Présentation du journal de Félicien Hantz (Hélène Gestern)

Le texte que vous allez lire a été établi par Morgane Viry, arrière-petite fille de Félicien Hantz, avec l’aide de son père Alain. Lorsque Morgane m’a soumis le projet de son édition dans le cadre d’un travail de licence, je l’ai immédiatement encouragée dans cette voie. En effet, grâce à elle, et à la fidélité avec laquelle la mémoire de Félicien avait été conservée par sa descendance, nous avions la chance de voir resurgir l’un de ces documents que l’APA (Association pour l’Autobiographie) collecte maintenant depuis près de trente ans : des écritures dites « ordinaires », journaux, lettres ou cahiers rédigés par des hommes et des femmes qui ne sont pas, comme le souligne l’éditrice, des écrivains de profession. Cela ne les empêche pourtant pas de prendre la plume pour livrer leur quotidien : celui de Félicien est à la fois banal et peu connu. Le Service du Travail Obligatoire (STO) a été instauré durant la Seconde Guerre Mondiale par la loi du 16 février 1943. Il visait à fournir de la main-d’œuvre à l’Allemagne, pour remplacer les soldats allemands partis au front. Devant le peu de succès rencontré sous sa forme volontaire, le STO est vite devenu une obligation légale : il a d’ailleurs été l’un des moteurs de la Résistance, beaucoup de jeunes hommes préférant prendre le maquis que de se plier à l’obligation qui leur était faite de se mettre au service de l’ennemi. On considère qu’en deux ans, entre les volontaires et les requis, de 600 000 à 650 000 hommes ont été acheminés de France comme travailleurs en Allemagne, les neuf dixièmes d’entre eux sous la contrainte légale.


Le sort de ces travailleurs forcés, qui ont longtemps lutté pour faire reconnaître leur statut de victimes et de déportés, est certes plus enviable que celui des déportés des camps de concentration, ou même que celui des « colons », villages entiers d’Alsaciens et de Mosellans, déportés pour peupler les Sudètes avec femmes et enfants. On ne cherche ni à faire mourir ni même à punir les Français du STO, « juste » à les faire travailler. Cependant, le journal de Félicien Hantz constitue un témoignage précieux de la souffrance qui fut la leur. Il nous montre, nous allons le voir, à quel point leur vie quotidienne est rude, dans l’usure de cet éloignement, et face à une précarité morale et matérielle difficilement supportable.


Félicien Hantz a tenu son carnet avec une grande régularité. Le début et la fin de celui-ci coïncident, au jour près, avec ses dates de détention. Il s’agit donc d’un écrit purement circonstanciel, mais dont la nécessité s’est imposée immédiatement. Dès le 9 novembre 1944, jour de sa déportation, il écrit : « Départ de La Bresse le jeudi 9 novembre [44] en camion jusque Wesserling [68 – Husseren –Wesserling] où l’on trouve tous les Bressauds partis la veille. » Il écrit fidèlement pendant presque six mois, jusqu’au samedi 28 avril 1945, jour de son retour dans son foyer, à la Bresse. Plusieurs entrées par semaine, parfois une par jour ; lorsque le quotidien est trop morne, trop répétitif, il se contente de regrouper les dates pour y consigner la teneur des journées. À partir du 10 avril 1945, il ajoute une information après chaque date : le nombre de jours de déportation. Est-ce que le temps lui est devenu insupportablement long ? On retrouve ici un geste classique des détenus, compter les jours, sauf qu’ici, il n’est pas réellement possible de le faire à rebours, en attendant la fin de sa peine. Les prisonniers ignorent encore quand, comment et par qui ils seront libérés.


L’écriture est celle d’un homme qui, sans être lettré, connaît sa grammaire : peu de recherche stylistique, mais aussi peu de fautes d’orthographe – l’éditrice a d’ailleurs pris le parti de les conserver par souci d’authenticité. Les quelques erreurs seraient plutôt de l’ordre du détail, ponctuation ou majuscules. Un registre de langue standard et simple, sans recherche particulière, mais sans relâchement de vocabulaire non plus, si on met à part quelques mots populaires ou familiers (« gnôle », « rappliquer », « boulot ») ; et quelques reliquats de patois ou d’argot militaire – rappelons que Félicien a combattu durant la Grande Guerre, et qu’il fait d’ailleurs allusion à la blessure qu’il y a reçue. En revanche, l’écriture et la ponctuation parfois lâche reflètent assez fidèlement la spontanéité de son expression écrite, avec des tournures typiques de la Lorraine, comme « nous deux Eugène ».


Le carnet de Félicien est d’abord un livre de raison. Il y note scrupuleusement ce qu’il a mangé, où il a travaillé, quelles tâches il a accomplies, même quand il n’y a pas grand-chose à dire. Une façon, très certainement, de structurer le temps, de ressaisir par l’écriture un peu de ces semaines, ces mois de vie confisqués. Il s’oblige à la régularité, comme une discipline mentale : ainsi remarque-t-il le 27 décembre qu’il est « en retard pour faire [s]on journal ». Mais à travers le prisme de son quotidien de prisonnier, c’est la guerre qu’on voit passer. Félicien évoque par exemple ses codétenus : prisonniers italiens et tchèques, mais aussi, souvent, des hommes qu’il a connus dans les Vosges. Le journal lui sert à consigner les nouvelles de ceux qui ont été transférés ou déplacés. Fréquemment, celles-ci ne sont pas bonnes : Constant Perrin est mort d’une embolie, Louis Mougel est devenu fou, Désiré et Louis Perrin sont à l’hôpital. On ne sait pas de quoi est mort André Perrin dans le village d’à côté, mais on sait qu’il est le vingt-deuxième habitant de la commune où vit Félicien, La Bresse, à perdre la vie en déportation. Il faut dire que les conditions sanitaires sont très difficiles, dans des lieux où le froid règne en maître, et où on couche un peu n’importe où, sur la paille ou au sol : le 31 décembre, pourvu de deux couvertures, Félicien note qu’il a eu « chaud aux pieds, ce qui ne [lui] était pas arrivé depuis longtemps ».


Dans de telles conditions, qui s’ajoutent à la fatigue physique, bronchites, fluxions et refroidissement sont légion. Félicien contracte une grippe le 15 janvier qui le cloue au cantonnement, et dégénère en bronchite, ce qui l’immobilisera, malgré ses tentatives pour reprendre le travail, presque trois semaines. Certes, il voit le médecin huit jours après le début de sa maladie, mais les cachets que celui-ci lui ordonne sont introuvables, alors il faut faire sans… De plus, l’hygiène laisse à désirer, certains lieux de cantonnement n’ont ni lavabo ni douches et les hommes sont infestés par les parasites, les « totos » qu’ils pourchassent sur leur propre peau. Les effets personnels sont réduits au strict minimum, les hommes font leur lessive et leur couture, et un soulier abîmé contraint à l’immobilisation et au chômage, puisqu’on n’en a pas de rechange.


On sera frappé, en lisant ces cahiers, par le rôle central que joue la nourriture. Chaque jour voit en effet la consignation de la liste minutieuse des aliments et boissons reçus, « touchés » comme on disait alors ; mais là encore, il s’agit d’un thème classique des journaux de détention, où manger, en plus de combler (plus ou moins bien) la faim, devient une des rares distractions de la journée. Les travailleurs du STO sont évidemment mieux lotis que les prisonniers des camps : si l’on veut que la force de travail soit efficace, on n’a pas intérêt à l’affamer. Mais surtout, les prisonniers sont essentiellement au contact des civils, et la relative bienveillance (ou en tout cas la non-agressivité) dont on lit les traces dans le journal n’est peut-être pas que le fruit de l’opportunisme : souvent employés par des femmes, dont ils remplacent les fils et les maris, les prisonniers reçoivent à plusieurs reprises des marques de civilité de leur part. « Une bonne femme nous donne du café au lait et des pommes de terre réchauffées » ; « hier une bonne femme nous invite manger à 9 h du matin, une bonne assiette de soupe de pommes de terre et à 1 heure encore une soupe et des pommes de terre avec un jus et du cornichon, ça remet un peu ». Au-delà des haines nationales, on perçoit ici le respect du travailleur de force, et peut-être un peu de compassion pour ces hommes loin de leurs familles.


Sur ce point, le témoignage de Félicien est précieux car il permet de constater que les civils allemands qui emploient ces prisonniers français semblent globalement bien les traiter : pas de brimades physiques ou d’injures consignées, une charge de travail certes lourde, mais supportable, des repas corrects, sauf les jours où les prisonniers n’ont été affectés à aucun chantier et n’ont en conséquence reçu aucune ration. Cependant plus les mois passent et plus le ravitaillement devient un problème : Félicien et ses amis mangent à la soupe populaire, la nourriture devient « juste », puis inexistante lors du repli. Le 8 avril, il écrit : « que le Bon Dieu nous vienne en aide, car la faim se fera bientôt sentir. »
Quant au travail obligatoire, il n’est pas la principale souffrance, tant s’en faut. Félicien a la chance de ne pas travailler en usine, où les conditions pouvaient être terriblement dures. Lui est une sorte d’ouvrier polyvalent et itinérant, homme à tout faire employé à toutes sortes de tâches : transport de houille, travaux agricoles, bûcheronnage, gardiennage du bétail, charpente et couverture de toits, déblayage de gravats après les bombardements. Il ne rechigne à aucune. Au camp, il nettoie et entretient, corvée de « chiottes » incluses. Le travail est bienvenu en ce qu’il permet parfois d’oublier la détention, l’éloignement. Ainsi, le jour de Noël, loin des siens, il ne se plaint pas d’être de corvée, au contraire – « J’aime autant comme ça », écrit-il sobrement. Et dans un contexte d’ennui, être malade et confiné, même au chaud, sonne comme une véritable punition : « Quand est-ce que je pourrai me mettre au travail ? » déplore-t-il le 21 janvier, alors qu’il est immobilisé par la grippe. La véritable souffrance, elle est ailleurs, dans l’ennui, le « cafard » qui pèse de plus en plus insupportablement sur les déportés, qui ne peuvent ni donner de leurs nouvelles aux leurs ni en recevoir d’eux, sinon par des rumeurs incertaines. Dans un rare élan d’épanchement, alors que les bombes s’abattent autour d’eux, Félicien note d’ailleurs le 13 mars « À quand la fin de ce cauchemar ? »


C’est pourquoi le cahier, au-delà de son rôle de gardien des souvenirs, a une fonction précieuse : il est un espace intime qui permet d’exprimer des émotions. D’abord contenues – le diariste vient d’une génération, d’un milieu où l’on est peu habitué à se plaindre – celles-ci transparaissent de plus en plus souvent à mesure que la détention se prolonge. Ce que Félicien ne peut pas dire à sa femme et à ses enfants, il l’écrit à son journal, qui devient un véritable substitut épistolaire. Premier janvier 1945 : « Quel beau jour de l’an ma chère famille. Je vous souhaite bonne et heureuse année – Où êtes-vous ? Êtes-vous tous et toutes de ce monde ? Je dis des prières pour vous car j’ai le temps ». Le 16 janvier, malade, certainement démoralisé, il laisse échapper : « Où êtes-vous, tous ceux que j’aime ? » Les journées d’anniversaire, aussi, lui rappellent ses enfants et c’est à son cahier qu’il confie ses vœux « Où êtes-vous mes chers enfants et combien je vous aime tous ! » (29 janvier).


À la tristesse de la séparation s’ajoute la conscience de la guerre et des dangers, cette terrible incertitude qui pèse sur la famille dont on n’a plus de nouvelles. Alors Félicien se raccroche à la foi, au culte religieux – il essaye d’aller à la messe le dimanche quand il le peut – aux fêtes calendaires. Mais la pratique n’est pas facile, surtout en ces terres protestantes où il est difficile de voir un prêtre catholique… À la Noël 1944, il déplore qu’il soit « impossible d’assister à une messe quelconque », le dimanche de Pâques 1945, il travaille toute la journée : « Quel jour de Pâques, on travaille de 7 heures à 1 heure ». Il en est réduit à « faire ses Pâques » lors de la messe d’enterrement d’une de ses connaissances. Minuscules habitudes qui permettent tout de même de recréer une communauté, rappels de la vie d’avant.


Enfin, Félicien Hantz, déporté à la fin de la guerre, aura vécu, de l’intérieur, la chute de l’Allemagne sous la pression des Alliés. Prisonnier en Allemagne, il est comme les autres Allemands la cible des bombardements, qu’il évoque souvent. 16 février : « Travail comme hier, alertes à tout moment, bombes et mitrailleuses – après-midi, alerte en permanence – nuit tranquille. » À partir de là, les alertes sont quotidiennes et il vit « l’arrosage » de Pforzheim, qui laisse la ville quasiment détruite. A-t-il peur pour sa vie ? Le journal ne nous le dit pas. Toutefois il semble relativement optimiste sur les chances de victoire des Alliés. Le 14 mars il note « les pommiers fleuriront bientôt – on attend la fin. » Et de fait, il rejoindra sain et sauf son village et sa maison, après six mois d’épreuves.
Les deux carnets de notes de Félicien Hantz, et l’édition que nous en livrent son petit-fils et son arrière-petite fille, est donc un témoignage précieux à plus d’un titre. Nous lisons ici les carnets d’un homme qui s’appuie sur l’écriture pour garder la mémoire de sa captivité, mais aussi pour affronter l’adversité, pour tenir. Et au-delà du cercle familial auquel il le destinait peut-être, ses notes nous permettent, soixante-quinze ans après, de mieux prendre la mesure de ce que durent affronter ces victimes en partie oubliées de la Seconde Guerre mondiale, les travailleurs du STO.

Hélène Gestern

Lire la préface de Morgane Viry