Naissance de la collection Vivre/Écrire (éditions du Mauconduit)

Il y a maintenant un an et demi, Laurence Santantonios, fondatrice des éditions du Mauconduit, chez qui on a pu lire, entre autres, Un amour de la route, les lettres de Margaret Blossom Douthat à Simone de Beauvoir ou encore les Lettres inédites à Jean Charles-Brun de Renée Vivien, lançait une réflexion auprès de l’Association pour l’Autobiographie, l’APA. Son souhait était de dynamiser, par une entreprise éditoriale, la valorisation du fonds de l’Association, qui comporte aujourd’hui plus de trois mille textes. Des voix rares, précieuses, préservées de l’oubli par le dépôt à Ambérieu-en-Bugey, mais qui, dans bien des cas, mériteraient d’être davantage mises en lumière, tant est vibrante l’expérience qu’elles relatent, qu’il s’agisse d’événements intimes ou de circonstances liées à l’Histoire. Celle-ci, qui a parfois a imprimé sa trace dans les plis des destinées individuelles ou des quotidiennes, nous apparaît sous un jour nouveau ; et qu’elle soit portée par ces écritures qu’on dit « ordinaires » (ce qui n’empêche pas leur richesse stylistique) ne la rend que plus captivante.

Laurence Santantonios a alors confié à quatre apaïstes, chercheurs, bibliothécaires, journalistes, la tâche de composer une anthologie à partir de ces textes, sur les thèmes de leur choix. Quatre livres en sont nés : Amoureux. Lettres d’amour retrouvées (textes réunis et présentés par Véronique Leroux-Huguon), Évadés. Récits de prisonniers de guerre, 1940-1943 (par Philippe Lejeune), Exilés. Récits autobiographiques (par Elizabeth Legros-Chapuis), Femmes dans la guerre, Témoignages 1939-1945 (par Hélène Gestern). Pour chaque volume, une préface, une sélection de textes, transcrits en respectant au près le style de l’auteur, et des notes, lorsqu’elles se sont révélées nécessaires pour éclairer la lecture.

La composition de ces volumes, qui assemble un matériau pas comme les autres, des récits précieux, douloureux, brûlants ou émouvants, a obéi à un long et patient processus de travail éditorial de recherche dans le fonds (avec l’appui de Florent Gallien), puis de lecture, transcription, choix des textes et recherche des ayants-droits. Faute d’avoir pu présenter ces livres comme il était prévu au séminaire en janvier 2022, nous avons décidé de revenir, sous la forme d’une série de questions réponses/à, écrites et filmées, à l’éditrice et aux auteurs des volume, sur la genèse non pas des textes, mais de leur édition : avec les joies qu’elle a pu réserver à celles et ceux qui s’étaient lancés dans l’aventure, mais aussi les obstacles qu’ils ont pu rencontrer. Nous leur donnons maintenant la parole.

Laurence Santanonios,
Editrice et fondatrice de la collection

Comment est née l’idée de cette collection ?

Qu’est-ce qui fait pour vous la particularité et l’intérêt de ces textes ?

À quel public s’adressent ces livres ? 

• Comment sont choisis les thèmes ? 

Certains thèmes émergent tout naturellement car ils sont très représentés dans les archives de l’APA. Mais le choix du thème appartient à ceux qui conçoivent les livres et réunissent les textes. Ce sont eux qui décident de la thématique, même si bien sûr nous en débattons ensemble, éditrice et auteur(rice). C’est important que le choix appartienne aux responsables d’ouvrages : plus ils ou elles seront impliqué(e)s, plus leur travail de recherche et de collecte sera passionnant et plus le livre aura du sens, de la profondeur. Eux aussi, comme les auteurs des textes qu’ils ont réunis, disent « je ».

• Pourquoi avoir adopté le format de l’anthologie, plutôt que l’œuvre complète ?

D’une part il est rare de trouver dans les archives de l’APA une œuvre assez exceptionnelle pour qu’elle fasse l’objet d’un seul livre, capable de se « défendre  sur le marché » au milieu des milliers d’autres. D’autre part, ces textes puisés dans les archives de l’Association pour l’autobiographie prennent souvent leur sens lorsqu’on les juxtapose, lorsqu’on en fait une mosaïque pertinente, un « éventail de vies possibles » comme dit Philippe Lejeune à propos des livres de cette collection. L’anthologie reflète alors une diversité de cas personnels qui, en se juxtaposant, prennent une signification susceptible de toucher davantage de lecteurs et lectrices.

• Comment est gérée la question de la propriété intellectuelle (recherche d’ayants-droit, autorisations…)

Pour créer cette collection, j’ai été accompagnée d’une juriste spécialisée dans la propriété intellectuelle. Une convention a été signée avec l’APA pour l’ensemble de la collection. Et une fois les choix des textes établi (ou au moment du choix), Mauconduit a cherché à contacter tous leurs auteurs ou leurs ayants droit. C’est parfois un parcours du combattant car beaucoup d’entre eux déménagent sans laisser d’adresse ou décèdent. Mais nos efforts ont été fructueux puisque sur les 35 auteurs et ayants droit des 4 premiers livres, seuls 4 d’entre eux n’ont pu être retrouvés. Les droits de chaque auteur de texte sont de toute façon réservés, une mention juridique apparaît au début de chaque ouvrage : « Malgré nos recherches avérées et sérieuses pour trouver les titulaires de droit, nous n’avons pu identifier et/ou localiser les ayants droit de certains textes dont ont été tirés les extraits. S’ils se font connaître ultérieurement, leurs droits leur sont naturellement réservés par l’éditeur. »

Qu’est-ce qui fonde l’unité et l’identité d’une collection comme celle-ci ?

Il y a à mon sens une unité toute simple dans cette collection : elle n’est composée que de textes inédits et déposés à l’APA par souci de transmission, pour qu’ils ne restent pas cachés et oubliés au fond d’un tiroir ou d’un grenier. Ce sont tous des textes écrits par des « amateurs » si l’on prend ce terme dans son sens noble, des voix d’inconnus que l’on n’aurait pas l’occasion d’entendre si on ne les avait pas publiés. L’APA, qui a la mission de garder ces textes intacts et vivants, fait déjà un travail remarquable de transmission en accueillant dans ses murs toute personne désirant les consulter et en en faisant l’écho dans ses différentes publications et débats. Cette collection de livres présents en librairie aimerait dorénavant toucher un public plus large que celui des amis de l’APA.


Véronique Leroux-Hugon*
Amoureux. Lettres d’amour retrouvées

  • Conservateure honoraire des bibliothèques à la Bibliothèque Charcot de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Membre de l’APA, elle est l’auteure de nombreux articles et essais.

1) Pourquoi avoir accepté de relever le défi ?

En en publiant de larges extraits dans une collection dédiée, l’éditrice proposait de mettre en valeur des textes méconnus puisque non publiés. La démarche de valoriser des textes du fonds APA m’a toujours intéressée ; a fortiori s’il s’agissait de publier de larges extraits significatifs     d’une écriture de l’intime dont les auteurs ou leurs ayants-droit ont jugé bon de la déposer. Il s’est agi ensuite de sélectionner des textes – c’est un des aspects de ce travail qui m’a le plus  attirée – et surtout de tenter d’extraire de ces pages des éléments significatifs de cette démarche d’écriture ; une démarche d’écriture particulière cependant, car il s’agit de correspondances très personnelles, entre deux amoureux, a priori destinées à n’être lues par eux seuls.

2) Comment avez-vous travaillé (recherche des textes, consultation du fonds) ?

La recherche de textes débute par la consultation de la base de données mais surtout, et, à mon avis, elle plus attrayante, par celle de la consultation des Garde-mémoire et d’échos choisis dans l’index : elle donne immédiatement accès à la chair des textes et à sa lecture par le biais du premier lecteur qui, en écrivant l’écho, donne déjà un éclairage, certes personnel aussi, au texte. Il faut traquer alors la fausse indexation, qui engendre parfois des déceptions quand sous un mot-clé comme l’Amour, on découvre toute autre chose ; Il faut alors passer à l’étape de la lecture proprement dite et intégrale des textes retenus, en oubliant les filtres, tenter d’entrer dans la posture des correspondants. Autre difficulté alors, puisque ces correspondances ne nous sont pas destinées : on se sent parfois indiscrets à les lire. On se heurte aussi à l’implicite qui résulte des échanges entre un couple qui se connaît, dans tous les sens du mot, très bien, et fait allusion à des personnes, ou des circonstances, qui nous échappent totalement. Lecture et relecture attentives permettent parfois, pas toujours, de suivre la progression, de reconstruire le puzzle. Ici, la présentation par les déposants quand elle existe est très précieuse et éclairante, a fortiori quand on peut communiquer avec eux, ce qui a été possible pour certains exemples.

3) Quel aspects vous ont le plus marqué ou touché dans ces textes ? En quoi ont-ils déterminé vos choix ?

Dans les lettres choisies, la sincérité mais aussi la retenue m’a frappée. Elles expriment un amour réciproque, exprimé avec élégance et une spontanéité grandissante, au fur et à mesure de l’approfondissement des relations. Chez des amoureux a priori austères, on trouve de l’attendrissement, de l’humour, un souci de l’autre, des surnoms et des formules d’où surgissent la passion, des bonheurs d’écriture. En arrière- plan, tout un contexte historique et sociologique surgit : malgré tout on n’écrit pas son amour de la même manière en 1914 qu’en 2020.

Non, comme on le dit parfois, les histoires d’amour ne sont pas toujours les mêmes, je dirai presque qu’elles sont toutes différentes dans leur expression. À partir d’un postulat basique, l’amour entre deux personnes, on lit dans ces feuillets, l’affirmation des sentiments, leur consolidation, le poids des circonstances qui interférent, le rôle des familles, tous éléments qui ne sont jamais formulés de manière identique.

Café noir et petite lampe de bureau. Quel silence absolu ! (Excepté l’eau dans les tuyaux de radiateurs ; j’ai rallumé le chauffage)

Mais moi aussi, B., j’écris au fil de la plume et sans me relire. Ne pas voir dans mes envois précédents une quelconque préméditation ni de savants brouillons. C’est juste venu comme ça, une manière de donner des bribes de moi-même par petites touches impressionnistes au jour le jour. Et j’adore les collages. Même si au bout du compte, il est vrai que je peux creuser l’idée d’un texte : letters from Loves : débuts d’un amour !

Cette petite mise au point en guise de préambule.

Deuxième mise au point : si j’ai écrit « ce n’est pas réel » (et j’avais bien raison d’hésiter à te dire, de peur de te blesser ou que tu te méprennes), cela signifie tout simplement le mystère de l’autre qu’on ne connaît jamais vraiment. Je ne sais quelle est la part de projection de mon désir de « tomber » amoureuse à ce moment de ma vie, de mon imaginaire (que tu auras compris être très romanesque) et la part de réalité, B.M. en chair et en os. L’autre, on touche sa peau, il dit des choses de lui, des fragments de sa vie-enfance, goûts, amours passés et tout plaît à ce stade de la relation parce qu’on s’arrange pour qu’il n’y ait pas de fausses notes. Mais l’autre, on ne l’appréhende jamais vraiment complètement. Donc, comme je sais cela, parfois je mets des bémols à ma fougue (même si j’oublie mes bémols la seconde suivante !) Sylvette Dupuy. Lettres de Love APA 1924


Philippe Lejeune*
Évadés. Récits de prisonniers de guerre, 1939-1944

*chercheur spécialiste de l’autobiographie, fondateur et président de l’Association pour l’Autobiographie et le Patrimoine autobiographique.

1) Pourquoi avoir accepté de relever le défi ?

En quoi est-ce un défi ? Il s’agit de montrer, malgré leur apparente simplicité, la richesse et la variété de ce que l’on appelle un peu dédaigneusement les écritures « ordinaires » et qui le sont si peu. Il s’agit de montrer l’intérêt d’une lecture en série qui, rapprochant sur un thème commun des récits de vie apparemment opposés, déploie tout l’éventail des vies possibles. Il s’agit d’offrir sous la forme condensée du livre le plaisir de traverser des dizaines de vies écrites avec talent mais sans prétention littéraire.

2) Comment avez-vous travaillé (recherche des textes, consultation du fonds) ?

J’ai travaillé le plus simplement du monde en me servant des index des 20 volumes du Garde-mémoire, en venant consulter à Ambérieu les textes originaux ou en les empruntant pour les lire et les dactylographier dans le cadre de la circulation des textes au sein du groupe lecture auquel j’appartiens. Mon premier repérage des récits d’évasion a été fait dans le cadre de la préparation du premier « Cahier de relecture » (Cahier de l’APA n°33, mars 2006, 1939-1945). La collection Vivre/Écrire m’a donné l’occasion de construire une anthologie plus large fondée sur 7 des 25 textes, composant comme un recueil de nouvelles.

3) Quel aspects vous ont le plus marqué ou touché dans ces textes ?

En quoi ont-ils déterminé vos choix ? J’ai eu un coup de foudre pour les récits d’évasion. Au milieu du grand désastre de la Seconde Guerre mondiale, ils forment comme une oasis de bonheur et d’héroïsme individuel. Petits employés, commerçants ou agriculteurs, leurs auteurs n’ont produit aucune autre « œuvre » que la mise au net de ces récits, rodés oralement devant un public familial, plus tard mis en forme par écrit, plus tard encore légués à l’APA par leurs descendants. Modestie, suspense et happy end ! Et hymne à la Liberté ! Les évadés ont été une toute petite minorité, mais tonique et entraînante… évadez-vous !

Journal de Joseph Arnoldy (1943, il vient de franchir l’Allier à la nage et note sur son carnet) :

Ce jour mardi 23 septembre je suis un homme libre. Je n’essaie pas de définir mes sentiments, mais je n’ai jamais vu soleil plus brillant et ciel plus bleu.


Elizabeth Legros-Chapuis*
Exilés, Récits autobiographiques

*Journaliste et auteure de plusieurs essais. Membre de l’APA, elle est notamment chargée des publications de l’Association.

1) Pourquoi avoir accepté de relever le défi ?

Lorsque Laurence m’a parlé de son projet de collection, en 2019 je crois, j’ai été immédiatement emballée. En effet, il m’a semblé que le type de publication qu’elle envisageait était à même d’apporter une valorisation appréciable du fonds exceptionnel de textes détenu par l’APA. Il pouvait également mettre ces textes à la portée d’un large public, par le réseau des librairies dans lesquelles les livres des éditions Mauconduit sont diffusés, et cela à un prix modéré. De plus les livres seraient disponibles aussi sous forme numérique.

En y réfléchissant, je ne me souviens plus si c’est Laurence qui m’a proposé de traiter le thème « Exilés » ou si c’est moi qui l’ai suggéré ! En tout cas, du fait de mon expérience personnelle, ayant vécu une dizaine d’années expatriée, j’ai conservé un grand intérêt pour la situation des exilés, dans toutes les circonstances, qu’ils soient exilés, réfugiés ou expatriés. Et naturellement je m’intéresse aussi à la manière dont chacun peut percevoir sa condition particulière d’exilé, la raconter, y réfléchir. Les cas de figure sont tous différents ; ce qu’ils ont en commun, c’est le déracinement, temporaire ou définitif, la perte des repères et la reconstruction d’une identité.

2) Comment avez-vous travaillé (recherche des textes, consultation du fonds) ?

Ma connaissance du fonds APA reste superficielle, je n’avais donc pas d’idée a priori pour la sélection des textes. J’ai commencé par une recherche dans les « échos » de lecture que l’on trouve en ligne sur le site de l’APA. Les résumés de quelques lignes qu’ils contiennent m’ont permis d’établir une première liste de textes potentiels.

Je suis ensuite allée plusieurs fois à Ambérieu pour consulter les textes sur place, avec l’aide efficace et sympathique de notre archiviste, Florian Gallien. J’ai également compulsé la collection des Garde-mémoire contenant tous les échos de lecture rédigés depuis le début de cette pratique et je les ai passés au crible au moyen des index thématiques. Il en est résulté une seconde liste plus vaste que la première.

Ensuite est venue la lecture quasi intégrale des textes présélectionnés. Je prenais des notes à la fois sur les faits rapportés et sur un premier repérage des passages pouvant être reproduits. En progressant, je me suis posé des critères plus précis. Il ne suffisait pas que l’auteur des récits autobiographiques concernés se soit trouvé en situation d’exil. Il fallait aussi qu’il/elle s’exprime sur ses sentiments et ses réflexions à propos de cet état de choses. Cela m’a amenée à certaines déconvenues : par exemple, j’attendais beaucoup du récit d’un prêtre catholique chinois, qui s’était échappé au début des années 50 de la Chine de Mao et était venu vivre en France. Son histoire était un véritable roman d’aventures ; mais il ne disait absolument rien sur sa situation d’exilé et n’évoquait aucun souvenir de son pays natal.

À mesure que j’avançais, j’ai aussi prêté attention à des questions d’équilibre entre les textes choisis, surtout au plan de l’origine géographique des personnes concernées, de manière à ce que l’ensemble soit le plus diversifié possible.

3) Quel aspects vous ont le plus marquée ou touchée dans ces textes ? En quoi ont-ils déterminé vos choix ?

Certains textes avaient incontestablement des qualités littéraires, d’autres moins « écrits » valaient surtout par la sincérité des émotions et des sentiments exposés.

J’ai été frappée par la souffrance qui est fréquemment exprimée, celle de la nostalgie du pays perdu (et qui se manifeste parfois même chez les exilés de la seconde génération, qui n’ont pas connu le pays en question) et de la discrimination parfois éprouvée dans le pays d’accueil. En tout cas, même en l’absence d’hostilité, le sentiment d’étrangeté que ressent l’exilé. Beaucoup d’entre eux se sentent déchirés, écartelés, coupés en deux entre l’ancienne patrie et la nouvelle ; ils sont nombreux à chercher quelle peut être désormais leur appartenance, si toutefois cela peut encore avoir un sens pour eux ; nombreux aussi à éprouver le sentiment d’être à la fois de partout et de nulle part. Cette difficulté à se trouver de nouveaux repères et à se reconstruire me semble la marque la plus significative, avec son caractère ambivalent, car elle contient aussi du positif, il s’agit de se donner les moyens (à tout point de vue) de continuer à vivre, si possible dans de meilleures conditions.

J’ai aussi remarqué que dans la plupart des cas, les personnes exilées n’ont pas vraiment choisi de l’être, elles y ont été amenées par des circonstances extérieures, ou par le choix fait par d’autres personnes comme leurs parents. Cela influence la manière dont l’exil est ressenti et assumé (ou pas…)

« Je suis de ces gens qui ont tout quitté et tout retrouvé, à neuf, avec la mécanique céleste décapée et brillante, celle qui fait tourner le monde et qui, sans bruit, ajuste l’harmonie. » (Ivo Baldo, Les Sept vies d’un déraciné d’origine, in Exilés, page 96)


Hélène Gestern*

Femmes dans la guerres, témoignages 1939-1945

*Ecrivaine et membre du séminaire « Autobiographie et Correspondances » . Dernier ouvrage paru, 555 (Arléa, 2021).

1) Pourquoi avoir accepté de relever le défi ?

Grace à Philippe Lejeune, qui a fait un travail important de recensement des journaux personnels de femmes pendant la guerre, je connaissais et appréciais déjà la valeur, historique et personnelle, de ces textes. L’idée de pouvoir en lire, en découvrir de nouveaux, exerçait sur moi une séduction irrésistible. On se méprend parfois sur la valeur des témoignages, à qui on reproche de ne pas être assez écrits, assez littéraires… C’est se méprendre sur leur qualité, leur beauté : d’une part ils sont souvent rédigés d’une plume tonique, vibrante ou élégante ; d’autre part, c’est précisément leur caractère authentique qui leur donne ce grain si particulier, qu’aucun roman ne parviendra jamais vraiment à imiter. Et ils sont souvent plus palpitants qu’un polar ! Par ailleurs, la proposition de Laurance Santatonios rejoignait mon goût pour le travail d’édition de transcription de recherche et d’annotation. C’est l’un des plus beaux que je connaisse. On est accompagnateur, passeur, médiateur : on fait le trait d’union entre des écrits qui dorment parmi les milliers de trésors classés à Ambérieu et un public qui ne les connaît pas encore. On espère qu’il les aimera autant que nous, on tente de fabriquer la chambre d’échos qui saura faire résonner ces voix fragiles et puissantes à la fois. C’est une responsabilité certaine, mais qui apporte de grandes joies.

2) Comment avez-vous travaillé (recherche des textes, consultation du fonds) ?

Disposant de peu de temps, dans une situation sanitaire où les déplacements étaient difficiles à effectuer, j’ai essentiellement travaillé avec la base de données des échos de lectures. Je connaissais déjà certains textes pour les avoir lus et parfois travaillés avec mes étudiants, j’en ai cherché d’autres en utilisant des mots clés comme « Seconde Guerre mondiale » ou « 1930-1945 ».  Les échos, détaillés et précis, me permettait d’opérer une première sélection : mon ambition était de donner à lire des récits portants sur plusieurs aspects de la guerre, écrits par des femmes dont les situations dissemblables faisaient que leur expérience du conflit l’était tout autant. À partir de là, Florian Gallien, archiviste de l’APA, a gentiment accepté de numériser pour moi ces textes. Joie à la découverte des fichiers : la moisson était bonne, et même très bonne ! Les découvertes ont été parfois bien au-delà de ce que j’attendais : j’ai ainsi pris connaissance d’une extraordinaire récit de déportation rédigée par Fernande Goetschel, une survivante d’Auschwitz ; des mémoires de l’intrépide Alix d’Unienville, entraînée à Londres et parachutée en France, ou encore des souvenirs d’adolescence d’une jeune femme entraînée malgré elle dans une fuite désespérée en Allemagne par un père collaborateur. Ce dernier récit, malheureusement, n’a pu être publié faute d’avoir réussi à en retrouver les ayant-droits, mais il m’a conforté dans l’idée que la guerre n’était pas une et indivisible ;  qu’il faut parfois autant de courage pour affronter la menace physique et les armes, que pour « survivre » tout simplement, pour reprendre le beau mot de Denise Romon, au désespoir, au doute et à l’incertitude.

3) Quel aspects vous ont le plus marquée ou touchée dans ces textes ? En quoi ont-ils déterminé vos choix ?

Ce qui m’a beaucoup frappée, c’est le courage de ces femmes, leur résistance face aux événements – et ceci quel que soit leur sentiment politique, plus ou moins marqué au demeurant selon les personnalités. Aucun ne se pose en héroïne, et il arrive – dieu merci, car les journaux sont aussi faits pour cela ! – qu’elles se plaignent ou expriment la souffrance qui est la leur. Mais il n’en demeure pas moins que leur ténacité est extraordinaire : elles font face à l’exil, l’expatriation, la fuite, la clandestinité, la faim. Elles sont coupées de leur famille, de leur village, de leur mari, parfois elles-mêmes emprisonnées ou déportées. Mais elles continuent, envers et contre tout, elles tissent le fil de la vie, de la nourriture, des nouvelles, elles fabriquent jour après jour des raisons d’espérer et de tenir bon, ménageant parfois dans leurs pages une place inattendue, mais merveilleuse, à l’humour, l’ironie, la tendresse. J’ai voulu composer à travers leurs voix une sorte de portrait mosaïque de ce que fut la guerre pour elle : une épreuve jalonnée d’espoirs, un exercice de résistance intérieure, la traversée d’un long tunnel qui a définitivement changé le cours de leur vie.

« Je suis sortie du bois. J’ai retrouvé le clair de lune. Je marche dans une fraîche et molle prairie. Soudain, je pense que je suis en France. C’est sa terre, là, sous mes pieds. Pendant un instant, j’oublie tout, hors ce miracle. J’avais perdu mon pays dans l’énorme cohue de l’exode. Voilà que je le retrouve dans la paix, le silence, la solitude de cette nuit. » (Alix d’Unienville, Printemps fragiles)

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