François Mitterrand, Lettres à Anne, de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ? (Odile Richard Pauchet)

Autobiographie et Correspondances, Témoins de leur temps

Odile Richard-Pauchet (Université de Limoges)

François Mitterrand, Lettres à Anne, de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ?

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François Mitterrand à Latche © Getty[*]

Nous avons été frappée, à la lecture de ces lettres, du nombre d’autoportraits de l’épistolier se représentant en train d’écrire, évoquant le paysage qu’il a sous les yeux, la posture qu’il affectionne, le type de papier ou de stylo qu’il emploie. Tous ces éléments, très concrets mais aussi très topiques, renvoient à une savante iconographie grâce à laquelle François Mitterrand s’inscrit magnifiquement dans cette tradition de « l’homme à la plume », écrivain ou simple amoureux, penché sur sa feuille, dans le silence émouvant du tableau (de Metsu, de Vermeer), ou du roman épistolaire (Saint-Preux écrivant à Julie, dans La Nouvelle Héloïse).

Ceci relève d’un échange de bons procédés. C’est en effet une technique de séduction astucieuse pour subjuguer la jeune Anne, passionnée d’arts décoratifs. Mais si François Mitterrand aime à se représenter écrivant à sa fenêtre, ouverte sur le vaste monde, c’est aussi pour complaire à la curiosité de la jeune fille, à son besoin d’évasion et de liberté, à son appétit de vivre, qui s’est révélé si contagieux. Nous parcourrons ainsi quelques lettres s’ouvrant ainsi délibérément sur le monde et satisfaisant les motivations affectives, esthétiques, intellectuelles des deux amants.

Nous verrons ensuite sur quels sujets variés, de politique, d’amour, de goût ou de philosophie (pour parodier Diderot dans l’incipit du Neveu de Rameau) l’homme politique, au lieu de s’entretenir avec lui-même, préfère converser, dialoguer avec la femme qu’il aime. Enfin nous verrons comment cet échange est à double détente : ouverture à l’autre, et enrichissement mutuel certes, mais la posture du Pygmalion reste à l’œuvre, orientant, formant à ses idées la jeune disciple, rejoignant en cela toute une tradition socratique, idéaliste, masculine, et visant peut-être, par-dessus l’épaule de la jeune destinataire, une forme d’éternité personnelle et posthume.

La Lettre comme fenêtre ouverte sur le monde : un paysage état-d’âme

Au début de leur relation, le 25 décembre 1963, François Mitterrand se réjouit d’un magnifique cadeau offert par la jeune Anne, qui étudie à Paris la pratique du vitrail dans une École d’arts appliqués : c’est la reproduction qu’elle a réalisée d’un célèbre vitrail de la cathédrale du Mans, appelé « Françon, le changeur » (de monnaies s’entend). Françon – François, l’allusion est transparente. Mais de quoi ce François-là est-il changeur ? A-t-il le talent, grâce à son regard, de transmuter pour Anne une réalité banale en monde merveilleux ? Selon François, c’est plutôt l’inverse : c’est Anne qui a changé sa vie, lui a redonné le prix et le goût de la jeunesse. Alors pour remercier sa généreuse donatrice, voilà que l’épistolier se met en scène en s’inspirant des goûts qu’il sait être ceux d’Anne, intégrant ce vitrail à son univers familier, comme si son propre regard traversant ce vitrail en avait acquis lumière et transparence, s’était métamorphosé en celui d’un artiste, d’un écrivain, d’un érudit cosmopolite :

Françon est donc à sa place, dans ma chambre-bibliothèque [à Paris, rue Guynemer], parmi quelques chers compagnons : une tête grecque d’Alexandrie aux pommettes asiatiques […], un couvercle de canope égyptien […], une petite vierge tahitienne d’un seul morceau de nacre, deux portraits de Jules II […], un diable aztèque, une photographie de Tolstoï […], des coquillages exotiques […etc].

Autre exemple « d’installation » de l’épistolier dans un décor façonné par les goûts de la jeune fille, qui lui permet de transcender son propre regard, d’esthétiser sa propre vie. Nous sommes ici dans sa villa d’Hossegor, non loin de celle des Pingeot :

Je ne résiste pas longtemps, mon Anne, à l’envie de t’écrire […]. Je me suis levé un peu tard ce matin, puis je suis allé acheter la presse et me voici assis à ma table de travail pour commencer cette lettre. Avant cela j’ai organisé mon décor : sous mes yeux, ta dernière lettre à toi est ouverte et j’ai ainsi la joie profonde de lire et de relire la phrase-talisman « Je ne pense pas — à toi. Tu es un peu moi. Je ne suis plus seule ». À côté, ta photo de Clermont. Un peu plus loin la maisonnette hollandaise. Sous mon coude gauche ton Jardin des arts. Moi non plus, Anne, je ne suis plus seul. Au moment même où je trace ces lignes, je sens ta présence spirituelle. Je suis sûr que ta pensée est proche de moi, me visite, me pénètre. Tu es l’autre être et tu es moi. Mon complément et mon tout. Quelles actions de grâces élever pour te rendre une part de ce que tu me donnes et qui me rend à moi-même ? (7 juillet 1964).

On appréciera la dimension spirituelle, presque mystique de ce cet échange qui se réalise à distance, par lettres, en vertu d’une profonde union charnelle et télépathique, à la faveur d’une mise en scène soignée favorisée par la présence de fétiches quasi religieux (des lettres, des photos, des objets ayant appartenu à l’autre, soigneusement disposés). C’est au prix de cet exercice spirituel que se reconstitue littéralement « l’hermaphrodite » platonicien du Banquet, et que chacun retrouve en l’autre sa moitié égarée.

Dernière mise en scène : après le bureau de la rue Guynemer et la table de la maison de vacances, la chambre de l’hôtel du vieux Morvan à Château-Chinon, au sortir d’une réunion syndicale harassante (« Je suis arrivé à Clamecy où, à la Mairie, j’ai reçu la CGT, une douzaine d’ouvriers ») :

11 juillet 1970 :
Je viens de me reposer deux heures. J’étais à bout. J’ai lu, rêvé. Par la fenêtre, le plus beau Morvan d’été offre ses formes précises, sa façon à lui de se dissimuler.

Et le lendemain :

Dimanche 12 juillet, 9h45
Je suis devant ma table de ma chambre. Pure matinée striée d’oiseaux. Le Morvan ressemble à l’Auvergne or et noir. J’ai bien eu un coup de spleen et j’en ai le cœur mordu.

On observe que le paysage morvandieu acquiert, par magie, les formes sensuelles, le caractère têtu et le visage précieux de l’aimée : ses formes précises, sa façon à lui de se dissimuler ; l’Auvergne or et noir. Comme on le voit, ces lettres s’ouvrent sur le monde, offrant une plongée dans un paysage-état d’âme, reprenant les techniques de l’écriture romantique sur lesquelles s’impriment des références modernes : réunions syndicales, objets, lectures du monde contemporain. Elles vont le plus souvent se calquer sur le goût de la destinataire, estompant les contours de la vie politique pour n’en retenir que l’anecdote où l’intime ressenti, la quintessence. L’ensemble, à tonalité mystico-sentimentale, cherche par toutes sortes d’effets poétiques à obtenir la sublimation du sentiment, l’effet de fusion charnelle à distance.

De politique, d’amour, de goût ou de philosophie : pour Anne, par Anne

À travers quelques confidences très symptomatiques, F. Mitterrand indique comment son action politique s’est infléchie depuis sa rencontre avec Anne. Il recueille de sa présence, de sa fréquentation, plus d’écoute, plus d’intuition, plus de contact avec le réel :

Hossegor, mercredi 28 juillet 1965

[…].

Mon amour, mon amour, je t’aime.
Tous les domaines de ma vie, tu les emplis. Pas une pensée, pas un acte qui ne soit lié à toi. Ma vie politique ? Je l’ai consacrée à ces deux aspects complémentaires et classiques : mardi débats de caractère général, à Paris, dans la haute jungle des grands intérêts – contacts directs avec les préoccupations quotidiennes à Montsauche, Château-Chinon et Saint-Agnan pendant le week-end. Mais à tout moment je m’interroge : j’aime connaître tes réactions (même si je ne leur obéis pas !) quand il s’agit des problèmes, des choix fondamentaux ; j’aimerais t’avoir auprès de moi quand j’entends les doléances, les observations, les confidences de mes Morvandiaux : tu y découvrirais mille questions passionnantes et ce serait pour nous une tâche commune exaltante […].

Aussi quand la vie politique entre dans les turbulences de grandes décisions ou des grandes prises de positions à prendre, Anne est-elle toujours placée là, en sentinelle. Voici l’effrayante description d’un meeting à Auch, bastion « rouge » du Sud-ouest d’une fidélité pourtant irréprochable. La scène est rédigée dans un style quasi flaubertien :

La réunion d’Auch (5000-6000 participants ?) bourdonnait, s’agitait, hurlait au moindre mot quand de 9 heures à minuit j’ai parlé ou discuté avec les contradicteurs. Des socialistes, mes partisans, idiots et sectaires, n’employant que des arguments de sous-sol, des communistes rigolards, des « clubs » sympathiques, effacés, constituaient l’état-major sur la tribune (!). Le candidat adverse (centre démocrate, Conseil d’État) s’époumonait. Je m’en serais attristé si telle n’était la loi du genre. Mais que les orateurs socialistes m’ont irrité avec leur incroyable méchanceté, minable, vulgaire, bête, bête ! La foule n’avait pas l’air de s’en apercevoir, portée par sa passion et par son enthousiasme. Je suis reparti aussitôt pour Hossegor, refusant de participer aux liesses de gueule prévues pour la suite. Des milliers de mains se tendaient mais je n’aimais pas ces arènes où tout était fait pour arracher aux citoyens la part de noblesse qu’il s’agit précisément (ou bien notre rôle est absurde et menteur) d’exalter – et d’accroître (Hossegor, 24 septembre 1967).

Cette vision terrible du monde politique est-elle écrite pour Anne, avec les yeux d’Anne ? Nous ne le croyons pas : on y sent un véritable cri du cœur, celle du politicien idéaliste et déçu, que la qualité d’écoute de la destinataire permet de libérer. Mais on y sent une hauteur aristocratique qui est bien celle du milieu grand bourgeois des Pingeot, dans lequel l’épistolier se meut à son aise, issu du même monde terrien et « vieille France » tel qu’elle s’exhale librement entre une partie de golf et une bière sur la terrasse de la villa d’Hossegor.

Un Pygmalion poète et philosophe

Le paradoxe de l’écriture épistolaire est qu’à force d’écrire pour séduire, on finit par croire à son tendre mensonge. L’épistolier amoureux devient inspiré, devient poète. On ne peut plus situer dans le temps la naissance de l’auteur de cette prouesse. Le Pygmalion est à l’œuvre, semble-t-il, depuis toujours, mais sa Galatée lui a aussi tant apporté. Ainsi le monde selon F. Mitterrand, qu’il soit de langage, de politique ou de philosophie, s’affirme-t-il et se personnalise au fil des lettres, offert à Anne, fait pour Anne, mais façonné par François, devenant selon son vœu et sa croyance, unisexe, hermaphrodite selon l’héritage platonicien, comme l’exprime la belle expression qu’il emploie pour désigner désormais le couple en un seul mot, « AnneFrançois ». Et même si cette entité, au regard des velléités d’indépendance extrême de chacun, fait figure, au fil des années, de vœu pieux, il n’empêche qu’elle gouverne poétiquement toute tentative désormais de voir le monde (en particulier dans cette « correspondance à une voix » qui ne publie pas les lettres d’Anne). Aussi est-ce bien François qui sort victorieux de l’échange et semble nous imposer désormais sa vision, dont il commande à la fois la qualité poétique et la double destination, à l’autre, à soi-même.

Nous passerons hélas trop rapidement sur ce véritable florilège de choses vues que nous offre la Correspondance, en soulignant seulement la métaphore végétale à l’œuvre dans nombre de récits et descriptions (fleur de magnolia dans le jardin d’Hossegor, potiron magique de Latche, ou encore les « verts aux dix ou onze nuances du terrain » de golf du pays basque). D’abord, parce que fondamentalement F. Mitterrand est un terrien, retrouvant tel Antée sa force de la fréquentation périodique d’un terroir ou du visage hâlé de sa bien-aimée. Ensuite parce que la fleur est aussi un topos vivace de l’échange courtois, et que l’épistolier ne renie pas, même inconsciemment, ce qu’il doit aux troubadours de son sud-ouest. Enfin l’on trouve aussi l’évocation terrienne pour elle-même, pour sa force et sa beauté. C’est l’émerveillement du voyage aux États-Unis, d’abord accompli seul, et cette extraordinaire description du Grand Canyon, qui suscite sans doute chez ce poète de la terre une émotion puissance dix :

Un froid vif (à Las Vegas on crevait de chaleur). Un air si pur. Des forêts, un plateau sorti des films pour Indiens, et soudain le plus somptueux miracle de la nature : ce grand canyon dont les deux lèvres sont séparées par 20 bons kilomètres et qui offre le visage ravagé, admirable des millénaires disparus. De violentes couleurs où domine l’ocre rouge, le fleuve Colorado au bas, à 1500 mètres de profondeur, des roches colossales dessinées et creusées comme les gorges du Tarn multipliées par un coefficient géométrique, le surréalisme de l’eau et du vent qui ont patiemment travaillé cette terre friable. Je te raconterai (Los Angeles, 26 novembre 1967[1]).

Ce paysage, taillé sur mesure pour notre paysan-guerrier, fait écho à la démesure du personnage, à son immense curiosité. Toute observation sur le réel est pour lui matière à penser : ici la force de la nature et, comme l’écrivait naguère Hubert Reeves, la patience de l’univers.

On sait que François Mitterrand jeune avait renoncé à l’idée d’écrire, malgré son utilité ou sa richesse, un journal intime [2]. En définitive, c’est cette correspondance à caractère terriblement privé qui se révèle, comme bien souvent en littérature, le réceptacle des audaces de la pensée, le saint des saints d’une intellectualité très intime, qui ne s’ouvrirait pas en public sur de telles fulgurances ou sur de simples ébauches. Ce n’est qu’à l’aimée que l’artiste ose confier sa nudité, qu’il révèle ses brouillons, ses esquisses ; ses projets ou ses doutes. C’est dans ce sens que la « muse » d’un artiste occupe une fonction poétique aussi noble, aussi élevée. De façon plus prosaïque, c’est elle aussi qui, échappant mieux aux risques et aux tourments de l’histoire, peut se fait la dépositaire tranquille de documents sacrés. Même si François écrit à Anne, avec une certaine fausse modestie : « Je sais ce que je veux dire mais je le dis mal. Mes lettres ne sont pas faites pour paraître chez Denoël », néanmoins l’épistolier est rusé : comme le soulignera plus tard Anne Pingeot dans le titre de ses entretiens avec Jean-Noël Jeanneney, publiés en 2018, « Il savait que je gardais tout ». Ainsi le dépôt soigneux de la conservatrice nous vaut d’être les spectateurs, auditeurs et lecteurs, de tant d’ébauches ou d’esquisses, où se lit déjà un sens aigu de la perfection. Mieux valait, pour ce presque athée, faire fond sur la postérité

[1] Voir aussi l’interview : https://fresques.ina.fr/mitterrand/fiche-media/Mitter00194/francois-mitterrand-en-voyage-aux-etats-unis.html

[2] F. Mitterrand s’est expliqué très ouvertement de son choix de n’avoir pas tenu, contrairement à certains de ses contemporains, de journal intime, dans un texte très argumenté publié en 1938 par la revue Montalembert (réponse à une enquête sur les journaux intimes) : l’obstacle principal étant selon lui la difficulté de l’absolue sincérité, et, si elle existe, la difficulté de la communiquer à autrui (sauf à détruire ensuite ce journal), voir Pierre Péan, Une jeunesse française. François Mitterrand 1934-1947, Paris, Pluriel, 2011, p. 81-84.

[*] Illustration disponible sur : https://www.elle.fr/Loisirs/Livres/News/Lettres-a-Anne-1962-1995-Francois-Mitterrand-ce-fol-amant-3325892 (site consulté le 1er février 2020).