Les fruits de l’amitié : Harry Mathews, Le Verger (1986)


Les fruits de l’amitié

Ils étaient amis. La mort les a séparés. « Je me souviens qu’à cette époque, les gens que je croisais dans les rues de Paris me semblaient tous être en deuil de Georges Perec. » C’est Harry Mathews qui écrit ces lignes, en 1986, dans un livre bref et bouleversant, Le Verger. L’écrivain américain avait fait découvrir à l’auteur de La Vie mode d’emploi Joe Brainard, l’inventeur de la forme des Je me souviens : on sait quelle fortune elle connut sous la plume de Perec. Et une fois celui-ci disparu, que faire de la mémoire, de son écume, et dans quels mots l’enserrer ? Mathews reprend à son compte les « Je me se souviens » : mais dans leur forme la plus pauvre, la plus pure et la plus humble, simplement parce que c’est une manière, peut être la seule, de « faire face, par l’écriture aussi, à l’accablement qui à ce moment-là assaillait beaucoup d’entre nous ». Le livre se déroule comme un album de photographies : lieux, souvenirs, moments, qui dépassent rarement quelques lignes, écrits au fur et à mesure que la mémoire les apporte, placés les uns à côté des autres comme les « fragments d[’un] tumulus lamentable qui s’amoncelait ».

 Les deux hommes ont vécu l’une de ces affinités, de ces complicités intenses, qui ne connaissent pas forcément d’explication. Ils travaillaient de conserve à leurs écrits oulipiens, se traduisaient. Mathews dit, avec une sincérité magnifique, la part d’amour qui peut entrer dans un tel lien : sa jalousie quand Perec se consacre à d’autres amis, mais aussi les soirées magnifiques passées à écouter de la musique en fumant de l’herbe : « À ce moment-là, j’aurais voulu le prendre dans mes bras ». L’importance que peut prendre une telle présence, dans les moments difficiles, à côté des autres, enfants et compagne. « Je me souviens que quand mon père mourut, la perte fut rendue supportable par la présence de Georges Perec dans ma vie ». Toutefois, la plupart des notations du livre se veulent plus légères : volontairement anecdotiques, généralement heureuses. Elles renvoient à des lieux, des climats, des instants, entre Paris, Albany, Lans-en-Vercors et l’île de Ré. Le portrait de ce Perec que l’on croit connaître, celui qui aimait les chats, les alcools et les mauvais calembours (« Je reviens de Suisse », punaisé sur la porte) ne cesse de s’enrichir : sait-on qu’il affectionnait, aussi, le ski, les tartines beurrées, certaines femmes, qu’il avait souvent « la crève » (« une espèce de grippe réunissant rhume, sinusite et gueule de bois »), souffrait de coups de soleil (« Sa peau supportant mal le soleil, il était revêtu d’un burnous de coton blanc qui le faisait ressembler à un émir du pétrole »), connaît-on son orientation politique (« Je me souviens que Georges Perec était socialiste »), son rire (« le premier aigu, rapide, inquiet ») ; sait-on combien ses yeux était verts, et comment la maladie, puis la mort, modelèrent son visage ?

Perdre un ami, c’est perdre sa présence, apprendre la cruauté d’une solitude nouvelle, sans lui ; mais c’est aussi toucher du doigt la peur de voir se dissoudre la myriade de souvenirs, de moments partagés, de complicité, tout cet infra-ordinaire banal lorsque vécu, inestimable lorsque perdu, et dont la dissolution paraît aussi terrifiante que la mort elle-même. En cent vingt-quatre souvenirs, drôles ou tendres, profonds ou fugaces, Harry Mathews a cueilli dans son Verger les plus doux fruits d’une amitié ; les plus vivants, aussi.

Harry Mathews, Le Verger, P.O.L, 1986, 40 p.

V. Montémont

Une décennie (2002-2012), onze événements autobiographiques (F. Simonet-Tenant & V. Montémont

 

Dans le n° 31 de La Faute à Rousseau (p. 48-49) d’octobre 2002, j’avais tenté de dresser la liste des dix événements autobiographiques à retenir pour la décennie (1992-2001). Choix éminemment subjectif qui n’avait point suscité de réaction courroucée. Dix ans plus tard – bigre… on ne voit pas le temps passer –, je me lance dans le même exercice : à moi de nouveau la jubilation un peu enfantine de dresser un palmarès !  Il me semble – illusion rétrospective ? – que l’actualité autobiographique est de plus en plus foisonnante et éparpillée. Mon choix risquait d’être plus subjectif que jamais : iI semblait du coup plus raisonnable de tenter cette gageure en duo, deux paires d’yeux valant mieux qu’une pour scruter l’actualité intense des années écoulées. (FST)

 

2002 – Grégoire Bouillier, Rapport sur moi

« Ce sont des choses qui arrivent », dit la quatrième de couverture de ce petit livre halluciné et hallucinant, récit d’une enfance tragico-carnavalesque dans une famille où la folie (chacun la sienne) explose comme un geyser au milieu du salon. Est-ce encore une autobiographie où déjà un roman ? Ni l’un ni l’autre, dit Grégoire Bouillier : le compte rendu corrosif qu’il fait de la vie, la sienne et celle des autres, est surtout l’arène d’une impressionnante tauromachie langagière, où l’ironie se dresse contre le désespoir. Ne reste au lecteur fasciné qu’à compter les banderilles.

2003 – Création des éditions « La Cause des Livres »

Militante de la transmission de la mémoire, Martine Lévy entame une belle aventure éditoriale où autobiographies et journaux personnels occupent une place de choix.  Avec passion, elle édite des textes auxquels elle croit et qui ne laissent pas indemne le lecteur : entre autres, La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley, le Journal 1902-1924 d’Aline R. de Lens, Mes souvenirs : histoire d’Alexina / Abel B d’Herculine Barbin, La Traversée imprévue (adénocarcinome) d’Estelle Lagarde…

2004 – « Moi ! Autoportraits du XXe siècle », exposition au Musée du Luxembourg

153 autoportraits sont présentés au musée du Luxembourg. Certes les lieux sont un peu exigus et les autoportraits parfois s’entrechoquent. Mais quel foisonnement de techniques et quels miraculeux face-à-face, à en avoir le vertige ! L’autoportrait, ça semble simple et c’est terriblement compliqué, et ça ne se simplifie pas au XXe siècle où l’art s’est affranchi du devoir de ressemblance.    

2005 – « Genèse et autofiction », journée d’études à l’École Normale Supérieure

Pour la première fois, l’autofiction entre par la grande porte dans le champ universitaire. Sous l’égide de Catherine Viollet et Jean-Louis Jeannelle, des théoriciens, des écrivains et des cinéastes viennent exposer leur vision et leur pratique de l’autofiction, concept aussi mouvant que miné. Trois ans plus tard, c’est l’auguste enceinte de Cerisy-la-Salle qui accueillera la décade Autofiction(s) suivant la même formule : un dialogue entre créateurs et théoriciens, aux prises avec un mot décidément pluriel. En 2011, nouvelle décade : Cultures et autofiction, avec cette fois un œil sur la littérature d’Afrique.

2006 – Soutenance de thèse, « Pour une histoire de l’intime, sexualités et sentiments amoureux en France de 1920 à 1975 » par Anne-Claire Rebreyend.

Anne-Claire Rebreyend soutient à l’université Paris-VII une thèse qui considère l’intime sous l’angle de l’addition de l’amour et des sexualités. Elle a eu recours pour ses recherches sur les représentations de la sexualité à des archives autobiographiques d’individus dits « ordinaires » et, entre autres, aux archives de l’APA (247 textes consultés). Cette enquête patiente débouche sur un texte riche et nuancé, qui retrace avec précision et finesse la longue et chaotique progression vers la libération des discours sur la sexualité. La thèse a donné lieu à un ouvrage érudit (Intimités amoureuses – France 1920-1975) puis à un bel album intelligent (Dire et faire l’amour, 2011).

2007 – Sophie Calle « Prenez soin de vous », exposition à la Biennale de Venise.

En 2007, Sophie Calle est l’artiste choisie pour représenter le pavillon français à la Biennale de Venise. Quatre ans après M’as-tu vue, sa grande rétrospective à Beaubourg, la plasticienne fait un retour remarqué, en offrant en pâture à cent sept femmes la lettre de rupture de son amant. Le résultat est cruel, drôle, intelligent, dérangeant, profond, émouvant. On n’en saura guère plus sur les motivations de l’amant, anéanties par le feu roulant de ces interprétations ; mais on en apprend, par ricochet, beaucoup sur les femmes et leur manière de penser l’amour au début du XXIe siècle.

2008 – Hélène Berr, « Journal »

Après avoir été conservé par sa famille, qui l’a déposé au mémorial de la Shoah, le journal d’Hélène Berr (1942-44) est publié chez Tallandier avec une préface de Patrick Modiano. Avant de mourir à Bergen-Belsen en 1945, cette jeune agrégative d’anglais aura eu le temps d’écrire, de faire de la musique, et de vivre les joies d’un premier amour. Mais surtout de porter l’étoile, de voir sa famille persécutée, et sa vie tout entière se refermer autour de la terreur, des humiliations et du spectre de la mort. Elle note : « j’ai un devoir à accomplir en écrivant, car il faut que les autres sachent. » Dans la nuit qui l’enserre, dans sa poignante lucidité, son écriture est la beauté même.

2009 – Alain Cavalier, Irène

Chaque film du Filmeur est pour les Apaïstes un événement attendu. Celui-ci ne fait pas exception. Cavalier, c’est la vérité une caméra à la main, l’art de toucher au plus vif, au plus dépouillé des émotions humaines, dans un calme, une lenteur, un art méditatif du regard. Ici, un homme recherche le souvenir d’une jeune morte, avant sa tragique disparition. Il accroche les souvenirs, fragmentaires, à une maison, aux pages du carnet d’Irène, l’accompagne de ses silences, du fantôme d’un amour brisé. On entre dans leur histoire. On est dans leur histoire. Qui peut dire, devant un tel partage, que l’autobiographie est un art solipsiste ?

2010 – Mathieu Simonet, Les Carnets blancs, Seuil ;  blog

Ou comment un avocat parisien, diariste depuis l’enfance, décide de sacrifier ses carnets, à cause de l’exiguïté de l’appartement de son ami. Les carnets blancs racontent l’organisation (très inventive) de leur disparition, tout en revenant sur leur contenu, dans l’exigence – souvent troublante – d’un dévoilement total. Ce suicide du journal ayant de quoi intriguer et déranger, un blog (http://mathieusimonet.com) détaille le sort des cent premiers carnets : leur transformation en saucisson, en robe ou en parfum, leur noyade, leur conservation à l’Elysée ou dans une station de métro. Aux dernières nouvelles, le jeu continue…

2011 –  Annie Ernaux, Écrire la vie, Gallimard, Quarto

Quel bonheur de pouvoir posséder en un seul volume les principales œuvres d’Annie Ernaux, regroupée en un Quarto aisément portatif ! « Écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle. » (juillet 2011) L’ordre des textes choisis – du roman autobiographique Les Armoires vides à l’autobiographie impersonnelle, Les Années – n’est pas celui de leur parution mais celui « du temps de la vie, entre l’enfance et la maturité ». Au début du volume, une tentative originale pour biographer sa vie autrement : un photojournal constitué par l’articulation de photos familiales et d’extraits du journal intime inédit, une « façon d’ouvrir un espace autobiographique différent. »

2012 – L’intégrale des Confessions par William della Rocca

Depuis février 2007, William della Rocca s’est lancé dans le pari incroyable de mettre en voix les douze livres des Confessions de Rousseau. Avec pour seuls accessoires un lutrin, un cahier, une chaise et une tasse à thé, le comédien fait revivre le texte de Rousseau, confesse en «  une entreprise qui n’eut jamais d’exemple » les étapes d’une vie tourmentée. Habité par le texte, il le fait redécouvrir au lecteur devenu auditeur. Performance inouïe, au sens premier du terme, qui est arrivée à son terme en juin 2012 puisque William della Rocca a dit – non pas récité ni joué ni même interprété – l’intégralité des Confessions. Que souhaiter de plus pour le tricentenaire de la naissance du philosophe et pour le vingtième anniversaire de la création de l’APA ?

Véronique Montémont et Françoise Simonet-Tenant

 

Antonio Munoz Molina, Comme l’ombre qui s’en va (Hélène Gestern)

Suite portugaise

124267_couverture_Hres_0Avec Comme l’ombre qui s’en va, le romancier espagnol Antonio Muñoz Molina sort des sentiers du roman qui sont les siens d’ordinaire pour livrer son autobiographie. Mais il le fait à sa manière, entremêlant récit rétrospectif et documentaire selon le mode touffu, entrelacé et choral qui lui est propre. D’un côté, le livre raconte la cavale d’un homme, qui fuit les États-Unis et trouve refuge pendant dix jours au Portugal, du 8 au 17 mai 1968. On comprendra peu à peu qu’il s’agit de James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King. De l’autre côté, au fil de chapitres alternés, le romancier raconte sa première visite à Lisbonne en 1987 : il est alors fonctionnaire et père de famille, en train d’écrire un roman qui a la capitale portugaise pour cadre (ce sera Un hiver à Lisbonne). Et parce qu’il a un besoin impératif de visiter la ville pour pouvoir l’évoquer, il décide d’y séjourner trois jours, alors que sa femme vient d’accoucher de leur deuxième enfant et que rien dans sa vie de jeune père rangé et désargenté n’autorise cette escapade.

La capitale portugaise, point central du livre, est le point de départ d’une formidable reconstitution de la cavale de James Earl Ray. Le romancier, se fondant sur une documentation minutieuse, a tenté de retracer l’angoisse, la peur, le refuge dans les bas-fonds, revenant sur l’itinéraire social, intellectuel et personnel de l’assassin, dans le contexte d’une Amérique déchirée par les conflits interraciaux. Il voudrait raconter « ce qui se passe dans la conscience d’un autre », voir la ville par ses yeux. Mais sa propre escapade lisboète, sur laquelle il revient de manière rétrospective, est aussi l’emblème de la contradiction qui déchire alors la vie de l’écrivain, ce « tracas permanent de désirs inassouvis, de morceaux éparpillés qui ne s’ajustaient pas ». D’un côté le besoin d’écriture, de liberté, de musique et de romanesque ; de l’autre, l’emploi salarié, les obligations familiales, les enfants, une routine qui lui pèse et qu’il ne sait comment combattre. Avec une lucidité qui ne l’épargne pas, l’auteur raconte comment l’écriture d’un roman peut envahir une vie, le succès et la griserie de l’alcool, dont la face obscure est le travail forcené et l’aliénation personnelle. Il évoque la magie de la fiction, son pouvoir, son emprise ; mais montre également comment elle dévore son existence privée, faisant du couple et de la paternité – auxquels l’auteur est pourtant attaché – un insupportable fardeau.

Petit à petit, chaque récit devient la caisse de résonance de l’autre : au Lisbonne ancien de 1968, celui de Earl Ray, répond celui de 1987 ; au Lisbonne réel de la fuite celui, fantasmagorique, des personnages du roman que l’écrivain conçoit alors, avec leur passion pour le jazz, l’alcool et les énigmes. Le lieu est ressaisi dans son unité lors d’une ultime visite en 2012, vingt-six ans après la première, durant laquelle le romancier parle à son fils, désormais adulte et installé au Portugal, de l’écriture de Comme l’ombre qui s’en va. Mais malgré la complexité borgésienne de sa construction et des échos qui le traversent, ce récit alterné se déroule avec limpidité. Il est marqué par le désir sincère de rendre compte, le plus honnêtement possible, de ce que l’écriture donne et de ce qu’elle prend, d’en décrire la genèse au plus près sans sombrer dans le mysticisme de la création. « Le roman » écrit , « fait entrer la vie dans ses propres limites mais l’ouvre en même temps à toute une abondance de trésors cachés ». Document de choix, et sur la vie d’Earl Ray, et sur le processus qui voit naître et s’achever une œuvre, Comme l’ombre qui s’en va trace un émouvant portrait d’écrivain, de mari, d’amant et de père, dans sa richesse et ses contradictions. Il est soutenu par une enquête haletante dont les fils narratifs ne cessent de se croiser et de se toucher, au détour des rues de la plus poétique des capitales d’Europe.

Antonio Muñoz Molina, Comme l’ombre qui s’en va, traduit de l’espagnol par Philippe Bataillon, Paris, Seuil, 2016, 448 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau, 2017.

 

 

Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan (F. Simonet-Tenant)

 

« L’Histoire devrait nous donner des vacances. On en profiterait pour reprendre la vie »

bernard-groethuysen-et-alix-guillain-lettres-1923-1949-a-jean-paulhan-et-germaine-paulhanC’est une belle correspondance – splendidement illustrée – que nous offrent, une fois encore les Éditions Claire Paulhan. Ce volume à la couverture bleu ardoise comprend 98 lettres, échelonnées entre juin 1923 et septembre 1949 : la majorité d’entre elles sont adressées par Bernard Groethuysen à Jean Paulhan ; le volume compte également des lettres de ce dernier à Groethuysen ou à sa compagne Alix Guillain ou des lettres d’Alix à Jean ou Germaine Paulhan. Ces lettres présentent des intérêts multiples : mise au premier plan de la très belle figure, trop souvent méconnue, de Groethuysen, pan vibrant de l’histoire littéraire au prisme de l’effervescence des revues, dialogue spéculatif de haut vol entre Paulhan et Groethuysen sur des questions de langage et de logique, correspondance – et c’est plus rare – entre deux couples, tissée de préoccupations quotidiennes sur fond de vie intense de La Nouvelle Revue française et de tumultes de l’histoire.

Qui était Bernard Groethuysen (1880-1946) ? Philosophe né à Berlin, élève de Dilthey, il se partage vite entre les deux villes de Paris et de Berlin. Il se passionne pour le xviiie siècle et la Révolution française. Il rencontre avant la Première Guerre mondiale Alix Guillain qui devient sa compagne et une collaboratrice intellectuelle, forte personnalité, traductrice et journaliste à L’Humanité. La guerre de 1914-1918 surprend Groethuysen à Paris : en tant que sujet allemand, il est fait prisonnier et interné cinq années au camp de Bitray (Indre). Au début des années 1920, il reprend ses cours à l’université de Berlin qu’il donne pendant les mois d’été en tant que privat-dozent. Il passe les six autres mois de l’année à Paris. La montée du nazisme, le climat de tension et de délation qui règnent en Allemagne le poussent à quitter définitivement Berlin en 1932 pour vivre de sa plume en France – à certains moments dans des conditions précaires. La dernière lettre envoyée de Berlin à Jean Paulhan témoigne du climat difficile qui règne dans l’Allemagne bientôt entièrement à la botte des nazis et peu encline à tolérer la liberté d’esprit d’un intellectuel critique : « Il est difficile de ne vivre que des moments historiques. L’Histoire devrait nous donner des vacances. On en profiterait pour reprendre la vie. » (Groethuysen, 22 juillet 1931). Pendant les quatorze années qui lui restent à vivre en France (il sera naturalisé peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale), il se consacre avec Alix Guillain à une activité intellectuelle intense :  participant fidèle des décades organisées par Paul Desjardins à l’abbaye de Pontigny – un des lieux privilégiés des échanges intellectuels des ténors de la maison Gallimard –, homme de revues aux côtés de Paulhan (acteur important de La Nouvelle Revue française mais aussi de Commerce et de Mesures), traducteur, rédacteur infatigable de notes de lecture, esprit généreux qui s’emploie à faire connaître l’œuvre des autres (la pensée des philosophes allemands mais aussi les textes de Hölderlin, Kafka, Musil ou ceux de Diderot, Montesquieu, Rousseau), découvreur de contemporains (en particulier, de Sartre), Groethuysen joue en fait un rôle clef dans la circulation des idées dans les milieux intellectuels de l’entre-deux-guerres. Auteur d’une œuvre restée inachevée (entre autres, Origines de l’esprit bourgeois en France [L’Église et la Bourgeoisie, t. I, 1927]), il fait l’admiration de nombre de ses contemporains qui n’ont cessé de souligner son immense culture et érudition, ses talents de causeur et l’influence considérable qu’il a pu exercer sur ses interlocuteurs. Du même coup on comprend encore mieux l’intérêt de publier les lettres de cet intellectuel profond et brillant que l’histoire littéraire a trop vite négligé.

Coll-Marcel-SCHROEDER21565-copie-copieL’éditeur scientifique de la correspondance, Bernard Dandois, grâce à la richesse et à la précision de son annotation, contextualise la correspondance et l’éclaire avec une grande pertinence ; par là même il redonne vie au couple original de Groethuysen et d’Alix Guillain (« Guillain » comme la nomme Groethuysen dans ses lettres à Paulhan). La correspondance se lit comme l’aventure intellectuelle d’un couple en temps troublés. L’éditeur distingue trois périodes dans l’échange long de plus de deux décennies : « Groethuysen entre Allemagne et France : 1923-1932 » ; « Groethuysen en France 1932-1939 » ; « Guerre et mort de Groethuysen : 1939-1949 ». Les lettres sont peut-être plus longues dans la première période, le philosophe palliant la distance quand il est à Berlin par le dialogue épistolaire ; la seconde période témoigne de l’intense activité des épistoliers et revuistes, de leur proximité intellectuelle et de l’émulation que font naître leurs échanges (ainsi Groethuysen écrit à Paulhan le 31 mars 1939 : « J’aurais beaucoup de choses à te dire. Mais ce serait de la philosophie, ou plutôt, il s’agirait du problème littérature-philosophie. On pourrait dialoguer. Et le sujet du dialogue serait, je crois, la parole. ») ; la dernière période s’ouvre par de brefs messages dévorés d’inquiétude de Groethuysen, une nouvelle fois malmené par l’histoire, et se termine par la reprise du dialogue (ouvert dès le début des années 1930) sur la question de l’illusion de totalité. En contrepoint se manifeste la présence – parfois véhémente – d’Alix Guillain : d’une part, elle ajoute fréquemment quelques lignes pour Jean Paulhan à la fin des missives de son compagnon ; d’autre part, elle adresse à la seule Germaine Paulhan des lettres plus factuelles mais pleines d’une belle affection. Le dialogue entre Alix Guillain, militante communiste fervente (souvent sectaire selon maints de ses contemporains), et Jean Paulhan est traversé de tensions. Dès l’automne 1930, l’échange épistolaire connaît une passe conflictuelle : Alix reproche à Paulhan son relativisme, le traite de menteur ce qu’il n’apprécie point. Groethuysen, pris dans la tourmente entre son ami proche et sa compagne, adresse à Paulhan une lettre aussi délicieuse qu’habile ; il reprend leur échange sur l’illusion de totalité pour l’appliquer à la situation présente et montrer à Paulhan qu’en portant un jugement rapide sur Alix, il se rend lui-même coupable de ce qu’il dénonce, l’illusion de totalité : « Admettons qu’il y ait un problème. G[uillain] est une communiste (A = B). Faut-il de là conclure qu’il n’y ait rien d’autre ? Si je te disais A est une être humain (A = C), le nierais-tu ? Si j’ajoutais G est ton amie (A = D) diras-tu que j’ai tort ? Tout ce que tu pourrais dire, je crois, c’est de demander comment A = B s’unit aux deux autres jugements. Je crois qu’en posant ainsi la question on abandonne toute discussion. C’est la vie seule qui donne une réponse à ces sortes de questions. » (20 octobre 1930) En juillet 1939, nouvelle tension : Alix Guillain reproche à Paulhan de mettre sur le même plan la politique nazie de Hitler et la politique communiste de Staline. Après la mort de Groethuysen des suites d’un cancer à Luxembourg en septembre 1946, l’échange se poursuit quelques mois entre Alix Guillain et Jean Paulhan, définitivement et tristement interrompu par une brouille, l’interdiction opposée par Guillain à Paulhan de publier dans un numéro des Cahiers de la Pléiade de 1947 un texte du philosophe sur Kafka. Une fois encore, c’est la politique qui est venue compliquer leurs rapports. Leur rupture naît du souhait de Paulhan de faire figurer au sommaire des Cahiers le texte de Groethuysen en même temps qu’un texte de Jouhandeau. Or celui-ci, au comportement trouble pendant l’Occupation, est inscrit sur les listes noires du CNE (le Comité national des écrivains qui va redoubler de zèle au moment de l’épuration). Très vite, Paulhan a refusé de s’ériger en juge, s’insurgeant contre le procédé qui consiste à ce que des écrivains dénoncent d’autres écrivains, et il continue donc à publier Jouhandeau. La présence du texte de ce dernier aux côtés de celui de son compagnon fait frémir d’indignation Guillain qui, en tant qu’exécutrice testamentaire de Groethuysen, demande le retrait de l’article sur Kafka dans les Cahiers de la Pléiade. Plus que dans cette malheureuse brouille, symptomatique des polémiques et des déchirements de l’immédiat après-guerre, on doit sans doute trouver la conclusion de l’ensemble de cette correspondance dans le texte émouvant que Paulhan écrit en hommage à son ami, « Mort de Groethuysen à Luxembourg » (dont un extrait est donné dans les annexes du volume) et qui compte parmi les plus belles pages autobiographiques de Paulhan (Voir Paulhan, la Vie est pleine de choses redoutables, Verdier, 1989, p. 285-303).

Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan, Éditions Claire Paulhan, 2017, 240 p.

Françoise Simonet-Tenant

 

Enfance tchadienne : Michaël Ferrier, Scrabble (Mercure, de France, 2019)

 

 

9782715253162_1_75Chaque livraison de la collection Traits et portraits, de Colette Fellous, promet des œuvres autobiographiques rares, singulières, marquées par des dialogues toujours réinventés entre texte et image. Scrabble, de Michael Ferrier, finaliste du prix Fémina 2019, ne fait pas exception à la règle. On savait la poétique de cet écrivain marquée par le Japon, où il réside et travaille depuis longtemps ; mais on ignorait combien son enfance tchadienne, cette enfance qu’il nous restitue aujourd’hui dans un récit vibrant, significativement dédié « aux animaux, aux malades, aux mutilés », avait façonné sa sensibilité.

Écrire sur l’enfance, ce n’est pas seulement faire remonter le souvenir à la mémoire : c’est « défriche[r] des paysages anciens » pour s’immerger entièrement dans cette explosion de sensations, cette myriade d’odeurs, de couleurs, de lumières, reconnaître leur extrême présence, puisqu’au fond, « rien de tout cela n’est passé » constate Michaël Ferrier. Sous sa plume, « l’enfance s’ouvre comme une mangue », déroulée au fil d’une écriture lumineuse, qui rencontre la poésie à chaque mot sans paraître jamais chercher à la convoquer.

« Je revois les matinées ensoleillées frissonner dans une scintillement de détails, la dentelle déchiquetée des feuilles et des branches, la terre luisante d’avoir tant été balayée, les pieds de piments rouges et jaunes et la paisible blancheur des murs. […] Je cueille le soir frissonnant de l’éclat jaune des lampes et l’étirement des fumées noires qui montent des lanternes de zinc une poignée de souvenirs suspendus aux grandes palmes vertes des bananiers, je recueille les bruits et les parfums saisis à la volée du vent. À la tombée du jour, je me retrouve en compagnie des ombres démesurées qui préparent le poivron, le maïs et le poisson dans l’odeur du charbon brûlé, les rires qui se lèvent et le crépitement des bois. »

Une écriture capable de nous restituer ce que toute enfance possède d’âpre et de merveilleux, dans son art de combiner la splendeur et la cruauté.

Le narrateur a grandi entre son père, militaire de carrière, sa mère et son frère à N’Djaména. Une enfance urbaine, mais au plus près d’une nature violente, sauvage, omniprésente, au bord des « eaux limoneuses du fleuve Chari ». Une enfance en forme de leçon de choses permanente, dans l’observation des bœufs, des « zébus au poil acajou » ; une « enfance de sable et de poussière » baignée par le vent qui remodèle sans cesse le relief et anime les paysages, faisant vibrer ses mille et une nuances de lumière. Le corps entier est mobilisé dans cette fabuleuse entreprise d’apprentissage : goûter les saveurs, même celle des herbes et de la terre, écouter, que ce soit le son du muezzin ou le « solfège insolite » de la brousse. Contempler le moindre détail pendant des heures, dès lors que  « chaque grain de poussière devient une carte du monde ». Quand bien même les deux écritures ne se ressemblent pas, il y a quelque chose de la luxuriance antillaise d’Éloges, de Saint-John Perse, dans cette sensualité violente et irrésistible, cette « incandescence de la sensation », selon les mots du narrateur, dont on voit comment elle irradie le corps et le pénètre pour façonner un rapport au monde d’une intensité particulière.

Les animaux, omniprésents dans le récit, sont des compagnons de jeux, de vie, d’observation : ceux qui font partie de la famille (les deux chiens Dick et Sao), ceux dont on s’occupe, chèvres, cochons, poulets, lapins. Mais aussi ceux de l’« arbre aux bêtes » qui donne asile à toutes sortes d’espèces, oiseaux bruissants, fourmis, lézards, mangoustes ; ou encore ratels, de petits blaireaux teigneux et agressifs capables de tenir tête à un lion. « C’est là », écrit Michaël Ferrier, « que j’ai pris langue avec les bêtes et avec la terre, et ce négoce ne m’a jamais quitté ». Car bien plus qu’un intérêt, ou même une source de fascination, les animaux sont les premiers éducateurs de l’enfant, eux qui lui apprennent la vie, l’amour et la cruauté. Ces pages superbes d’émotion et d’évidence nous rappellent à quel point la nature forme un tout, un corps organique dont l’équilibre repose sur un réseau de luttes et de coexistences plus ou moins pacifiques entre les espèces : la nôtre n’est qu’une pièce parmi d’autres, simple lettre sur la case du jeu – et pas certain qu’elle compte triple.

Peu à peu, le récit dévoile les figures familières qui entourent le petit garçon, à commencer par celle de Baba Saleh, le boy, qui apprend à l’enfant l’essence de la culture tchadienne, ses plantes, ses rites, ses sagesses, ses légendes. Avec lui, Michaël est  Toumaï, prénom tchadien qu’il reçoit comme un cadeau. Visages de l’école aussi : une photo de classe, reproduite, montre cette micro-société où se mélangent sans distinction enfants noirs et enfants blancs. Les amis du jeune garçon sont bergers : Abdelkader, qui est touareg, et Yousssouf, un jeune berger toubou. Riches de leur expérience, ils complètent les apprentissages reçus à l’école, abstraits, mais grâce auxquels le narrateur, malgré leur caractère abstrait, goûte le plaisir de comprendre. L’enfant est très myope et refuse de parler en classe : non qu’il soit malheureux ; mais la vraie vie, il la vit ailleurs, dans sa relation fusionnelle avec son environnement. Il apprend aussi le trouble, celui des corps féminins, celui de la belle Amaboua qui lui fera découvrir « le pouvoir combustible des baisers ». Enfin, il est initié à un double éblouissement : celui, ensorcelant, de la lecture, puis celui de la musique, enseignée par un professeur merveilleux, qui donne à l’enfant l’impression d’aller « rendre visite aux dieux du vent et du sable, de la terre et de la forêt », grâce à la simple vibration d’une flûte à bec.

Ce que nous décrit, d’une manière à la fois magistrale et émouvante, Michael Ferrier, c’est l’essence même de l’enfance, qu’il a su capturer dans son récit. La magnifique alchimie entre une jeune âme et la ville qui le voit grandir, cette N’Djaména dont il se sent « le fils »,  le mouvement perpétuel de l’imprégnation, de la découverte, de l’amitié et de l’amour, étendus à l’échelle d’un territoire et de toutes ses créatures ; le dialogue, ininterrompu, vital, entre l’esprit le corps, au fil de jours « multipliant la joie de vivre, de courir et d’apprendre ».

Mais la guerre est là, qui gronde à bas bruit et place les armes dans les mains des enfants-soldats. Elle éclate le 12 février 1979 et pulvérise tous les équilibres dans des scènes d’une cruauté inouïe. Une violence qui « ne se raconte pas » mais laisse dans le jeune être si sensible, qui en est hélas le témoin direct, le souvenir indélébile du meurtre, de la barbarie ; la mémoire du corps mourant de son ami Youssouf dont il tient la main, conscient que c’en est fini, désormais, du temps heureux de l’enfance.

Le jeu du scrabble éponyme est le fil rouge et l’allégorie de ce récit ; la scène liminaire, qui décrit une partie jouée en famille, se dédouble pour devenir, dans le même temps, une ode au langage ; comme si la découverte du jeu de lettres métaphorisait celle de l’écriture elle-même, « multitude de mots et de sens, de saveurs et de significations, déverrouillant les ondes selon les permutations des lettres et leur position sur la grille, dans le temps comme dans l’espace, dans l’étendue aussi bien que dans la profondeur ». Elle sera le réservoir où l’enfant capitalisera son « butin de langage », pour plus tard. Scrabble est une mosaïque, un récit tissé d’éclats sensoriels, de vibrations, de perceptions charnelles ; du pays de son enfance, auquel son livre rend un magnifique hommage, Michaël Ferrier a su restituer la beauté sévère et âpre, la brutalité et la bonté, la sécheresse et l’opulence.

Michaël Ferrier, Scrabble, Mercure de France, 2019, 227 p. ill.

© Hélène Gestern/ La Faute à Rousseau (2020)

Jacqueline Paulhan, Une petite fille si fragile (F. Simonet-Tenant)

 

Récit d’enfance et de jeunesse

Les lecteurs fidèles de Jean Paulhan connaissent bien Jacqueline Paulhan qui, inlassablement, depuis des décennies, est une des chevilles ouvrières de la Société des lecteurs de Jean Paulhan (voir http://jeanpaulhan-sljp.fr), laquelle s’emploie à faire connaître et lire l’œuvre de l’éminence grise de la Nouvelle Revue française. Aussi est-on ravi et curieux de faire la connaissance dans ce récit autobiographique de Jacqueline Weiler, avant qu’elle ne devienne Jacqueline Paulhan.

On a entre les mains un récit d’enfance et d’adolescence qui court de 1927, année de naissance de la narratrice, à septembre 1947 : on quitte la jeune fille alors qu’elle a obtenu le baccalauréat à Grenoble, qu’elle a rejoint ses parents qui viennent de s’installer à Paris, qu’elle entre en classe de Mathématiques supérieures au lycée Fénelon, qu’elle a subi une énième opération de la jambe et qu’une fois sa maudite jambe « impeccablement redressée », elle danse avec succès au bal de l’École normale supérieure. 23 chapitres composent le récit : non seulement ils suivent l’ordre chronologique mais ils sont aussi précisément datés et localisés (chapitre I : Le Havre, Sainte-Adresse. Octobre 1927 – Septembre 1929. 1 et 2 ans ; chapitre 2 : Algérie. Octobre 1929 – Juin 1932. 3 et 4 ans etc). Ces 23 chapitres sont également enrichis d’un court titre évocateur : « Petits débuts », « La vie facile », « Les belles vacances », « Tout irait bien, si… », « C’est l’aventure ! », « Ce n’est pas juste ! » etc. Cette table des matières aux titres primesautiers rappelle irrésistiblement les titres-sommaires des chapitres dans les romans de la comtesse de Ségur, destinés à mettre les jeunes lecteurs en appétit. Dès les titres, c’est donc un esprit de jeunesse qui souffle sur le livre : celui-ci va nous conter non pas « Les malheurs de Sophie » mais « Les aventures de Jacqueline », entourée d’une sœur Colette, d’un an sa cadette, dont elle est inséparable, et de parents, professeurs de lettres, aimants et attentifs.

Une petite fille si fragile accorde une large place aux scènes attendues du récit de jeunesse : portrait des parents et des grands-parents, scènes (nombreuses) de jeux, fêtes enfantines, portraits d’institutrices et scènes scolaires, premières amitiés, lectures (Jules Verne, Stevenson, Walter Scott, Rousseau, Zola, Louis Hémon, Verlaine, Voltaire), vacances… Ce qui fait de l’enfance de Jacqueline une enfance singulière est la fragilité de sa santé. De l’âge de 5 à 20 ans, l’existence de la narratrice a été ponctuée d’opérations graves (moult ostéotomies et une néphrectomie). Loin d’assombrir l’enfance, ces diverses opérations sont représentées comme les étapes de l’apprentissage de la vie que fait une enfant volontaire, rieuse, volubile et casse-cou. Le récit conduit de l’Algérie (1929-1933) où le père de Jacqueline est professeur au lycée d’Alger à Grenoble (1934-1946) en passant par les mois de soin à Leysin en Suisse (1933-1934) où la petite fille suit un traitement dans un clinique héliothérapique renommée.

Le grand charme de ce récit est son ton : alacrité, vivacité, légèreté. L’entrain de la narratrice est contagieux et le lecteur avale d’un trait les 23 chapitres. Le large usage du présent de l’indicatif contribue à cette impression de fraîcheur donnée par le récit : l’âge de l’auteur qui se penche sur ses souvenirs ne compte pas ; c’est une force de vie jeune et enjouée qui traverse ces pages. Alors que l’enfant est malade, obligée de rester souvent alitée, sa mère lui fait une suggestion :

« Justement, Maman vient de me donner une bonne idée : je vais écrire mon journal. Je ne tiens plus en place. Je commence tout de suite, sur un vieux cahier de brouillon.
    Premier problème : il faut quelques lignes d’introduction, comme dans les livres de la Comtesse de Ségur, ça se fait. Une heure de réflexion pour arriver à la plus stupide des phrases ; j’en suis parfaitement consciente : “Ce qui m’a donné l’idée d’écrire mon journal, c’est l’envie d’améliorer mon orthographe qui n’est pas très bonne.”
    C’est bête, c’est faux, mais c’est fait.
    Deuxième problème : quelqu’un pourrait lire ce journal et je ne veux pas que l’on puisse savoir ce que je pense, ce que je ressens ; donc je ne raconterai que ce qui s’est passé : aucun sentiment, aucune confidence. Par précaution, je le cacherai.
    Sur mes traces, Colette a commencé, elle aussi, son journal. Mais elle le pose, bien en évidence, sur la table de la salle à manger. Tout le monde doit le lire. Même moi. Elle est pleine d’idées. » (p. 145-146)

L’intérêt du récit tient également à la précision des souvenirs, aux détails qui restituent les atmosphères, à la narration très évocatrice des temps de l’Occupation. Les récits d’enfance et de jeunesse sont nombreux, et cet exercice autobiographique est rien moins que facile. Jacqueline Paulhan a su trouver le ton fait de vivacité et de clarté méthodique ainsi que le rythme allègre qui donnent à son autobiographie une grâce particulière et malicieuse.

Jacqueline Paulhan, Une petite fille si fragile, La Part commune, 2016, 337 p.

Françoise Simonet-Tenant

 

A l’os : Grégoire Bouillier, Le Dossier M. (Hélène Gestern)

 

Bouillier- Dossier M. couveIl y a des livres dont on se sent incapable de parler. Pour ne pas dire illégitime. Parce qu’ils nous débordent, parce qu’ils nous excèdent. Parce qu’ils dépassent par leur simple existence, dût-on ne jamais les ouvrir, les mots indigents que l’on va tenter de poser sur eux. Des livres pour lesquels on sait qu’on n’aura jamais assez de vocabulaire, de sensibilité, d’empathie, ou tout simplement de douleur ou de courage, pour les approcher vraiment. J’écris « approcher » car il est illusoire de songer à pénétrer leur cœur, au sens de cœur bouillant d’un réacteur dans la folie de sa combustion ; on sait que tout au plus on effleurera leur surface, avec nos phrases trop lisses, mais qu’on ne saura pas, mais alors vraiment pas, restituer la brûlure qui les a fait naître, la lave qui les secoue de bout en bout, le magma en fusion que charrie chacune de leurs lignes, malgré la logique géométrique d’une construction qui a toutes les allures d’une implacable démonstration.

Et on ne parle pas ici de roman ; pas du droit qu’a la fiction d’être épique, délirante, insensée et improbable. On ne parle pas des constructions de l’imagination et de la mise en scène de ses coïncidences extravagantes, que l’on accepte de croire par convention. On parle d’une autobiographie on ne peut plus autobiographique, tellement autobiographique qu’elle pourrait être une quintessence de l’autobiographie, d’un discours de soi qui crucifie l’identité de celui qui l’a écrit, 872 pages à l’os, maniant le verbe comme le tranchant d’un bistouri et la lucidité comme un scialytique, 872 pages qui, malgré leur allure torrentielle, ne se déversent pas, ne se répandent pas, ne se défont pas mais organisent, une section après l’autre, un degré de souffrance après l’autre pourrait-on dire – chacune d’entre elles étant divisée en niveaux numérotés –, les strates d’une existence, ou plus précisément de ce qui a été l’avant et l’après d’une existence, qu’un événement fractura de manière définitive.

De Grégoire Bouillier, on sait qu’il avait écrit en 2002 le saisissant Rapport sur moi, puis une nouvelle, L’Invité mystère, 2004, qui relatait sa rencontre avec Sophie Calle. On savait qu’il avait été l’amant de celle-ci et que sa lettre de rupture avait fait l’objet d’une vengeance menée par un commando de 105 femmes, Prenez soin de vous, qui en avaient livré une exégèse aussi drôle que cruelle, qualifiée de « chœur de la mort » par Christine Angot. Puis qu’il n’avait plus rien écrit à part un bref texte, Cap Canaveral, quatre ans plus tard. Après quoi l’écrivain prometteur avait disparu des écrans radar.

 « Il s’appelait Julien. Je peux dire son nom. C’est le moins que je puisse faire ». C’est ainsi que s’ouvre le livre après son prologue, qui relate l’histoire du suicide de l’ami de Picasso, Carlos Casagemas. Julien n’était pas un frère, pas un proche. Mais Julien n’était pas n’importe qui : il était le mari de Patricia. Julien s’est suicidé le 27 novembre 2005 en se pendant à une fenêtre avec la ceinture de son pantalon ; une expérience que Grégoire Bouillier a ensuite tenté de renouveler à son propre compte. Non qu’il voulût mourir, même s’il a bien failli y réussir ce soir-là : mais parce qu’il voulait comprendre ce que l’on éprouve, les sensations exactes, ce qu’endure le corps quand on se donne la mort par pendaison. Car si Julien a choisi de quitter la vie par le chemin de l’asphyxie, c’est après avoir écrit le prénom de Patricia et celui de l’auteur, qui avait fait l’amour avec elle une semaine auparavant, sur le lit conjugal dont il avait arraché les draps.

« Certaines choses sont si opaques qu’elles ne laissent pas passer la lumière du langage, pas un mot ; elles se tiennent dans le silence, debout, immobiles, granitiques, braquant fixement leurs yeux de sulfure sur nous ». Il y avait la vie. Il y aura désormais le silence, avec « le suicide de Julien sur les bras ». Un silence de catastrophe, de désastre, littéralement, de mort. Et pourtant, il faut parler, parce que la véritable obscénité serait de se taire. Mais l’écrivain a perdu ses armes. Devant l’indicible, il doit désapprendre, admettre l’impossibilité du langage. Alors il raconte, pendant un premier chapitre de plus d’une centaine de pages absolument obsessionnelles, cet instant, ce SMS lu à une terrasse de café, ce vertige de l’avant et de l’après du suicide de Julien.

À partir de là, le livre, qui est une rétrospective, réorganise la masse des événements de l’existence de son auteur selon une téléologie qu’on peut considérer comme parfaitement délirante ou au contraire implacablement logique. Chaque acte, chaque rencontre, chaque décision, est lu comme le pas supplémentaire qui a conduit au suicide de Julien.

Et au centre du drame, de la tragédie pourrait-on dire, il y a M. qui a donné son titre au livre, Le Dossier M., comme on inscrit le nom d’un prévenu sur la tranche d’une procédure pénale. Car, comme le souligne Bouillier, si lors d’un homicide on s’attache à rechercher et juger les coupables, ceux qui furent partie prenante dans les causes d’un suicide, eux, ne connaîtront jamais la sanction judiciaire. Alors il faut se faire son propre procureur et son propre avocat. Retracer l’enchaînement des événements. Pour Grégoire Bouillier, M., par qui le drame arriva, c’est la rencontre absolue, le coup de foudre, la sublimation, racontée durant des pages proprement extraordinaires où rarement fut dite de manière plus exhaustive et plus juste la complexité magnifique d’une opération de cristallisation, qui aura duré ici en tout et pour tout trois heures. Mais elle aura suffi à détruire la vie d’un homme. Et, par voie de conséquence, celle d’un autre. Car pour avoir une chance de conquérir M., il a d’abord fallu quitter S. – Sophie Calle – occasion là encore de décortiquer sans pitié les mécanismes d’une rupture, avec son cortège de lâchetés, de non-dits, de plaidoyers, aussi, pour le courage paradoxal de s’en aller. Assorti, dans ce cas très précis, de la peur des conséquences. C’est une des rares sections du livre où l’humour cesse d’être parfaitement désespéré pour se faire parfois caustique (description des dîners d’artistes avec ses « respounchous » au menu), voire prémonitoire (« La suite promettrait d’être folklorique »).

Mais avant S. et M., il y eut aussi les rêves d’enfants, qui ont façonné l’adulte : Zorro, figure adulée, redresseur de torts, qui s’engloutit dans les paillettes des années 80 : sur le feuilleton Dallas – qui l’eût cru –, Bouillier écrit des pages d’une lucidité et d’une acuité à couper le souffle pour démontrer comment s’est opéré en moins d’une décennie un « fantastique renversement des valeurs » où la ruse, l’hypocrisie et la sournoiserie deviennent les nouveaux gages de la réussite. Et avant Zorro, il y eut la famille, dysfonctionnelle, déjà évoquée dans Rapport sur moi, le viol par le frère, les tentatives de défenestration de la mère, l’association délétère de l’amour et de la mort, les « je t’aime » qui précèdent les tentatives de suicide maternel et qui n’inspirent plus que l’envie d’appeler les pompiers à chaque fois que l’auteur entend ces mots dans la bouche d’une femme. Au bout du compte, un homme vulnérable, détruit par un amour inassouvi, qui acceptera en désespoir de cause une aventure d’un soir, avec les conséquences que l’on sait. Et au milieu de ce paysage tournoie sans cesse l’obsession de l’amour, du sexe et de la passion ; l’amour qu’on donne et qu’on cherche, que l’on reprend ou qui nous quitte, celui dont l’espoir permet de tenir le fil précaire de l’existence, remplit parfois d’enthousiasme, de joie, de lumière ou d’exaspération ; mais qui en l’espace de trois heures peut se transformer en esclavage brutal et en terrifiante aliénation.

Qu’est-ce que cet énorme livre ? Une psychanalyse ? Beaucoup plus. Une autofiction : certainement pas, même si l’imagination, la fatale imagination, y joue son rôle. Une confession : sans doute, sauf que l’auteur n’y cherche pas de pardon, et surtout pas d’absolution. Il faudrait plutôt parler de relecture totalisante d’un destin, d’une horlogerie qui démonte avec une sagacité admirable la mécanique des sentiments humains, mais surtout d’une instruction, à charge et à décharge, celle d’un homme qui vit depuis dix ans avec la mort d’un homme sur la conscience, qui sait qu’il n’est qu’un des maillons qui firent le drame (pas d’orgueil victimaire dans cet ouvrage), mais qu’il en est aussi l’un des maillons et que de cela plus jamais il ne pourra faire abstraction. Il y a du Rousseau dans ce Dossier M. qui ne passe sous silence, n’excuse, ne pardonne rien : une mise à nu totale, un monologue intérieur qui parfois explose en phrases torrentielles, parfois se resserre autour de quelques aphorismes cruels, parfois s’adresse à soi, parfois à l’autre (M., le mort, le lecteur), mais qui en tout état de cause semble être mû de la première à la dernière ligne par un violent impératif de survie. Les digressions à l’infini n’ont que l’apparence d’une gratuité : elles sont les étapes d’un Golgotha personnel, fonctionnant comme une fantastique anamnèse qui déplie, niveau par niveau, ce qui façonne un être et guide ses actes, le conduisant à naviguer entre la grandeur et l’abjection.

Il y a là un regard sur soi et sur une société qui ne sait plus que faire du courage d’aimer, une méditation tragique et parfois presque drôle sur les caprices du hasard et la loi de la nécessité, un lieu où l’extrême folie et l’extrême lucidité s’entrechoquent, dans cette mise en pages de l’existence qui grandit comme un monstre incontrôlable. Il y a aussi, et ce n’est pas un détail, le renoncement à une certaine idée de la littérature au profit d’un discours de pure existence : « Je ne sais plus ce qu’est un livre. Ce qu’un livre doit être ou n’être pas : je n’en ai plus aucune idée.  Je ne veux plus le savoir ».

Grégoire Bouillier, Le Dossier M, Flammarion, 2017, 882 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau, 2017

Journal buissonnier : Michel Longuet, Adresses fantômes (Françoise Simonet-Tenant)

 

Les lecteurs de La Faute à Rousseau connaissent bien Michel Longuet, pionnier en matière de chronique personnelle sur Internet. Depuis 2000, il met en ligne certaines feuilles d’un journal illustré commencé en 1993, et les internautes peuvent aller se promener sur son site touffu (« Les carnets illustrés de Michel Longuet », http://michel.longuet.free.fr). En 2008 est publié chez Actes Sud L’Abécédaire de l’Odéon illustré par des dessins de Michel Longuet qui s’est plu à s’aventurer dans les coulisses de l’Odéon (voir chronique dans FAR, n° 49, p. 63-64). Du monde du théâtre, Michel Longuet est passé au monde des rues, qui est une autre forme de théâtre, et il a publié en avril 2013 chez Grasset ces Adresses fantômes, tout à fois carnet de croquis et journal de promenades urbaines dont les dessins sont extraits des « carnets illustrés » (2003-2012).

            Michel Longuet s’est arrêté sur les inscriptions commémoratives que nos yeux de citadins pressés ne voient plus : « bien des fois au cours de mes promenades dans Paris, en m’arrêtant devant une plaque Dans cette maison vécut…, j’ai ressenti un frisson. » (p. 11). Tout à la fois diariste- dessinateur et journaliste-enquêteur, Michel Longuet prend au mot plusieurs de ces plaques et a exploré, bien au-delà des façades, les adresses d’écrivains et artistes disparus (Georges Méliès, Toulouse-Lautrec, Albert Marquet, Paul Gauguin, Eugène Atget, Calder, Beckett, Michaux, Follain), ranimant les fantômes des disparus. C’est tour à tour  émouvant, sensible, érudit, nostalgique, drôle et poétique. De chapitre en chapitre (10 au total), on suit le personnage du dessinateur en quête de traces, d’adresse en adresse, de déconvenue en découverte, d’hésitation en certitude. C’est presque de petits récits d’aventure que nous livre Michel Longuet, où flotte parfois l’ombre du fantastique : « Comment croire que la chaise du bureau d’Atget ne soit qu’une simple chaise ? […] Que la lueur rouge dans l’œil de cette dame chez qui j’ai dessiné la cheminée où Lautrec faisait des feux d’enfer ne soit due qu’au hasard ? » (p. 11)

            Le livre est un miracle d’équilibre entre textes et images. Les grands dessins en pleine page, le plus souvent datés et légendés, sont accompagnés d’une myriade de petits dessins éparpillés dans les marges qui mettent en valeur un détail ou croquent d’amusants petits personnages. Les illustrations elles-mêmes sont pleines de lettres, celles qui peuplent nos rues, celles des enseignes, des panneaux indicateurs, des affiches, des tags. Le lecteur ne sait plus où donner du regard… Entre les dessins court le texte du journal tenu par le diariste-enquêteur dans ses flâneries-enquêtes :

mardi 10.IV.07

Ah ! mon pauvre monsieur, me dit la gardienne du 17 bis rue Campagne-Première où s’installa Atget de 1899 jusqu’à sa mort, il ne reste plus rien. Du temps de Monsieur Blanchet (journaliste), l’appartement était en l’état parce qu’il avait connu Monsieur Atget. Mais avec les nouveaux arrivants… Ils ont ôté le plancher (pause) et ils ont abattu une cloison pour faire une grande pièce avec cuisine américaine… Madame la gardienne lève les yeux au ciel. (p. 65)

Ce livre est fait de minutie et de détails : consignation des progrès minuscules sur les traces des grands hommes disparus, petits croquis de détails architecturaux, de portes et d’objets, précisions historiques ou topographiques. Si maintes investigations sont parisiennes, Michel Longuet s’échappe parfois de la capitale et part à Albi (p. 43) sur les traces de Toulouse-Lautrec, à Canisy et à Saint-Lô sur les traces de Follain (p. 100 et p. 102), à Reims (p. 96)…

            Le dessinateur est discret mais présent, se tenant le plus souvent dans les coulisses – de même que son autoportrait dessiné s’inscrit sur le contreplat de couverture. De temps à autre, des bribes de sa propre histoire intime apparaissent de façon elliptique au détour d’une page dans les interstices de la chasse aux fantômes : l’évocation de Méliès suscite le souvenir de la brouille avec son père, sourd aux ambitions cinématographiques de son fils Michel (p. 27)… et Michel Longuet de dessiner dans la marge la bobine du film, Fantôme de l’infirmière – encore un fantôme! , premier court-métrage qu’il a réalisé ! Quelques pages plus loin (p. 97), dans le chapitre consacré à Michaux, une escapade à Reims et le dessin de la porte des toilettes publiques à côté du Palais de justice conduisent le dessinateur à faire allusion à l’homosexualité telle qu’adolescent au début des années 1960, il l’a vécue, sur le mode clandestin, dans le cadre bien-pensant de la capitale champenoise. Le très beau quatrième chapitre, consacré aux « cinquièmes étages de Albert Marquet », semble nous livrer la clé de la dédicace imprimée : « Pour Adrien ». Alors que Michel Longuet a obtenu la permission de dessiner dans le salon même de l’appartement qu’occupa Albert Marquet, rue Dauphine, il remarque une toile de Marquet accrochée au mur, Le port de Boulogne ; la toile appelle immédiatement le souvenir d’Adrien dont on saura qu’il fut un ami cher et proche, « petit monsieur avec une perle piquée dans sa cravate » (p. 54), qu’il possédait une toile de Marquet qu’il a promis de léguer à Michel Longuet, peut-être comme un passage de témoin ? Ce sont également les fantômes de son passé que Longuet ressuscite dans ce livre, élégant et subtil.

Françoise Simonet-Tenant

Michel Longuet, Adresses fantômes, Grasset, 2013, 112 p., 18, 50 €.

 

 

Une Anglaise hors du continent : Vivienne de Wattewille, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros (Claire Paulhan, 2019)

couv-Watteville-567Les éditions Claire Paulhan, fidèles à leur tradition de découverte de textes aussi rares que passionnants publient, une fois n’est pas coutume, une traduction : celle de Seeds That The Wind May Bring, de Vivienne de Watteville (1900-1957), œuvre proposée au lecteur français sous le titre d’Une île sans pareille. « Une île sans pareille », c’est l’expression que l’écrivaine et exploratrice britannique utilise pour qualifier Port-Cros, où elle eut l’idée, à la fois téméraire et séduisante, de se fixer en 1929, une aventure qu’elle narre avec humour, verve et profondeur dans ce recueil de souvenirs rédigés à la fin de sa vie.

Lorsqu’elle entrevoit l’île pour la première fois, la jeune Anglaise a 29 ans et son histoire en elle-même est singulière : orpheline de mère à neuf ans, elle a été éduquée par son père, un naturaliste suisse, qui ne la sort du pensionnat que pour l’entraîner dans ses expéditions : enfance rude, singulière et atypique, faite de vie au grand air, de campements et d’escalade, de chasse et de pêche en Norvège et dans les Alpes, en compagnie d’un père adulé surnommé « Dadboy », avec qui la relation est fusionnelle et exclusive. Devenue adulte, Vivienne suit son père, mandaté par le Muséum de Berne pour rapporter des spécimens africains. Mais en 1924, alors qu’ils se trouvent au Congo, à la tête d’une expédition de soixante porteurs, Bernard de Watteville, que sa fille appelle « Brovie », est attaqué par un lion et succombe à ses blessures, un drame qui laisse chez Vivienne une « empreinte incandescente ». Elle terminera seule l’expédition, chassant de quoi nourrir les porteurs et traversant le Congo alors qu’elle est en proie à la douloureuse fièvre sodoku.

1920-VdeW-567Une telle histoire ne peut que façonner une personnalité singulière. Vivienne est une femme libre, un curieux mélange de stricte éducation anglaise, perceptible dans son sens inné de l’euphémisme et sa gêne comique devant certaines situations (tel le drolatique achat de pots de chambre au Bon Marché) et de spontanéité européenne ; alors qu’elle aspire à se fixer pour écrire, elle demeuré dévorée par le goût des expéditions et un « besoin pathologique de liberté ». Elle ne dit pas non au mariage, mais pas avec n’importe qui – l’une des conditions étant que le prétendant ait le « torse glabre ». Sa délicieuse Grandminon, merveilleuse et tout aussi originale grand-mère suisse, devient pour elle une véritable amie (« aux âges de vingt-huit ans et de soixante-dix ans passés respectivement, […] nous fûmes mûres l’une pour l’autre », écrit joliment Vivienne). Mais elle entretient avec la solitude, aussi subie que choisie dans son cas, une relation vibrante, qui nourrit la fibre spirituelle qui traverse ses souvenirs.

La découverte de Port-Cros se fait au hasard d’une promenade en bateau vers l’île de Porquerolles, en juin 1929. Le coup de foudre est immédiat, attisé par la réputation de sauvagerie du lieu, celle-là même qui fait choir Vivienne et sa grand-mère « dans les rets de l’île ». Immédiatement, elle est obsédée par le désir de s’y installer, d’y créer un gite pour ses amis, dans ce qu’elle appelle un « petit paradis à l’écart de tout ». En conséquence, elle se met sur-le-champ en quête d’une maison. Il en est bien une de disponible, à Port-Man : une demeure vétuste et sans commodités, une « maisonnette blanche, blottie comme une mouette juste au-dessus de la roselière », qui offre une vue superbe sur la mer. Problème : Port-Cros est propriété (âprement contestée par des jeux de testament et d’héritage) de Marcel Henry, un notaire. Celui-ci forme un étrange ménage à trois avec sa femme Marceline, dont il séparé, et le nouveau compagnon de celle-ci, Claude Balyne, un poète tuberculeux. Et les Henry-Balyne n’entendent pas accueillir aussi facilement une étrangère dans leur petite communauté, qu’ils appellent une « colonie utopique ». Il s’ensuit des descriptions hilarantes de thés avec le trio, qui déclamant du Racine, qui contemplant le ciel, tandis que Vivienne tente désespérément de les gagner à sa (prosaïque) cause. « Comment diable obtenir les faveurs de ce trio d’idéalistes et de poètes ? » se demande-t-elle…

Il faudra bien des ruses et des négociations : moyennant un bail léonin, un loyer exorbitant, et de gros travaux qu’elle doit prendre à sa charge, Vivienne est autorisée à résider là-bas. Tout à son projet d’aménager le havre rêvé pour ses amis, elle se lance alors dans de folles expéditions au Bon-Marché, écluse les antiquaires, fait venir des caisses et des caisses de meubles par bateau, tout en se lançant elle-même dans des travaux de peinture et de rénovation effrénés. Elle reçoit un premier aperçu de la vie méridionale, avec les équipes d’ouvriers qui prennent leur temps pendant qu’elle se « dépens[e] vigoureusement sous leurs yeux », espérant (en vain) susciter un éclair d’émulation… En cela, Port-Cros sera pour Vivienne de Watteville une rude école de rapports humains. Elle qui multiplie les gestes de gentillesse, offre des cadeaux de Noël, tente d’établir des relations cordiales avec les Henry, son « rameau d’olivier », comme elle le dit, toujours à la main, reste méprisée et mise à l’écart. On la prend pour une écervelée, une rentière qui jette inconsidérément l’argent par les fenêtres, mais qu’on escroque allégrement. De son côté, elle finit par percevoir les Méridionaux comme « un peuple au cœur cuirassé de cynisme », corrompu par la manne touristique, qui ne voit en elle qu’une « nigaude, […] une évaporée, ou […] une vache à lait. »

L’autre problème, et de taille, est que Vivienne doit s’adjoindre les services d’une domestique. Les Henry lui en dénichent non pas une, mais un : Joseph, homme à tout faire napolitain, vanté pour ses mérites multiples, mais cadeau empoisonné : il a été chassé de sa place précédente pour avoir séduit Françoise Supervielle, la fille du poète. Ardent travailleur, dur à la tâche, solide et dévoué, il est hélas aussi « caractériel qu’un prima donna » et ses sautes d’humeur coûtent une bonne partie de sa tranquillité à sa jeune Anglaise. Évidemment, il ne tarde pas à s’amouracher de Vivienne, ce qui donne lieu à des descriptions de scènes rétrospectivement burlesques – mais qui durent l’être un peu moins sur le moment : Joseph couché devant la porte que Vivienne doit verrouiller à double tour, Joseph lui mordant la cheville par dépit amoureux ( !), Joseph jaloux, Joseph cherchant à se suicider avec un couteau émoussé (« Mais Joseph, pas avec ce couteau-là, tout de même » ?) , Joseph accomplissant des travaux herculéens pour lui plaire… Voici donc la jeune femme obligée de « refroidir ses ardeurs, tâche aussi délicate que la manipulation de substances hautement explosives » Là encore, source pour l’autrice de méditations sur les relations de pouvoir qui régissent les êtres, notamment entre maîtres et serviteurs, et sa propre inaptitude à imposer sa propre autorité. « On ne se mue pas en despote sans y avoir été passivement encouragé » note-t-elle.

Mais c’est peut-être justement parce que l’île enchanteresse se révèle pleine de chausse-trapes, de rudesse climatique, de rapports humains sournois, hostiles et biaisés qu’elle répond bien malgré elle aux attentes de Vivienne de Watteville, venue au fond dans cette retraite interroger qui elle est et ce qu’elle attend de la vie. La contemplation de la nature, que la bassesse humaine ne peut entamer, fait chanter en elle un pur désir d’élévation, une spiritualité vibrante, une réflexion sur une foi approchée en toute liberté.  Son paganisme « jett[e] ses derniers feux », elle lit Platon, Marc-Aurèle, Epictère, s’éprouve face à la solitude, apprend à connaître ses propres limites, moque sa prétention à l’anachorétisme, médite sur le fait que l’on ne « parvient à la paix que par le renoncement absolu à soi-même ». Ses méditations aux accents pascaliens se nourrissent de l’observation passionnée de la nature, clé vers l’infini de la sensation : « Le microcosme d’une seule goutte de rosée, unique et scintillante, me procurait des sensations aussi intenses que toute l’étendue céleste couronnant de son immense voûte les cyprès sombre et duveteux dont les cônes se teintaient d’or ». L’écrivaine défriche, au sens propre, des clairières dans lesquelles elle se réfugie, loin de Joseph, écrit ses souvenirs d’Afrique, et s’abîme dans de puissantes contemplations du paysage qui continue à nourrir son âme et sa mémoire ; celle, chérie entre toutes, de Brovie, et de leur relation plus sororale que parentale – Œdipe, es-tu là ? – qui ne semble nullement la troubler… Port-Cros hébergera aussi des amis chers en visites, des amours naissantes (laissons le lecteur les découvrir), des moments de grâce, dans la compagnie des oiseaux, du perroquet de compagnie et de l’ânesse Modestine ; laissera aussi à la jeune femme le loisir aussi de s’interroger sur son étrange (et très moderne) place dans la monde, à la croisée des rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes.

La délicate traduction de Constance Lacroix, dans sa minutie, restitue la grâce d’une langue que l’on devine complexe, souvent lyrique pour décrire la beauté d’un lieu où « l’air lui-même est azur », son exubérance végétale, sa « lumière cuivrée », ses « rocs drapés de leur manteau de pins ». Claire Paulhan a par ailleurs fait le choix d’une édition en quadrichromie, agrémentée d’une riche iconographie, tant du Port-Cros de l’époque, dont elle est fine connaisseuse, que de Vivienne de Watteville elle-même que l’on peut contempler sur de nombreux portraits et photos de famille. Le beau papier crème et le sépia des photographies achèvent d’embellir de ce livre de souvenirs qui est bien plus, malgré l’humour et la poésie dont il est empreint, qu’une banale (re)collection de vignettes pittoresques et de cartes postales : il est aussi le récit de la façon dont une jeune âme en deuil, mais pleine d’amour de la vie, choisit un paysage paradisiaque pour se confronter à son passé, ses chagrins, son aspiration à l’indépendance, dans la pure liberté d’un coup de foudre pour un lieu superbe autant que cruel, avant de se tourner, résolument, vers les autres, la vie et le bonheur.

Vivienne de Watteville, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros, Claire Paulhan,  2019, 317 p. ill.

© Hélène Gestern / Autobiosphère (2020)

Être une femme journaliste en 1928 : Lettres à Jane Misme (F. Simonet-Tenant)


Qui est Jane Misme (1865-1935) ?

C’est le pseudonyme de Jeanne Maurice, née dans une famille protestante de la petite bourgeoisie. Si sa mère la destine à un rôle traditionnel de mère de famille, la jeune fille a d’autres désirs et ambitions. Son mariage en 1888 avec un architecte, Louis Misme, ouvert aux aspirations intellectuelles de son épouse, lui permet d’échapper à la voie toute tracée. La rencontre de Francisque Sarcey lui ouvre les portes du journalisme. Elle entre à La Fronde en 1898 et y tient la rubrique de critique dramatique. Lorsque La Fronde cesse de paraître, Jane Misme fonde en 1906 La Française, œuvre et journal de progrès féminin qu’elle dirige jusqu’en 1924. Elle collabore aussi à L’Œuvre jusqu’en 1930 où elle tient la rubrique « Carnet d’une féministe » et elle préside à partir de 1922 la section presse du CNFF (le Conseil national des femmes françaises crée en 1901). C’est à ce titre qu’elle organise une enquête pour la section « La femme et la presse » de l’exposition internationale « Pressa » qui se tient à Cologne de mai à octobre 1928. De cette enquête il reste des traces. Le hasard d’une recherche sur Internet m’a conduite à découvrir l’existence, à la Bibliothèque Marguerite Durand, d’un ensemble de 44 lettres autographes signées, datées de 1928 (Cote : 091.1 MIS), toutes adressées à Jane Misme.

Enquête : rêve et réalité

Les personnalités du monde de la presse et des lettres qui ont participé à cette enquête – Jane Misme leur demandait d’évoquer leur expérience du journalisme et leur avis sur ce métier – étaient en majorité des femmes (32 des textes conservés sont d’une main féminine). La liste des participantes (Rachilde, Marguerite Durand, Louise Weiss, Andrée Viollis, Colette, Colette Yver, Anna de Noailles, Séverine, Marcelle Tinayre, Juliette Adam, Lucie Delarue-Mardrus… et bien d’autres, connues à la fin des années 1920 mais passées depuis cette date dans le purgatoire de la mémoire collective) avait mis ma curiosité en alerte et suscité l’image d’un trésor de fragments autobiographiques consacrés au métier de journaliste. La réalité fut moins spectaculaire : une série de réponses souvent brèves (se réduisant parfois, comme dans le cas de Germaine Beaumont, à un curriculum vitae égrenant les différentes rubriques journalistiques tenues), rédigées sur des papiers de formats divers, soit papier libre, soit papiers à en-tête de journaux auxquels appartiennent celles qui écrivent. Néanmoins, de cette série de réponses – où le « je » de la journaliste reste souvent discret – se dégage un paysage intéressant pour qui s’intéresse à la façon dont les femmes de lettres ont vécu et représenté le métier de journaliste.

Être femme-journaliste

Tout d’abord certaines livrent des considérations assez générales sur le métier de journaliste sans (se) poser la question de la façon dont elles vivent ce métier en tant que femmes. Pour celles-ci, le journalisme est d’abord vécu comme « une excellente école d’assouplissement pour le style et la pensée » (Marcelle Tinayre). Quant à Marion Gilbert, elle tire de son expérience une forme de précepte à méditer : « Écrire un livre, c’est délayer sa pensée en trois cents pages ; écrire un article, c’est la condenser en trois cents lignes. Il faut donc commencer son apprentissage littéraire par le journalisme, puisqu’on peut faire du bouillon avec de l’extrait mais pas de l’extrait avec du bouillon » …

D’autres présentent une représentation stéréotypée de la conception de la journaliste qui est proche de celle que certains hommes peuvent développer au même moment. Ainsi les réponses de plusieurs d’entre elles convergent avec celle de Marcel Prévost (un des hommes qui a répondu à l’enquête) : « La femme journaliste apporte dans ce dur et pourtant délicat métier des aptitudes que l’homme ne possède pas au même degré : la finesse pénétrante de son sexe, sa bonne grâce, son tact, sa curiosité lucide. […] Quant à la façon dont elle décrit les articles, elle y utilise le don merveilleux qu’elle décèle dans ses lettres privées et dans ses mémoires. » On retrouve là la répartition conventionnelle qui cantonne la femme dans le domaine de l’intime, du domestique, de l’intuition voire de l’instinct, de la délicatesse.

Pour quelques-unes, la réponse est l’occasion de faire vibrer leur engagement féministe et de rappeler que la presse, longtemps bastion de la domination masculine, a été aussi une opportunité donnée aux femmes de prendre la parole et de s’émanciper. C’est ainsi que Marguerite Durand, fondatrice de La Fronde – journal crée en 1897, entièrement administré, rédigé et composé par des femmes – écrit dans sa réponse à Jane Misme : « Tout ce qui oblige la femme à sortir de chez elle, à rompre le cercle étroit de ses habitudes, de sa famille, tout ce qui la force à entendre, à observer d’autres personnes que celles de son entourage immédiat, tout ce qui élargit devant elle l’horizon social, tout ce qui la met à même d’enregistrer, sur les questions les plus diverses, les opinions les plus différentes est un bien pour son intellectualité. Le journalisme actif, moderne, qui écoute, qui enquête, qui juge est et sera le meilleur ouvrier de l’œuvre d’émancipation féminine. »

Enfin, certaines des réponses posent implicitement la question de pratiques d’écritures de presse genrées. C’est d’abord Colette qui, sur son célèbre papier bleu utilisé jusque dans la réponse à cette enquête, s’essaie à une typologie partisane, sans doute discutable, mais non dénuée d’intérêt : « Des contes, des reportages judiciaires et sportifs, des chroniques, de la publicité, de la « mode », de la critique dramatique, de la critique cinématographique, – c’est à peu près le bilan de mes vingt-cinq ans de journalisme, et je n’ai peut-être pas fini… Je crois que « la » journaliste est généralement un bon reporter, un moins bon chroniqueur, un critique un peu myope, un excellent directeur de rubrique. » Cette appréciation ne manque pas de faire sourire celui qui sait que Colette fut directrice littéraire de la rubrique du conte quotidien au Matin de 1919 à 1923. Mais le propos de Colette met aussi l’accent sur les fonctions de chroniqueur et de reporter qui n’étaient pas, contrairement à ce que certaines représentations pourraient laisser croire, réservées aux hommes. Marie-Eve Thérenty le confirme, dans « Pour une histoire genrée des médias » (Questions de communication 15 / 2009), rappelant que la femme journaliste, loin d’être cantonnée aux rubriques mondaine, domestique et de mode, a su innover dans la chronique et le reportage. C’est d’ailleurs aussi ce que souligne Jane Misme dans la contribution qu’elle donne à sa propre enquête : « Que l’on réussisse peu ou prou en journalisme, et en telle rubrique ou en telle autre, c’est affaire de don, d’éducation, de chances personnels et non de sexe. Les femmes, bien que cette carrière leur soit de plus en plus accessible, n’ont pas encore donné toute leur mesure. Le plaisant est que les postes où on leur accorde aujourd’hui les meilleures aptitudes sont ceux pour lesquels, il y a peu d’années, on les déclarait le moins faites, le grand reportage, par exemple ; et les qualités qu’on leur reconnaît, les moins concédées aux femmes en général : conscience, courage, volonté, sérieux etc. » Des journalistes qui se sont illustrées dans le reportage participent d’ailleurs à l’enquête de Jane Misme : Séverine, Marguerite Durand et Andrée Viollis. Thérenty, dans le panorama qu’elle dresse de l’ « histoire genrée des médias », avance l’hypothèse que la femme reporter a innové en apportant dans ce type de rubrique l’empathie du témoin : généralisation recevable ou hypothèse ambivalente en ce qu’elle suggère que la marque féminine dans l’écriture de presse serait sa charge émotionnelle et son implication sensible ?

Quoi qu’il en soit, on se félicitera que Jane Misme – représentante un peu oubliée d’un féminisme bourgeois et modéré – ait eu l’idée de donner aux femmes une tribune pour qu’elles y fassent l’analyse réflexive de leur métier.

Françoise Simonet-Tenant