Marie-Odile Thirouin : la correspondance d’André Spire et d’Otokar Fischer

L’amitié qui naît en 1922 entre le poète français André Spire (1868-1966) et le poète tchèque Otokar Fischer (1883-1938) est un bel exemple de ces amitiés épistolaires « à travers l’espace, […] les seules vraies amitiés qui dépassent toutes les amitiés locales et toutes les parentés », écrit Spire. En seize années d’échanges, ils ne se sont rencontrés que trois fois à Paris et à Prague ; ils n’ont pas le même âge, n’ont que le français comme langue commune alors que c’est une troisième langue pour Fischer, et leurs origines familiales les rattachent enfin à des régions bien différentes, l’un à la Lorraine et à Nancy, l’autre à la Bohême de l’Est et à la ville de Kolín sur l’Elbe.

Tous deux appartiennent certes à cette bourgeoisie juive qui, depuis le XIXe siècle, a dû affronter la question de son assimilation dans des sociétés très sécularisées, tant en France qu’en Bohême. De façon significative, Spire et Fischer font d’ailleurs carrière dans les milieux qui ont été l’outil de l’émancipation des Juifs dans ces sociétés — en France, l’État (Spire entre au Conseil d’État, puis dans la haute fonction publique à Paris) ; en Europe centrale, la culture allemande (Fischer enseigne l’histoire de la littérature allemande à l’Université tchèque de Prague). Mais au moment où ils font connaissance, en 1922, l’antisémitisme connaît dans la France victorieuse une pause relative, circonstance qui favorise au cours des années 20 un remarquable mouvement de « Renaissance juive » spécifiquement français. C’est le contraire dans les anciens Empires centraux vaincus où la haine des Juifs connaît un regain. En Bohême, dont un tiers de la population est de langue et de culture allemandes, les Tchèques considèrent les Juifs comme les alliés « naturels » de ces Allemands dont la culture a permis l’émancipation des Juifs, et ces derniers sont sommés de choisir leur camp dans un climat d’affrontements et de violences nationalistes extrêmes. Dans ce contexte, Fischer, de langue maternelle allemande, mais élevé par son père « dans l’amour de la nation tchèque et de la culture française », se définit d’abord comme patriote tchèque et répugne à toute forme d’affirmation identitaire collective de la part des Juifs. André Spire, au contraire, revendique hautement son identité juive et milite en faveur du sionisme, seule réponse possible, à ses yeux, à la violence antisémite du tournant du siècle, car seul moyen de mettre à l’abri les Juifs persécutés.

Ce qui rapproche Spire et Fischer, en dépit de toutes ces différences, ce sont « les livres », comme l’écrit Spire, et plus particulièrement son poème dramatique Samaël (1919), que Georges Duhamel et Charles Vildrac ont fait connaître à Fischer lors de l’un de leurs séjours pragois de l’année 1921. Fischer imagine de le faire mettre en scène au Théâtre National de Prague, une scène dont il est proche et qu’il sait plus ouverte aux innovations que les scènes parisiennes. Le projet n’aboutit pas, mais l’amitié est là, aussi immédiate qu’inattendue. Au bout du compte, l’éloignement des deux correspondants s’avère même un atout, car les échanges des deux poètes ne sont pas encombrés par des considérations matérielles ou secondaires et vont à l’essentiel. L’intérêt de ces 147 lettres autographes (soit 90% de la correspondance), conservées pour les lettres de Spire aux archives littéraires du Musée de la littérature tchèque à Prague (Památník národního písemnictví) et pour les lettres de Fischer dans les archives privées d’André Spire à Paris, est d’abord intellectuel : au fil de leurs lectures, de leurs rencontres et de leurs publications, ces deux hommes si différents s’emploient à désigner les points où leurs opinions divergent, mais c’est pour mieux les cerner et s’ajuster l’un à l’autre, dans un climat de confiance exceptionnel.

Lors de l’édition de la correspondance, en langue française dans l’original, la lettre des documents a été scrupuleusement respectée. Ceux-ci sont complétés en annexe par des documents iconographiques, le texte des poèmes cités (en français et en tchèque) ainsi que des articles que Spire et Fischer se sont mutuellement consacrés (en français, en allemand, en tchèque), enfin la biobibliographie des deux poètes. Le français de Fischer, sans être celui d’un parfait francophone, n’a nécessité que fort peu de corrections ou même de clarifications. Par contre, la connivence linguistique imparfaite des deux correspondants (Spire ne connaît ni l’allemand, ni le tchèque) est à l’origine de quelques malentendus qu’ils n’ont pas toujours levés d’eux-mêmes. Surtout, la méconnaissance qu’a Spire de la Tchécoslovaquie fait que souvent, Fischer en reste à des allusions — allusions à des personnes, à des revues et journaux, à des événements littéraires et culturels qu’il n’éprouve pas le besoin de nommer, sachant que son correspondant n’en connaît rien. Il a été d’autant plus difficile d’élucider ces allusions que les noms de lieux ont changé, les revues ont disparu, les personnes ont été emportées dans les catastrophes du XXe siècle. Outre les outils bibliographiques nombreux aujourd’hui à la disposition du chercheur, à Prague comme sur le net, l’accès facile aux archives des poètes à Prague et à Paris a compensé ces inconvénients, si bien que peu de lacunes demeurent en réalité.

Pour donner quelques exemples représentatifs de l’intérêt de cette correspondance, il faut d’abord parler des traductions réciproques auxquelles s’exercent Spire et Fischer. Ce dernier publie en 1922 et 1924 deux poèmes de Spire qu’il a traduits en tchèque, « Jardins » et « Mots », et il suggère en 1927 au bibliophile morave Otto Stern de publier à ses frais un petit ouvrage illustré par le graveur Jan Konůpek, qui comporte quatre poèmes d’André Spire en traduction tchèque, intitulés en référence à Heine et Byron Mélodies hébraïques. En 1924, Spire traduit pour sa part trois poèmes de Fischer en français, à partir de traductions allemandes fournies par Fischer et transposées en français par une amie germaniste. Ces traductions réciproques entre trois langues suscitent, on le devine, de nombreuses demandes de clarification et de relecture, pleines d’intérêt pour la compréhension des poèmes et sur le plan de la génétique textuelle. Elles sont d’ailleurs la source de réflexions plus générales sur la pratique de la traduction qui est celle de nos deux poètes, réflexions qu’ils empruntent à la correspondance pour les citer presque textuellement dans les articles qu’ils se consacrent mutuellement.

Signalons aussi, présente dans la correspondance, une intéressante contribution au débat sur le vers libre, qui est en cours à l’époque à Paris comme à Prague. Spire est convaincu depuis longtemps que le carcan du vers rimé et syllabé ne correspond plus aux nécessités de la diction moderne ni à l’expression des émotions profondes. La poésie, pour lui, c’est d’abord de l’acoustique et du buccal, pas du lexique, pas du discours. À l’opposé, alors qu’il est assez tolérant envers l’usage du vers libre chez ses contemporains tchèques, Fischer reste profondément attaché au vers traditionnel, syllabique et rimé, sorte de garant poétique, à ses yeux, dans une langue « jeune » comme le tchèque dont le patrimoine poétique est en cours de constitution : la rime est pour Fischer le moyen d’éprouver la virtuosité de la langue tchèque, sa capacité à adopter les moules créés pour d’autres langues. En outre, Fischer est sans doute plus sensible que Spire à la remotivation du langage par la rime qui, brusquement, arrache le sens des mots à leur contingence apparente (c’est la fonction poétique du langage décrite par Jakobson). Les deux poètes avancent leurs arguments, s’écoutent, échangent sans abandonner leur point de vue, puisque Fischer avoue même à Spire avoir commis quelques rimes en le traduisant en tchèque…

L’apport le plus important de la correspondance Spire / Fischer, du point de vue tchèque, c’est le débat qu’engagent les deux poètes sur la place de la judéité dans leur identité propre. Spire, on l’a dit, fait du sionisme le moyen de promouvoir une vision positive de la judéité en réaction aux violences antisémites : c’est une question d’honneur plus que d’idéalisme, non pas un idéal nationaliste, mais un projet humanitaire et pacifiste, parfaitement compatible avec l’universalisme républicain à la française : fidélité à la France et fidélité au judaïsme se conjuguent harmonieusement chez Spire sous le signe de la justice sociale et de l’égalité politique. Fischer est au contraire réticent à toute forme d’affirmation de sa judéité : c’est du moins ce qu’on pensait à Prague avant de lire sa correspondance avec Spire, le seul lieu où il accepte de se poser cette question. Sous l’influence notable de Spire, Fischer se reconnaît Juif. On le voit au fil des lettres s’emparer du motif de l’errance juive, de la solitude juive, pour l’assimiler dans un premier temps à la solitude tchèque (celle d’un petit peuple dont personne ne parle la langue), pour en faire plus tard l’image de la condition du poète sur cette terre, de Villon à Heine et Spire, et, à la fin de sa vie, l’image de la condition humaine tout entière. Fischer accepte de mettre ses pas dans ceux de Spire uniquement quand il s’agit de critiquer la bourgeoisie juive : c’est la seule concession qu’il fait en fin de compte à une identité juive si difficile à marier, pour lui, avec son engagement tchèque.

Le national-socialisme triomphant en Allemagne fait passer à l’arrière-plan ce débat et réunit les deux poètes dans l’action en faveur des réfugiés qui affluent tant à Prague qu’à Paris. Otokar Fischer meurt brutalement le matin du 12 mars 1938 en apprenant dans le journal l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne hitlérienne. Sa mort, vécue à Prague comme un signe prémonitoire de la catastrophe à venir, met aussi un terme à son amitié hors du commun avec André Spire. Celui-ci traduit en hommage à son ami tchèque le dernier poème que Fischer a écrit la veille de sa mort : « Blessé, le cœur est quand même vainqueur ! »

Marie-Odile Thirouin
(Université de Lyon)

 

Bibliographie

Correspondance Spire/Fischer

« À vous de cœur » André Spire et Otokar Fischer 1922–1938, correspondance introduite, éditée et commentée par Marie-Odile Thirouin, Prague, Památník Národního Písemnictví, éditions Depozitář, coll. « Dokumenty », 2016, 520 pages.

„Ze srdce váš…“ André Spire a Otokar Fischer 1922–1938, ed. Marie-Odile Thirouinová, Praha, Památník Národního Písemnictví, edice Depozitář, řada Dokumenty, 2016, 416 pages [traduction tchèque de Naděžda Macurová].

André Spire

Poèmes juifs, Genève, Kundig, 1919 ; édition définitive, Paris, Albin Michel, 1959 ; rééd. 1978.

Samaël. Poème dramatique, Paris, Georges Crès, 1921.

Hebrejské melodie [Mélodies hébraïques], Prague, Otto Stern, 1927.

Quelques Juifs et demi-Juifs, 2 volumes, Paris, Grasset, 1928 [avec un article sur Fischer].

Frédéric Lefèvre, « Une heure avec André Spire, poète et essayiste », Les Nouvelles littéraires, 10e année, n° 433, 31 janvier 1931, p. 1 et p. 7.

Plaisir poétique et plaisir musculaire. Essai sur l’évolution des techniques poétiques, New York, S. F. Vanni ; Paris, José Corti, 1949 ; rééd. José Corti, 1986.

Otokar Fischer

Otokar Fischer a Národní divadlo [OF et le Théâtre national], Adolf Scherl (éd.), Prague, Divadelní ustav, 1983.

Literární studie a stati I et II [Études et essais littéraires : anthologie en 2 volumes], Josef Čermák (éd.), Univerzita Karlova v Praze, Filozofická fakulta, 2014 et 2015.

Václav Petrbok, Alice Stašková et Štěpán Zbytovský, Otokar Fischer (1883-1938) in Grenzgebieten [OF (1883-1938) : un amateur de zones frontières] (actes du colloque de mai 2013 à Prague, à paraître en 2019 aux éditions Böhlau dans la collection « Intellektuelles Prag im 19. und 20. Jahrhundert »).