hélène Berr (1942-44) est publié chez Tallandier avec une préface de Patrick Modiano. Avant de mourir à Bergen-Belsen en 1945, cette jeune agrégative d’anglais aura eu le temps d’écrire, de faire de la musique, et de vivre les joies d’un premier amour. Mais surtout de porter l’étoile, de voir sa famille persécutée, et sa vie tout entière se refermer autour de la terreur, des humiliations et du spectre de la mort. Elle note : « j’ai un devoir à accomplir en écrivant, car il faut que les autres sachent. » Dans la nuit qui l’enserre, dans sa poignante lucidité, son écriture est la beauté même.

2009 – Alain Cavalier, Irène

Chaque film du Filmeur est pour les Apaïstes un événement attendu. Celui-ci ne fait pas exception. Cavalier, c’est la vérité une caméra à la main, l’art de toucher au plus vif, au plus dépouillé des émotions humaines, dans un calme, une lenteur, un art méditatif du regard. Ici, un homme recherche le souvenir d’une jeune morte, avant sa tragique disparition. Il accroche les souvenirs, fragmentaires, à une maison, aux pages du carnet d’Irène, l’accompagne de ses silences, du fantôme d’un amour brisé. On entre dans leur histoire. On est dans leur histoire. Qui peut dire, devant un tel partage, que l’autobiographie est un art solipsiste ?

2010 – Mathieu Simonet, Les Carnets blancs, Seuil ;  blog

Ou comment un avocat parisien, diariste depuis l’enfance, décide de sacrifier ses carnets, à cause de l’exiguïté de l’appartement de son ami. Les carnets blancs racontent l’organisation (très inventive) de leur disparition, tout en revenant sur leur contenu, dans l’exigence – souvent troublante – d’un dévoilement total. Ce suicide du journal ayant de quoi intriguer et déranger, un blog (http://mathieusimonet.com) détaille le sort des cent premiers carnets : leur transformation en saucisson, en robe ou en parfum, leur noyade, leur conservation à l’Elysée ou dans une station de métro. Aux dernières nouvelles, le jeu continue…

2011 –  Annie Ernaux, Écrire la vie, Gallimard, Quarto

Quel bonheur de pouvoir posséder en un seul volume les principales œuvres d’Annie Ernaux, regroupée en un Quarto aisément portatif ! « Écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle. » (juillet 2011) L’ordre des textes choisis – du roman autobiographique Les Armoires vides à l’autobiographie impersonnelle, Les Années – n’est pas celui de leur parution mais celui « du temps de la vie, entre l’enfance et la maturité ». Au début du volume, une tentative originale pour biographer sa vie autrement : un photojournal constitué par l’articulation de photos familiales et d’extraits du journal intime inédit, une « façon d’ouvrir un espace autobiographique différent. »

2012 – L’intégrale des Confessions par William della Rocca

Depuis février 2007, William della Rocca s’est lancé dans le pari incroyable de mettre en voix les douze livres des Confessions de Rousseau. Avec pour seuls accessoires un lutrin, un cahier, une chaise et une tasse à thé, le comédien fait revivre le texte de Rousseau, confesse en «  une entreprise qui n’eut jamais d’exemple » les étapes d’une vie tourmentée. Habité par le texte, il le fait redécouvrir au lecteur devenu auditeur. Performance inouïe, au sens premier du terme, qui est arrivée à son terme en juin 2012 puisque William della Rocca a dit – non pas récité ni joué ni même interprété – l’intégralité des Confessions. Que souhaiter de plus pour le tricentenaire de la naissance du philosophe et pour le vingtième anniversaire de la création de l’APA ?

Véronique Montémont et Françoise Simonet-Tenant

 

Lancement du site Annie Ernaux (avril 2019)

Élise Hugueny-Léger (Université de Saint Andrews) nous informe du lancement du site « Annie Ernaux », consultable à l’adresse, www.annie-ernaux.org . Le site a été mis sur pied par ses soins, avec la collaboration de Lyn Thomas et le soutien d’Annie Ernaux. Il regroupe des ressources bio-bibliographiques sur Annie Ernaux, ainsi que des textes de l’auteure, des photographies, et des sections inédites. Il a pour vocation de fournir un point d’accès vers les nombreuses publications critiques sur l’oeuvre d’Annie Ernaux, ainsi que ses apparitions médiatiques et entretiens, et de mieux faire connaitre certains de ses textes.  N’hésitez pas à visiter cette ressource indispensable à quiconque s’intéresse à Annie Ernaux et à relayer à votre tour cette information.


Sur Annie Ernaux, voir aussi l’article de V. Montémont : « La chambre d’échos. Sur Les Années d’Annie Ernaux ». Colloque international « L’intertextualité dans l’oeuvre d’Annie Ernaux », Rouen, dans Robert Kahn, Laurence Macé et Françoise Simonet-Tenant, Annie Ernaux. L’intertextualité, PUHR, 2015, p. 153-164.