Philippe Lejeune

 

Un amour de la route

 

            Le 10 juin 1958, Simone de Beauvoir, après avoir lu l’essentiel du journal de Blossom, l’a invitée à dîner et lui a conseillé d’abandonner la pratique du journal : elle devrait essayer plutôt d’écrire, c’est-à-dire de composer une œuvre de fiction. Nous connaissons cette conversation par le journal de Simone de Beauvoir, non par celui de Blossom qui, revenue chez elle, écrit seulement en grosses lettres : « FIN ». Apparemment, elle tiendra parole : elle restera dix ans sans tenir de journal. Mais non moins apparemment, elle désobéira : elle va pendant tout l’été et l’automne 1958 transformer ses lettres à Simone de Beauvoir en une sorte de chronique vertigineuse. Mais il faut y voir moins une coupable récidive de journal qu’une tentative pour construire une œuvre artistique en restant dans le champ autobiographique. C’est ce qui m’est vite apparu quand j’ai pris connaissance du classeur n° 17 et des lettres conservées par Simone de Beauvoir avec le journal. Du coup, j’ai décidé de lire en transcrivant tout, pour suivre plus intensément, grâce à ma propre lenteur, la progression de cette recherche d’une nouvelle forme.

            Je vais essayer de vous en donner une idée en vous lisant d’abord « l’écho de lecture » que j’ai rédigé immédiatement après, puis un extrait de la première lettre, le récit à la fois plein de suspense et d’ellipse d’une nuit d’amour.

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APA 3573  Echo de lecture

Blossom Margaret Douthat

Lettres à Simone de Beauvoir, 2 août-8 novembre 1958

 

16 juillet 1958 : Blossom part de Paris en autostop. À son programme : voir l’Italie, et coucher avec qui lui plaira (« sans me retenir, mais sans m’attacher »). 2 août 1958 : elle est à Milan et commence une première lettre à Simone de Beauvoir. Ces huit lettres, parfois immenses (la plus longue aura 76 pages), écrites en plusieurs sessions d’écriture scrupuleusement datées, en auberge de jeunesse ou dans des cafés, tissent un double récit vertigineux. Blossom part toujours, mais de manière allusive, de son présent, qui est l’avenir de l’aventure (fraichement passée) dont elle va entreprendre un récit en focalisation interne. Elle fait l‘impasse sur cet avenir, qu’elle connaît (du moins jusqu’au moment présent !), pour reconstruire le « vécu » immédiat de celle qu’elle a été, avec son intensité, ses naïvetés, ses erreurs. Elle a un art prodigieux du ralenti et du suspense : son récit nous fera vivre ses illusions avec une telle force que nous finirons par être aussi désillusionné qu’elle, alors qu’il était clair qu’elle courait à la catastrophe. Ces lettres sont un roman picaresque de l’amour en autostop, mais surtout un roman d’analyse où la narratrice croit détricoter au fur et à mesure des illusions auxquelles un proche avenir montrera qu’elle était toujours en proie. Pour faire court, dès le départ elle se révèle incapable d’exécuter la seconde partie de son programme : ne pas s‘attacher. Elle tombe sous le charme d’un camionneur, Raymond le Niçois, la quarantaine, communiste (elle ne couche qu’à gauche), souriant, mystérieux, qu’elle croit célibataire et rêve d’épouser et qui, après une nuit merveilleuse dans la couchette du camion, va la mener en bateau tout l’été, lui fixant des rendez-vous bidon auxquels il se dérobera jusqu’à ce qu’au terme d’une longue et pathétique traque elle le coince à Marseille pour le découvrir marié, indifférent et mufle. Entre temps, elle a continué son voyage vers l’Italie, et arrivée à Milan, se promenant dans un parc elle est tombée dans les bras d’un jeune peintre en bâtiment au chômage, de gauche, mais bavard et sentimental, dont elle s’est vite lassée après s’en être crue amoureuse au point de rêver de devenir Italienne, mais elle le découvre plus ou moins gigolo ou souteneur et a du mal à s’en débarrasser pour continuer son tour d’Italie, qui la mènera jusqu’à Rome, après Venise, Ravenne, Bologne, puis retour par Florence, Bologne, Milan, Nice – Nice où elle cherche son Raymond, qui n’avait été éclipsé que 24h par le Milanais. Elle revient à Paris, le traque, suit sa piste, l’attend en vain une semaine en campant à Nice dans un restaurant de routiers, finit par le retrouver à Marseille pour la catastrophe finale, ce qui ne l’empêchera pas d’emporter au fond de son cœur sa « vraie » image, celle de la nuit dans le camion. Fin septembre, elle se résigne à rentrer aux États-Unis reprendre le cours de ses études à Yale. Sur le bateau elle écrit à Simone de Beauvoir une lettre sévère pour lui reprocher d’être accrochée à ses privilèges de bourgeoise (elle s’en excusera ensuite) et elle essaie, en vain, de séduire un Russe qui ne parle pas un mot d’anglais. Du coup elle décide, revenue à Yale, d’apprendre le russe. Sa dernière lettre à Simone de Beauvoir, écrite en novembre, la montre incertaine de sa destinée. Elle hésite à terminer sa thèse, de peur d’être embrigadée comme professeur. Mais ne pourrait-elle pas, professeur, faire avancer la Révolution en formant de jeunes esprits ? Mais ne vaut-il pas mieux… repartir sur la route ? Elle ne sait pas, ne sait plus, est perdue. Et nous, pour l’instant, ne savons pas ce qu’elle est devenue. En tout cas, elle n‘est pas devenue écrivain, comme le lui conseillait Simone de Beauvoir : aucun livre d’elle n’est enregistré à la Library of Congress. Mais ne se révèle-t-elle pas ici tout de même, publication à part, un authentique écrivain ? Le tour ironique qu’a pris mon croquis de ses mésaventures ne rend pas compte de l’effet produit par le texte, qui joue sur la lenteur, la précision des analyses, la fidélité aux émotions vécues. Le lecteur est emporté vers l’empathie et l’identification, alors même qu’il anticipe les désillusions et les catastrophes à venir. Et puis le conflit entre la construction d’un récit maîtrisé et l’incertitude liée à la forme journal nous maintient dans un suspense envoûtant. La langue est souple, fluide, riche en vocabulaire et en tournures familières. Elle-même avait conscience de l’originalité de sa pratique : le mieux est de lui laisser la parole. Voici trois passages remarquables. Dans les deux premiers elle tourne autour de l’idée d’un art de l’autobiographie, dans le troisième elle rêve, paradoxalement, d’une littérature anonyme. Contradiction ? Certes, mais ne retrouve-t-on pas cette contradiction dans l’acte incroyable consistant à transporter en bateau dans ses bagages les volumes de son journal intime pour les donner, sans esprit de retour, sans en garder trace, à Simone de Beauvoir ? Il ne s’agit certainement pas là d’une stratégie détournée pour atteindre une gloire honnie, mais plutôt, chez cette personne à la fois si douée et si perturbée, d’un appel pathétique, d’une sorte de bouteille à la mère.

 

31 août 1958

À côté de Genet, j’ai l’impression que ma vie à moi est plate, manque d’une dimension. À côté de cet homme qui a vécu jusqu’à la limite une condition limite, ma petite vie me paraît bien conventionnelle, bien mesquine. Peut-être c’est que j’oublie que le livre de Genet est (et se veut explicitement) un poème — peut-être que ma petite vie sans audace, sans profondeur, sans sens, pourrait elle aussi constituer la pâte d’un poème, si je le voulais assez. C’est bien ce que vous pensiez quand vous m’avez conseillé d’écrire un roman. Seulement il faudrait qu’en l’écrivant je trouve la forme qui exprime ma vie à moi et aucune autre, et c’est ça que je redoute de ne pas pouvoir faire ; peut-être que ce journal est après tout la forme de ma vie mieux qu’aucun roman ne saurait l’être ? C’est décousu, c’est amorphe — mais ma vie aussi…

23 septembre 1958

Je suppose que vous vous êtes rendu compte que dans toutes mes lettres sur Raymond, j’ai essayé de raconter une histoire. Moi je vois ces lettres comme étant un peu entre le journal et une œuvre d’art. Plus soignées dans les images, plus unies que le journal, mais pas encore assez. Il me reste un saut à faire, et je serai dans l’œuvre d’art. Bien sûr je n’ai pas assez travaillé ces lettres, parce que, malgré leur côté conte, c’étaient tout de même des lettres.

4 octobre 1958

Je ne veux pas dire qu’en écrivant on perd quelque chose, mais je crois qu’en acquérant un nom il est difficile qu’on ne perde pas autant qu’on gagne — j’aurais voulu presque une littérature anonyme ! Et pourtant, dans le monde tel qu’il est et moi étant telle que je suis, serais-je jamais tombée sur vos livres et ceux de Sartre si vous n’aviez pas été connus comme de grands écrivains ? La renommée est peut-être un mal nécessaire à notre époque, mais je ne l’en crois pas moins un mal, encore un privilège qui tend vers l’aliénation. 

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Extrait de la première lettre (2 août 1958)

Il se faisait tard, mais je n’avais pas sommeil, j’étais là dans ce petit monde qu’était devenu pour moi le camion de Raymond, dans ce petit monde qui donnait sur ce ruban éclairé qui était la route fuyante et sur toutes ces étoiles, et dans ce monde où je n’étais entrée que ce jour même, j’étais déjà pleine de tendresse, pleine d’espoir, et je ne pensais qu’à mon compagnon. Après un temps je me suis mise à le regarder, les paupières lourdes mais non pas de sommeil, tandis que lui fixait la route. Enfin il a surpris mon regard, mais l’a-t-il compris ? D’une voix extrêmement douce, les yeux et la bouche souriant tendrement, presque paternellement il m’a à moitié dit, à moitié demandé : « Vous avez sommeil. » Pour cacher mon trouble j’ai répondu d’une voix décidée « Non, je n’ai pas sommeil. Et vous ? » « Ah moi, oui. » « Ça vous fatigue de conduire quand vous avez sommeil ? » « Oui, mais j’ai l’habitude » Et je me suis demandé s’il avait trop sommeil pour penser à l’amour.

À quelques kilomètres de là on s’est arrêté pour la nuit près de la route, et Raymond a commencé à faire le « lit » sans rien dire sauf « Maintenant, je vais faire le lit. » « Et moi je vais faire pipi. » Je suis descendue, me suis éloignée de quelques pas pour faire ce que j’avais dit, puis je suis retournée au camion d’où Raymond, ayant fini de faire le lit, descendait faire comme moi. Alors je suis allée lentement devant le camion, où je me suis arrêtée à regarder les étoiles, cette fois bien en face — j’ai renversé la tête pour les voir, comme au Planétarium, et vraiment c’était presque comme au Planétarium. J’étais émerveillée. Là je voyais clairement ce que nous appelons le BIG DIPPER, là à droite et renversé, le LITTLE DIPPER — mais je ne savais pas le nom de ces constellations en français — Suzanne n’avait pas su me le dire – peut-être que les Français ne distinguaient pas ces constellations-là d’un nom particulier — pourtant elles étaient les seules que je reconnaissais. J’attendais, j’espérais intensément, et en même temps je tentais de me fortifier contre une déception possible — il était peut-être trop fatigué, ou trop paternel, ou je ne lui plaisais peut-être pas… Le voyant qui retournait vers le camion, je lui ai fait signe de venir vers moi — lentement il s’est approché. « Regardez toutes ces étoiles ! Vous voyez, c’est la voie lactée, ça. Vous la connaissez ? » « Non… Où est la grande ourse ? » Il était derrière moi, je ne le voyais pas, mais je le sentais qui était là. Je me suis retournée vers lui, je lui ai dit « Je ne sais pas. Je vous ai dit que je ne les connais pas ; la voie lactée je la connais, oui, mais… » Sa silhouette grande et maigre était penchée vers moi – tout à coup mais tout doucement il a baissé la tête vers ma tête levée et nous nous sommes embrassés et il m’a serrée dans ses bras et moi lui, et de plus en plus fort et de plus en plus près, les mains de chacun de nous cherchant tendrement et avidement à encercler de plus en plus étroitement le corps de l’autre — je ne regardais plus les étoiles, mais je les avais regardées et elles étaient là — mais pour le moment je ne regardais plus que ses yeux, et avec quelle reconnaissance ! C’était la première fois de ma vie qu’un moment fût si exactement ce que je voulais, c’était peut-être un amour en miniature, mais c’était parfait ; sa moustache me faisait d’abord un drôle d’effet, puis j’ai pensé que c’était comme du blé, comme quelque chose de nourrissant qui poussait sur cette terre où nous étions, dans cette campagne. « Tu n’as pas peur » il a murmuré. Je l’ai rassuré — je venais d’avoir mes règles (comme si j’aurais hésité si je ne venais pas de les avoir !) Puis moi « Tu me trouves un peu sympa ? » Il ne semblait pas comprendre, j’ai répété la question, je voulais continuer à l’embrasser, mais j’avais soudain peur de n’être rien de particulier pour lui, même pour ce moment. « Oui » répondit-il avec un accent de franchise. Je tenais à ce qu’il sache que je ne me donnais pas à lui indifféremment : « Moi aussi je te trouve sympa, sinon je ne serais jamais allée avec toi la nuit. » Bientôt il a dit d’une voix suffoquée « Je n’en peux plus », et nous sommes montés dans le camion. Jamais je n’avais eu une si belle nuit d’amour. Lui me disait « Ma chérie » dans son accent de Nice ; moi, moitié par peur de lui montrer la force de mon émotion en lui disant ce que je sentais en français, moitié par la force de cette émotion même, je suis retournée à ma langue maternelle, je lui ai crié « My darling », mais j’étais un peu troublée par le fait qu’il ne comprendrait pas. Après il m’a dit « Tu m’as tué ». Il s’est endormi, je l’ai senti là près de moi — de temps en temps, d’un geste inconscient, il a caressé ma tête de la sienne, mais je n’ai pas osé rendre le geste de peur de le réveiller. J’ai mal dormi, ce « lit » n’était pas du tout confortable, mais le lendemain je n’étais pas du tout fatiguée.

            Cette histoire avec Raymond le Niçois devait continuer à se développer selon les règles des œuvres en miniature — le premier jour m’avait apporté la sympathie, l’hésitation, l’élan, le suspens, la joie — la déception était littéralement pour le lendemain.

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            Si vous souhaitez connaître la suite, les suites, il vous reste à faire le voyage d’Ambérieu-en-Bugey, en attendant que les 8000 pages de Blossom soient numérisées, ou à souhaiter qu’un éditeur se prenne de passion pour ce texte. Les six premières lettres forment un tout, et Blossom a clos la dernière lettre en envoyant à Simone de Beauvoir le texte et la partition d’une chansonnette intitulée Un amour de la route, chanson qu’elle envisageait d’envoyer aussi à Raymond le Niçois, en souvenir.

            Un amour de la route, cela pourrait être le titre de ce livre qui se lira peut-être un jour en parallèle à l’Amant de Marguerite Duras ou à Passion simple d’Annie Ernaux. Qui sait ?

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