Quenacouatique (V. Montémont)

Portrait Queneau

Référence de l’article : V. Montémont, « ”Quenacouatique », Les Amis de Valentin Brû, n°58-59, juin 2010

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Quenacouatique ?

 

Qu’est-ce qui tombe sur la tête sans prévenir, change de couleur, se mélange indifféremment à la grenadine ou à l’absinthe, affadit le goût de la brouchtoucaille et permet de contempler les charmes d’une naïade ? L’eau bien sûr, ce « liquide incolore, inodore et sans saveur à l’état pur », selon le TLF, qui révèle toutefois dans les romans queniens un peu plus de saveur que sa définition lexicale n’en promet. Nous avons lancé Frantext, fin limier de la fouille textuelle, sur les traces de l’isotopie de l’eau dans les romans queniens, afin d’observer les relations complexes, et dans l’ensemble circonspectes, que les personnages entretiennent avec l’entité acouatique. Après avoir aidé à quantifié la présence de l’élément aqueux, les relevés et co-occurrents permettront d’examiner ce qui touche à l’ingestion, et les connotations qui ont été attachées à sa présence, dans un univers parfois trempé (Saint Glinglin) mais pas forcément hydrophile.
 

  1. Statistiques et répartition des fréquences

     

  • Topographie et co-occurrences

On peut relever dans le corpus romanesque [1] de Queneau 314 mentions du mot eau ainsi que 88 dans ses Journaux. Sans surprise, la répartition donne Saint Glinglin largement en tête de liste, puisque la présence de la pluie est un élément central du roman ; l’œuvre qui suit dans le palmarès est Les Enfants du Limon où, là encore, l’élément aqueux a partie liée avec le substantif éponyme. A l’inverse, les scores les plus faibles se retrouvent dans les œuvres dont le décor est le plus « urbain » (Saint Glinglin excepté), offrant peu de prise au surgissement de l’eau sous des formes naturelles (rivières, mares ou étangs). On remarquera aussi que l’eau tend à être associée aux plus dysphoriques des univers queniens, ainsi qu’au journal, lieu où s’exprime le plus ouvertement la mélancolie de l’auteur ; peut-être parce qu’elle est impliquée dans une représentation métaphysique du monde, et qu’elle porte un certain nombre de connotations négatives.

 

Les co-occurents les plus fréquents d’eau, à substantif + 1, sont plate (11 occurrences), chaude (8), froide (7), pure (6), salée (3), sale (3), minérale (3), courante (3), vive (2), tiède (2), rougie (2), noire (2). Dans les co-occurents uniques, on relève atomique, balnéaire, boriquée, bénite, claire, douce, fraîche, fétide, grise, javellisée, naturelle, polluée, poussiéreuse, savonneuse, solide, souterraine, sucrée. La variété des adjectifs renseigne immédiatement sur le fait que le système connotatif et symbolique attaché à l’élément est fluctuant, puisque l’eau peut-être associée à des sensations, des goûts, une qualité agréables aussi bien que désagréables. Il suggère aussi que l’élément est fréquemment dénaturé, par adjonction ou dégradation. On note la présence de dix occurrences du synonyme argotique flotte (« On ne se lave jamais deux fois les pieds dans la même flotte[2] »), mais curieusement, aucun de baille, et quatre du synonyme poétique onde. L’usage de ce dernier, emprunté à un registre de langue châtié, crée un effet de dérision souligné par la paraphrase – la mer est ainsi « l’onde amère (comme qui dirait l’élément salé)[3] » ou le burlesque (« les lavatories Dames, d’où avait émergé la donzelle comme Aphrodite de l’onde[4] »). Saint Glinglin, sorte de variation aqueuse, utilise la contrainte de la suppression de la lettre x pour produire des néologismes à base liquide : l’aiguesistence[5] (et même une « vache d’aiguesistence[6] »), aiguesaltation[7]. On relève enfin deux crases dont l’une est aussi une déformation populaire (« dliau[8] ») et quelques onomatopées aquatiques : flop[9], flacflac[10], floc[11], le dernier donnant lieu à substantivation :

Quand tu es juste à côté de la flotte, je fonce et on les balance dans l’eau en même temps. De façon à ne faire qu’un seul floc. Ensuite, on revient en courant et ça y est [12].

 

  • Présences de l’eau

Queneau écrit dans son journal : « J’aime l’eau, et l’eau qui court [13] ». Examiner la présence de cet élément dans son œuvre, c’est aussi être appelé à construire des séries de systèmes d’oppositions : eau vive / eau stagnante ; eau pure / eau transformée, eau liquide / eau solide ; et au plan sémantique, emplois au sens propre et au sens figuré. Pour quantifier sa présence, nous avons commencé par construire une isotopie, en ajoutant au substantif lui-même trois séries : les cours d’eau (fleuve, rivière, ruisseau, ru), les réservoirs naturels (lac, étang, mare, mer, océan) et les précipitations ou formes vaporeuses (pluie – ensemble comprenant pleuvoir, pluie et les éléments hyponymes averse, bruine et crachin – et orage, grêle, neige, brouillard). Puis nous avons rapporté le total au nombre de mots de chaque ouvrage, obtenant une valeur relative exprimée sur 10 000. Il ressort de cet examen Saint Glinglin est le roman où la présence aquatique est la plus marquée, au moins trois fois plus que dans les autres livres, (31 p. 10 000), suivi par Le Chiendent (12,4) et Les Fleurs bleues (10,8). Le Vol d’Icare, Le Dimanche de la vie, Zazie dans le métro confirment à l’autre extrémité leur statut d’univers secs : respectivement 4,8 ; 4,6 et 4 p. 10000.

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On constate d’autre part des disparités dans la manière dont se répartissent les différentes familles liquides, dont le pourcentage de présence est ici rapporté à la totalité de l’isotopie (eau incluse).

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C’est dans Les Fleurs bleues que l’on trouve le plus d’ « eau qui court », notamment à cause du fleuve sur lequel est amarré la péniche. Le record de précipitations est évidemment détenu par Saint Glinglin, où il tombe treize fois plus d’eau que dans Le Dimanche de la vie. Dans ce roman, l’eau a un statut particulier, véritable actant, et les « considérations temporelles et météorologiques […] constituent […] un point central [14] » de la réflexion quenienne durant la genèse de l’œuvre, dont les accent sont à la fois bibliques et mythiques : en effet, Pierre Nabonide va briser la tradition paternelle en écartant le « chasse-nuages » ce qui aura pour effet de faire s’abattre un déluge sur la ville sèche et ses Collines Arides. Il pleut donc « comme vache qui pisse », « à pierre fendre », bref, « ça tombe dru ». Conséquence : tout est trempé, ville, gens et bêtes, jusqu’aux chats dont on espère qu’ils « finiront par se palmer les griffes[15] ».

Les surfaces stagnantes et maritimes, elle, sont plutôt l’apanage de Sally Mara (25%), suivi du Chiendent (23%) et du Dimanche de la vie (22,2 %). Si on patauge pas mal dans l’Irlande quenienne (« Il fallait sauter par dessus les mares et ou se retenir pour ne pas glisser dans les boues voisines [16] »), on constate à y regarder de plus près que ce n’est pas forcément dans l’eau : on voit tour à tour une « mare de sang qui s’élargi[t] autour de la tête de l’homme de la taverne », une autre qui fait de même «  autour du corps de la demoiselle du Post Office » et O’Rourke qui a le pantalon « taché au bas ventre d’une large mare pourpre [17] ». Dans Le Chiendent, c’est la mer qui justifie ce score élevé, « fragment d’émail vert » pour lequel Queneau semble éprouver une certaine sympathie, comme son personnage Clovis, qui remercie chaleureusement sa tante pour sa mission d’espionnage balnéaire : « tu m’as fait envoyer en vacances au bord de la mer, et moi j’aime beaucoup la mer [18] ».

  • Tout n’est pas clair

Sur le plan symbolique, on peut opposer « l’eau claire » ou « pure » aux eaux transformées. La connotation de la première famille n’est pas forcément positive. « L’eau claire », hapax dans le corpus, fait partie du « régime philascétique » de Jacques L’Aumône, qui n’a rien de très emballant [19]. Sur les sept mentions du groupe nominal eau pure, trois concernent un médicament ou une dilution d’alcool ; dans un autre exemple, la qualité est déniée (« elle n’est jamais pure. Le fleuve c’est l’égout et le robinet le chlore. [20] ») En revanche, cette eau est associée à la mort, puisque c’est « à travers l’eau pure » que ses fils voient «  le grand Nabonide étendu face au ciel. /Et mort[21]. » Plus troublant encore, Hélène, sa fille cachée l’évoque au milieu des restes et des immondices qu’on lui concède ; le contexte connotatif créé par l’énumération, l’opération de mélange de l’élément aboutissent à une souillure :

Pour moi. La soupe. Le graillon. Les restes. Les épluchures. Les débris. Et de l’eau. De l’eau très pure. Très vive. Très fine. Et de la boue compacte. J’en fais des boulettes. Pour moi [22]

En revanche, l’essentiel des mentions relève de l’acception 2.2 du TLF (« domaine de l’industrie »), qui concerne les « liquide[s] obtenu[s] par distillation, décoction ou infusion, généralement à base de plantes ou de fleurs » : on rencontre dans le corpus « eau de Cologne », « eau de fleur d’oranger », « eau d’arquebuse » (une lotion pharmaceutique aux vertus curatives), « eau-de-vie ». Lorsqu’elle est « bénite » (cas autrement plus rare que celui des distillats…), on envisage, dans une fantasmagorie burlesque, de la proposer « froide ou chaude [23] ». La modification peut aussi être le fruit d’une manipulation artisanale, notamment chez les apprentis chimistes des Enfants du Limon, qui usent de « l’eau boriquée [24] » (qu’ils mélangent à quelques excrétions et substances alimentaires), « éthérée et alcoolisée, aiguisée d’acide puis d’alcali [25]». Son rôle dans ce roman est là aussi symbolique, car elle rentre dans la composition du limon éponyme : selon le système exposé par Auguste B…, l’un des fous de Chambernac, l’univers est né d’un magma de glace fondue.

Cette eau s’est corrompue, a produit du limon et de la vapeur, vapeur qui s’étant élevée, s’est placée par couches ou nuages, et a formé les régions différentes d’air qui existent, qui se remplacent alternativement, et vont composer ces matières ou corps lumineux [26].

Au commencement est donc, d’une certaine manière, la pourriture, l’agglomération, le mélange des éléments les uns avec les autres : l’eau, toujours trouble et en métamorphose, alimente paradoxalement le feu limoneux, ce qui repousse, là encore, tout horizon de pureté. Plus prosaïquement, elle se charge au fil des romans de déchets divers : « eau grise » du bain, « eau noirâtre [27] » excrémentielle, « égout gras et teinté dans l’épaisseur de l’eau vive [28] ». Dans Le Chiendent, la rivière est un lieu de complot et de mort : les métaphores, par trois fois (« rivière goudronneuse » « rivière de « crêpe » et « rivière de cirage [29] ») la chargent de connotations funèbres. On notera enfin une métamorphose à la fois inquiétant et répugnante, qui traverse le rêve de Narcense, celle d’une « eau parfaitement carbonique, arachnoïde, peau de cerveau[30] ». Le bilan connotatif global est donc assez négatif : on se baigne dans des eaux troubles en Quenie, et lorsqu’elle n’est pas sauvée par la distillation, la substance peut se révéler dangereuse. Parce qu’elle est changeante, l’eau est toujours susceptible de révéler une autre nature ; comme les personnages, elle charrie sa part de  bassesse, petitesse, mesquinerie, ordure. La péniche des Fleurs bleues est arrimée sur une rive aux eaux croupies, « dégueulasses » ; comme le déclare Lalix, dans une phrase qui pourrait être la métaphore de l’humanité tout entière : « L’eau paraît un peu sale, mais elle n’est pas stagnante. Ce ne sont pas toujours les mêmes ordures qu’on voit [31] ».

  • (E)au propre

On peut distinguer deux types d’emplois figurés : les lexies ayant le mot eau pour pivot, les locutions et les énoncés parémiques. Dans la première catégorie, on relève la plupart des composés mentionnés plus haut, auxquels il faut ajouter quelques métaphores : « eau de bidet », « eau de boudin » et les composés  « cours d’eau » et « pot à eau [32] » ainsi que « chasse d’eau ». Dans la seconde, on trouve les expressions « au fil de l’eau [33] », et plusieurs locutions verbales : « suer sang et eau [34] », « apporter de l’eau [au] moulin [35] », « laver à grande eau [36] ». On relèvera le détournement d’un proverbe : « Tant va l’autruche à l’eau qu’à la fin elle se palme [37] » et un anecdotique « Château-d’Eau », qui dans Zazie désigne la station de métro.

La plupart de ces emplois sont des hapax, seuls se détachent en nombre « eau-de-vie » (neuf occurrences) et « chasse d’eau » (idem), ce qui forme somme toute un bon équilibre entre le point d’entrée et le point de sortie. Sur l’ensemble des occurrences du mot eau, les composés, le sens figuré et les locutions demeurent toutefois minoritaires : en comptant les distillations et décoctions, ce groupe représente 53 mentions, soit 13% du total. Queneau n’a pas autant exploité le registre métaphorique offert par l’eau qu’il l’a fait, par exemple, avec celui de l’air ; en revanche, il s’est appuyé sur le terme pour évoquer une grande variété de liquides, dont l’absorption est l’une des occupations favorites, pour ne pas dire une dépendance, de ses protagonistes.

  1. « Y’a qu’pur que j’l’aime ».

L’eau est un liquide indispensable à la survie : elle est de ce fait la boisson la plus courante et en théorie la seule nécessaire. Chez Queneau, toutefois, les exigences physiologiques de la soif se distribuent avec plus de variété, comme en témoignent les co-occurrents (distance : verbe + 5 [38]) du verbe boire : si l’on élimine les synecdoques (qui pour certaines sous-entendent un contenu alcoolisé), à savoir verre (33), chopine (2), tasse (2) et les métaphores ne précisant pas le contenu, comme les 4 occurrences de boire un coup, on obtient en tête de liste :

19 vin 7 pernod
18 café[39] 7 ouisqui / whisky / visqui
13 blanc 6 essence de fenouil
11 apéritif / apéro 5 fifrequet
11 eau 5 noir
9 porto 4 champagne
8 absinthe 4 rouge
8 demi

L’eau n’arrive que bonne quatrième ex æquo, terrassée par le vin, et son hyponyme le blanc, et dangereusement talonnée par l’apéritif. Le vin, nous dit Queneau dans Odile, « liquide dont la densité est parfois exagérément voisine de celle de l’eau [40] », et que l’aubergiste de Saint Glinglin aimerait bien voir pleuvoir en lieu et place de cette dernière. Au total, sur 208 mentions de substances utilisées en position de complément de boire, seul un quart (parfois Vichy) concerne des boissons à teneur aqueuse ou non alcoolisées (café, eau, jus, lait, thé, vichy, citron, grenadine, limonade pamplemousse, potion viandox, et … ciguë). Le reste est une déclinaison de la gamme des vins et spiritueux : pas moins de quarante [41] noms ou marques, qui vont du « visqui » à « l’essence de fenouil » du duc d’Auge, en passant par la Suze, le vermouth ou le pulque. Alors l’eau, dans tout cela ?  Si l’on revient à l’ensemble du corpus, on va la trouver sous une forme plutôt dénaturée, à commencer par celle de… « l’eau-de-vie » : l’un des fous des Enfants du Limon, Claude Villiaume, est réputé pour avoir bu en une seule journée « quatre bouteilles de ce “funeste et mortel liquide” [42] ». Le journal mentionne, notamment durant la campagne de 39-40, les efforts de Queneau pour se procurer la précieuse « eau-de-vie de pays » dont il reconnaît faire « une certaine consommation [43] ».

Villiaume n’est pas le seul personnage dipsomane de l’univers quenien : le duc d’Auge tend à abuser de l’essence de fenouil dans laquelle il ajoute « une petite goutte d’eau plate [44] ». Car la substance aqueuse, lorsqu’on consent à l’absorber, est avant tout arme de dilution (plus ou moins) massive : une « carafe de flotte [45] » pour la grenadine de Marceline et Mado Ptits-Pieds, de « l’eau de Seltz [46] » pour la citronnade du jeune Théo. Mais elle sert surtout à « éteindre » les « soixante degrés » d’un pernod fils [47], à agrémenter le « picon à l’eau [48] », à venir, dans de « grands verres », accompagner les mézés et les « petits verres d’alcool [49] ».  Dans son journal, Queneau mentionne avoir bu « une fine à l’eau [50] » au Dupont Saint-Lazare avant de partir rejoindre son régiment, où il noiera d’autres alcools, telle cette « Marie Brizard à l’eau [51] » partagée avec le « Commandant X ».

Sans l’alcool, l’eau est associée à la médication : Des Cigales en fait bouillir pendant ses crises d’asthme, Gramigni l’insomniaque prépare de la camomille « avec de l’eau de fleur d’oranger dedans [52] ». L’eau minérale, dans une certaine mesure, reste l’apanage des hépatiques : Hachamoth, perpétuel valétudinaire, commande un « quart de bouteille d’eau de Vichy [53]» à la terrasse d’un café tandis Pradonet, dans Pierrot mon ami, en refuse jusqu’à la forme abâtardie : parce qu’il « [Il] a mal au foie », « le vichy-fraise le débecte [54] ». Autre compagnon d’infortune hépatique, le Sahul de Saint-Glinglin, qui connaît le déshonneur aqueux  :

– Et Sahul demanda Jean ?
– Il me donne des craintes. Il boit.
– Bravo Sahul, dit Jean.
– Sans arrêt. Des grands verres de flotte. Il souffle. Son foie se dissout ptitapti, c’est tout de même malheureux, un homme de sa dignité. À tout moment de la journée, il lui faut un grand verre d’eau qu’il avale goulûment. Il se déconsidère beaucoup, ah [55].

Dans une saine hiérarchie des choses, l’eau est ablutive, essentiellement ; à d’autres liquides de prendre le relais à l’intérieur du corps :

Donc, reprit Paracole, […] je me verse un peu d’eau froide sur la tête, et puis je descend boire un verre de fifrequet pour me dégraisser les dents [56].

Néanmoins, quelques-uns des personnages n’hésitent pas, et on admire leur audace, à boire l’eau pure : soit parce qu’ils sont abstèmes, tels Phélise, qui ne « b[oi]t que de l’eau [57] » (mais est parfaitement idiote et bêle) ; soit parce que les circonstances sont d’exception ou d’inconfort : comme pour le père Taupe qui, pris d’insomnie, boit « un verre d’eau [58] » à 4h20 du matin (CH, 31), ou Pierre qui demande à quatre reprises, sans l’obtenir « de l’eau, un peu d’eau [59] », pour réanimer un Paul évanoui. De là à penser que la consommation de ce liquide au naturel relève des prescriptions de la Faculté, il n’y a qu’un pas, comme le suggère cette parodie de publicité figurant dans Le Chiendent :

Ressentez-vous, comme cet ecclésiastique, des malaises inexplicables ?  Supprimez-les en vous mettant à l’eau pure sans caféine. En  vente dans toutes les bonnes pharmacies : le litre : 5 francs 95 [60].

  1. Fonctions symboliques de l’eau

     

  • « Enlarmé[s] »

Dans l’eau qui coule, on trouve aussi, hélas, celle des yeux. Pleure-t-on dans les romans de Queneau ? Oui, et même beaucoup, si l’on en juge par les 260 occurrences que ramène une requête groupée sur l’isotopie des larme s[61] : 8% d’entre elles sont l’apanage d’un toponyme on ne peut plus symbolique, la « rue des Larmes » de Pierrot mon ami. Et de quoi pleure-t-on ? De tristesse, bien sûr, « de rage [62] », de douleur, lorsque l’on est martyrisé par sa nièce [63], de frustration, parce que le métro est en grève. Il peut même arriver que l’on y trouve un « vif plaisir », telle Zazie qui va « s’asseoir sur un banc pour y larmoyer avec plus de confort [64] ». Car les larmes savent être manipulatoires : Paul « pleurniche » pour dissuader Valentin d’épouser Julia, et partant son héritage [65] et Purpulan fait de même, à genoux devant les Chambernac [66]. Le moins que l’on puisse dire est que dans les romans queniens, tous, et surtout les hommes, ont la larme facile : on trouve au rang des pleureurs Etienne Marcel (sur son chat mort), Dominique, du Chiendent (sur sa sœur assassinée), Chambernac (sur son frère disparu). Puis Dominique pleure avec son fils, tous deux « s’entresanglot[ant] sur l’épaule [67], Daniel « pleurniche [68] » quand l’espoir de sa découverte lui échappe (LIM, 749), Bossu larmoie quand il apprend qui est son père [69], Paul « s’écroule sur l’épaule » de son beau-frère Valentin Brû « en pleuran t[70] », Pradonet se répand en larmes en pensant à ses rêves d’Uni-Park envolés :

Il ouvrit deux ou trois fois la bouche sans proférer un son, semblable au poisson qui meurt au fond des barques, puis il poussa une sorte de long mugissement et s’effondra dans les bras de Pierrot en sanglotant bien fort [71].

Il y a quelque chose de comique dans l’outrance de ces larmes, qui sont parfois, comme celles de Purpulan et de Paul, de crocodile ou d’ivrogne, mais aussi l’aveu d’une certaine fragilité intérieure, en des temps où les pleurs sont signe de répréhensible faiblesse (Dominique a, dit sa sœur, un « cœur de macaroni [72] » et si Alberte pleure, c’est parce qu’elle est « pas courageuse »). On le mesure lorsque la source des larmes n’est plus un événement, mais aussi une souffrance existentielle plus ou moins diffuse : celle d’Étienne Marcel, l’ « être plat », qui ressent soudain « l’envie de pleurer [73] », coincé dans la routine étouffante du métro, ou celle du Pierre de Saint-Glinglin, qui ressent un insondable chagrin en pensant simplement… aux poissons : « Et la morue ! le hareng ! Les larmes m’en viennent aux yeux [74]. » De même, le protagoniste d’Odile, déchu de ses illusions, se « met à pleurer comme un enfant [75] ». On retrouve là le symptôme de l’ontalgie dont beaucoup de personnages, en plus de Des Cigales, semblent souffrir dans cet univers romanesque contrasté, toujours habité, au-delà de son burlesque apparent, par un désenchantement et une mélancolie profonds. Pour l’anecdote, on notera que certaines larmes sont moins tristes que d’autres : les héraldiques (« l’orle de huit larmes d’argent[76] »), celles que l’on pleure « de rire [77] » ou de cupidité (tout à sa joie d’avoir décroche un travail grassement rémunéré, Petit-Pouce « aurait bien pleuré[78] ». Et surtout… celles qui titrent quelques degrés : larmes « de vin blanc »  ou de « trapu [79] », boisson urbinatalienne réputée.

  • « Une saine eau balnéaire »

Posséder l’eau courante est un indice de confort : la mention revient dans les rêves d’embourgeoisement, comme « achet[er] une villa à Neuilly avec eau, gaz, électricité,  ascenseur[80] », ou la description des salles de bains, « boîtes qu’[on] rempli[t] plus ou moins d’eau » et qui sont l’apanage des « riches [81] ».  Les personnages queniens ne répugnent pas aux plaisirs de son usage, tel Chambernac qui sort d’un de ses « bains journaliers » avec des « gouttes d’eau savonneuses qui bulbulaient dans ses oreilles [82] » ou le duc d’Auge qui « mijot[e] dans l’eau chaude [83] ». Autre signe d’opulence : les vacances, et la « balnéation [84] » au bord de la mer, fort appréciée par le jeune Théo. Le journal, en écho, fait apparaître que Queneau s’est souvent baigné, dans les rivières, la mer, sur la côte basque ou en Italie [85]. Durant la campagne de 39, il note les rudes conditions d’hygiène ; « Pas d’eau. On ne se lave pas [86] » ; « eau froide du ru où chaque matin, seul, [il] se lave [87] ». Il prend la peine de consigner, plaisir rare, qu’un jour il a pu s’offrir «  un bain, un vrai, un bien chaud dans une baignoire [88] » et note assez régulièrement l’effectuation de ses ablutions, auxquelles il semble beaucoup tenir. L’immersion dans l’eau est un thème récurrent d’« Une campagne de rêves » : Queneau rêve qu’il s’est jeté à l’eau dans un bassin [89], à la suite de Breton, qu’il tombe dans un fleuve [90], puis qu’il tombe dans l’eau et en ressort : « Ce n’est pas une naissance, mais une renaissance [91] ». Il ne semble pas associer de souffrance à ses rêves aquatiques, dont on retrouvera un avatar dans Le Chiendent, lors du songe de Narcense, avec une baignade dans une mer étrange suivie de l’arrivée devant un lac. L’évocation de l’eau balnéaire est donc bien une source de plaisir, et non d’angoisse ; elle est théâtralisée, de manière humoristique, dans Saint Glinglin, où toute la ville (et surtout sa population masculine) attend avec concupiscence que le « Trou à Eau » se remplisse pour voir Alice Phaye s’y baigner.

[L]orsqu’Alice n’eut plus comme qu’un deux-pièces sportif, les hommes firent tous ah. Puis elle plongea, et, se tenant ensuite à la surface de l’eau, se déplaça dans cet élément avec grâce et facilité [92].

Là encore, les scènes de plongeon féminin et l’érotique propre aux costumes de bains reviennent et dans le journal, et dans l’œuvre romanesque ; dans Sally Mara, c’est Jean Harlow, dont la croupe, au moment du plongeon, « emplit soudain l’écran de sa dualité joufflue [93] » sème le trouble ; dans le journal, Queneau rêve de faire l’amour avec une femme qui vient d’échanger son costume de bain avec sa fille [94]. Sans doute faut-il chercher, comme il le fait lui-même, des équivalents symboliques dans ces associations, du type ; « l’eau, le fleuve, la mer : la mère [95] », qui en tout cas révèlent une relation physique à l’élément liquide chargée de sensualité et de plaisir.

  • « S’il ne veut pas, vous le jetterez dans le ruisseau »

Si l’on revient à l’univers romanesque, jeter à l’eau un certain nombre d’éléments encombrants, notamment organiques, peut être la solution à quelques problèmes. Les altruistes, comme Jules-Jules Limon, ont le bon goût de se flanquer d’eux-mêmes dans la mare – en l’occurrence la mer – et d’y mourir [96], les égoïstes et les cupides rêvent d’y précipiter les autres. Voyant le prétendu trésor lui échapper, Madame Cloche élabore un plan de substitution consistant à suicider le père Taupe dans la rivière :

Regarde c’t’eau, elle est sûre, elle est tranquille, c’est un qui ne parle pas. Quand le vieux sera au fond, i n’remontera jamais [97].

Etienne, plus raffiné, se débarrasserait bien du nain maléfique par un bain énergique : il « song[e] à faire chauffe l’eau un peu trop et Bébé-Toutout serait tout bouilli[98] ». Quant à Gabriel, il constate avec un soupçon de regret qu’il ne peut tout de même pas « jeter dans la Seine [99] » sa remuante nièce. Passage à l’acte, volontaire ou involontaire : Madame Gramigni, qui a un peu trop bu (et pas que de l’eau justement), tombe dans l’eau du port et se « no[ie] [100] ». Et les insurgés de Sally Mara trouvent opportun, le temps un bel isolexisme, de « liquider » les cadavres « en les jetant dans l’élément liquide [101] » et s’en vont les brouetter dans la Liffey. Enfin, Monsieur et Madame Belhôtel jettent dans la rivière un « petit paquet » contenant le cadavre de l’enfant illégitime d’Ernestine, engrossée par Dominique [102]. L’eau peut donc se révéler traîtresse, opaque et dangereuse, surtout quand elle fonctionne comme le révélateur des instincts meurtriers des uns des et autres : là encore, elle appartient au versant dysphorique de l’œuvre, à qui elle offre quelques-uns de ses sombres reflets.

L’eau semble avoir joué un rôle non négligeable dans l’imaginaire personnel de Queneau : dans son journal, il note son « goût pour l’eau courante, les torrents…[103] », goût que traduit aussi sa vie onirique. Le terme est toutefois moins présent dans son œuvre, quantitativement et qualitativement, que l’air : deux fois moins d’occurrences, et surtout moins d’exploitations métaphoriques, et un usage restreint des locutions. L’élément aqueux dans les romans se distribue en trois catégories majeures : l’eau domestique, celle « que le ciel administre [104] » et celle des cours et plans d’eau. Concernant la première, l’on se rend vite compte qu’elle n’emporte pas la faveur des personnages, qui n’y recourent qu’en cas de désordre médical, ou pour diluer quelque breuvage alcoolisé ; le plaisir qu’elle donne serait plutôt d’ordre balnéaire, ce que confirme le journal : « Je me baigne, reste nu au soleil, écoutant le bruit de l’eau courante[105] ». Au plan symbolique, l’eau, en tant qu’élément naturel, relève de la métaphysique que tentent d’élaborer Daniel Chambernac ou des Cigales dans ses rêveries qui l’incluent dans un processus général de transmutation des éléments, et en font, pour l’un, un ingrédient de ses expériences chimiques : elle est volontiers associée à la pourriture. Mais c’est dans Saint Glinglin, où la vie de la Ville Natale est tout entière déterminée par la pluie, que son rôle est central : les précipitations sont liées au destin de chacun des trois frères, et à l’ombre tutélaire du père, trois fois anéanti par l’eau. Finalement, l’eau fonctionne, aussi, comme une sorte de miroir des peurs, des humeurs, des avidités : elle est une surface changeante et hypocrite, toujours susceptible de se dégrader en boue, averse, égout, voire dernière demeure ; elle impose donc la recherche de la bonne distance, et une certaine prudence quant à son contact. De l’eau, mais pas trop : telle pourrait être la devise des personnages queniens.


NOTES

[1] Auquel on ajoutera Le Vol d’Icare.

[2] Raymond Queneau, Pierrot mon ami [1942], Œuvres complètes II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2002, p. 1199.

[3] Raymond Queneau, Le Chiendent [1933], OC II, p. 115.

[4] Raymond Queneau, Les Œuvres complètes de Sally Mara [1962], Œuvres complètes III, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2006, p. 954.

[5] Raymond Queneau, Saint Glinglin [1948, 1975], OC III, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2006, p. 201.

[6] Ibid., p. 218.

[7] Ibid., p. 228.

[8] Ibid., p. 334.

[9] Ibid., p. 356.

[10] Ibid., p. 356, 368

[11] Ibid., p. 356.

[12] SM p. 911.

[13] Raymond Queneau, Journaux 1914-1965, Paris : Gallimard, 1996, 4 mars 1940, p. 445-446.

[14] Notice de Saint Glinglin, OCIII, 1622.

[15] SG, p. 333, 356, 353, 349.

[16] SM, p. 849.

[17] Ibid., p. 880, 886, 964.

[18] CH, p. 124.

[19] Raymond Queneau, Loin de Rueil [1944], OC III, p. 159.

[20] Raymond Queneau, Les Fleurs bleues [1965], OC III, p. 997.

[21] SG, p. 284.

[22] Ibid., p. 340.

[23] CH, p. 192.

[24] Raymond Queneau, Les Enfants du Limon [1938], OC II, p. 743.

[25] Ibid., p. 772.

[26] Ibid., p. 725, 762.

[27] Ibid, p. 623.

[28] PMA, p. 1140

[29] CH, p. 175.

[30] CH, p. 101.

[31] FB, p. 1078.

[32] CH, 237 ; Raymond Queneau, Le Dimanche de la vie [1951, 1952], OC III, p. 517 ; FB, 1110, LIM, 772.

[33] CH, p. 148.

[34] Raymond Queneau, Odile [1937], OC II, p. 572.

[35] FB, p. 1119.

[36] O, p. 571.

[37] DV, OC III, p. 511.

[38] De manière à détecter les constructions du type un (petit|grand) verre de + S.

[39] Les co-occurrents désignant le café comme lieu ont été éliminés.

[40] O, p. 520-521.

[41] Et encore ne parlons nous ici que des co-occurrents.

[42] LIM, p. 826.

[43] JNX, 2 octobre 1939, p. 388.

[44] FB, 1004.

[45] Raymond Queneau, Zazie dans le métro [1959], OC III, p. 655.

[46] CH, 109.

[47] Ibid., p. 148-149

[48] Ibid., p. 227-228.

[49] O, 612.

[50] Raymond Queneau, Journaux 1914-1965, Paris : Gallimard, 1996, p. 369-370.

[51] JNX, 18 juin 1940, p. 467

[52] LIM, 700.

[53] Limon, p. 672.

[54] Pierrot, p. 1229. Queneau consigne une anecdote qui laisse à pencher que lui aussi a eu recours aux vertus thérapeutiques de cette eau minérale : « J’entre dans un bistro (où je n’ai pas l’habitude d’aller, le Quadrige) et demande un quart-Vichy. L’autre me regarde étonné : ? ? Oui, un quart-Vichy, réponds-je. Bon. Il prépare un truc sous la table et me met sur le zinc un breuvage jaunâtre. Horrifié, je lui demande : qu’est-ce que c’est que ça ?

– Un Ricard-Vichy. »

[55] Saint-Glinglin, p. 364.

[56] SG, p. 305.

[57] FB, p. 1135.

[58] CH, p. 31.

[59] SG, p. 316-317.

[60] CH, p. 139.

[61] pleurer|chialer|chouiner|brailler|larmoyer|pleurnicher|sangloter|pleur|sanglot|larme|pleurnicherie

[62] DV, p. 518

[63] Raymond Queneau, Zazie dans le métro [1959], OC III, p. 623.

[64] Ibid., p. 586.

[65] DV, p. 428.

[66] LIM, p. 635.

[67] CH, p. 212.

[68] LIM, p. 749.

[69] LIM, p. 749, 904.

[70] DV, p. 468.

[71] PMA, p. 1230.

[72] CH, p. 176.

[73] Ibid., p. 7

[74] SG, 202.

[75] O, 604.

[76] PMA, 1137.

[77] CH, p. 199.

[78] PMA, p. 1169.

[79] CH, p. 63 ; SG, p. 368.

[80] Ibid., p. 206-207.

[81] SG, p. 343.

[82] LIM, p. 622-623.

[83] FB, 1001.

[84] CH, p. 134.

[85] JNX, 6 juin 1948, p. 621

[86] Ibid., 14 septembre 1939, p. 378.

[87] Ibid., 1er octobre 1939, p. 387.

[88] Ibid., 12 septembre 1940, p. 503-504.

[89] Ibid., 10 octobre 1928, p. 207.

[90] Ibid., 21 septembre 1931, p. 235.

[91] Ibid., 21 septembre 1931, p. 236.

[92] SG, p. 371.

[93] SM, p. 734.

[94] JNX, 14 septembre 1928, p. 198.

[95] JNX, 6 octobre 1931, p. 246.

[96] LIM, p. 700.

[97] CH, p. 175-176.

[98] Ibid., p. 220.

[99] Z, p. 626.

[100] LIM, p. 702.

[101] SM p. 911.

[102] CH, p. 31.

[103] JNX, 8 août 1940, p. 495.

[104] O, p. 532.

[105] JNX, 8 août 1940, p. 495.