Les résumés du séminaire

 

Séance du 19 mai

1) Sabine Kraenker “Frédéric Boilet : être apprenti japonais”

Autoportrait-BoiletDans son texte L’Apprenti japonais, Frédéric Boilet donne des indications et des commentaires sur la construction de son roman graphique Tôkyô est mon jardin. La première partie de L’Apprenti japonais est constituée de fax envoyés en France et de notes prises lors d’un premier séjour au Japon, le tout entrecoupé de photos et de croquis ainsi que de fac-similés de listes, notes, lettres, pages d’agenda. La deuxième partie de l’ouvrage est composée de petits textes portant principalement sur la vie quotidienne au Japon. La troisième partie du livre est construite autour de dessins politiques faits par Frédéric Boilet et parus dans un grand journal national japonais. L’ensemble du texte est aussi parsemé d’extraits d’interviews que l’auteur a donnés.

On a ici la genèse d’une œuvre de fiction née au croisement de genres (lettres/fax, journal intime, journal d’ethnographe, croquis) qui ont, chacun, séparément ou collectivement, joué un rôle dans l’élaboration du roman graphique.

De plus, ce texte hétéroclite semble aussi un questionnement vigoureux sur l’approche que les médias ont du Japon. Boilet parle d’être un apprenti japonais car plus vraiment français mais jamais japonais non plus. Il n’est pas question pour lui de se fondre dans la société japonaise et de devenir plus japonais que les Japonais. Ce livre se veut ainsi la défense d’une certaine vision de l’altérité et du vivre ensemble, de l’exotisme et il remet en question l’approche médiatique et intellectuelle la plus fréquente concernant le Japon. Boilet combat fortement dans ses deux livres (L’Apprenti japonais et Tôkyô est mon jardin) les clichés véhiculés par les médias mais aussi la mise en avant de la différence et il reprend dans ses œuvres, à de nombreuses reprises, cette affirmation : « les Japonais sont en tout point pareils à nous, c’est leur façon d’être identiques qui change ! ». Le texte L’Apprenti japonais est ainsi une autobiographie composée de lettres, d’extraits de journal intime et d’un journal d’ethnographe entre autres, mais c’est surtout un pamphlet, une certaine défense d’une altérité autre et la critique d’un certain exotisme.

Bibliographie

Frédéric Boilet. L’Apprenti japonais. Bruxelles, les Impression nouvelles, 2006

Frédéric Boilet. Tôkyô est mon jardin. Paris, Ego comme X, 2011

L’intervenante

Sabine Kraenker est maître de conférences à l’université de Helsinki, au Département des Langues Modernes, section Philologie française. Elle est l’auteure de Les Écrits de la rupture amoureuse dans les textes de gens ordinaires et la littérature française de l’extrême contemporain (20002010) (Publications romanes de l’Université de Helsinki, volume 8, Helsinki, 2014), et a publié plusieurs articles en lien avec le domaine autobiographique. On citera, entre autres, « Les avant-propos de Philippe Lejeune ou les introductions intimes d’une œuvre de critique littéraire » (L’Autobiographie entre autres, écrire la vie aujourd’hui, sous la direction de Fabien Arribert-Narce et Alain Ausoni, Peter Lang, 2013) et « De ʺPassion simpleʺ à ʺSe perdreʺ, de ʺPassion simpleʺ à ʺPuhdas intohimoʺ » (en collaboration avec Ulla Tuomarla) dans Traduire le texte érotique, sous la direction de Pier-Pascale Boulanger, Université du Québec à Montréal, 2013.

2) Julie LeBlanc

Une écriture multimédia: l’hybridité de l’œuvre autobiographique et photographique de Jacques Henri Lartigue[1] (l’année 1944)

La relation entre le texte et l’image n’est pas un combat mortel, mais une collaboration énergique et fructueuse qui culmine dans le « tiers pictural » : texte et image sont alors interdépendants pris dans une dialectique et leur oscillation est fructueuse. (L. Louvel, Le Tiers Pictural, p. 15).

Les objets laissés au sein de “L’Association des amis de Jacques Henri Lartigue” comprennent entre autres, 100 000 images (négatifs et photographies), 7000 pages d’agendas, de carnets, ses journaux intimes, sa correspondance et ses 135 albums photographiques. Outre sa richesse textuelle et visuelle, ce monument autobiographique est marqué par une hybridité générique dont la complexité est accentuée lorsque l’on se penche sur les manuscrits et tapuscrits annotés des journaux personnels de Lartigue, sa correspondance avec son fils reproduite de façon fragmentaire dans les tapuscrits annotés de son journal et ses clichés qui recoupent sur le plan temporel son écriture diaristique et épistolaire. Les journaux manuscrits, qui nous offrent de nombreuses descriptions des effets dévastateurs de la fin de la Deuxième Guerre mondiale et d’importantes réécritures vouées à nuancer les sentiments éprouvés et les faits racontés, présentent des écarts avec les deux autres versions du journal, voire entre le tapuscrit et le texte publié. On notera par ailleurs que les photographies de la guerre et les fragments de lettres introduits dans son tapuscrit ne servent qu’à accentuer l’hybridité générique et la complexité génétique de cette œuvre multimédia destinée à la construction d’une vie qui sera à maintes reprises revue et recorrigée par Lartigue au cours de nombreuses décennies. C’est l’année 1944 qui sera privilégié au cours de mon intervention, car contrairement aux autres manuscrits, tapuscrits de ses journaux personnels, correspondance et albums photographiques conçus au cours de la Deuxième Guerre mondiale, c’est au moment de la libération de Paris que Lartigue décrit et photographie pour la première fois les effets dévastateurs de la guerre.

Julie LeBlanc est professeur titulaire au Département d’études françaises et au Centre for Comparative Literature à l’Université of Toronto. Ses domaines de spécialisations sont les récits de vie, la critique génétique et les rapports texte/image. Elle est l’auteur de Genèses de soi : l’ écriture du sujet féminin dans quelques journaux d’écrivaines. Montréal: Éditions du Remue-Ménage, 2008 ; Énonciation et inscription du sujet: textes et avant-textes de Gilbert La Rocque. Toronto: Editions du GREF, Collection « Theoria », 2000 ; Les Masques de Gilbert La Rocque. Collection Bibliothèque du Nouveau Monde. Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1998. Son livre Narrativité et iconicité au féminin paraîtra en 2016 aux Éditions du Remue-Ménage. Elle a dirigé de nombreux numéros de Texte. Revue de critique et de théorie littéraire, Voix et images, RS/SI, Arborescences portant sur l’autobiographie, la génétique, l’énonciation, la rhétorique, l’iconicité et les rapports texte/image. Elle dirige un nouveau projet de recherche du Conseil de Recherche des Sciences Humaines du Canada sur la représentation de la guerre dans les journaux et carnets illustrés d’écrivains et artistes.

[1] Mon étude des avant-textes de Lartigue s’inscrit dans un projet de recherche de cinq ans sur la guerre subventionné par le Conseil de Recherche en Sciences Humaines du Canada. Jacques Henri Lartigue (peintre, photographe, diariste, épistolier) est décédé à Nice le 12 septembre 1986. Des fragments de ses journaux intimes rédigés tout au long de sa vie ont été publiés dans trois volumes: Mémoire sans mémoire (1975), L’émerveillé écrit à mesure (1981) et L’œil de la mémoire, 1932-1985 publié en 1986. C’est ce dernier texte qui sera privilégié au cours de mon intervention.

 

 


 

 

Séance du 23 janvier 2016

Véronique Montémont : “ Denis Roche : itinéraire d’un écrivain photographe”

Denis Roche (1937-2015) a marqué le paysage artistique français de la seconde moitié du XXe siècle, tant par son activité d’écrivain et d’éditeur que par sa production photographique. Poète et membre du groupe Tel Quel, il a fait une entrée remarquée en littérature avec une série de recueils qui lui ont valu une reconnaissance croissante : de Forestière amazonide (1962) au Mécrit (1972) en passant par Récits complets (1963) ou encore Éros énergumène (1968). Mais en 1972, alors qu’il fait partie des voix majeures de la poésie française, il rompt de façon radicale avec la poésie, dont il n’écrira plus jamais une ligne. On pourrait penser que l’activité photographique, qu’il a commencé à développer en 1971, est venue prendre le relais d’un mode d’expression qu’il a abandonné avec la ferme volonté de ne plus y revenir ; mais vouloir lire l’itinéraire artistique de Denis Roche en le distribuant de part et d’autre de cette ligne de fracture déboucherait sur un contresens. D’abord parce que le poète n’a jamais cessé d’écrire, en prose cette fois, des textes entre essai et création (Dépôts de savoir & de technique, 1980 ; La Disparition des Lucioles, 1982), qui sont aussi de véritables documents de genèse ; ensuite parce que la photographie chez lui n’est jamais très loin du texte, qu’il s’agisse de légender l’image ou de revenir sur la démarche photographique pour l’éclairer, l’accompagner, l’expliciter. Par ailleurs, la part autobiographique de ce travail est essentielle : Denis Roche a fait partie du groupe des fondateurs des Cahiers de la photographie, un collectif qui, avec Gilles Mora, Claude Nori et Bernard Plossu, a réfléchi à la question de la photobiographie, interrogeant la capacité de la photographie à dire la vie. Cette réflexion, dans une large mesure, a rencontré les interrogations qui traversent le champ de l’autobiographie littéraire, de Roland Barthes à Georges Perec, et a ouvert la voie à d’autres types de travaux, beaucoup plus ancrés dans le fictionnel, comme ceux de Levé ou de Sophie Calle.

Cette présentation commencera par examiner les liens, nombreux, qui existent entre l’écriture de Denis Roche et sa pratique photographique : l’un et l’autre peuvent être vus comme les deux faces d’une même démarche artistique, fondée sur la volonté de capturer de manière singulière le passage du temps, ou plus exactement son mouvement. Nous nous interrogerons ensuite sur la nature autobiographique de l’œuvre photographique de Denis Roche, en nous penchant tout particulièrement sur l’interaction du texte et de l’image telle qu’elle est mise en œuvre dans Légendes de Denis Roche (1981).

L’intervenante

Véronique Montémont est maître de conférences à l’Université de Lorraine. Spécialiste d’autobiographie, notamment dans ses rapports avec la photographie, elle a coédité avec Catherine Viollet Le Moi et ses modèles (Academia Brulant, 2009) et Archives familiales : modes d’emploi (Academia-L’Harmattan, 2013)

 

Monique Sicard, Quelles hybridations entre photographie et autobiographie ?

Le concept de photobiographie

Cette intervention portera sur les écrits photographiques des trois amis de Bernard Plossu : Gilles Mora, Claude Nori et Denis Roche. Les deux premiers ont développé le concept de « photobiographie » (toute œuvre photographique d’une certaine envergure serait par force, une autobiographie). Le dernier est l’une des rares personnes (en France) à avoir développé les deux talents de photographe et d’écrivain avec la même profondeur.

Monique Sicard, Philosophe et historienne de la photographie, Responsable au sein de l’ITEM de l’équipe de recherche en génétique des arts visuels. Dernier ouvrage paru : M. Sicard (éd.), Photo-graphies, Génésis 40/15, PUPS