Du lexique perecquien (V. Montémont)

Perec artisan de la langue

Référence de l’article : « Du lexique perecquien », (Nancy, 19-20 mai 2011), dans Véronique Montémont et Christelle Reggiani (dir), Georges Perec, artisan de la langue, Presses Universitaires de Lyon, 2012, p. 19-30.


 

Du lexique perecquien

 

Perec dans Frantext : parce qu’il le vaut bien

Georges Perec, outre l’intérêt politique, sociologique et historique de son œuvre, dont témoignent trente années de production critique vigoureuse et passionnée, est aussi l’un des manieurs de la langue française les plus experts que le xxe siècle ait connus. Certes, il n’a pas la faconde rythmée d’un Céline, ne partage pas la subtile efflorescence syntaxique d’un Proust (encore que…) ou l’extrême souci de précision d’une Nathalie Sarraute (encore que, bis) ; parler d’écriture blanche en ce qui le concerne est une sorte de passage obligé[1]. Mais son œuvre, et tout particulièrement son œuvre romanesque, est un réservoir lexicographique si riche que les rédacteurs du Trésor de la Langue Française ne s’y sont pas trompés. Perec a été l’un des auteurs sélectionnés pour alimenter la base d’exemples du dictionnaire et il a fourni un contingent de dix-neuf exemples au TLF. Certaines entrées sont évidentes (« Go »), d’autres plus singulières (« Gouzi-gouzi », « Medicine Ball », « Pacemaker » dans son acception sportive), et certaines tout à fait étonnantes (« Cancoillotte »).

L’intégration du corpus perecquien, réalisée sous l’impulsion de Bernard Cerquiglini, sympathisant oulipien bien connu (qui deviendra, du reste, membre de l’Ouvroir) et ancien directeur de l’INaLF, a toutefois été relativement tardive. Une première vague a vu rentrer les grandes œuvres de fiction : Les Choses, Un homme qui dort, La Disparition, La Vie mode d’emploi, Un cabinet d’amateur, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? À partir de 2006, j’y ai fait ajouter Ellis Island, W ou le souvenir d’enfance, Espèces d’espaces, Je me souviens, Le Voyage d’hiver et Les Revenentes. Les deux coffrets des éditions du Seuil, parus dans la collection « La Librairie du xxe siècle », ont été intégrés, ainsi que les Entretiens et Conférences, réservoir précieux pour tout chercheur ayant décidé d’arpenter la Perecquie. Ces nouvelles numérisations ont été rendues possibles par la collaboration avec l’Association Georges Perec, et notamment l’appui amical de Bernard Magné et d’Eric Beaumatin, qui m’ont aidée à démontrer tout l’intérêt que la communauté scientifique pouvait trouver dans la consultation automatisée d’un tel corpus.

Avec Frantext et son moteur de recherches Stella, on peut en effet rechercher des formes (mot tel qu’il apparaît dans le texte), des lemmes (mot dans tous les états de sa flexion : formes conjuguées, féminins, pluriels). Il est aussi possible de rechercher des syntagmes, d’extraire la liste totale de vocabulaire d’un ouvrage, d’obtenir les fréquences des mots utilisés ou de combiner les recherches dans des syntaxes appelées « grammaires ».

Sur le bateau Stella, démarrons donc une petite circumnavigation dans le lexique perecquien, et plus particulièrement celui de W ou le souvenir d’enfance.

Des dictionnaires pour un lexique

Ce qui fait de Perec le sujet privilégié d’une étude statistique est, entre autres, sa passion pour la lexicographie. Il aimait, on le sait, à dresser des listes, et notamment des listes de vocabulaire, comme celles mises en œuvre durant l’écriture de La Disparition. Il a déclaré lors de l’émission Radioscopie qu’il souhaitait « se mesurer avec les dictionnaires  » ou encore « utiliser tous les mots du dictionnaire » [2]. Bernard Magné voit dans le dictionnaire une sorte de « livre hyperbolique » (1997, p. 24), qui va permettre à l’orphelin de s’enraciner, de prendre appui dans la langue. Le catalogue de la bibliothèque personnelle de Georges Perec, établi par Eric Beaumatin, révèle la présence de quarante-six dictionnaires ou articles à vocation dictionnairique, et notamment de dictionnaires de langue (Dictionnaire des onomatopées, de Nodier, Dictionnaire du français argotique et populaire de François Caradec, Dictionnaire des synonymes d’Henri Bénac…).

La richesse lexicographique perecquienne se remarque d’abord dans l’abondante palette synonymique qu’elle est capable de déployer. On retrouvera par exemple le trait sémantique rouge [3] dans plus de vingt adjectifs, y compris dans des conditions lipogrammatiques extrêmes. La Disparition fait ainsi défiler « un pantalon bouffant d’ottoman incarnat, un ras du cou corail, un caraco purpurin, un obi colcotar, un foulard carmin, un vison nacarat ; bas rubis, gants cramoisis, bottillons minium à hauts talons zinzolin. » (D, p. 80) D’autres développements passent par le parcours vertical complet des hyponymes d’un mot donné ou d’une isotopie-phare, notamment à l’occasion des listes du cahier des charges de La Vie mode d’emploi. « Surfaces volumes » comprend vingt items, dont deux non-géométriques (tonneau et œuf) : carré, losange, triangle, etc. On peut y ajouter, hors liste, rhombe, rhomboïde, rhomboïdal, heptaédra, Dodéca, quadrigonal, octaèdre, holoèdre qui montrent au passage que la variation morphologique (adjectif, apocope) est abondamment utilisée.

Le tri du vocabulaire par ordre de fréquence offre un aperçu du texte sommaire, mais révélateur. Certes, il laisse de côté la chair syntaxique mais fait apparaître, comme la radiographie d’un squelette, le socle fondateur du lexique perecquien [4]. À l’aide de l’étiqueteur grammatical Cordial Analyseur, ont été extraits les substantifs, adjectifs et verbes [5]. Ce vocabulaire a ensuite été regroupé autour de ses grands traits sémantiques. La première isotopie est celle du temps (an, fois, heure, année, etc.), fait relativement habituel dans les grands corpus en prose. Le second réseau dominant est celui de l’espace : rue, pièce, passer, chambre, sortir, porte, point, mur, maison, place, salle, ville, immeuble, etc. Cette fois, sa surreprésentation est proprement perecquienne : certes, La Vie mode d’emploi pèse dans cette tendance sémantique, mais celle-ci était déjà amplement amorcée dans Espèces d’espaces. L’imaginaire de l’écrivain est habité par le désir de s’ancrer, se situer, se localiser, comme pour répondre à la dévorante absence de tombe de Cyrla et aux déracinements vécus durant l’enfance. On remarquera aussi la présence de la carte, qui la plupart du temps renvoie au jeu, mais dans quelques contextes se réfère aussi à la géographie. Dans W, Perec imagine Cyrla « alla[nt] chercher, quelque part, une carte, un atlas, une image » (W, p. 51) pour se représenter Paris ; en revanche, W disparaît de « la plupart des cartes » ou n’est qu’une « tache vague et son nom » (W, p. 94), l’irreprésentable géographique rejoignant ici l’irreprésentable tout court. Dans La Vie mode d’emploi, le chapitre LXXX place une carte au cœur d’une controverse scientifique sur le baptême de l’Amérique. Deux lectures du document sont possibles, ce qui détruit sa valeur symbolique de repère, d’autant qu’un autre effet ajoute à la désorientation :

Ce n’est pas pour son unicité que Bartlebooth s’attacha à cette carte […] mais parce qu’elle possède une autre caractéristique : le nord n’est pas en haut de la carte mais en bas. Ce changement d’orientation, plus fréquent à l’époque qu’on ne le croit,  fascina toujours au plus haut point Bartlebooth. (VME, p. 1164)

La troisième isotopie est métadiscursive, car elle implique directement l’écriture et le geste d’écrire. On relèvera histoire, la plupart du temps évoquée avec un petit h (243 occurrences), livre (171), lettre (157), roman (155), écrire (133), papier (129), personnage (125), auteur (93). La présence quantitative se double de l’exploitation approfondie de certaines familles dérivationnelles : au côté de roman apparaissent romancier (18), romancière (7), romanesque (4), roman-feuilleton (4), Bildungsroman (1), romancer (1). Une étude du voisinage du verbe écrire [6] montre à quels objets le verbe est le plus fréquemment associé : lettres (6), roman (3), histoire (3), nom (2), mot (2), chanson (1), dictionnaire (1), prénom (1). Seuls deux noms de langue apparaissent dans ce voisinage resserré, le français (3) et le polonais (1) : « Un employé d’état-civil qui entend en russe et écrit en polonais entendra, m’a-t-on expliqué, Peretz et écrira Perec. » (W, p. 56). Difficile de croire au hasard dans cette distribution du lexique qui place à proximité du verbe écrire la langue de la mère et celle dans laquelle a grandi Perec. Du côté du mot roman (175 occurrences), la recherche de voisinage resserrée donne aussi un aperçu des modèles qui traversent le texte perecquien : le roman, en tout cas tel qu’il est lu par les protagonistes, est au premier chef policier (49 co-occurrences), puis feuilleton (6), populaire (2), porno (1), libertin (2), d’anticipation (1), de science-fiction (1), d’aventures et classique (1). La présence du roman policier traverse tout le corpus, dressant ce qu’Isabelle Dangy a qualifié de « portrait en creux de l’Amateur de romans policiers » (Dangy, 2002, p. 28). Jérôme et Sylvie en lisent « des tas » (C, p. 84), le protagoniste d’Un homme qui dort en retrouve « des monceaux » (HQD, p. 235) et les relit compulsivement ; Smautf s’en fait prêter par Madame Orlowska et Monsieur Jérôme en avale « deux à trois […] par jour » (VME, p. 729). Parfaite est la congruence entre l’organisation du matériau textuel et la dimension métatextuelle qui régit la poétique : ce roman policier qui affleure à la surface du vocabulaire est d’abord nommé, puis commenté, avant d’être mis en abyme, par Voyl ou les jeunes protagonistes de La Vie mode d’emploi qui se mettent en tête d’en écrire un (VME, chapitre XLVI). Le dernier degré d’adhésion à cette forme sera le passage à l’acte que représente l’écriture de « 53 jours », roman entièrement fondé sur une intrigue policière.

On peut ensuite isoler un quatrième groupe, lié à la création picturale, avec toile[7] (120 occurrences), art (157), œuvre (154), portrait (103), peindre (84), tableau (81). La liste fait enfin apparaître un intérêt pour les objets. Le terme lui-même fait de nombreuses apparitions (105 occurrences), et il est relayé par plusieurs hyponymes : le puzzle, bien sûr (133), la boîte (119), la collection (102), les meubles (91), auxquels on peut ajouter des matériaux comme le cuir (107). Perec a été un véritable radiographe des années 1970, dont il a détaillé avec minutie les pratiques consuméristes, l’habitat, la décoration, l’architecture, l’infra-ordinaire. L’un des signes concrets d’attention à ce quotidien est la récurrence des marques, telles Aspro, Benzocaïne, Marie-Brizard, Bromoquinine, Sargenor, Maïzena, ou la mention d’acronymes qui ancrent l’écriture dans le contexte socio-historique dont elle est contemporaine : l’AFNOR (qui existe toujours), les IPES (qui ont disparu). On peut d’ailleurs supposer qu’à la manière des versions successives Je me souviens de Je me souviens, de Roland Brasseur (2003), l’œuvre de Perec est de celles qui nécessiteront d’ici quelques années, dans le cadre d’un éventuel « empléiadage », un important appareil critique d’élucidation.

Cet intérêt de l’auteur pour les choses est également perceptible dans la répartition des catégories grammaticales. L’écriture de Georges Perec mobilise beaucoup de substantifs : en moyenne, 52 % des mots signifiants de son lexique, contre par exemple 44,8 % chez Claude Simon (La Route des Flandres), 47 % chez Sartre (Les Mots), 48,7 % chez Violette Leduc (La Bâtarde). Aussi étonnant que cela puisse paraître, la distribution perecquienne des parties du discours serait plus proche, par exemple, de celle d’une Marguerite Yourcenar dans les Archives du Nord. Au sein du corpus, la catégorie substantive est prédominante dans La Vie mode d’emploi et non dans Les Choses, comme on aurait pu s’y attendre : 64,3 %, avec une minoration corollaire de la part des adjectifs et des adverbes. Plusieurs paramètres expliquent cette répartition : l’appariement fréquent du substantif avec un adjectif dans Les Choses, qui disparaît ici, et surtout le nombre impressionnant d’éléments que La Vie mode d’emploi entreprend d’énumérer. En tout état de cause, le lexique traduit une pulsion fondamentalement et passionnément descriptive, qui lie le geste de regarder et celui d’énumérer.

  Verbes Adjectifs Substantifs Adverbes
W ou le souvenir d’enfance (partie « Souvenirs ») 22,2 12,3 49,6 16
Partie « Winckler » 23,6 11,5 47,2 17,7
Partie « W » 18,2 14,1 52 15,7
W ou le souvenir d’enfance (intégral) 20,9 16,1 50,2 16,1
Un homme qui dort 19,6 13,6 48,9 18
La Disparition 24,8 12,3 48,9 13,9
La Vie mode d’emploi 13,3 13,6 64,3 8,6
Quel petit vélo 20,1 14 52,2 13,7
Les Choses 18,7 17,2 49,6 14,5
Ellis Island 17,1 12,3 56,7 14

 

Si l’on y ajoute les exigences liées aux contraintes lipogrammatiques, on aboutit à une forte pression exercée sur le lexique ordinaire, qui se traduit par deux échappées : le recours aux mots rares et anciens, et la création néologique. Cette dernière va exploser dans Les Revenentes, mais elle est déjà bien installée dans Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, qui sait utiliser son pouvoir burlesque (le rire de Queneau n’est pas loin) en matière de langage : yoghourtophage, somnitives (mot-valise formé sur somnifère et dormitives), psycholonels, placébiques, pédotomie, etc.

La liste des lemmes les plus fréquemment utilisés renseigne sur l’étroite cohérence qui lie le projet poétique à l’écriture : le contenu du premier informe le matériau lexical jusque dans son cœur, de façon qualitative et quantitative, en imposant notamment l’obsession topographique, la quête de repères dans la spatialité ou la mise en scène réitérée du geste scriptural. L’examen du lexique révèle aussi, comme un négatif photographique, certaines zones d’ombre. Il faut attendre d’arriver au rang 161  pour voir émerger un mot exprimant un sentiment : ce sera aimer (125 occurrences), avec des objets grammaticaux assez disparates[8], puis au rang 262 amour (89 occurrences). Ce seront les seuls avant longtemps. On mesure là à quel point l’écriture perecquienne est peu introspective : celui qui disait n’avancer que masqué évite autant que possible l’expression du sentiment et efface l’intériorité psychologique au profit de couches successives d’objets, de choses, de listes, d’énumérations, de systèmes. Le manque fondamental est là, et se traduit notamment par cette accumulation maniaque de choses, ou pour être plus exact, de mots qui les désignent. Un peu comme si, au travers de cette passionnelle litanie descriptive, Perec construisait un mot après l’autre une manière tangible d’avoir prise sur le monde.

Le lexique de W

La construction originale de W ou le souvenir d’enfance, remarquablement explorée au plan génétique par Philippe Lejeune (1991), se reflète également dans la répartition du vocabulaire du livre. Le relevé s’est fait en deux temps : d’abord le tri du lexique de l’ensemble de W, fondé sur les groupes verbes-substantifs-adjectifs, puis la constitution de sous-listes correspondant aux trois parties que nous appellerons respectivement « Winckler », « Souvenirs » et « W ».

La partie « Winckler » fait émerger dans les mots les plus fréquemment utilisés le thème de la quête et de l’enquête : trouver, demander, retrouver, question, comprendre, ce qui ramène à la forte empreinte du modèle policier évoquée plus haut. La partie « W », elle, mobilise le vocabulaire du sport – jusque là rien d’étonnant. Mais elle le fait à des fréquences anormalement élevées, puisque ce lexique dépasse même des verbes d’emploi courant, d’ordinaire prioritaires dans les listes de fréquence des grands corpus (aller, pouvoir, faire, savoir, dire). On trouvera donc les mots athlète (rang 3), W, village (rang 5), puis dans l’ordre à partir du rang 8 : vainqueur, nom, épreuve, compétition, course, victoire, championnat, qui comptent tous entre 40 et 36 occurrences. L’examen du reste de la liste non seulement confirme cette orientation, mais surtout éclaire la polarisation exclusive du lexique sur ce thème, qui insiste sur la dimension de compétition : championnat, concurrent, sélection, jeux, sport, champion. Perec y adjoint un vocabulaire de l’excellence qui fait de W le lieu de l’utopie exaltée, celle d’une élévation permanente et fanatique vers la gloire :  

La fière devise

fortius altius citius

qui orne les portiques monumentaux à l’entrée des villages, les stades magnifiques […], les gigantesques journaux muraux publiant à toute heure les résultats des compétitions, les triomphes quotidiens réservés aux vainqueurs […] apprendront [au novice], dans l’émerveillement et l’enthousiasme (qui ne serait enthousiasmé par cette discipline audacieuse, par ces prouesses quotidiennes, cette lutte au coude à coude, cette ivresse que donne la victoire), que la vie, ici, est faite pour la plus grande gloire du Corps. (W, p. 96)

Il faut attendre la soixantième place pour voir apparaître un mot à connotation négative : interdire, avec 14 occurrences. Il n’y en aura plus d’autre avant le rang 102  (doute [9]), puis 170 (risquer). On comprend alors comment Perec a fait coup double : l’alternance de la description de l’île avec celle des souvenirs retarde la découverte de la réalité concentrationnaire de W. Mais celle-ci est elle-même, jusqu’à son terme, recouverte par un lexique truqué, qui ne mobilise que des termes positifs, louangeurs ou neutres pour décrire un fonctionnement abominable de bout en bout. La vérité est dans les hapax : mépris, pendu, strangulation, tourmenté, uppercut, vengeance, représailles, harceler, violer, suicider, vomissures. Ce faisant, non seulement c’est l’horreur objective qui explose à la fin du livre, mais de surcroît, le double langage connotatif parlé par W parvient à restituer l’hypocrisie glaçante du système nazi, sa folie potemkinienne. Celle-là même qui, par exemple, conduisait à faire mourir à la tâche des prisonniers pour qu’ils construisent « leur » camp vitrine dans l’enceinte de Theresienstadt[9].

La partie « Souvenirs », elle, met en avant les liens familiaux : tante (rang 5 [59 occurrences]), père (rang 6), mère (rang 10). Le reste des hautes fréquences regroupe un lexique allant dans le sens de la rétrospection : souvenir bien sûr, qui apparaît au septième rang, avec 57 occurrences, photo (29), écrire (28), enfant (22). On y voit que le geste de se souvenir et celui de traduire les souvenirs en écriture sont intimement liés. Si l’on revient cette fois au lexique général de l’œuvre, on peut étudier plus largement la représentation de la famille que propose W, en examinant les parages lexicaux de mère, dans un rayon de dix mots. Comment la figure de l’absente pèse-t-elle sur le récit ? Les principaux co-occurrents sont grand (pour grand-mère, bien sûr, avec 20 occurrences), père (9), tante (8), sœur (7), enfance, (5), guerre (5), fils (4), Esther (4), Léon (4). Plus loin, on trouve le reste des membres de la famille : Laja, sœur, Soura (3), Fanny (2), cadette (2), le double nom de la mère, Cyrla et Cécile (1), André (1), Berthe (1). Il en ressort une galaxie lexicale compacte, dont la proximité textuelle fait écho à une proximité physique. La famille d’avant la guerre, telle que s’en souvient Perec et telle qu’il la dépeint, est soudée, clanique, protectrice :

Je suis assis au centre de la pièce, au milieu des journaux yiddish éparpillés. Le cercle de la famille m’entoure complètement : cette sensation d’encerclement ne s’accompagne pour moi d’aucun sentiment d’écrasement ou de menace ; au contraire, elle est protection chaleureuse, amour : toute la famille, la totalité, l’intégralité de la famille est là, réunie autour de l’enfant qui vient de naître (n’ai-je pourtant pas dit il y a un instant que j’avais trois ans ?), comme un rempart infranchissable. (W, p. 26)

On sait ce qu’il adviendra de cette sécurité-là. Mais ce fil sémantique fournit un point de départ pour retracer la manière dont l’écrivain a choisi d’atomiser dans ses romans son histoire familiale. Prenons simplement ici l’exemple des mots père et mère, qui apparaissent 352 fois dans le corpus romanesque, suivant cette répartition :

 

  Nb mots Père Mère Total Père  p.10000 Mère p.10000 Total p.10000
C 35360 1 1 1 0,28 0,28 0,57
HQD 30065 8 5 12 2,66 1,66 4,32
D 84928 0 0 0 0,00 0,00 0,00
VME 273637 50 48 103 1,83 1,75 3,58
CA 20663 1 4 5 0,48 1,94 2,42
EI 6897 3 1 4 4,35 1,45 5,80
QPV 14971 0 0 0 0,00 0,00 0,00
W 54085 67 56 119 12,39 10,35 22,74
JMS 11903 1 1 2 0,84 0,84 1,68
VO 2854 0 0 0 0,00 0,00 0,00
Total 565497 149 130 278 2,63 2,30 4,93
               
               
Queneau 854 885 238 486 724 2,78 5,68 8,47
Roubaud 839 112 360 230 590 4,29 2,74 7,03
Céline 617 209 270 443 713 4,37 7,18 11,55
Duras 541 359 293 1465 1758 5,41 27,06 32,47
Proust 1 503 914 617 1398 2015 4,10 9,30 13,40
Vian 280 932 62 68 130 2,21 2,42 4,63
Perec 512 871 134 143 277 2,61 2,79 5,40
              11,85

Autant la prévalence de l’évocation des deux figures parentales dans W ou le souvenir d’enfance est logique, autant leur minoration dans les œuvres fictionnelles est intéressante, révélée qu’elle est par la comparaison avec d’autres auteurs. Structurellement, La Disparition élimine toute possibilité d’apparition de père et mère, accentuant là encore le lien organique entre le matériau langagier et les options narratives. Le lipogramme en e ne laisse disponibles que les appellations papa et maman, qui n’ont évidemment pas du tout les mêmes connotations que père et mère. La seule occurrence de W, par exemple, est légèrement ironique, remettant l’adulte dans la situation contemplative de l’enfant qui ne peut que « rêver à la longueur de la capote de [s]on papa » (W, p. 63). Le reste du matériau romanesque préfère laisser de côté les figures paternelles et maternelles, fort discrètes par ailleurs, ou les placer au centre de liens brisés. Véra de Beaumont, cantatrice, voyage et ne voit guère sa fille ; plus tard, celle-ci meurt tragiquement en laissant deux orphelines (VME, p. 679). Elle-même est traquée par le père éploré d’un enfant dont elle a causé la noyade accidentelle (VME, p. 834 sq.). Madame Appenzzell voit son fils disparaître à deux reprises, et ses recherches « demeur[en]t vaines » (VME, p. 797). Véronique Altamont avorte à la tristesse de son compagnon (« Je te voulais pour femme et je voulais un enfant avec toi. Je n’ai ni l’une ni l’autre. » [VME, p. 1219]), et la mère de Paul Hébert meurt quand il a dix ans (VME, p. 896).

W ou le souvenir d’enfance fonctionne donc comme un négatif photographique : il donne à voir ce qui ailleurs ne se percevra plus que dans l’évitement ou l’absence. On peut prendre l’exemple du mot tante et de ses 59 occurrences, toutes concentrées dans W, notamment parce que l’auteur y fait allusion à la désorganisation de sa vie affective :

Les choses et les lieux n’avaient pas de noms ou en avaient plusieurs ; les gens n’avaient pas de visage. Une fois, c’était une tante, et la fois d’après c’était une autre tante. Ou bien une grand-mère. […] Peut-être y avait-il des époques à tantes et des époques sans tantes ? On ne demandait rien, on ne savait pas très bien ce qu’il aurait fallu demander, on devait avoir un peu peur de la réponse que l’on aurait obtenue si l’on s’était avisé de demander quelque chose. […] On attendait que le hasard fasse revenir la tante ou, sinon cette tante-là, l’autre tante, en fin de compte, on se fichait pas mal de savoir laquelle des deux tantes c’était et même on se fichait qu’il y ait des tantes ou qu’il n’y en ait pas. (W, p. 98-99)

Cependant, 46 occurrences du mot renvoient bel et bien à Esther Bienenfeld, qui a accueilli l’enfant après la guerre. À l’inverse, oncle possède 21 occurrences dans le corpus romanesque, mais 8 seulement dans W. On peut donc penser que le lien était plus fort avec la tante qu’avec l’oncle : au reste, bien que le livre n’exprime jamais explicitement de critique ou de jugement négatif envers David Bienenfeld, on sait que les rapports entre lui et son neveu n’étaient pas forcément chaleureux[10]. Les figures affectives cruciales, au centre du biographique, tendraient donc à s’effacer des textes de fiction, alors que les rôles familiaux plus « inoffensifs » ou plus distants y semblent plus facilement remis en scène.

Le lexique nourri de la parenté que l’on trouve dans le corpus est une autre de ces traces biographiques biaisées. Sans compromettre la stratégie de dissimulation, il rend visible le fort besoin d’enracinement éprouvé par l’auteur. Celui-ci est à mettre en rapport avec le projet intitulé L’Arbre, qui consistait à retracer toute la généalogie de la famille paternelle[11], et dont W porte les échos. L’exposé qui est fait de la structure d’une  famille montre que cette dernière est le fruit d’une reconstruction, seule option qui reste à un enfant désormais seul :

Henri, le fils de la sœur du mari de la sœur de mon père, que j’ai, depuis, pris l’habitude d’appeler mon cousin bien qu’il ne le soit pas, pas plus que sa mère Berthe n’était ma tante, Marc mon oncle, Nicha et Paul mes cousins. (W, p. 100)

Le texte de La Vie mode d’emploi, qui fournit une chronologie remontant à 1833, fourmille de composés permettant de suivre des filiations sur plusieurs générations : « lointaine petite-cousine de Madame Appenzzell » (VME, p. 797), « arrière-petit-cousin de Winckler » (VME, p. 659), « arrière-arrière-grand-père de Bartlebooth » (VME, p. 729), « arrière-grand-père d’Olivier » (VME, p. 853), « arrière-arrière-petit-fils d’un concurrent malheureux de Dumont d’Urville » (VME, p. 1222). James Sherwood est présenté en ces termes : le « grand-oncle de Bartlebooth, le frère de son grand-père maternel, ou, si l’on préfère, l’oncle de sa mère » (VME, p. 774). Ces généalogies fantasmées, là encore, sonnent comme la réponse symbolique à la privation de racines, qui ne se dit explicitement que dans : « J’ai longtemps cherché à détourner ou à masquer ces évidences, m’enfermant dans le statut inoffensif de l’orphelin, de l’inengendré, du fils de personne. » (W, p. 25) C’est dans la partie « Souvenirs » de ce texte que, logiquement, vont se concentrer de multiples éléments négatifs, tant morpho-sémantiques (indicible, irrévocable, introuvable, impossible, illogique, irréel) que syntaxiques (« cette mort que je n’avais jamais apprise, jamais éprouvée, jamais connue ni reconnue », « je ne pense pas », « je n’ai pas d’autre choix »). Une phrase de W est désormais célèbre :

Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenchée) ; je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes.  (W, p. 63)

Cette phrase est d’une radicalité qui marque la mémoire, à tel point qu’elle a servi d’épigraphe à deux textes autobiographiques évoquant le deuil parental, Le Voile noir d’Anny Duperey et Personne, de Gwenaëlle Aubry[12]. Certes, Perec aspirait à dire quelque chose de « blanc et neutre » et toute son œuvre est habitée par un vide qu’il lui importe de compenser. Mais ce manque originel est aussi le moteur d’un besoin effréné de déploiement sémantique, lui-même lié à la contrainte, à la pratique chronique de la liste, à l’énumération[13]. Au plan morphologique, l’écrivain recourt à toutes les formes d’extension du lexique, de l’emprunt au néologisme, en passant par l’archaïsme et le barbarisme. Dans ces myriades de mots accumulés réside le charme hypnotique de l’écriture perecquienne, qui déplie les acceptions de chacun d’entre eux dans un vertige méthodique d’où toute fascination n’est pas absente. C’est de l’informe et de l’indicible que naît l’efflorescence lexicale. En retour, le lexique, par ses omniprésents et ses absents, redessine dans sa masse organique les blancs et les zones d’ombre qu’il a entrepris de mettre en récit. Rares sont les exemples d’une congruence aussi parfaite entre la thématique et la poétique, surtout quand elle s’exerce à ce niveau de profondeur du maniement du matériau textuel. Peut-être la lutte, au fond, pour Perec, ne consistait-elle pas tant à se mesurer au dictionnaire qu’à lui-même et à son histoire. Au travers d’un rapport inconditionnel à la langue, qui avait quelque chose de la prédation, l’écrivain a élaboré, un mot après l’autre, l’art tangible d’avoir prise sur un monde qui lui avait tant pris.


REFERENCES ET NOTES

BELLOS David, 1994, Georges Perec. Une vie dans les mots, Paris, Seuil.

BRASSEUR Roland, 2003, Je me souviens encore mieux de Je me souviens (3e édition), Bordeaux, Le Castor Astral.

DANGY Isabelle, 2002, L’Énigme criminelle dans les romans de Georges Perec, Paris, Champion.

LEAK Andrew, 2009, « Écrire le banal : les “lieux” communs de Georges Perec », dans Dominique Rabaté et Dominique Viart éd., Écritures blanches, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 137-147.

LEJEUNE Philippe, 1991, La Mémoire et l’Oblique, Paris, P.O.L.

MAGNÉ Bernard, 1997, « Faire concurrence aux dictionnaires », Le Cabinet d’amateur, n° 6, p. 13-32.

[1] Voir ici même, Maryline Heck, « L’écriture blanche de Georges Perec », ainsi que Leak, 2009.

[2] Jacques Chancel, Radioscopie, émission du 22 septembre 1978 ; citée par Magné, 1997, p. 13.

[3] « tee-shirt bordeaux », « jersey lie-de-vin » (QPV, p. 177), « taffetas ponceau » (C, p. 75), « minois  rubicond » (D, p. 330), « bonnet écarlate » (VME, p. 1260), « laque de garance » (VME, p. 801), « gueules aux chevrons » (VME, p. 1148), « fleur pourpre » (VME, p. 1057), « teint rougeaud » (VME, p. 902), « joues vermeilles » (VME, p. 967), « glacière vermillon » (VME, p. 1071).

[4] L’analyse a porté sur le corpus des sept romans de l’édition de la Pochothèque, auxquels a été ajouté W ou le souvenir d’enfance.

[5] En laissant de côté les adverbes, qui produisent un certain bruit sémantique

[6] Elle consiste à relever tous les termes apparaissant à proximité d’un mot donné, le « pivot », à une distance réglée. Ici, le rayon englobe les trois mots suivant le pivot, c’est-dire une mesure resserrée autour de l’objet direct du verbe.

[7] Bien que le mot soit polysémique, l’essentiel des acceptions reste dominé par la peinture.

[8] Les plus fréquents (2 occurrences) sont vivre, guerre, bière, parfum, piaule. « Dictionnaire » est l’un des co-occurrents relevés…

[9] On en trouvera une description dans le roman de W.G. Sebald, Austerlitz (2001), dont l’auteur a été un lecteur attentif de W, comme le montrent deux allusions à peine voilées au texte (l’enfant au bras en écharpe et le Charlot illustré acheté pour le départ).

[10] David Bellos, qui revient sur les difficultés de leur relation, note que « Perec ne dit pratiquement rien, dans W ou le souvenir d’enfance, de la place qu’occupa David Bienenfeld dans sa vie affective. » (1994, p. 115)

[11] Voir Georges Perec, « Lettre à Maurice Nadeau » (1969) (JSN, p. 51-66).

[12] Anny Duperey, Le Voile noir (1991), Paris, Seuil, coll. « Points », 1992 ; Gwenaëlle Aubry, Personne, Paris, Mercure de France, 2009.

[13] Voir, ici même, les articles de Lucia Manea et de Catherine Rannoux.