De l’art de s’appeler comme on s’appelle : usages du nom propre en autobiographie (V. Montémont)

Références de l’article :  V. Montémont, « De l’art de s’appeler comme on s’appelle : usages du nom propre en autobiographie », dans Nicolas Laurent et Christelle Reggiani, Seuils du nom propre, Paris : Lambert Lucas, 2017, p. 81-92.


 

Selon Philippe Lejeune, l’identité entre auteur, narrateur et personnage est l’une des clés de voûte du système autobiographique. L’élément central, celui qui fait la jonction entre ces trois rôles est le nom propre, «  à la fois textuel et indubitablement référentiel »,  puisque il se fonde «  deux institutions sociales : l’état-civil […] et le contrat d’édition » (Lejeune : 1975, 35). Yves Baudelle souligne que la coïncidence auteur/narrateur/personnage exige, pour pouvoir s’actualiser, que soit présente cette « signature qui articule personne et discours » (Baudelle : 2011, 45) ; c’est à ce prix que le nom peut jouer son rôle d’interface du hors-texte et du texte, du privé et du public, et signaler que l’on s’inscrit en régime autobiographique. L’un des passages obligés de la narration serait donc la révélation du nom propre de l’auteur, sa mise en scène, voire sa mise en valeur par un commentaire. Mais sa présence dans le texte autobiographique dépasse dans de nombreux cas le rôle de marqueur de la sphère référentielle. En effet, non seulement le nom que nous portons est notre premier signe d’existence sociale – puisque l’entrée dans la vie collective commence par une déclaration d’état civil – mais il est de surcroît le résultat d’un héritage. Comme le rappelle Jacques Lecarme : « Personne n’a choisi son prénom ni son nom » (Lecarme : 2011, 31). L ‘autobiographie est un lieu privilégié où penser le rapport avec cette facette essentielle de l’identité : on y découvre comment les consonances et les graphies révèlent l’origine, les exils, les aléas de l’Histoire, et comment les prénoms se chargent des mémoires généalogiques, de souvenirs ou de désirs inassouvis.

1) Les noms propres et le pacte

Afin d’analyser la fonction du nom comme marqueur autobiographique, nous avons enquêté sur un premier corpus de 120 textes autobiographiques rédigés en français, publiés entre 1975 et 2009 et écrits pour partie par des écrivains, pour partie par des auteurs issus d’autres domaines (arts, sciences, politique ou « écritures ordinaires »). Il est divisé en cinq catégories : des autobiographies canoniques (A), respectant classiquement les critères du pacte, des autobiographies rédigées sous formes de fragments (B), des récits d’événements particuliers (C), et des récits générationnels (D), c’est-à-dire qui retracent l’histoire d’un parent, voire de toute une famille. Le dernier groupe (E), celui des textes « obliques », est apparenté à l’autobiographie par un ou plusieurs traits : il comprend des romans autobiographiques, des autofictions et des formes hybrides. Grâce à Frantext (www.frantext.fr), où le corpus est intégralement interrogeable dans le respect du droit d’auteur – c’est-à-dire sans pouvoir être lu en ligne –, il a été possible d’effectuer une recherche sur les occurrences du prénom quand il renvoie à l’auteur, et sur celles du patronyme, comptabilisé cette fois sans distinction de référent : en effet, beaucoup des emplois s’inscrivent dans une dimension généalogique en lien direct avec le narrateur comme « Je suis la fille du juge Boulouque » (Boulouque : 2003, 20). Au total, on relève 4662 mentions du prénom dans le corpus (34,2 par œuvre, en moyenne) et 1618 mentions du nom (13,4 par œuvre) ; un calcul en fréquences relatives, exprimées en 1 occurrence pour 10 000 mots, permettra d’affiner cette distribution.

Nous partirons de l’hypothèse que l’examen quantifié dans les différentes catégories du corpus rend possible l’établissement d’un lien entre l’apparition du nom propre et le caractère plus ou moins autobiographique du texte.

S'appeler comme on s'appelle - Graph1

Les chiffres révèlent bien une corrélation entre le choix d’une forme autobiographique classique, ce « récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence » (Lejeune : 1975 : 14) et l’apparition plus fréquente du nom propre, visible dans le premier groupe. A contrario, celui qui qui utilise le moins le nom propre est le D, celui des récits événementiels : concentré sur la relation d’un segment de la vie (maladie, rupture, déportation, deuil), il fait souvent l’économie des considérations généalogiques ou familiales lesquelles sont en générale très friandes de mentions onomastiques. Souvent dramatique, car il concerne le deuil, la maladie ou la rupture, il exclut par ailleurs les manipulations énonciatives et les expérimentations littéraires. Au contraire, le groupe E, celui des textes obliques, met souvent en jeu un métadiscours ou une désignation réflexive de l’auteur : non seulement le nom y est présent, mais il fait même l’objet de manipulations. Jacques et Éliane Lecarme notent que la question du nom oblige les auteurs qui pratiquent l’autofiction ou l’hybridité générique à des choix stratégiques : vont-ils conserver leur véritable nom, utiliser un hétéronyme ou pseudonyme, mettre en scène autrui sous son vrai nom, ou sous une initiale (Lecarme : 1997, 278) ? Le véritable patronyme peut affleurer dans la phonétique : personnage d’Héloïse de Marèges pour Hélène de Monferrand dans Les Amies d’Héloïse (1991) ; de Frédéric Penouel pour Dominique Perrut dans Patria o Muerte (2009) ; d’autres choix s’appuient sur l’étymologie ou l’intertexte. Ainsi le narrateur de L’Enfant éternel (1997), de Philippe Forest, est-il prénommé Félix, un prénom terriblement ironique pour ce jeune père confronté à la maladie, puis la mort, de sa petite fille ; tandis que le narrateur d’Une vie de chat (1986), d’Yves Navarre, répond au nom d’Abel Tiffauges, en référence au personnage pour le moins ambigu du Roi des Aulnes de Michel Tournier, à la fois protecteur et ogre. Dans ce cas, le nom propre du personnage-narrateur devient un élément sémantique à part entière, recoupant par là « la possibilité de charger de sens la forme même des noms propres » (Gary-Prieur : 1994, 55) qui est l’un des apanages de l’onomastique romanesque.

À l’inverse, 39 œuvres ne mentionnent ni nom ni prénom ; un phénomène qui correspondrait, en quelque sorte, à un « pacte zéro », susceptible de fragiliser la dimension autobiographique, dès lors que selon Philippe Lejeune, le nom « finit toujours par resurgir dans le récit » (Lejeune : 1975 : 31). On peut ainsi représenter la distribution de ces œuvres textuellement « anonymes » dans le corpus.

S'appeler comme on s'appelle - Graphe 2

En fait, seules 4 de ces 39 œuvres (soit à peine 7 %) ressortissent au groupe A, celui des autobiographies canoniques, dont elles reprennent par ailleurs les caractéristiques de contenu ; l’une d’entre elles, Tu, c’est l’enfance, de Daniel Maximin (2004), est entièrement écrite en usant d’un « tu » auto-adressé qui rendrait de fait la nomination de soi quelque peu étrange. Les statistiques donnent raison à Lejeune et Baudelle quand ils insistent sur la prégnance de l’apparition du nom, qui apparaît comme un marqueur définitoire de l’appartenance au genre autobiographique. Ne pas nommer, à l’inverse, s’inscrit souvent dans un projet générique réfléchi, qui consiste à installer les textes dans un entre-deux : on le constate en particulier dans le groupe E. Cette tentative peut être ludique et tisser factuel et fictionnel, pour reprendre la terminologie de Genette (Genette : 1991) de sorte à se constituer en autofiction, comme chez les deux oulipiens Marcel Bénabou, avec Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres (1986) et Anne Garréta (2002), laquelle, dans la postface de Pas un jour, expose son intention de duper le lecteur en introduisant un récit fictif au milieu de douze autres véridiques. Mais l’absence de nom peut aussi agir comme un moyen de décentrer le propos, de dépasser sa nature strictement (auto)biographique pour lui conférer une dimension essayistique comme dans Tous les enfants sauf un (2007), de Philippe Forest, ou L’Établi (1980), de Robert Linhart.

À l’autre extrémité du spectre on peut isoler un ensemble de 19 textes qui font un usage fréquent, ou surfréquent du nom propre de l’auteur. La proportion la plus importante de ces textes (31%) appartient logiquement au groupe A, celui des autobiographiques canoniques. Un cas se détache, celui d’Yves Navarre, avec 90 emplois p. 10 000 contre 3,7 en moyenne dans le reste des œuvres, une donne liée au choix d’une forme autobiographique originale : une partie du texte, contemporaine de la rédaction, est écrite à la première personne tandis que l’autre raconte l’enfance du petit garçon, « Yves »,  à la troisième personne, ce qui entraîne l’usage récurrent de son prénom. Juliette Gréco (34,5 p. 10 000) a elle aussi choisi de parler d’elle à la troisième personne : se désignant tantôt par son patronyme, tantôt par son surnom, Jujube. Cette forme énonciative particulière a été analysée par Philippe Lejeune :

L’auteur parle de lui-même comme si c’était un autre qui en parlait, ou comme s’il parlait d’un autre. Ce comme si concerne uniquement l’énonciation : l’énoncé, lui, continue à être soumis aux règles strictes et propres du contrat autobiographique (Lejeune : 1980, 34).

Yves Navarre tient à souligner que pour lui, ce procédé ne minimise aucunement la qualité autobiographique du récit : s’il « s’interdi[t] » de dire je, malgré l’envie qu’il en a, c’est parce qu’il estime avoir besoin de distance pour faire le portrait de l’« enfant [qui] galope en [lui] » (Navarre : 1981, 112).

En dehors du groupe des autobiographies canoniques, deux dynamiques principales semblent motiver l’emploi fréquent du nom propre : d’un côté, celle du récit de filiation, qui naturellement va convoquer et commenter le patronyme dont on a hérité (Boulouque, Crémer, Lacan, Weil, Nimier) ; de l’autre, celle de la subversion, ou à tout le moins de la réinterprétation de la forme autobiographique. Ainsi Christiane Rochefort a-t-elle été forcée d’honorer, avec Ma vie revue et corrigée par l’auteur, l’engagement qu’elle avait pris de donner à son éditeur, Stock, une autobiographie. Initialement conçue sous forme d’entretiens avec Maurice Chavardès, l’œuvre qui en avait résulté avait tant consterné l’auteur qu’elle s’était ensuite attachée, non sans humour, à en récrire la quasi-totalité. Dans un chapitre intitulé la « liste des titres auxquels vous avez échappé belle » (cf. Viollet : 2009, 167-180), l’écrivain déroule une série de syntagmes pastichant des titres célèbres (« Rochefort dans le métro »), les siens propres (« Le repos de Rochefort ») ou incluant des calembours (« Rochefort des Halles », « Rochefort ever », « Rochefort get me not » [Rochefort : 1978, 35-36]). Quant à Jacques Roubaud, dans ses douze + une autobiographies intitulées Nous les moins-que-rien, fils aînés de personne (2006), il s’offre une nouvelle identité par « vie », en adaptant la modification lexicale à l’époque et au lieu visé : soit il ajoute son nom à un autre prénom (Pierre Corneille Roubaud, Orson Roubaud), soit il le transforme pour devenir « Jacobus Roubaldus » (au XVIe siècle), « Sir James Rouboad’s » (chez les Anglais), « Rû-Bo » (au Moyen Age japonais) (Roubaud : 2006). Pour ces deux auteurs, il s’agit surtout d’éviter le raidissement dans la posture du grand-écrivain-au-soir-de-sa-vie, que l’âge et la pression éditoriale rendent presque inexorable ; les manipulations onomastiques accompagnent un refus de se plier à la règle du jeu autobiographique (avec ses idéaux déclaratifs de transparence), un genre qu’ils n’adoptent qu’après l’avoir largement désarticulé.

         2) Le métadiscours identitaire

Après les chiffres, voyons ce que nous enseignent les lettres. En effet, et compte tenu de la place cardinale du nom propre en autobiographie, il est logique que celui-ci fasse l’objet d’un abondant métadiscours, sous forme d’analyses et de commentaires : on retrouve la présence de ce dernier dans plus de la moitié des textes du groupe A (59%). La première problématique évoquée est celle de l’origine, dont le nom serait la trace ; l’analyse linguistique, à commencer par l’étymologie, est volontiers mise à contribution. Michel Winock note ainsi la prégnance du flamand dans les patronymes du Nord, en particulier les « assonances germaniques, aux lettres ignorées de l’alphabet latin, dont le w et le k » […] qu’on trouve réunies dans [son] nom de famille » (Winock : 2003, 57). Maurice Genevoix remonte à un aïeul exilé en Suisse : la modification du s final en x est pour lui le « signe d’adoption, ou d’annexion, par une province, la désinence du pays des châtaignes » (Genevoix : 1980, 35). L’orthographe et ses variations sont passées au crible ; ainsi Perec insiste-t-il dans W ou le souvenir d’enfance sur « la minuscule différence existant entre l’orthographe du nom et sa prononciation » (Perec : 1975, 47), trace de sa judéité. D’autres auteurs mélangent analyse pseudo-étymologique et considérations psychanalytiques : Althusser, par exemple, justifie a posteriori la rivalité avec un camarade de classe  nommé Vieilledent par cette opposition : « Vieilles dents/vieilles maisons (Althusser : alte-Haüser en patois alsacien), étrange couple. » (Althusser : 1985, 80). Grégoire Bouillier, enfin, ironise dans son Rapport sur moi sur la supposé origine de son nom :

Bouillier, pour sa part, désigne un « petit bois de bouleaux ». Je sais donc de quel bois je suis fait, ce qui n’est pas donné à tout le monde. (Bouillier : 2002, 13)

Ces autobiographes exploitent la possibilité linguistique qu’ont les noms propres de se charger de connotations : les commenter, c’est déplier un capital intime de significations, historiques ou fantasmatiques et illustrer son attachement à ces « quelques lettres où chacun croit instinctivement qu’est déposée l’essence de son être » (Lejeune, 1975 : 35).

Le nom signe également l’inscription dans la filiation, c’est pourquoi le choix de le porter ou non est souvent à l’origine d’un questionnement sur les relations avec sa propre famille. Il faut ici distinguer le patronyme, qui se transmet tel quel, et le prénom, fruit du choix des parents, qui reflète souvent les espoirs fondés sur l’enfant. Longtemps il a été d’usage d’en faire un fil de transmission générationnelle : Marie Miguet-Ollagnier signe son récit autobiographique « Jeanne Ollagnier », reprenant le prénom d’une sœur défunte de son père. Elle s’en justifie ainsi : « Mon second prénom, Jeanne, a été chargé de perpétuer son souvenir. Je le mets aujourd’hui à la première place. » (Ollagnier, 2008 : 9).  Cet exemple est la face positive d’un désir de perpétuation qui peut se révéler, si l’on en croit les autobiographes, parfaitement mortifère dans d’autres circonstances. Plusieurs auteurs déplorent en particulier que leurs parents aient opéré, par le choix d’un prénom identique ou voisin, une véritable substitution symbolique avec le ou la cher(e) disparu(e). Sylvie Weil, nièce de la philosophe Simone, est née quelques mois avant le décès de sa tante, et a pris ensuite dans le cœur de ses grands-parents la place de la défunte. Devenue relique vivante (« tibia de la sainte », comme elle le dit avec humour), car en plus elle lui ressemble, l’auteur note qu’elle se serait bien passée de porter « à une syllabe près » (Weil, 2008 : 30) le nom de sa célèbre tante :

Quand j’étais adolescente, je rêvais de m’appeler Gwendolyn. Gwendolyn Weil aurait eu un tout autre destin. Elle ne serait pas devenue tibia, vrai ou faux, elle aurait fait le tour du monde en catamaran ou se serait illustrée dans le domaine de la parfumerie. (Weil, 2008 : 76)

Lydia Flem reçoit quant à elle le prénom d’une grand-mère qu’elle n’a pas connue, Rose, morte en camp de concentration : « C’était un legs bien trop lourd » (Flem : 2004, 59). Enfin, Michel Winock relate le cas d’un frère si peu désiré que son père ne prend pas la peine de lui choisir un prénom. À la naissance, pris au dépourvu, le père donne à ce fils son propre nom, Gaston. « Laissons gloser les psychanalystes » (Winock : 2003, 105) ironise gentiment l’auteur : car ce fils, qui sera toujours appelé… « Pierre », fera l’objet de tracasseries et de brimades incessantes de la part de son géniteur.

Plusieurs récits du corpus s’appuient ainsi sur le commentaire onomastique pour souligner, en creux, la difficulté qu’il y a à porter certains héritages. Pour Marie Chaix, fille d’un collaborateur notoire, il faudra attendre 2005, soit trente et un ans après la parution des Lauriers du Lac de Constance (1974), où elle évoquait pour la première fois la figure de son père, pour qu’elle ose nommer vraiment celui que jusque là elle appelait Albert B.

Beugras, le nom du père, recélait la honte. La honte qui suintait des caractères d’imprimerie en première page des quotidiens de ce temps où je ne savais pas lire, honte collante des barreaux de prison où je me demandais ce qu’il faisait.  […] Ce père, Albert Beugras, je pris bien soin de ne pas le nommer, préférant Albert B. Pour épargner qui ? Lui ? (Chaix : 2005, 40).

Quand le choix est fait de garder un patronyme lié à une histoire douloureuse, il est systématiquement commenté. Sibylle Lacan, la fille du psychanalyste, est née de parents déjà séparés ; néanmoins elle refuse d’« instinct» (Lacan : 1994, 39) de changer son nom pour celui de sa mère quand bien même celui qu’elle porte l’empêche de s’affirmer (« Est-il agréable de n’être, se demande-t-elle, aux yeux de certains, que la “fille de”, c’est-à-dire personne ? » [Lacan : 1994, 67]). Marie Nimier, fille de Roger, décide quant à elle de conserver son patronyme lorsqu’elle devient à son tour écrivain. Son choix est perçu comme une outrecuidance :

On me demande pourquoi je n’ai pas pris de pseudonyme. Si j’y ai pensé. Ma réponse est claire : Pourquoi signerais-je d’un autre nom que le mien.
On me trouve très arrogante. (Nimier, 2004 : 96)

Enfin, l’exemple de Virginie Linhart, dont le nom, dit-elle, a toujours agi «  comme un aimant » (Linhardt : 2008, 122) auprès des syndicalistes ou de l’extrême-gauche, démontre combien ces projections générationnelles sont persistantes : ainsi, et bien que son père soit devenu mutique depuis trente ans après une tentative de suicide, ses professeurs de Sciences-Po restent convaincus qu’elle doit ses excellents résultats à son patronyme, et certains se vengent à l’occasion :

[J]e me rappelle qu’à une préparation de concours j’étais tombée sur « mai 1968 ». J’avais écopé d’une note lamentable avec ce commentaire rageur griffonné à la marge : « Avec le nom de famille que vous portez, nous nous attendions à un devoir plus riche : peut-être pourriez-vous en apprendre davantage sur ces événements en discutant avec votre père. » J’avais eu envie d’étrangler ce correcteur. (Linhart : 2008, 63)

La relation que l’on entretient avec son nom de famille est donc largement tributaire de celles qu’on entretient avec la famille elle-même : qu’il s’agisse de conserver son nom ou d’en changer, la décision est l’épicentre d’émotions contradictoires qui traversent ce corpus autobiographique. « Chaque sujet, écrit Claude Burgelin, trouv[e] sa manière propre d’inventer sa transsubstanciation de la substance du nom » (Burgelin : 2012, 10) Les textes du corpus mettent en lumière une problématique que le nom a la faculté de cristalliser : socialement parlant, il existe bien un héritage onomastique, tenu, au moins dans un premier temps, pour indiscutable, et en vertu duquel les descendants deviennent, sous le regard d’autrui, dépositaires du capital symbolique et intellectuel de leurs parents. Cependant, face à ce fardeau héréditaire, et même au danger qu’il peut représenter dans certaines circonstances, il existe une grande variété de stratégies pour s’inventer, notamment à travers la littérature, une identité différente, qui peut venir recouvrir la première de manière plus ou moins étanche. Ce sont, aussi, ces processus que dévoilent les autobiographies.

3) Altérations et modifications

 Dans une version du corpus, étendue cette fois à 160 textes, écrits par 147 auteurs différents, mais échantillonnée suivant les mêmes catégories, on note que 11 des auteurs seulement (7,4 %) ont recouru au pseudonymat [1]. Un constat cohérent avec nos observations liminaires : contrairement au roman, qui tolère, voire encourage l’usage d’un nom de plume, l’autobiographie s’appuie sur l’exigence de la transparence, en particulier pour ce qui concerne l’identification de l’auteur. Ceux qui ont signé d’un pseudonyme ont en moyenne 60 ans au moment de la parution de leur autobiographie ; ce sont des personnalités qui se sont déjà illustrées dans les lettres, les arts, ou une autre branche de la vie publique. Le réemploi du nom qu’ils se sont choisi, dans ce cadre autobiographique, n’est pas antagoniste à leur désir de sincérité : en un sens, c’est le contraire, car la publication vient conforter une identité déjà consacrée par l’usage. Toutefois, l’élection du pseudonyme est commentée dans huit des onze textes concernés,  signe 1) de l’importance symbolique qu’attachent les auteurs à cette opération de choix d’un nom 2) du degré de motivation de cette nouvelle identité, qui pour beaucoup, reste en lien étroit avec la filiation et constitue une manière de s’y réinscrire. Au moment de choisir un nom d’artiste ou de plume, il n’est en effet pas rare que l’on se retourne vers les ascendants, comme le fait Anny Duperey, née Legras, qui choisit ainsi le nom de famille du troisième mari de sa grand-mère :

Quand je cherchai un pseudonyme d’actrice, vers mes dix-sept ans, je pris son nom, en le modifiant un peu. À l’époque, je ne m’expliquai pas pourquoi le sien m’avait semblé couler de source, à l’exclusion de tout autre. C’était, je crois, la reconnaissance d’une filiation que j’aurais désirée. Il était mon grand-père choisi (Duperey, 1992 : 46).

Simone Kaminker emprunte le nom de son grand-père, Signoret, qui présente l’avantage, (non négligeable) de laisser planer le doute sur une possible parenté avec Gabriel Signoret, le célèbre acteur ; Jean Duvignaud a publié des livres sous le nom de sa mère « parce qu’un éditeur, en comptant sur ses doigts, a trouvé plaisante la sonorité de trois syllabes » (Duvignaud : 1995, 23). D’autres pseudonymes vont chercher leurs racines dans une œuvre littéraire – Nathalie Dalain a choisi Chloé Delaume en référence à Boris Vian – , un lieu géographique – le cap Sizun, en Bretagne, pour Marie Sizun – ou se chargent d’une motivation sémantique. Roman Kacew, qui a francisé son prénom en Romain, a choisi « Gary » comme pseudonyme (en russe : brûler), puis « Ajar » comme hétéronyme (en anglais : entr’ouvert) ; un choix que Claude Burgelin met en relation avec le désir de libération qui a motivé le montage de sa fantastique supercherie littéraire : « Ajar […] devait libérer de l’étouffement » (Burgelin : 2012, 321). La pseudo- et l’hétéronymie sont la face heureuse de la manipulation onomastique, car choisir un nom, au-delà du plaisir ou du jeu, revient à s’inventer dans un accord intime avec ce que l’on rêve d’incarner, à opérer un geste de seconde naissance. Et c’est précisément à l’instant décisif de cette vita nuova que nous permet d’assister le texte autobiographique.

L’envers  de ce geste est la modification onomastique forcée sous la pression des circonstances. Ce ne sont plus alors les raisons individuelles qui prévalent, mais l’Histoire qui impose son tribut de dissimulation, en particulier quand le fond de l’air se fait xénophobe. À l’époque où elle adopte son pseudonyme, Signoret n’est pas non plus sans ignorer que son véritable nom devient « trop peu breton pour les vrais connaisseurs. » (Signoret, 1976 : 69). Ce sont les mêmes raisons qui poussent Natacha Huttner, devenue Dominique Arban, à se plier dès 1939 à ce conseil de Geneviève Gregh :

Tu vas travailler à la radio. Change de nom. Nathalie Huttner fait trop étranger. Quelque chose comme Dominique Launay, ou Arnaud. Je vais t’arranger une carte d’identité neuve pour la radio (Arban : 1980, 81).

La journaliste et critique, traquée à partir de 1940, se rappelle dans ses mémoires à quel point utiliser un « énième faux nom » à la fin de la guerre était devenu une souffrance pour elle (Arban : 1990, 130). À travers l’étude de l’onomastique, dans ce corpus, se dessine l’ombre de la Seconde Guerre mondiale et des persécutions anti-juives, avec son lot de patronymes truqués. Non seulement ceux-ci installent leur porteur dans une confusion identitaire permanente – Bianca Lamblin racontera par exemple comment elle avait signé par erreur sa fausse carte d’identité de son véritable nom (Lamblin : 1993, 116) – mais en plus ils obligent, symboliquement, à abdiquer ses racines. Comme l’écrit Karin Bernfeld, née en 1973, de grands-parents juifs ayant connus diverses fuites et exils :

[D]eux générations après, je fais encore des cauchemars, on ne sait jamais, « s’ils reviennent », je serais foutue à cause de mon nom […] Utiliser un pseudonyme ? « Tu veux pas changer de nom ? », c’est vrai, beaucoup l’ont fait. […] Peut-être que la pire victoire des nazis, c’est d’avoir réussi à faire douter une partie du peuple juif du besoin, non de revendiquer, mais seulement de conserver son identité (Bernfeld : 2003, 30).

La privation du nom, remplacé par un numéro dans les camps, est la phase ultime de la dépersonnalisation, et attaque les fondements les plus élémentaires de la perception de soi : «  Nous avions perdu toute identité », résume Simone Veil, qui raconte que toutes les femmes du camp avaient reçu un matricule et le prénom de « Sarah » et qu’elle-même avait dû se réacclimater, au sortir du camp, à être appelée à nouveau par son nom (Veil : 2007, 56). Ceux qui ont pu échapper à la déportation font état des manipulations patronymiques auxquelles ils ont été contraints : Laurent Schwartz a transformé son nom en « Sélimartin » un stratagème astucieux qui lui permet de falsifier facilement son livret de mobilisation (Schwartz : 1997, 201), la famille de Sarah Kofman choisit comme faux-nom celui de son institutrice (Kofman : 1994, 28) ; Jacob, le grand-père de Virginie Linhart, est « devenu Jacques dans les années 40 » (Linhart : 2008, 15). Mais une fois le conflit terminé, que fait-on de ce nom tierce ? L’abandonner n’est pas l’évidence qu’on pourrait croire, car la trace du traumatisme causé par la persécution n’a pas disparu avec la fin de la guerre. Le père de Pierre Pachet, juif lituanien émigré qui s’est procuré une fausse carte d’identité pendant l’Occupation, fait des démarches après la guerre pour conserver un patronyme qui est une troncation du sien (« il se nommait Simkha Apatchevsky, ou Opatchevsky » (Pachet : 1997, 10), écrit son fils. Parlant en son nom, Pierre Pachet le fait s’interroger sur les conséquences symboliques de ce geste, qui voudrait à la fois protéger du danger sans  pour autant détacher du judaïsme :

Avec le recul du temps et maintenant que cette substitution de noms est chose faite depuis quelques années déjà, je regrette à moitié cette décision ; mes enfants eux-mêmes l’ont critiquée, peut-être avec trop d’emportement. Ils en profitent pourtant, mais il est vrai qu’elle risquerait d’encourager en eux, si les circonstances les y poussaient, un renoncement fâcheux à ce qui constitue l’identité essentielle de leur être (Pachet : 1997, 66).

La présence du nom propre en autobiographie est donc un marqueur essentiel. Sa complexité tient à ce qu’il s’inscrit dans une dimension fiduciaire (la validation du pacte), historique, morphologique (l’élément est souvent manipulé), sémantique (il est porteur de connotations), psychologique, voire psychanalytique ; autant de problématiques explorées plus avant dans Les Mal nommés, de Claude Burgelin, qui éclaire l’usage du nom propre chez une dizaine d’écrivains du XXe siècle. Disposer d’un corpus de textes autobiographiques étendu et interrogeable de manière automatisée permet de constater que la mention du nom propre, entre 1975 et 2009, intervient de manière massive dans les autobiographies, contrairement à l’intuition de Jacques Lecarme qui voyait en lui « souvent l’absent du texte autobiographique » (Lecarme : 2011, 38) en raison du peu de naturel qu’il y a à s’autodésigner. Ses fréquences d’emploi confirment en revanche l’approche d’Yves Baudelle, qui promeut l’usage de l’onomastique comme « critère de différenciation générique » (Baudelle : 1991, 61). En effet, plus un auteur est enclin à vouloir dire sa vie,  sous la forme d’une rétrospection à la première personne qui se veut sincère, plus il tend à introduire souvent son prénom et son nom dans son texte, et même à les commenter ; à l’inverse, ne pas se nommer accompagne la plupart du temps une volonté d’installer le texte dans des zones limitrophes, ou mixtes de l’autobiographie, incluant la fameuse autofiction. Mais au-delà de considérations techniques, liées à l’histoire du genre et à ses attributs linguistiques, c’est de la vie dans son ensemble que nous parle le nom et le métadiscours qui l’escorte : sa transmission est en effet un héritage symbolique, social et affectif, que l’écriture de son autobiographie va permettre de revendiquer, ou, au contraire, de refuser publiquement.


NOTES

Althusser, L., 1985 [posth.], L’avenir dure longtemps, Paris, Stock/IMEC.

Arban, D., 1990, Je me retournerai souvent, Paris, Flammarion.

Baudelle, Y., 2011, Du critère onomastique dans la taxinomie des genres, dans Baudelle, Y. et Nardout- Lafarge, É. (dir.), 2011, Nom propre et écritures de soi, Montréal, Presses de l’Unversité de Montréal, 43-68.

Benabou, M., 1986, Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres, Paris, Hachette.

Bernfeld, K., 2003, Les Portes de l’espérance, Paris, Flammarion.

Bouillier, G., 2002, Rapport sur moi, Paris, Allia.

Boulouque, C., 2003, Mort d’un silence, Paris, Gallimard, « Folio ».

Burgelin, C., 2012, Les Mal Nommés. Duras, Leiris, Calet, Bove, Perec, Gary et quelques autres, Paris, Seuil.

Chaix, M., 1974, Les Lauriers du lac de Constance, Paris, Seuil, « Points ».

— 2005, L’Été du sureau, Paris, Seuil.

Delaume, C. 2001, Le Cri du sablier, Paris, Léo Scheer.

Duperey, A., 1992, Le Voile noir, Paris, Seuil, « Points ».

Duvignaud, J., 1995, L’Oubli ou la chute des corps, Arles, Actes Sud.

Flem, L., 2004, Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Paris, Seuil.

Forest, P., 1997, L’Enfant éternel, Paris, Gallimard, « Folio ».

—, 2007, Tous les enfants sauf un, Paris, Gallimard.

Garreta, A., 2002, Pas un jour, Paris, Grasset, « Livre de poche ».

Gary-Prieur, M.-N., 1994, Grammaire du nom propre, Paris, Presses Universitaires de France.

Genevoix, M., 1980, Trente mille jours, Paris, Seuil.

Greco, J., 1982, Jujube, Paris, Stock.

Kofman, S., 1994, Rue Ordener, rue Labat, Paris, Galilée.

Lacan, S., 1994, Un père, Paris, Gallimard, « Folio ».

Lamblin, B., 1993, Mémoires d’une jeune fille dérangée, Paris, Balland, « Livre de Poche)

Lecarme, J., Lecarme-Tabone, É., 1997, L’Autobiographie, Paris, Armand Colin.

Lecarme, J., 2011, Hétéronymat, homonymat, anonymat, dans Baudelle, Y. et Nardout- Lafarge, É. (dir.), 2011 Nom propre et écritures de soi, Montréal, Presses de l’Unversité de Montréal, 31-42.

Lejeune, P., 1975, Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, « Points ».

— 1980,  Je est un autre, Paris, Seuil, « Poétique ».

Linhart, R., 1980, L’Établi, Paris, Minuit.

Linhart, V., 2008, Le jour où mon père s’est tu, Paris, Seuil.

Maximin, D., 2004, Tu, c’est l’enfance, Paris, Hatier, « Haute enfance ».

Monferrand, H., Les Amies d’Héloise, Paris, De Fallois, 1991.

Navarre, Y., 1981, Biographie, Paris, Flammarion.

— 1986, Une vie de chat, Paris, Flammarion, « Livre de Poche ».

Nimier , M., 2004, La Reine du silence, Paris, Gallimard, « Folio », 2004.

Ollagnier, J., 2008, Main, Nasbinals, Éditions du Bon Albert.

Pachet, P., [1994], 1997Autobiographie de mon père, Paris, Belin.

Perec,  G., 1975, W ou le souvenir d’enfance, Paris, Denoël.

Perrut,  D., 2009, Patria o muerte, Paris, Denoël.

Rochefort, C., 1978, Ma vie revue et corrigée par l’auteur, Paris, Stock.

Roubaud,  J.,  2006, Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne, Paris, Fayard.

Schwartz, L., 1997,  Un mathématicien aux prises avec le siècle, Paris, Odile Jacob.

Signoret, S., 1976, La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, Paris, Seuil.

Veil, S., 2007, Une vie, Paris, Stock, « Le Livre de Poche ».

Viollet, C., 2009, La petite fabrique des titres de Christiane Rochefort, dans Montémont, V. et Viollet C. (dir.), 2009, Le Moi et ses modèles : genèse et transtextualités, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 167-180.

Weil S., 2009, Chez les Weil, Paris, Buchet-Chastel.

Winock, M., 2003,  Jeanne et les siens, Paris, Seuil, « Fiction et Cie ».

[1] Nous plaçons à part Camille Laurens (née Laurence Ruel), qui publie en réalité sous son nom marital, lequel se trouve être l’homonyme phonétique de son prénom.


RESUME ET MOTS-CLES

L’identité entre auteur, narrateur et personnage est l’une des clés de voûte du pacte autobiographique : la présence du nom propre dans le texte serait donc nécessaire à valider ce pacte. Cet article étudie l’apparition du nom propre de l’auteur dans un corpus de 120 textes autobiographiques et établit une corrélation entre sa présence plus ou moins forte et l’inscription du texte dans un régime autobiographique classique. Il étudie ensuite le métadiscours auquel donne lieu cette apparition et ses thèmes principaux : l’identité, la transmission familiale. Il s’intéresse enfin aux raisons pour lesquelles les auteurs modifient leur nom (pseudonymat, nécessité historique) et au rapport qu’ils entretiennent avec ce nom modifié

The « autobiographical pact » implies that author, narrator and character is the same person : the presence of author’s name and surname in the text can therefore be considered as necessary to secure this contract. This paper undertakes the analysis of authors’ name appearance in a corpus made of 120 French autobiographies. It correlates, amongst other, scores and the choice of a more or less canonical autobiographical pattern. Then it focuses on commentaries about names and Christian names as they bring recurring themes such as identity and legacy. Finally, it carries out the issue of changing his/her own name, and puts in light aftermathes of such a choice.

Nom propre, pacte autobiographique, transmission, héritage, pseudonyme, nom marital

Name, autobiographical pact, inter-generational transmission, legacy, pseudonym, married name