Elisapeth Cépède

Deux ou trois choses que je sais d’elle

Grâces soient rendues à Sylvie Lebon de Beauvoir qui a confié à l’APA, les dix-huit cahiers du Journal de Blossom Douthat. Belle et double histoire de transmission puisqu’elle prenait ainsi le relais de sa mère en protégeant et prolongeant la survie des cahiers de Blossom. Quatre membres du groupe de lecture parisien, amateurs de Journaux intimes, se sont réparti les dix-sept classeurs dans l’enthousiasme et un peu à l’aveuglette. Les volumes 2,3,13,15,16,16 bis me sont échus, soit presque trois mille pages manuscrites, écrites en anglais et en français, d’une écriture très lisible. Mais qui laissent des trous dans ma connaissance de la vie de cette jeune Américaine. En revanche, j’ai perçu dès les cahiers 2 et 3 et tout autant dans les derniers, des échos du drame fondateur de Blossom : « la disgrâce », « la malédiction, « le handicap » d’être laide ». J’ai suivi Blossom durant ses études universitaires à New York et l’ai accompagnée dans ses innombrables et souvent humiliantes expériences sexuelles. Je l’ai suivie aussi en 1957-58, lors de son séjour à Paris où elle avait obtenu une bourse d’études à La Sorbonne. Elle y a enfin rencontré Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir à qui depuis longtemps elle vouait un culte. Elle a vécu intensément les événements de juin 1958, lisant les journaux, enrichissant son journal de ses commentaires et participant aux manifestations de la gauche tout en écrivant une pièce de théâtre existentialiste. Dix années de la vie d’une éternelle étudiante sans tabou, ballottée au gré de ses rencontres amoureuses.

Je vais vous confier maintenant deux ou trois choses que je sais d’elle.

Blossom est avant tout

 I – La jeune fille en quête d’amour

À la fin du premier cahier de son journal, en mars 1947, Blossom Douthat vient de fêter ses seize ans et s’interroge sur la sexualité et la différence des sexes. L’homosexualité, la bisexualité l’intriguent. Et elle prône déjà la liberté sexuelle. La jeune fille est dans l’impatience de rencontrer l’homme de sa vie, d’aimer et d’avoir des enfants. Or le cahier 2 ouvert quinze jours plus tard commence par une phrase courte et mystérieuse en haut d’une page blanche : « Ne le reverrai-je jamais ? »

De qui s’agit-il ? Que s’est-il passé en si peu de temps ? On n’est pas près de l’apprendre ! Blossom pratique souvent l’art du suspense. Page 2, au lieu de satisfaire la curiosité des lecteurs, elle se lance dans un développement de plusieurs pages sur la beauté physique indispensable pour ouvrir le cœur des amants. Elle s’en croit dépourvue. Est-ce une façon détournée d’approcher le drame d’une rupture récente ? La « laideur » réelle ou imaginaire de Blossom aurait-elle fini par rebuter son amant ? L’infidèle, nous l’apprenons enfin, est le poète sexagénaire, Maxwell Bodenheim, romancier et scénariste connu. Pour le retenir, Blossom sent qu’il aurait fallu devenir Poésie ou Poème, peut-être même. Ou pourquoi pas, Hamadryade, nymphe des bois qui naissait avec un arbre et mourait avec lui, ainsi elle aurait pu vivre liée à Max comme à son arbre. La lectrice quelque peu ébouriffée comprend que ce journal invite à un voyage dans l’imaginaire de Blossom autant qu’au récit réaliste d’une expérience amoureuse traumatisante.

Reprenons : Blossom a dix-sept ans. Friande de poésie, elle s’est emballée pour l’œuvre d’un grand poète puis a cherché à le rencontrer dans l’un des cafés littéraires où il allait boire un verre. Bientôt, ils vivent une liaison « sensuelle » sur les bancs de Washington Square, mais Blossom garde sa virginité. Sa mère qui craint le pire, intervient et l’entraîne à travers les États-Unis, chez des amis, pendant tout l’été. La situation est inextricable, Max est marié et Blossom ne sera majeure que dans quatre ans. Cet épisode scabreux, révèle une jeune fille extraordinairement naïve et inexpérimentée, encore sous la coupe maternelle. Pas étonnant que ce choc avec le réel d’une rupture ait pu déstabiliser la jeune fille au point de paralyser un moment l’écriture :« Après je n’ai eu ni la force ni le désir d’écrire. Si ma mémoire ne me trompe, je n’avais plus envie de vivre. »

II – Contradictions apparentes de Blossom

Dans son trouble, Blossom en vient à douter de sa féminité et rêve de pouvoir, grâce à une opération, devenir un garçon. Elle se met à souhaiter épouser un homosexuel. Pourquoi pas Truman Capote, aussi « petit et moche » qu’il soit. Mais comment le séduire ? En restant naturelle ou en prétendant être homosexuelle ?

Jeune fille intellectuellement très mûre, Blossom se sent encore enfantine. C’est la faute de Maman qui l’a bercée d’illusions romantiques. Quand viendra celui qui est pour toi, tu le reconnaîtras. Je l’ai trouvé, Maman, répond Blossom : J’aime les fous et les névrosés, je guérirai Max de son alcoolisme ! » Est-ce parce que ses seize ans ne lui ont apporté qu’amertume alors qu’elle rêvait du Grand amour qu’elle s’invente et essaie de construire dans sa dix-septième année, une romance ? Et elle a bien su choisir le compagnon qui contrarierait le plus sûrement ses parents. Avec sa mère, les relations conflictuelles deviennent parfois violentes, Blossom en arrive aux mains et blesse gravement sa mère au poignet. Les cahiers abondent en remords tardifs, autant qu’ils suivent les déconvenues d’une jeune fille aveuglée par son besoin d’aimer qui pratique la méthode des essais et des erreurs dans de multiples expériences sexuelles quelque peu dégradantes.

Blossom, hypersensible, influençable et instable, est douée d’une curiosité et d’une imagination exceptionnelles. Depuis toujours, elle se sent double : « Blossom philosophe est différente de Blossom la rêveuse. » affirme-t-elle. Même si sa vie onirique et ses rêves de jour ou fantasmes remplissent les pages des cahiers, elle ne les confond jamais totalement avec la réalité. Elle s’affirme « névrosée » et attribue cette maladie à la mauvaise éducation qu’elle a reçue d’une mère aux nerfs malades qui a mal accepté une petite fille enlaidie dès sa naissance par une taie sur l’œil et qui lui a souvent raconté la déception que ce fut pour elle. Blossom a porté, partagé cette blessure narcissique avec sa mère. Les contes de fées ont fait diversion dans son enfance morose, mais ne l’ont pas préparée à la vie réelle dans laquelle il ne faut attendre aucune aide merveilleuse venue d’ailleurs. En 1958, après la rencontre avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, elle revient sur le sujet et souhaite que des écrivains existentialistes pensent à enrichir la littérature enfantine en contes existentialistes dans lesquels de jeunes héros apprennent à faire front, à se battre seuls, pour contourner ou vaincre les difficultés. Blossom s’identifie souvent à des enfants, elle saurait les aider, croit-elle.

Particularité intéressante,

III – Blossom a conscience de sa valeur

Très tôt, Blossom qui s’analyse sans complaisance, et se dénigre souvent, a eu conscience de sa valeur. Mais elle voit clairement où le bât blesse : « Bien que supérieurement intelligente, je ne suis pas brillante ».

Elle vit dans un milieu d’artistes, sa mère, Rijka Angel, est peintre et expose ses tableaux dans des galeries d’art, non loin de Washington Square. Blossom a facilement retrouvé la trace de Bodenheim lorsqu’elle a commencé à lire sa poésie et à faire des « rêves de jour » dont il était le héros. Quand ils se sont rencontrés, elle lui a fait lire quelques-uns des textes qu’elle écrivait. Et il en pense du bien. C’est ce qui l’attache à lui. « Car, pourquoi je continue à écrire dans ce cahier ? Pas pour me soulager en racontant mes expériences. Une bonne conversation avec mère ou une amie en fait autant. ( …) La vraie raison, c’est l’espoir qu’un jour ce journal sera lu par d’autres. Et ce cahier sera utile pour un livre futur. »

« Le moi grandiose » de Blossom s’accommoderait volontiers de côtoyer les grands de ce monde ou des êtres exceptionnels. Ego-centrée, elle l’est, certes, mais elle s’intéresse aux autres, au monde extérieur, à la vie politique et rêve d’y prendre une part active. Elle s’informe et se forme en lisant les journaux et des ouvrages de politique. Elle critique la société américaine, est navrée que le pouvoir soit entre les mains des gens d’argent et des médias. Les essais nucléaires américains la terrifient. Elle écrit à Oppenheimer et, généreuse ou téméraire, se propose en cobaye pour des expériences qui montreraient la force destructrice de la bombe. Son seul espoir reste dans le socialisme.

IV – Le monde est une scène sur laquelle Blossom veut s’affirmer

La vie intérieure de Blossom se déroule comme pour beaucoup, sur une scène ou un écran imaginaire où se succèdent comme dans un fondu enchaîné, des séquences apparemment sans liens, mais où elle tient le rôle principal. Ses nombreuses lectures déclenchent souvent ses rêveries diurnes, par exemple, elle aurait voulu être la fiancée agonisante d’Edgar Poe. ou La Dame au camélia. Blossom souhaite mener une vie romanesque. En attendant, elle s’identifie à des artistes ou des personnages de roman qu’elle admire dans un flux continuel de rêveries souvent extravagantes.

Sa bourse d’études à Paris, à La Sorbonne en 1958, lui permet de rencontrer Simone de Beauvoir. Blossom est une existentialiste convaincue. La tournure amicale que prend leur relation la ramène à la création littéraire. Un désir fou de montrer son talent à cette grande dame des Lettres, la saisit. Pourquoi ne pas reprendre l’ébauche d’une pièce de théâtre commencée dans le cahier 14. Cette pièce intitulée La Colline, s’inspire de Morts sans sépulture de Jean-Paul Sartre. La guerre d’Algérie en offrira aujourd’hui la trame et Sartre et Simone de Beauvoir en seront les invisibles porte-paroles. Simone sera Isabelle et Blossom, Abdul, son amant algérien. Elles formeraient un couple « engagé » idéal, mythique. Le journal devient le laboratoire où elle essaie des dialogues entre Abdul et Isabelle et peaufine le scénario. En fait c’est le déroulement de ses dialogues intérieurs avec Simone qu’elle cherche à retenir en transposant ainsi la fixation amoureuse qu’elle fait sur Simone de Beauvoir. Écrire ce drame donne un sens à sa vie.

Le 20 mars elle s’interroge : « Si je devais mourir qu’adviendrait-il de mon journal ? Surtout ce cahier 15 qui voit le bourgeonnement de ma pièce, et qu’il est si important de remettre entre ses mains. (…) Je veux le lui léguer ».

Impressionnée par la lecture du récit d’Henri Alleg, La Question, Blossom introduit le thème de la torture dans la pièce. Saurait-elle se taire sous la torture ? S’identifiant à Abdul qui a tué un Algérien collabo, et se sait condamné, elle fait des rêves pénibles et vit l’angoisse de la mort imminente. Le cahier se double du journal de la rédaction de sa pièce. Les pages se couvrent de ratures, de taches d’encre, de croquis d’éléments de décors, de schémas suggérant les déplacements des comédiens sur la scène. Des portées musicales remplissent soudain les pages car dans la tête de Blossom bourdonne déjà une mélodie pour accompagner la scène d’amour entre Isabelle et Abdul. Cette activité retient et entretient un rêve de gloire. Blossom se voit déjà couronnée par le succès et même approuvée par « les messieurs de Hollywood ».

Stimulée par les événements de juin 1958, qu’elle suit passionnément, elle se met en tête d’écrire une tragédie inspirée de Lohengrin où Le Général de Gaulle qu’elle admire et approuve, tiendrait le rôle principal, et elle celui d’Elsa. Bientôt, elle rêve de l’épouser, pour l’aider dans ses nouvelles fonctions.

Aucun de ces projets ne se concrétisera, elle le sait et s’en accommode.

Fin juin, Blossom fait le bilan de son année parisienne : « Je n’ai pas connu d’amour héroïque ni fait d’action d’éclat. J’ai rencontré Simone de Beauvoir. Voilà tout. »

V- Laissons à Blossom le mot de la fin 

Blossom manque d’humour. Elle prend tout au sérieux. Masochiste, elle ose écrire « Se ronger est un des plaisirs de la vie ». Elle déverse ses chagrins et douleurs, ses déceptions, ses humiliations sans ménagement ni pour elle, ni pour ses éventuels lecteurs.

Une exception, pourtant. Quand Simone de Beauvoir accepte d’être la légataire du journal, Blossom par délicatesse, se sent obligée de paginer, enfin, les dix-sept classeurs à feuilles perforées qui le constituent. Alors, en se relisant, Blossom voit sa vie sous un angle nouveau : je devine son sourire de satisfaction quand elle écrit : It’s such a damn funny book in places. (« C’est un livre si diablement drôle par moments ! »)

Elisabeth Cépède