Claudine Krishnan

Le journal de Blossom

D’abord un mot d’explication : on a annoncé une matinée sur le journal de Joanne, pseudonyme qu’a choisi Blossom à la suite du pseudonyme Joan que lui attribue Simone de Beauvoir dans La Force des choses. Or Blossom a décidé récemment d’abandonner ce pseudonyme et préfère que désormais soient utilisés ses véritables prénoms et noms : Blossom Margaret (second prénom) Douthat (le nom de son père) Segaloff (le nom de son mari).

Pour celles et ceux qui n’ont pas lu le dernier numéro de La Faute à Rousseau ni la présentation du journal qui précède les échos de lecture disponibles sur le site de l’APA (Association pour l’autobiographie et le Patrimoine Autobiographique) ou dans le Garde-mémoire, rappelons brièvement  comment ce journal est arrivé à l’APA. Il y a trois ans, Sylvie Le Bon de Beauvoir a contacté Philippe Lejeune pour faire don à l’APA d’un volumineux journal personnel qui se trouvait dans les archives de Simone de Beauvoir ; elle l’avait conservé et lu, en avait perçu tout l’intérêt, et nous la remercions d’avoir pensé à l’APA pour l’y déposer. Le groupe de lecture APA de Paris a décidé de lire ce journal (18 volumes, 20 classeurs, environ 8000 pages) et huit longues lettres qui se trouvaient dans l’un des classeurs, lettres adressées par l’auteure à Simone de Beauvoir pendant l’été 1958. Le journal avait été donné à Simone de Beauvoir par Blossom, elle l’avait déposé chez sa concierge le 3 juin 1958. Simone de Beauvoir l’a lu  et lui a conseillé  de ne plus écrire son journal, pensant que cela la détournait d’autres formes d’écriture, conseil que suivra Blossom puisqu’elle renoncera au journal pendant dix ans. Simone de Beauvoir mentionne Blossom sous le pseudonyme de Joan dans La Force des choses. On la sent intriguée, intéressée, un peu effrayée aussi par ce journal qu’elle trouve « extraordinaire », « extravagant », mais qu’elle qualifie aussi de « fatras » dans lequel elle « s’embourbe ». Blossom ne pouvait à la fois ni mieux ni plus mal tomber qu’en ce début juin 1958. Ni mieux, parce qu’ en 1958 Simone de Beauvoir s’interroge sur tous les genres autobiographiques et sur la pratique du journal ; ni plus mal,  parce qu’en ce début juin 1958 Simone de Beauvoir avait bien d’autres choses à faire que de rencontrer Blossom et de lire son journal, et l’on ne peut qu’admirer sa disponibilité, sa générosité, la compréhension dont elle a fait preuve à l’égard d’une jeune Américaine un peu excentrique et qui en outre vient dans un premier temps lui déclarer toute son admiration pour de Gaulle et critiquer la position des intellectuels français. Nous sommes quatre à avoir entrepris la lecture de ce journal et de ces lettres (Simone Aymard, Elisabeth Cépède, Philippe Lejeune et moi-même). Philippe Lejeune a aussitôt commencé une enquête, faute de laquelle nous n’aurions pu diffuser les comptes rendus de nos lectures. Il a été assez facile de retrouver Blossom par des contacts avec l’université de Yale où Blossom a étudié pendant plusieurs années. Elle vit sur la côte est des États-Unis, qu’elle n’a jamais vraiment quittée, pas très loin de Newhaven où se trouve l’université de Yale, à Providence, capitale du Rhode Island. Et depuis nous sommes régulièrement en contact avec elle. C’est donc avec son autorisation que nous avons poursuivi notre lecture, écrit nos comptes rendus, disponibles sur le site de l’APA et, pour certains, dans le Garde-mémoire, et publié un dossier d’extraits du journal et des lettres dans le dernier numéro de La Faute à Rousseau.

Blossom est née le 13 avril 1930. Elle a commencé son journal à l’âge de 13 ans, en 1943 ; les volumes déposés à l’APA et que nous avons lus couvrent donc une période de 15 ans, de 1943 à 1958, période pendant laquelle elle a tenu son journal assez régulièrement malgré quelques interruptions. Il est écrit en anglais, mais avec des parties importantes écrites en français qui correspondent, en particulier, à deux longs séjours en France, d’octobre 1951 à décembre 1952, et d’octobre 1957 à octobre 1958. Elle avait obtenu des bourses d’études pour compléter ses études littéraires et passer ces deux années en France où elle a suivi divers cours à la Sorbonne et commencé un mémoire sur Francis Ponge.

Elle a été élevée par sa mère (ses parents se sont séparés  pendant son enfance), Rifka Angel, qui est une peintre reconnue, arrivée seule de Lituanie à l’âge de 15 ans, en 1914, aux États-Unis. À la suite d’une infection à l’œil mal soignée à sa naissance, Blossom a beaucoup souffert, jusqu’à son opération à l’âge de 19 ans, d’un handicap très visible à son œil droit, d’une taie sur l’œil, qui lui a valu des moqueries et  provoqué une sorte de repli sur elle-même. Elle attribue une grande part de ses difficultés à cette solitude et aux souffrances  endurées pendant son enfance en raison de ce handicap à cause duquel aussi sa mère l’a sans doute surprotégée. Blossom a développé avec sa mère une relation fusionnelle, étouffante, parfois violente, dont il est souvent question, c’est l’un des thèmes majeurs de ce journal de jeunesse.

Pourquoi et comment Blossom est-elle entrée en contact avec Simone de Beauvoir ? Dès 1951, au cours de ses études universitaires, elle se passionne pour l’existentialisme. C’est  à mettre en relation avec son amour pour le français et pour la France, elle a acquis par l’étude une connaissance remarquable de la langue (elle est manifestement douée pour les langues et apprend aussi l’allemand, l’italien, le russe, le yiddish) et lit en version originale écrivains et philosophes français. Son enthousiasme pour l’existentialisme rappelle l’importance de ce courant de pensée au-delà des frontières, particulièrement aux États-Unis. Blossom lit d’abord Sartre, puis découvre Simone de Beauvoir, elle parle longuement de ses lectures dans son journal, elle est  très impressionnée bien sûr par Le Deuxième sexe (qu’elle appelle « le livre sur nous ») et par Les Mandarins. Elle considère la rencontre avec l’existentialisme comme une étape décisive de sa formation et il ne s’agit pas pour elle de concepts, de spéculations théoriques, elle veut que cette philosophie l’aide à changer sa vie, à changer de vie, à vivre de façon plus responsable, plus éclairée. En cela elle se montre très américaine, dans sa volonté de chercher d’abord une morale, et même une sorte de guide de vie dans un système philosophique. Elle  ne renie pas d’ailleurs cette dimension américaine en elle, elle la reconnaît aussi dans son rapport particulier à la liberté, différent du rapport à la liberté qu’ont les Européens. Elle dit de Sartre et de Simone de Beauvoir qu’ils sont ses « parents philosophiques », parle de « conversion » («C’est avec Le Deuxième sexe qu’a commencé ma conversion », écrit-elle), remercie Simone de Beauvoir pour ses livres qui ont fait d’elle « une meilleure femme ». Elle ne veut pas tomber dans l’idolâtrie, mais y tombe souvent, bien qu’elle ne manque pas de formuler des critiques sur certains passages des livres de Sartre et Beauvoir, sur des aspects de leur vie ou certaines de leurs prises de position. En 1953, elle écrit (en français) : « Mais de combien la magnifique Beauvoir m’a-t-elle mieux convaincue que moi-même ! J’aimerais lui témoigner ma reconnaissance. C’est bien sûr en m’efforçant de donner un sens à ma vie, de vivre authentiquement, d’agir, que je le témoignerais le mieux. Mais quelle lucidité a cet esprit, que de choses il m’a révélées, éclaircies ! Voilà une femme que j’aimerais rencontrer un jour, le plus possible sur un pied d’égalité, que je voudrais pouvoir aimer chaleureusement pour les délicieux accords que je trouve entre sa pensée et la mienne (en fait c’est elle qui est en train de m’aider à accorder un peu les cordes de ma pensée) tout en évitant le piège de l’idolâtrie qui me la cacherait, la mutilerait, la détruirait pour moi. » Mais Blossom est Blossom et immanquablement elle lit Sartre et Beauvoir, les admire, les intègre à sa pensée et à sa vie, et elle tombe amoureuse et de l’un et de l’autre. De nombreuses pages sont consacrées à cet amour. Parce que Blossom est d’abord et surtout une amoureuse : elle tombe amoureuse de ses professeurs, elle tombe follement amoureuse du Prince André en lisant Guerre et paix, elle tombe amoureuse de Chopin à qui elle écrit des lettres enflammées, elle tombe amoureuse de Cocteau et de Louis Jouvet, elle tombe même amoureuse de de Gaulle (pas pour longtemps cependant). C’est une femme amoureuse qui a besoin d’être toujours amoureuse et de souffrir par amour, soit que son amour  s’attache à des personnages imaginaires, déjà morts depuis longtemps ou qu’elle n’a aucune chance de rencontrer, soit qu’elle s’attache à des hommes dont elle sait dès le départ qu’elle n’a aucune chance d’être aimée par eux. C’est d’ailleurs quand elle est plongée dans une telle relation, désespérée,  désespérante, sans issue aucune et véritablement toxique, que l’on perçoit l’importance pour elle des idées, de l’existentialisme et du couple Sartre/Beauvoir. Elle s’appuie sur eux, sur la lecture de leurs livres et l’admiration qu’elle éprouve à leur égard pour se libérer de cette relation, ils la sauvent d’un enfermement sentimental qui est le sujet principal d’au moins deux volumes de son journal et de plusieurs centaines de pages. L’une des raisons de son second séjour à Paris en 1957-1958, c’est donc de rencontrer enfin Simone de Beauvoir. Elle ne se précipite pas, mais elle décide d’assister à une conférence sur le roman donnée à la Sorbonne par Simone de Beauvoir en février 1958, on en trouve le récit dans son journal. Puis, en juin 1958, elle a enfin la chance d’être contactée par Simone de Beauvoir à qui elle a écrit, de la rencontrer, de dîner avec elle, de lui parler en particulier. Simone de Beauvoir évoque aussi ces rencontres dans La Force des choses et l’on peut mesurer encore une fois à quel point elle a été intriguée par cette étudiante américaine pour trouver le temps de la rencontrer et de lire son journal afin de lui en parler alors qu’ elle était très occupée durant cette période par les événements et les conséquences parfois graves qu’ils entraînaient autour d’elle.

Le journal de Blossom est organisé en volumes, elle écrit sur des feuilles volantes qu’elle a regroupées dans des classeurs, elle a numéroté toutes les pages avant de donner son journal à Simone de Beauvoir. Difficile de savoir à quel point elle l’a réorganisé à ce moment-là, étant donné que curieusement et malgré son excellente mémoire elle ne se souvient pas de ce don pourtant exceptionnel. Il est frappant de voir combien de la matérialité de ce journal se dégage une impression d’ordre alors que le contenu s’avère extrêmement tourmenté. L’écriture est remarquablement régulière et lisible, évolue peu au cours des ans et au fil des tourments, elle fait très peu de ratures. Il y a un effort manifeste de composer chaque volume qui est appelé volume comme pour un livre, il y a comme une unité recherchée a posteriori pour distinguer chaque tranche de vie, faire coïncider chaque volume avec une étape de sa vie. Elle pense de façon un peu magique que mettre fin à un volume l’aidera aussi à tourner une page dans sa vie, à en aborder une nouvelle phase. Il serait facile de titrer chaque classeur tant s’en dégage une impression de relative unité. Le journal représente un principe d’ordre dans un univers par ailleurs un peu déréglé. Blossom a hésité dès le début sur les solutions à adopter pour intégrer ou non des contenus divers : relations du quotidien, notes de lectures, récits de rêves, carnets de voyages, par exemple. Et puis elle semble avoir décidé de chercher à intégrer tout sur un même support : c’est pourquoi l’on trouve des tableaux qui rendent compte du quotidien, des suppléments qui traitent de projets littéraires, et des pages de carnets de voyages consciencieusement collées dans le journal. Nous n’avons pas cependant l’ensemble de ses petits carnets, qui sont un autre support qu’elle mentionne souvent. Si, en 1943, quand elle commence son journal, elle inscrit en français, sur la première page, « Journal intime », elle récuse plus tard cet adjectif « intime » puisque son contenu, pour elle, ne diffère pas du contenu des lettres qu’elle adresse à ses amies, parfois à ses parents, ni même du contenu des échanges qu’elle peut avoir au cours de conversations avec des proches.  Elle s’exprime, s’épanche dans une effusion à la fois spontanée et en recherche de forme. Elle ne se répète pas : ce qu’elle a écrit dans une lettre, elle ne le réécrit presque jamais dans son journal, il est très rare qu’elle recopie une lettre. En revanche elle rapporte souvent et de façon saisissante certaines conversations.

C’est un journal fleuve avec des entrées fleuves et des phrases fleuves, qui se caractérise par une volonté d’aller toujours jusqu’au bout, au bout des explications, au bout des contradictions, elle s’épuise à tout déplier, ne lâche rien, elle épuise le lecteur, mais donne aussi envie de ne pas lâcher la lecture. Elle a expérimenté toutes les possibilités pour inclure dans son journal tous les sujets. J’en ai déjà mentionné quelques-uns : relations avec sa mère, ses amours, ou plutôt sa recherche de l’amour, c’est sans doute le thème principal, son incapacité à vivre un amour réciproque puisqu’elle semble écarter presque systématiquement les hommes qu’elle attire et s’acharne à s’enfoncer dans des relations qui ne lui apportent que frustrations, humiliations, souffrances. La sexualité est un thème majeur, elle s’exprime très librement à ce sujet, se livre à des analyses aussi précises qu’ intéressantes. Mentionnons d’autres thèmes souvent abordés: la découverte progressive de sa judéité (sa mère était juive), l’engagement politique, la musique, la littérature… Bilans et listes de résolutions reviennent souvent. Et le métadiscours est omniprésent. Elle s’interroge continuellement : qu’écrire, que ne pas écrire, comment l’écrire, pourquoi l’écrire ? Elle caresse ce rêve fou d’une existence de papier ou plutôt d’écriture où le journal coïnciderait exactement avec la vie, où sa vie fusionnerait intégralement avec le journal. Une vie qui ne serait plus qu’écriture. Elle voudrait tout écrire, que le journal ne se contente pas de rapporter le passé ni d’être seulement délibératif, mais qu’il traque l’accouchement de la pensée et des émotions : « Le journal devrait-il être une tentative d’enregistrer le passé, événements, émotions, pensées ? Ou devrait-il viser à enregistrer comme automatiquement ce qui est présent ? » (1952) En fait elle semble rêver d’une sorte d’écriture automatique, mais en même temps filtrée, organisée, parfaitement maîtrisée, sa syntaxe est toujours impeccable quelle que soit la longueur de ses phrases, son écriture n’est jamais délirante même quand elle rend compte de ses délires. Son écriture est respiration. Elle aime la danse et la musique, particulièrement le chant, elle  aimerait que l’écriture apporte équilibre et beauté,  procure le même plaisir que la danse ou le chant, que l’interprétation, et engage aussi son corps. Pour elle, c’est non seulement une identité qu’elle cherche à recouvrer, mais l’espoir d’accéder à un statut de sujet ; elle souffre de sa passivité, d’être traitée en objet et elle écrit : « À chacun de faire sa propre humanité, on la reconnaîtra à coup sûr, c’est une force créatrice, c’est un créateur, un inventeur, un petit dieu si vous voulez. »

Mais il y a une sorte d’équation impossible, de triple empêchement, et de triple échec, un triangle infernal qu’elle expose à maintes reprises. De même qu’elle pense que la masturbation la tient éloignée d’une sexualité épanouie et partagée, de la même façon que le « day dreaming », qu’elle appelle rêvasserie en français, la tient éloignée de la vie dans toutes ses composantes, y compris amoureuses, elle croit, elle sait que le journal la condamne à la stérilité littéraire, la détourne de la création littéraire dont elle rêve, théâtre, poésie ou essais qui la tentent particulièrement. Pour la masturbation, elle se punit en en parlant beaucoup dans son journal et en prenant de fréquentes résolutions pour y renoncer. En ce qui concerne la rêvasserie, elle se punit en s’obligeant à raconter parfois en détail des scénarios dont elle sait qu’ils sont absurdes, infantiles, qu’ils ne font pas honneur à l’imagination et méritent  encore moins d’être écrits. Pour le journal, c’est  plus difficile, mais c’est le sujet principal. Elle ne se fait pas d’illusion et, bien qu’elle justifie sa pratique du journal par la nécessité d’accumuler du « matériau brut » pour de futures œuvres, elle qui rêve d’écrire des poèmes, des essais, ses Mémoires, des romans autobiographiques, sent bien, malgré les ébauches que l’on peut lire dans son journal, qu’elle n’y parviendra pas tant qu’elle ne sera pas guérie de ce qu’elle vit comme une addiction. Un soir, elle part à la recherche du fameux papier blanc sans lignes, le seul sur lequel elle peut écrire et dont elle ne peut se passer (elle l’accuse pourtant ce papier parce qu’il lui offre un espace de liberté, mais aussi d’errance, à la différence du papier à lignes qui, d’après elle, demande concentration, détermination, effort, et lui est donc interdit), elle va donc chercher ce papier et se compare à une diabétique privée d’insuline ou à une droguée privée d’héroïne. Et ces comparaisons ne concernent pas seulement le papier, mais bien l’écriture du journal. Le journal est une drogue, elle est consciente de sa graphomanie, reconnaît sa dépendance pour le meilleur et pour le pire. Le journal est aussi une mutilation, parfois même un sacrilège, mais il apaise la soif : « Je suis dans un désert (l’image parfaite)… je passe précisément par un de ces moments où je ne sens pas ma soif, ou en tout cas, où elle ne me brûle pas. » (29 octobre 1953) « Je dois dépasser le désir de tout écrire, personne ne le peut, et me résigner à n’écrire que l’essentiel ou ce qui, si je ne l’écrivais pas, me ferait exploser. »

Il est souvent question de renoncer au journal, d’y passer moins de temps, de le cacher, non pas tant pour qu’il ne soit pas lu (bien que cette crainte existe évidemment, surtout à certaines périodes de sa jeune vie) que pour mieux résister à la tentation d’écrire. Elle qui n’est jamais vulgaire, encore moins grossière, n’hésite pas à injurier son journal et à utiliser parfois pour le désigner les termes les plus insultants, les plus dégradants, le comparant aux pires déjections. Bien sûr ce désir souvent exprimé de jeter ou brûler son journal est à mettre en relation avec la tentation suicidaire qui revient aussi fréquemment : « Je suis brisée, pourrie – c’est stupide de relire mon journal afin de savoir quoi jeter – il s’agit de tout jeter, comme de me jeter moi-même. Je me déteste… je suis perdue. » (1953) Elle se heurte aux limites du journal, elle s’y cogne. Il y a des sujets « sacrés » qu’il serait donc sacrilège d’aborder dans un journal. Plutôt le silence qu’une expression qui ne serait pas à la hauteur. Mais elle ne se résout pas au silence.

Blossom délibère longuement sur le pouvoir cathartique de l’écriture, se sent incapable de restituer la magie des moments heureux, voudrait pouvoir au moins transformer ses tourments en statues de sel au risque, comme la femme de  Loth, de se transformer elle-même en statue de sel. Elle qui lit beaucoup  est toujours déçue par la réalité: « il ne peut y avoir d’aventure que dans les livres. Dans la vie, l’avenir n’est pas encore là, dans l’histoire il domine, attire, donne une signification spéciale à tout le reste… Paris était tout ce que je l’avais rêvé, mais en même temps il était tout autre, et ce qui lui manquait, c’est précisément le plus important de ce que j’avais rêvé, l’élément du rêve – car Paris, c’est une ville. Dans mes rêves il y avait des rencontres comme dans le film La vie de bohème, il n’y avait pas de types crapuleux qui vous abordent sur le Boul’Mich’. […] Et si un jeune homme blond à l’air d’un poète vous abordait, il ne devenait pas étudiant de droit peu après ni ne vous arrachait un bouton de manteau en essayant de vous embrasser. » Blossom estime que la lecture non seulement offre l’aventure, mais surtout donne plus de poids à la réalité, la lecture et l’écriture sont une réalité supérieure. Elle écrit, après avoir lu un passage de La Condition humaine qui l’a particulièrement touchée : « Peut-être je ne suis pas réelle parce que je n’ai pas lu assez de livres, parce que la vie de certaines personnes prend tout son sens des livres qu’elles ont lus puisque les livres, du moins les bons livres, cristallisent dans les expériences individuelles des éléments universels de l’expérience humaine… la vie ne devient réelle que si elle est d’une certaine façon expliquée, que si elle est mise en forme (« formalized »). »  Et cette forme qui donne sa réalité à la vie, c’est bien sûr l’art, la littérature, mais, sous une forme qu’elle considère certes comme dégradée, c’est aussi l’écriture du journal. Par moments elle espère que son journal pourra être lu et pas seulement par les quelques proches auxquels elle le montrerait. Elle s’adresse régulièrement à des lecteurs ainsi espérés, à ce « lecteur problématique » (elle emploie l’expression) qui est au cœur du genre et pas seulement du journal de Blossom.

 

Le journal de Blossom exprime, incarne une conception plutôt radicale du journal, en adéquation avec la personnalité originale de son auteure. Si ce journal illustre presque toutes les différentes fonctions et caractéristiques du genre, il les pousse à chaque fois aux limites et  entraîne le lecteur dans une écriture qui se cherche, se perd, s’expose, se torture d’échouer dans son ambition littéraire et par là même parvient à exprimer la vérité douloureuse d’une vie qui rêve de s’accomplir dans l’écriture. Blossom souffre de ne pas accéder au graal de la création littéraire et  réussit à fasciner le lecteur qui est troublé par un tel besoin vital d’expression et une écriture qui mériterait une étude approfondie. C’est toujours une expérience particulière de lire un journal sinon dans son intégralité, du moins dans une épaisseur conséquente. L’expérience que propose celui-ci confronte à un destin de femme qui renvoie à bien des sujets sur la condition des femmes et à de multiples questions sur ce genre maudit (« cursed », elle emploie le mot à plusieurs reprises) et problématique du journal dont elle n’a pas pu s’extirper. Au-delà des lecteurs, il est évident que ce journal représente une mine pour des chercheurs de différentes disciplines tant il brasse de sujets importants. Il serait bien sûr intéressant aussi de le comparer à d’autres écrits de femmes, on pense évidemment à ceux de Violette Leduc (Simone de Beauvoir les rapprochait), et  à d’autres journaux. Blossom faisait absolument confiance à Simone de Beauvoir, elle a donc renoncé à son journal, comme Simone de Beauvoir le lui conseillait, et elle a tenu son engagement pendant dix ans pour le reprendre ensuite  et le continuer jusqu’à aujourd’hui. Elle envisage, encouragée par l’APA, de le déposer dans une université ou un fonds d’archives privées.

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