Les Années : vers une autobiographie sociale (V. Montémont)

Référence de l’article : V. Montémont, « Les Années : vers une autobiographie sociale », in Juliette Dor et Danielle Bajomée, Se perdre dans l’écriture de soi, Paris : Klincksieck, 2011, p. 117-132

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Voir aussi Annie Ernaux, La Chambre d’échos


Les Années : vers une autobiographie sociale

 

Les Années d’Annie Ernaux ont bénéficié d’entrée de jeu, chose rare, d’une réception dithyrambique de la part de la critique littéraire et universitaire, et d’un important succès populaire. Premier au classement Datalib de la semaine du 6 février, et au classement des ventes de Livres-Hebdo du 17 février 2008, l’ouvrage totalisait déjà 150 000 ventes en grand format cinq mois après le début de sa commercialisation [1]. Les journalistes littéraires, eux, n’avaient pas ménagé leurs éloges : une « puissance d’évocation, qui peut-être jamais ne fut aussi flagrante [2] », une « somptueuse autobiographie », un « roman total [3] », un « aboutissement stupéfiant, […] [un] livre éblouissant de maîtrise » [4], un « fabuleux projet [5] », « une impressionnante réussite [6] ». « Si vous avez eu la faiblesse de ne jamais comprendre ce que signifie exactement l’expression : tout est politique, Les Années vous l’apprendront [7] » écrivait Philippe Lançon dans Libération.

De manière plus empirique, nous avons pu constater que ce livre emportait l’adhésion de toutes sortes de lecteurs, dont le sexe, l’âge, la profession, la résidence, l’orientation sexuelle étaient des plus hétérogènes. Peut-être parce que sa construction, chronologique, ajoutée à l’amplitude de la mémoire mobilisée, offrait à chacun la possibilité de voir ses propres souvenirs projetés sur le grand écran de la mémoire collective. D’un point de vue théorique, il semble que cette somme, publiée au terme d’une gestation formelle qui a duré trente ans, représente une proposition majeure quant au renouvellement de la forme autobiographique. Et qu’elle y parvient sans trahir la perspective sociologique qui constitue l’un des traits dominants de la poétique ernausienne, ainsi que l’une des revendications proprement politiques de son écriture[8].

En effet, sans récuser l’ancrage dans la subjectivité, l’ouvrage choisit de se placer à mi-distance du singulier et du collectif, notamment au plan énonciatif, utilisant pour ce faire une énonciation « impersonnelle » (ou plus exactement « transpersonnelle », toujours selon les mots de l’auteur), mûrie de longue date, dès La Honte ou L’Événément :

[Le je] est d’ailleurs plus « transpersonnel » qu’impersonnel, dans la mesure où il inclut le lecteur dans cette mise en situation socio-historique de l’expérience individuelle [9].

À la force centrifuge qui tend à rabattre la relation autobiographique sur la subjectivité de son auteur, le livre oppose au contraire une force centripète, une capillarité organisée qui s’ouvre aux discours politiques, sociaux, publicitaires. Les Années rend ainsi compte de l’interaction fondamentale qui s’opère, dans la langue du for intérieur et la conscience de soi, entre la sphère de l’intime et celle de la parole publique. Nous nous proposons de réfléchir ici à la stratégie énonciative élaborée par Ernaux, et à la manière dont cet auteur a réussi à faire d’une voix individuelle, la sienne, l’héritière de la rumeur du monde.

 

1. L’évitement de la forme personnelle

Annie Ernaux a expliqué à plusieurs reprises, au moment de la parution des Années, les raisons pour lesquelles elle avait cherché à abandonner le « je », déjà expérimenté sous une forme « distanciée » dans La Place et Une femme [10] : « Aucun “je” dans ce qu’elle voit comme une sorte d’autobiographie impersonnelle – mais “on” et “nous” – comme si, à son tour, elle faisait le récit des jours d’avant [11]. » En réalité, on peut relever cinquante occurrences du pronom de première personne, toutes prises dans des contextes spécifiques. La plupart relèvent du discours rapporté (« Les phrases des hommes dans la nuit, fais de moi ce que tu veux, je suis ton objet » [16]) ; certaines sont des citations de textes, de prières, de titres (« Je me souviens des beaux dimanches [27], « je renonce au démon et je m’attache à Jésus pour toujours » [47]). Dans certains cas, la première personne explicite est mise en abyme par le dispositif autobiographique : ainsi le je dont la référence renvoie cette fois à l’auteur apparaît-il dans le cadre d’une auto-citation – écritures antérieures, journal intime – ce qui est une manière de le tenir à distance.

[E]lle rêve d’écrire dans une langue inconnue. Les mots lui sont « une petite broderie autour d’une nappe de nuit ». D’autres phrases contredisent cette lassitude : « Je suis un vouloir et un désir. » Elle ne dit pas lesquels. (88)

Ce décrochage énonciatif n’obère pourtant pas la validité de la forme autobiographique, au sens où l’entend Philippe Lejeune, et qui suppose identité, notamment onomastique, du narrateur, du personnage et de l’auteur. D’une part, l’affirmation du nom propre se glisse dans la légende d’une photographie (« Mont-Saint-Aignan. Juin 63. Brigitte, Alain, Annie, Gérald, Annie, Ferrid » [86]). D’autre part, la référence est rendue opératoire grâce à plusieurs allusions qui renvoient au substrat autobiographique développé dans les autres livres d’Annie Ernaux. La première série de souvenirs fonctionne d’ailleurs comme une récapitulation implicite de l’œuvre antérieure, faisant des Années le livre héritier de tous les autres : allusion au russe appris pour l’amant de Passion simple (18), à la « dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer » (12) de Je ne suis pas sortie de ma nuit, au nouveau-né « brandi en l’air comme un lapin décarpillé » (13) qui utilise le même comparant que La femme gelée [12]. Cet arc narratif valide la référence situationnelle, permettant au lecteur de faire le lien entre un dispositif énonciatif éclaté et la cohésion de la voix, celle d’Annie Ernaux, qui y investit une expérience de vie préalablement marquée comme autobiographique.

Le pronom de première personne, mis en minorité au sein de la masse lexicale, ne disparaît pas pour autant du dispositif énonciatif : il se dilue dans un système plus ample elle, on, nous, dont l’actualisation demeure biographique, même si sa charge référentielle connaît des degrés plus ou moins forts. Et c’est d’ailleurs tout le travail du texte que de positionner le pronom dans l’entre-deux du singulier et du pluriel, de passer d’un je, « double décollé d’elle-même » (89) à un « elle » englobant. Ce dernier présente la particularité de ne plus être embrayeur ; mais la « référence discursive », en théorie nécessaire pour assurer son identification [13], est absente, d’où une double valence référentielle. Elle, dans la langue des Années, c’est d’abord le sujet de l’énonciation : des constructions comme « Elle pense que ce tableau représente sa vie [14]  » (100), « Elle est passée de l’autre côté, mais ne saurait dire de quoi » (87) postulent une connaissance de l’intériorité qui ne peut être que celle de la romancière omnisciente (or ce n’est pas un roman) ou de l’autobiographe. Mais c’est aussi un elle générique et genré, paradigmatique ; une « vision féminine – féministe – des années 1970 [15] », celle de la peur du « sang qui ne coule plus » (76), de l’avant et après-mai 68, de l’avortement, du mariage, du travail, du divorce.

Le on et le nous sont aussi des relais privilégiés de la première personne, qu’ils contiennent. Comme le rappelle Benveniste : « “nous” n’est pas un “je” quantifié ou multiplié, c’est un “je” dilaté au-delà de la personne stricte, à la fois accru et au contour vague. […] Le “nous” annexe au “je” une pluralité indistincte de personnes [16]. » Catherine Kerbrat souligne que lorsque le pronom comporte un élément de troisième personne, il doit être « accompagné d’un syntagme nominal fonctionnant comme un antécédent de l’élément [17] » pour recevoir un contenu référentiel.

Chez Annie Ernaux, il ne l’est pas davantage que le elle, laissant au lecteur le soin de conjecturer quelle catégorie de personnes est incluse dans le pronom. Son utilisation (au besoin modalisée) peut désigner la première personne, se rapprochant parfois du nous de modestie (« quand nous penserons à des faits que, après hésitation, on situera en 2001» [211]) ou au contraire élargie à la totalité d’une collectivité (« Nous étions débordés par le temps des choses » [211]). Le on présente la même ambivalence, surtout lorsque les adjectifs qu’il régit reçoivent des marques grammaticales contribuant à le renvoyer à un sujet particularisé. On, ce peut être moi (adjectif féminin singulier) : « Elles avaient été si nombreuses et on avait été si seule avec la sonde et le sang en jets sur les draps » (111). Ce peut être mon couple, ma génération, ma classe d’âge : « On finissait les études en travaillant comme pions » (93) ; ou encore les femmes dans ma situation, au féminin pluriel : « [o]n pressentait qu’il était impossible de revenir en arrière, prêtes à entrer dans le déchirement du divorce » (139). Mais la forme est aussi transpersonnalisée pour désigner un ensemble plus large, non sexué : « On s’était transplantés dans un autre espace temps » (128).

Enfin, le texte est émaillé par des substantifs qui montrent la société comme un ensemble : « les gens » (80), le « groupe » (et son émanation iconographique, la « photo de groupe » [75]), la « tribu », la « bande » (64). Ce système se divise en sous-groupes, parfois antagonistes : « les garçons », « les filles » (82) ; « les enfants », « les parents » (117) ; « les jeunes » (78), « les adolescents » (187), « les vieux » (63) ; « les jeunes des classes moyennes » (53), les « riches » (47), les « pauvres » (226). On peut être enfermé dans l’une de ces catégories, on peut aussi la quitter en cours de route pour une autre ; mais cette isotopie collectiviste dense rappelle qu’en tout état de cause, avoir conscience d’être soi, chez Ernaux, consiste d’abord à se définir régulièrement comme acteur d’un milieu social donné ou par rapport à celui-ci.

Même si le je est mis en minorité, une forme personnelle subsiste donc dans Les Années. Un travail grammatical et énonciatif d’une finesse de dentellière permet de reporter des traits propres à la première personne sur d’autres pronoms, qui deviennent porteurs d’une conscience subjective et d’un ressenti collectif, sans que l’une dimension exclue l’autre. On pourrait parler d’énonciation dilatée, comme Benveniste parlait de je dilaté, pour désigner ce mécanisme inédit qui évite les deux écueils redoutés par le livre, étroitesse subjective et froideur objective. D’où s’ensuit un riche contrat de lecture : le récit, non fictionnel, se réfère à une masse importante d’événements attestés dans la réalité extra-textuelle, ce qui l’inscrit entre l’autobiographie, les mémoires et le témoignage. Il s’agit bien d’une expérience subjective, singulière, que l’auteur offre en partage. En même temps, ou de surcroît, le lecteur, grâce à l’abondance des références historiques et médiatiques, peut court-circuiter cette dimension individuelle, et reprendre le livre « à son compte » : il s’attache alors à la reconnaissance de ses propres souvenirs, de nature cette fois collective, dans la série des items énumérés.

 

2. Les discours rapportés

La qualité énonciative particulière du texte d’Annie Ernaux est accentuée par sa perméabilité à une multiplicité de discours rapportés. Nous pouvons d’emblée constater la diversité de ces sources, qu’une typologie rapide permet de répartir en trois groupes principaux :

1) Les paroles privées. Elles regroupent le chœur familial (phrases entendues dans la famille, le voisinage) ; le sociolecte de l’école et de l’adolescence, les phrases des amants, les citations du journal intime, les légendes des photographies.

2) Les paroles publiques : citations littéraires, extraits de journaux, de magazines, d’émissions de radio ou de télévision, de chansons. De manière générale, cet item englobe toutes les références à des contenus culturels partagés et diffusés par les médias.

3) Ce que François Le Lionnais, suivi par Perec, ont appelé le « troisième secteur [18] », et qui comprend les fait divers, règlements, programmes, modes d’emploi, tracts… En transposant la notion aux sphères orale et iconographique (radio, presse, télévision), on pourrait également y insérer les slogans publicitaires, les affiches, les résultats de sondages, qui ont un statut mixte entre 2 et 3.

Tous ces éléments sont intégrés au fil de l’écriture grâce à une technique proche de celle du flux de conscience : une agglomération de la parole exogène et de la parole endogène, mais à des degrés divers d’explicite. Des marqueurs typographiques signalent dans ce cadre le discours rapporté et permettent d’évaluer la distance à laquelle il se trouve du point d’énonciation. On trouve d’abord les guillemets, dotés d’une triple fonction :

La première est de relayer des expressions que le récit a figées dans leur historicité, et dont il donne à voir la charge connotative : par exemple, les scouts sont là « pour […] préparer “des chics types” et “des filles bien, claires et droites” » (49). Les journaux parlent des « “nids de fellaghas” » pendant la guerre d’Algérie (60) ; ensuite, on manifestera « toujours autant de crainte, au mieux d’indifférence, à l’égard des “Arabes” » (79). La même crainte avec laquelle « toujours entre guillemets », souligne l’auteur, on parlera ensuite des « “jeunes des quartiers” » ou des « “tournantes” » (213). Annie Ernaux note encore que le système lexical produit par le discours médiatique autour des banlieues « construi[t] avec constance la partition entre nous et eux » (213). Elle souligne la fonction axiologique de la langue, qui déjà durant l’enfance, était l’outil qui « hiérarchisait, stigmatisait » (33). Chaque terme ainsi mis en relief permet de reconstituer les présupposés sociaux qui sous-tendent leur emploi : diabolisation de la sexualité, valorisation des préceptes moraux, préjugés politiques, ostracisme, racisme.

La deuxième fonction, plus directement métalinguistique, pousse cette dynamique à son terme. Elle identifie comme spécifique un vocabulaire qui va jouer un rôle d’intégrateur social, parce qu’il est en mesure de transcender les barrières de classe ou d’âge. L’adolescence consiste, en partie à apprendre la maîtrise de ces codes langagiers.

Une joie diffuse parcourait les jeunes des classes moyennes, qui organisaient des surpats entre eux, inventaient un langage nouveau, disaient « c’est cloche », « formidable », « la vache » et « vachement » dans chaque phrase. (53)

Elle connaît maintenant le niveau de sa place sociale – il n’y a chez elle ni Frigidaire, ni salle de bains, les vécés sont dans la cour et elle n’est toujours pas allée à Paris –, inférieur à celui de ses copines de classe. Elle espère que celles-ci ne s’en aperçoivent pas, ou le lui pardonnent dans la mesure où elle est « marrante » et « relaxe », dit « ma piaule » et « j’ai les pétoches ». (66)

Ensuite, la même démarche est à l’œuvre lorsqu’il s’agit d’emboîter le pas, du point de vue lexical, à la génération des enfants dont on emprunte le vocabulaire (« j’hallucine grave », « un truc de ouf ») pour « être dans la même énonciation des choses qu’eux » (190).

La troisième fonction des guillemets consiste à injecter dans le texte des fragments entiers de discours rapportés : syntagme, phrases, expressions figées. Ils sont entendus dans leur intégrité, et en même temps, explicitement désignés comme provenant d’une source énonciative externe : extraits du manuel de géographie (60), expressions médiatiques (« société des loisirs » [70]), titres d’articles de magazines (« les femmes ne sont fécondes que trois jours par mois » [50]), sujets de rédaction (« les bienfaits de l’électricité » [44]), slogans publicitaires (« l’hygiène intime, discrétion assurée » [50]) mais aussi répliques parentales ou jeux de mots rituels entre copains d’école (« raconte pas ta vie, elle est pleine de trous » [64]). Dans ce cadre, les syntagmes sont des effecteurs de mémoire collective, des mots clefs de la vie sociale.

L’italique, outre sa fonction de marqueur ordinaire des titres, joue lui aussi ce rôle, avec la particularité de réduire encore la distance entre l’énoncé premier et l’énoncé rapporté, souvent juxtaposés dans le même mouvement syntaxique. Parce que souvent il souligne les phrases, dictons, expressions issues de la culture familiale, on le rencontre surtout au début du livre.

[O]béir aux parents et recevoir des calottes, il aurait fait beau répondre (29).

[L]’orgueil et la blessure, c’est pas parce qu’on est de la campagne qu’on est plus bêtes que d’autres (35).

D’autres expressions, issues de la culture littéraire ou médiatique cette fois, viennent à leur tour se greffer directement dans la phrase :

En faisant ses devoirs, elle écoute les chansons du poste dont elle écrit les paroles dans un carnet et qu’elle porte dans la tête des journées entières en marchant, en suivant les cours, toi qui disais que tu l’aimais qu’as-tu fait de ton amour pour qu’il pleure sous la pluie (55).

[L]es soldats morts dans les Aurès ressemblent au Dormeur du Val, couchés dans le sable où la lumière pleut avec deux trous rouges au côté droit [19] (68).

Dans la même dynamique, en marge de ces techniques énonciatives que nous pourrions qualifier de  différentialistes, un fort mouvement assimilateur est à l’œuvre. De nombreuses références extérieures vont cesser d’être distinguées typographiquement et vont venir tout naturellement s’agréger à la voix de la narratrice. Par exemple, les termes « surpat » (55), « surboum » (63), tombés en désuétude aujourd’hui, sont utilisés tels quels, tout comme du vocabulaire relatif à la vie rurale : « locher des pommes » (expression donnée par le TLF comme typique de la Normandie pour faire tomber les pommes), et certains termes d’argot comme le fameux « lapin décarpillé » (13). Enfin, on notera plusieurs occurrences de discours indirect libre :

La religion seule était la source de la morale, conférait la dignité humaine sans laquelle la vie ressemblait à celle des chiens. (46)

L’entreprise était la loi naturelle, la modernité, l’intelligence, elle sauverait le monde. (147)

L’ambiguïté de l’attribution énonciative, marque de fabrique du DIL, peut renvoyer aussi bien à un énonciateur externe qu’à la narratrice elle-même, qui tantôt s’inclut dans le discours rapporté, tantôt prend ses distances avec lui. Elle court-circuite ainsi tout point de vue surplombant [20] ou jugement de valeur, en revendiquant la confusion temporaire entre la parole sociale qui l’a façonnée et sa subjectivité propre, ce qui donne tout son prix au geste de s’en démarquer. Certains discours rapportés, enfin, suppriment purement et simplement les marques du discours direct, soulignant à l’occasion le caractère invasif de la parole de l’autre.

Sur les mots qu’on aurait voulu oublier aussitôt après les avoir entendus, prends ma queue, suce-moi, il fallait mettre ceux d’une chanson d’amour. (73)

Pour Catherine Kerbrat-Orecchioni, un texte est un « emboîtement  […] d’isotopies énonciatives » dont la compréhension « engage une recherche de signification [21] ». Analyser le système énonciatif des Années permet de voir avec quelle efficace Annie Ernaux a su réduire la distance entre parole individuelle et parole collective, celle-là étant constamment baignée, façonnée, modelée par celle-ci. L’image de la « polyphonie[22] », utilisée par l’auteur pour décrire les repas de famille, peut être étendue à l’ensemble du livre, agrégat de voix tour à tour inclusives et exclusives, de discours hospitaliers ou hostiles, au milieu desquels se façonne la conscience de soi.

 

3. La prégnance médiatique

L’une des originalités du corpus d’échos orchestré par Les Années est sa diversité. Chresthomatie démocratique du bruit du temps, le livre a accueilli la totalité des discours au contact desquels son auteur s’est trouvé, sans établir de hiérarchie, ni même de distinction entre la culture populaire et la culture cultivée. Ce point est fondamental pour comprendre comment s’additionnent, et s’opposent parfois, chez une seule personne, des pratiques et des savoirs différents. Ceux hérités d’un milieu provincial, populaire, catholique, qui a des habitudes de consommation parcimonieuses. Puis ceux appris par une petite-bourgeoisie intellectuelle de gauche désireuse d’exprimer les marques de son élévation sociale. Cette synthèse parfois conflictuelle (Annie Ernaux parle d’une mémoire forcée de se « déshumilier ») est travaillée, dans l’espace de la phrase, par la juxtaposition. A commencer par celle des modèles : jeune fille, la protagoniste « se rêv[e] en Mylène Demongeot et Simone de Beauvoir » (77-78). Plus tard, elle évoque une « légèreté, une forme de désinvolture que la lecture du Deuxième Sexe et Moulinex libère la femme encourageaient » (95). Ou encore décrit les lectures partagées avec son mari, « Playboy et Lui, Barbarella, Le Nouvel Observateur, Teilhard de Chardin » (90). Ni ironie, ni dissymétrie véritable dans ces parallélismes moins incongrus qu’ils ne le paraissent : ceux-ci disent que l’ascension sociale, dans les années d’après-guerre, aura autant été une affaire d’apprentissage médiatique que de conquête de l’intellect.

Les Années est aussi l’occasion de montrer comment et jusqu’à quel point l’individu subit l’empreinte de la parole publique qui façonne, de manière souvent souterraine, la conscience de soi et la conscience historique. Comme le remarque Antoine Prost après-guerre, grâce à la puissance de pénétration des médias, elle-même directement liée à l’essor technologique, « les lieux et les moments de la vie privée s’ouvrent […] largement aux bruits du monde [23] ». Dans Les Années, ce sont précisément ces voix collectives qui résonnent dans l’espace familial :

Pendant qu’on faisait des devoirs sur la table de la cuisine, les réclames de Radio Luxembourg, comme les chansons, apportaient la certitude du bonheur de l’avenir » (43).

Plus tard vient la télévision, avec « une émission médicale d’Igor Barrère » ou « 36 Chandelles » (84), Léon Zitrone, Anne-Marie Peysson (84), et les dimanches après-midis passés devant Le Petit Rapporteur. Se procurer un téléviseur est une manière d’« achev[er] le processus d’intégration sociale » (94). Une décennie après l’autre, l’individu devient de plus en plus perméable à des discours informationnels produits à une vitesse accélérée, dont internet constitue une sorte d’acmé :

Il semblait qu’on pouvait s’emparer de la totalité des connaissances, entrer dans la multiplicité des points de vue jetés sur les blogs dans une langue neuve et brutale. […] Discuter avec des inconnus, insulter, draguer, s’inventer. Les autres étaient désincarnés, sans voix ni odeur ni gestes, ils ne nous atteignaient pas. […] On évoluait dans la réalité d’un monde d’objets sans sujets. Internet opérait l’éblouissante transformation du monde en discours. (223).  

Mais c’est surtout la publicité, bruissante, qui va s’insinuer dans le texte. A. Prost fait le constat que celle-ci « véhicule, avec des consommations, un nouveau mode de vie et peut-être une éthique [24] ». Les Années racontent cet envahissement par le slogan, la réclame qui se déverse de la radio et de la télévision : « Avec Babybotte, Bébé trotte et pousse bien » (12), « Les meubles Lévitan sont garantis pour longtemps » (43), « Colgate, c’est la santé de vos dents » (43), « L’Oréal, parce que je le vaux bien » (198).

À travers eux, on voit s’esquisser un rapport au corps, à l’hygiène, à la maternité en pleine mutation. Et l’une des forces du discours ernausien consiste à souligner que l’obéissance aux ukases médiatiques n’a pas été l’apanage de populations crédules ou sous-éduquées, mais bel et bien l’affaire de tous, intellectuels compris. On peut relever dans le texte soixante-seize noms de produits et de marques différents, dont certains, comme la voiture résument à eux seuls l’intégralité d’un cheminement social : la 2CV est remplacée par une Austin Mini, puis une R8, avant d’être troquée contre une Berline Fiat, puis une 305 Peugeot. On relève également vingt et un noms d’enseignes, ce qui constitue au total un corpus d’une centaine d’occurrences de noms propres de ce type. Le fait est d’autant plus remarquable que la littérature donne rarement droit de cité à ce type d’intertexte du troisième secteur – l’exception majeure étant l’œuvre de Perec –, sans céder à la tentation du jugement moral.

Le langage de la publicité – dont tel est précisément l’objectif – imprègne la mémoire de génération en génération. Les enfants qui réclamaient de l’« Évian Fruité, “c’est plus musclé” et des biscuits Cadbury » (117) se souviennent avec nostalgie, une fois devenus adultes, des litanies de slogans et de produits : « le thon c’est bon, le Sanibroyeur SFA, les barquettes Trois Chatons » (191). La contamination du texte par les marques est un double symptôme : celui de l’envahissement de la mémoire, mais aussi celui de l’envahissement géographique de l’espace par la matière, dont la quintessence se concentre dans les centres commerciaux.

Les espaces marchands s’élargissaient et se multipliaient jusque dans les campagnes en rectangles de béton hérissés de panonceaux lisibles depuis l’autoroute. (184)

Il ne se serait sans doute pas usurpé de dire que Les Années, livre profondément politique dans sa lecture de la relation au monde de l’après-guerre constitue aussi une histoire du capitalisme. Mais un capitalisme vu par la classe de ceux qui ont accédé à la possession des choses suffisamment lentement pour en garder l’émerveillement et l’effroi.

 

4. La relation à l’histoire

Annie Ernaux a fait dans son livre la part belle à l’histoire, parfois « avec sa grande Hache » selon la célèbre formule perecquienne. La lecture commence dans les souvenirs de la « Débâcle, l’Exode, l’Occupation, le Débarquement, la Victoire » (25), qui ne sont pas ceux de l’auteur, mais qui ont été relayés par un récit familial aux allures fabuleuses. Il se poursuit avec la guerre d’Indochine (37, 60), les discours de René Coty (50), Diên Biên Phu (57), l’Algérie (57), l’OAS et le FLN (79), le rideau de fer (68), l’insurrection de Budapest (68), le retour de De Gaulle (71), la crise de Cuba (89), mai 68 (102), le manifeste des 343 (111), les J.O. de Munich (123), l’exécution de Christian Ranucci (125), l’élection de François Mitterrand, les attentats du RER et de la rue de Rennes (162), la perestroïka, la chute du Mur de Berlin (171), la première guerre du Golfe (180), la guerre de Yougoslavie (180) le génocide rwandais (181), les attentats du 11 septembre 2001. A partir de là, le rythme d’énumération des événements s’accélère, se fait litanie :

les banlieues, Florence Aubenas, les attentats de Londres, la guerre du Liban entre Israël et le Hezbollah, le tsunami, Saddam Hussein extirpé d’un trou, pendu on ne savait quand, des épidémies fuligineuses, le SRAS, la grippe aviaire, le chikungunya. (226)

Cela dit, à aucun moment l’auteur ne se pose comme chroniqueuse ou mémorialiste de son temps, même si de fait elle l’est. Au contraire, à plusieurs reprises, elle souligne l’absence de conscience du fait historique au moment où il se produit.

Aucun rapport entre sa vie et l’Histoire dont les traces demeurent pourtant déjà fixées par la sensation de froid et le temps gris d’un mois de mars. (89)

Dans le cours de l’existence personnelle, l’Histoire ne signifiait pas. On était seulement, selon les jours, heureux ou malheureux. (95).

Les associations se font donc entre la date de certains événements collectifs et tel ou tel souvenir, détail, inquiétude, qui prend à ce moment-là toute la place : Annie Ernaux se rappelle les premières attaques du FLN pendant la Toussaint 54 parce que cet après-midi-là, elle a vu les invités de la maison d’en face venus uriner contre un mur, tableau qui forme une « image nette, une sorte de fait pur » (57) dans sa mémoire. La nouvelle de la mort de Kennedy la laisse indifférente, car à ce moment-là, elle n’a plus ses règles depuis huit semaines (89). Ainsi Les Années proposent-elles, somme toute, une sorte de phénoménologie de la perception du fait historique, en montrant comment celui-ci vient se loger dans les interstices de la mémoire privée. Son intégration résulte d’une chimie intime qui ne peut être comprise dans l’immédiateté.

En même temps, le livre, là encore, dégage la force des représentations médiatiques qui inondent une société surinformée, et dont les icônes finissent par être recyclées par le souvenir individuel : l’écrivain oppose par exemple l’« iconographie immuable » de mai 68 (102), pavés contre CRS, et les craintes domestiques, peu révolutionnaires, qui poussent à aller faire les courses et chercher de l’argent à la banque de crainte de la pénurie. Les attentats du 11 septembre marquent à la fois l’intangibilité et la fragilité de la rencontre de la subjectivité et de l’Histoire, qui s’y mutualisent jusqu’au vertige.

Et l’ignorance où l’on était en regardant un tableau de Van Gogh au musée d’Orsay de ce qui se passait à cette seconde à Manhattan était celle de notre propre mort. (210)

*

En écrivant Les Années, Annie Ernaux a inventé une voix et une voie singulières dans le paysage de l’autobiographie contemporaine. Son ambition n’était pas de livrer une mémoire personnelle, mais de se servir de celle-ci pour radiographier la société française d’après-guerre, « rendre la dimension vécue de l’Histoire » (239). Et en laisser une trace, pour s’opposer à l’inexorable fragilité des images. A ce stade, difficile ne pas établir de lien avec Perec dont la formule, « Je me souviens » est citée deux fois ; car une véritable communauté de poétique est à l’œuvre entre les deux auteurs. Perec déclarait à propos de Je me souviens :

Il importe peu que ces souvenirs soient personnels (uniques) ou généraux (collectifs), il importe peu, même, qu’il y ait ou non des erreurs dedans, cela fonctionne comme une grille où chacun peut venir déchiffrer un fragment de sa propre histoire [25].

Le projet, Annie Ernaux le dit dans le livre, a été longuement porté et mûri, et la recherche de sa forme a constitué l’un des points les plus problématiques de son accomplissement.

C’est maintenant qu’elle doit mettre en forme par l’écriture de son absence future, entreprendre ce livre, encore à l’état d’ébauche et de milliers de notes, qui double son existence depuis plus de vingt ans, devant couvrir du coup une durée de plus en longue [26]. (237)

Le choix énonciatif particulier qu’a opéré l’écrivain a permis une synthèse entre le je et le nous, qui pousse en limite le pacte autobiographique sans en altérer la valeur référentielle. De la même manière, on parvient à un équilibre des discours, entre paroles privées et sphère publique, événements personnels et faits historiques. Sociale, l’autobiographie d’Annie Ernaux dans Les Années l’est à plus d’un titre : l’être qui est au centre du récit, se trouve en contact avec des cercles relationnels (familiaux, amicaux, collégiaux et amoureux) dont il a la charge d’apprendre les codes. En même temps, l’histoire de l’écrivain, comme elle le revendique depuis La Place, est aussi celle d’un changement de catégorie sociale, avec tout ce que cela implique de malaise et d’inconfort. Les Années offrent une impressionnante radiographie, dans la lignée de l’Evénément ou La femme gelée, de la condition féminine en France après 45 : prise dans les interdits et la terreur de la grossesse, libérée par la contraception et l’avortement, puis affrontant la contrainte nouvelle du sida, et perdant finalement la bataille du voile. Enfin, le récit est aussi un portrait lucide de l’individu aux prises avec l’essor de la société de consommation, un dessin précis de la violence des discours consuméristes.

Magistrale chambre d’échos d’une époque, le livre ne se borne pourtant pas à en être le tableau clinique, malgré la distance que s’impose Ernaux : il émeut, profondément. Parce qu’un nom propre, un détail, le titre d’une émission, un slogan, réactive un pan entier de notre mémoire personnelle, fait défiler devant nous des images d’enfance que l’on avait pensé perdues. Il peut être lu comme un dictionnaire de la France de l’après-guerre, mais un dictionnaire sensible, auquel le choix de la forme transpersonnelle donne toute sa densité existentielle. Comme un choral aussi, dont l’écriture polyphonique, malgré son minimalisme strict, libère une puissance lyrique somptueuse. A l’heure où l’autobiographie est fortement suspectée de se replier sur des formes égotistes et vaine, Ernaux démontre avec Les Années comment l’écriture de soi peut transcender la perception individuelle pour en faire le point de ralliement d’un partage lumineux.


NOTES

[1] C. Devarrieux, « Classement Datalib des ventes de livres », Libération, 3 juillet 2008.

[2] J.-C. Lebrun, « Une histoire simple », L’Humanité, 7 février 2008.

[3] C. Rousseau, « Dans la lumière du passé », Le Monde, 8 février 2008.

[4] N. Crom, « Les Années », Télérama, n°3030, 9 février 2009.

[5] A. Wiazemsky, « “Les Années” d’Annie Ernaux », Le Nouvel Observateur,

[6] G. Leménager, « Les années d’Annie », Le Nouvel Observateur, 14 février 2008.

[7] P. Lançon, « La vie, un lieu commun », Le Monde, 7 février 2008.

[8] D. Viart et B. Vercier classent ainsi Ernaux dans les tenants d’une « ethnographie littéraire du sujet social » (La Littérature française au présent, Paris, Bordas, 2005, p. 273) ; A. Barrère et D. Martuccelli la qualifient « d’écrivain sociologue » (Le roman comme laboratoire, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2009, p. 73).

[9] A. Ernaux, « Raisons d’écrire », J. Durand et Y. Winkin, Le symbolique et le social. La réception internationale de la pensée de Pierre Bourdieu, Liège, Éditions de l’Université de Liège, 2005, p. 346.

[10] C. Rousseau, « Dans la lumière du passé », art. cit.

[11] A. Ernaux, Les Années, Paris, Gallimard, 2008, p. 240. Les références à cet ouvrage apparaîtront désormais sous la forme d’un numéro de page entre parenthèses.

[12] « L’éclair d’un petit lapin décarpillé, un cri. » A. Ernaux, La Femme gelée [1981], Paris : Gallimard, « Folio », 1987, p. 141.

[13] M. Perret, L’Énonciation en grammaire de texte [1994], Armand Colin, 2005, p. 51.

[14] Sauf indication contraire, les soulignements sont nôtres.

[15] A. Ernaux, « Entretien avec Christine Ferniot », Lire, n°362, février 2008.

[16] É. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1 [1966], Gallimard, « Tel », 1990, p. 234-325.

[17] C. Kerbrat-Orecchioni, L’Énonciation [1999], Paris, Armand Colin, 2006, p. 46.

[18] F. Le Lionnais, « Le Troisième Secteur », Les Lettres Nouvelles, sept.-oct. 1972, repris dans Oulipo, La Bibliothèque Oulipienne, vol. 3, Paris, Seghers, 1990, p. 160-181.

[19] Ces quatre exemples sont soulignés par l’auteur.

[20] Souci récurrent chez Ernaux : « Comment donner à voir une existence et une culture considérées comme inférieures sans que le narrateur n’apparaisse complice du lecteur ni ne porte sur le monde du livre un regard stigmatisant ou condescendant ? ». Annie Ernaux, « Raisons d’écrire », art. cit., p. 345.

[21] C. Kerbrat-Orecchioni, L’Énonciation, op. cit., p. 179.

[22] « La polyphonie bruyante des repas de fête », Les Années, op. cit., p. 28.

[23] A. Prost, « Frontières et espaces du privé », P. Ariès et G. Duby (dir.), Histoire de la vie privée [1985, 1999], Paris, Seuil, « Points / Histoire », p. 124.

[24] Ibid., p. 127.

[25] « Entretien Perec / Jean-Marie le Sidaner », L’Arc, n°76, 3e trimestre 1979, repris dans G. Perec, Entretiens et conférences 2, Nantes, Joseph K., 2003, p. 95.

[26] Souligné par l’auteur.