Aux délices du Palais : Maurice Garçon, Journal 1912-1939, Les Belles-Lettres/Fayard, 2022 (Hélène Gestern)

Aux lecteurs qui avaient eu le bonheur de goûter la lecture du Journal 1939-1945 de Maurice Garçon (Fayard, 2015), Pascal Fouché et Pascale Froment ont offert sept ans plus tard 700 pages de joie supplémentaire : l’édition des années qui ont précédé, à savoir le Journal 1912-1939. Avant de dire quelques mots de ce texte passionnant, il faut rappeler brièvement qui fut Maurice Garçon : né en 1889 et mort en 1967, fils d’un éminent professeur de droit, l’étudiant en droit qu’il était hésitait entre devenir écrivain ou avocat, carrière qu’il embrassa finalement en 1911. Son goût pour l’écriture l’a toutefois conduit à signer des pièces de théâtre, une multiplicité d’essais (sur le droit, mais aussi le spiritisme), des biographies, des récits d’affaires criminelles ; il sera reçu à l’Académie française en 1947.  Maurice Garçon, outre qu’il s’est illustré à plusieurs reprises dans les procès d’assises, sera aussi l’avocat du tout-Paris littéraire et mondain, ami de Pauvert et défenseur de Simenon, entre autres.

Le personnage est fascinant, atypique, parfois paradoxal : s’il a laissé l’image d’un homme brillant, arrogant et honni de ses confrères – le Journal le révèle au reste candidat malheureux au bâtonnat –, il se révèle aussi probe, modéré, scrupuleusement honnête, amoureux de la campagne, pudique et travailleur acharné. Le jeune homme de 23 ans qui commence à écrire ne sait pas exactement dans quoi il s’engage. « Ce ne sont pas des mémoires. C’est trop tôt. Ce n’est pas un journal. Je ne vois pas assez de choses. Et ce ne sont pas non plus des pensées. Je ne suis pas assez sûr de moi. Ce sont des notes, des notes dont je veux me souvenir et que seul peut-être j’aurai du plaisir à relire….… Si j’ai la constance de persister. » (29 février 1913) Cette constance, il l’aura, quoique entrecoupée de longues interruptions : le mois de janvier est souvent l’occasion de déplorer des trimestres, voire une année entière sans écrire. Car, les années passant, la réputation s’installe et l’avocat est débordé par le travail.

Mais dès les premières pages, ce qui fait et le sel du journal et l’intérêt de la personnalité de son auteur est bien présent : un mélange d’extrême ambition et de modestie lucide quant à ses limites (« Il faut croire à son génie si l’on veut seulement développer son petit talent »), une curiosité de tout et de tous, une plume ferme, élégante, parfois corrosive. Jeune, encore hésitant entre ses deux vocations, Garçon peint, tente d’écrire et mène une vie mondaine active : soirées, dîners, boîtes de nuit, opéra, vernissages, bals interlopes, soirées spirites, fumeries d’opium, et même description de bordels, comme les fréquentent les hommes célibataires de son époque. On se demande plus d’une fois s’il visite ces lieux de divertissement en consommateur, en entomologiste, ou les deux. Comme il le dira joliment, quelques années plus tard, il aura « rarement fui devant le plaisir », mais pas sûr que celui-ci implique la débauche…  Par ailleurs, cet observateur passionné de son temps est de tous les défilés, les conférences, les expositions, prêt à attendre des heures pour voir passer une manifestation ou à assister à l’atterrissage d’un aviateur.

Il a vingt-cinq ans quand éclate la Première Guerre mondiale. La relation qu’il fait du début est d’un calme étonnant. « Décidément, c’est la guerre », écrit-il le 2 août 1914.  Lui la fera à Paris, ou plutôt ne le fera pas, puisqu’il est réformé à cause d’une suspicion de tuberculose : toute sa vie, on lui en fera grief. Il reste dans la capitale et travaille : occasion de narrer ce Paris de l’arrière, plongé dans « l’angoisse abominable » faute de nouvelles, bombardé, harcelé par les Zeppelin ; une angoisse qui fait parfois regretter à l’auteur de ne pas être en train de combattre avec les autres. Mais Garçon, et ce sera le cas toute sa vie, nourrit une méfiance certaine pour le discours patriotique, brocarde les femmes de la bourgeoisie avides de jouer les infirmières (« Avoir des blessés serait leur orgueil ») et surtout ne supporte pas l’arrogance des soldats « grossiers et cambronniens ». Quant à l’aveugle brutalité de la justice militaire, où « les peines les plus fortes tombent comme la grêle », elle le révolte purement et simplement. Son indignation s’exprimera encore plus crûment durant la Seconde Guerre mondiale, où il parlera de « justice prévôtale » et défendra des juifs, communistes, anarchistes sans le sou, qui n’étaient pas sa clientèle ordinaire, par principe… En attendant, il s’avoue qu’il n’a pas « l’humeur belliqueuse », franchise révélatrice d’un trait de personnalité profond : une honnêteté qui, même quand elle ne lui donne pas le beau rôle, est rarement prise en défaut. Même si de tels moment sont rares, il arrive par ailleurs à ce diariste qui maintient systématiquement une forme de réserve sur ses propres émotions de laisser entrevoir ce qu’il ressent. Dans le récit de la première exécution capitale à laquelle il assiste, en qualité d’avocat, on perçoit son écœurement et pour le procédé, et pour l’insensibilité des hommes présents – Garçon exprimera plus tard sa répugnance pour la peine de mort.

Le prêtre se tournait vers les assistants. Il envoyait à Roose [le condamné] des paroles de paix et de bonté mais les paroles venaient se heurter à la muraille sombre des hommes qui, debout et graves, écoutaient et ne pardonnaient pas. L’homme regardait par l’étroite fenêtre. Il cherchait à voir le ciel n’y parvenait pas tant l’obscurité était encore profonde. Ses yeux cherchaient hors de nous, et tandis que son corps et ses mains tremblaient d’une saccade convulsive, son esprit errait très loin de nous dans les souvenirs d’autre fois. (30 décembre 1916)

Le choix des affaires plaidées par Garçon révèle toute la complexité du personnage, qu’on serait bien en peine de situer politiquement. C’est un homme pour qui « les radicaux sont trop à gauche […], le Bloc national est trop à droite », un conservateur qui dîne avec des anarchistes, un antisémite qui fréquente des juifs et en défend certains, un contempteur des femmes avocates, mais qui loue l’intelligence et le talent d’une future stagiaire de la Conférence, un rationaliste fasciné par la sorcellerie. Et on pourrait continuer longtemps la liste des paradoxes… Pour résumer, celui incarne par endroits, et pas toujours de façon anecdotique, les préjugés de son temps (il n’est qu’à voir certaines remarques sur des femmes, des juifs, des homosexuels ou des gens de couleur !) place ses principes de juriste et d’homme au-dessus de ses inclinations propres, ce qui lui confère une rectitude dont le journal porte la trace. C’est, par exemple, pour cette raison qu’il va aux enterrements de ceux de ses connaissances, même quand il ne les aime pas : « J’estime qu’on doit cet hommage à ceux qu’on a fréquentés même en les méprisant ».

Dans une émission de radio consacrée à son père, la fille de Maurice Garçon raconte qu’il dessinait pendant les procès. De fait, l’avocat et brillant plaideur est aussi un portraitiste hors pair : tendre quand il parle des petites gens gageant leur affaires ou Mont-de-Piété, impitoyable quand il a envie faire mouche et d’épingler les hypocrises. Son journal, et tel n’est pas le moindre de ses charmes, donne à voir le petit monde de la basoche et du Palais (« tout ce monde sérieux…] un peu ridicule lorsqu’on le regarde vivre, s’agiter et désirer »), le barreau de Paris, ses ténors, ses piliers, ses médiocres et ses intrigants. Dans cette galerie, certains sont vilipendés, tel un juge d’instruction nommé Bouchardon, « broussailleux, […] débraillé et les yeux injectés de haine » dont la méchanceté effraie le diariste :

Et depuis six mois, tapi dans son cabinet, il instruit secrètement avec férocité. La torture lui manque, mais il ne lui manque que cela et ce que j’ai pu voir de ses procédés m’a fait frémir. Il jouit de la souffrance, il n’est pas un homme qui juge et qui instruit mais un homme qui s’amuse à juger et à instruire, et qui y prend un plaisir sadique (Mai 1918)

D’autres évocations sont drolatiques, tel ce confrère croisé au bal qui lui semble « danseur par profession et avocat en amateur », ou un autre qui a « une tête de massacre ». Le bâtonnier Henri-Robert est une « vieille coquette », le futur bâtonnier Moro-Giafferri tantôt dépeint comme un « brouillon généreux et abondant », tantôt un comme « Corse verbeux et demi-fou », Antonin Dubost, magistrat, est croqué en « tribun raté, [qui] s’agite comme un guignol ». Celui qui n’échappe jamais au mépris de Garçon, c’est Pierre Laval, « cet Auvergnat aux dents sales, au sourire gras et au teint suintant » dont l’avocat brocarde constamment la médiocrité et l’arrivisme. Il lui réservera ses plus belles piques dans le tome suivant. En attendant, presque à chaque page, on sourit, et même on rit devant cet humour au vitriol qui frappe fort et juste – et permet de comprendre pourquoi Maurice Garçon était à ce point un interlocuteur redouté !

À travers les causes et les procès qu’il évoque, c’est enfin un portrait de la IIIe République moribonde, – surnommée par lui « l’autocratie démocratique » – qui se dessine. Elle est dépeinte dans ces lignes, et pas toujours à tort, comme affairiste, instable et corrompue. Maurice Garçon représentera ainsi la famille du conseiller Prince, qu’on suppose assassiné pour avoir enquêté sur l’affaire Stavisky, victime d’un meurtre commandité pour préserver le gouvernement Chautemps qui fermait les yeux sur les activités de l’escroc. Aux premières loges, l’avocat énumère les scandales, s’émeut des prébendes, du mensonge ; fin analyste des rapports de pouvoir et de sujétion, il raconte les liaisons dangereuses de la justice et de la politique, quitte à se faire moraliste.

Les magistrats sont vraiment de pusillanimes pantins, au moins ceux de Paris qui ont employé toutes les ruses et toutes les bassesses pour leur avancement et qui cèdent chaque jour à tous les remous du pouvoir et de l’opinion publique. Tristes gens ! Chaque jour j’en recueille des exemples plus malodorants. Depuis vingt-cinq ans que je suis au Palais, je souffre de mon inégalité en face de mes confrères parlementaires. Jusqu’à l’an dernier, il suffisait d’être député pour faire la loi à ces domestiques. Ils obéissaient platement à toutes les influences, étaient accessibles à tout ce qui pouvait, même lointainement, appartenir au gouvernement au pouvoir […]. Ils n’étaient pas vénaux, mais assoiffés de de décorations et d’avancement. J’aurais mieux aimé qu’ils sollicitent de l’argent. Au moins on aurait connu le tarif (4 janvier 1936).

La grande Histoire s’invite évidemment, et souvent, dans ces pages, avec l’assassinat de Jaurès (dont Garçon admire la sincérité) et plus tard, son entrée au Panthéon, l’armistice, la grippe espagnole, le congrès de Tours, les émeutes du 6 février 1934, le colonel de La Rocque et les Croix-de-Feu, le Front Populaire, les accords de Munich. En cela, ce journal plus extime qu’intime fait songer à celui d’Hélène Hoppenot, bien que Garçon et elle ne fussent pas du même bord (mais peut-être se seraient-il plu…) : des intelligences aiguës, une prodigieuse faculté d’observation, un désenchantement lucide et une verve imparable, qui aime à épingler ses contemporains sans pour autant se faire de cadeau.

« Que le diable fasse à ces pages le sort qu’elles méritent », écrivait Maurice Garçon en mai 1927. Le diable a bien agi en plaçant ces carnets, retrouvés par hasard par chez Françoise Lhermitte, la fille du diariste, entre les mains de deux éditeurs passionnés et minutieux, Pascal Fouché et Pascale Froment. Ce qu’ils nous offrent, à travers ce patient travail d’établissement du texte et d’identification de ses acteurs, est une coupe sagittale dans la vie d’un homme complexe, le monde grouillant de la justice et ses passions, mais aussi une époque politiquement fracturée par la Première Guerre Mondiale, suivie par vingt années qui travailleront à préparer la Seconde.

Maurice Garçon, Journal 1912-1939, édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché et Pascale Froment, Les Belles-Lettres / Fayard, 2022, 715 p., suivies d’un index.

Ill 1 Maurice Garçon à son bureau, Agence Meurisse (source, Gallica)
Ill 2 Maurice Garçon lors de sa plaidoirie au procès de René Hardy, accusé d’avoir dénoncé Jean Moulin à la Gestapo, 8 mai 1950 ©AFP – Sylvain Peuchmaurd

Des témoignages autour de Maurice Garçon peuvent être écoutés sur France Culture, La Fabrique de l’Histoire, « Une brève histoire du crime », épisode 2 : « Maurice Garçon au prétoire« .

François II Rákóczi, Confession d’un pécheur, traduite du latin par Chrysostome Jourdain, Champion, 2020 (Odile Richard)

Nous avions déjà recensé avec Bernard Bray (†) pour la revue Épistolaire (n°39, 2013, p. 265-269), un bel ouvrage dû à la même excellente équipe de chercheurs hongrois dirigée par Gabor Tüskés, et paru dans la même maison d’édition en 2011 : Lettres de Turquie, de Kelemen Mikes, mi-roman épistolaire, mi-mémoires, dont l’auteur fut le poète et chambellan attaché à la cour du prince en exil François II Rákóczi (1676-1735), dont il sera question ici. Rákóczi, Prince de Transylvanie, personnage toujours fameux et quasi héroïque en Hongrie, contribua au soulèvement et à la quête d’indépendance de cette nation lorsque celle-ci, restée alliée aux Turcs, était sous domination de l’Empire des Habsbourg dirigé depuis Vienne.

« La Confessio peccatoris, ouvrage d’environ 400 pages, texte capital pour l’histoire de l’écriture de soi, constitue en effet une forme de chaînon manquant entre les Essais de Montaigne, les Mémoires de Saint-Simon et les Confessions de Rousseau. (Odile Richard)

Très tôt orphelin de père et recueilli par un beau-père Emeric Thököly, resté sous l’influence turque, le jeune et brillant aristocrate à la culture largement européenne (ses études à Vienne et Prague seront suivies d’un long voyage en Italie) bascule dans le camp des insurgés dès le traité de Carlowitz (Serbie), qui entérine la reconquête de la Hongrie et de la Slavonie par les Habsbourg sur les Turcs. S’ensuivent de sa part une quête de soutien et des tentatives de rapprochement diplomatique avec la France hostile à l’Empire, ainsi qu’un épisode fameux d’emprisonnement et d’évasion (1701). Le soulèvement de son pays conduit en 1704 à la proclamation de Rákóczi prince souverain de son État de Transylvanie, toujours avec le soutien de la France. À partir de 1704, la reconfiguration diplomatique de l’Europe (mort de Léopold Ier et avènement de Joseph Ier, entrée dans le concert des nations influentes de Pierre Ier de Russie, intervention des Suédois, hostilité du pape Clément XI à la guerre d’indépendance) réduit les chances de Rákóczi de maintenir son pouvoir. En 1709 Louis XIV, lui-même contraint par la bascule des alliances, doit interrompre son aide financière ; en 1711 Rákóczi, ayant refusé de signer la paix de Szatmar qu’il juge défavorable à son pays, menacé physiquement, s’exile en Pologne, puis à Dantzig où il s’embarque en 1713 jusqu’à Dieppe d’où il atteint Paris : le roi le reçoit « comme un fils ». S’ensuivent quelques années d’exil heureux à la cour de France où Rákóczi est apprécié et fêté, vivant dans la compagnie des princes de sang au rythme des chasses et des fêtes, entre Versailles, Marly et Fontainebleau. En août 1715, très affecté par l’agonie du roi, qu’il compare majestueusement à la chute d’un « cèdre du Liban », il se retire trois jours avant sa mort au couvent des Camaldules de Grosbois (près de Yerres, dans l’Essonne), où la première partie de sa Confession rédigée sur place témoignera dès lors d’un esprit de retraite spirituelle qui ne va plus le quitter. Il s’y tient pourtant au courant des événements de son pays : cette même année, il est condamné par la Diète à la peine capitale et à la confiscation de ses propriétés….

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La balle au prisonnier : Philippe Lejeune, Evadés. Récits de prisonniers de guerre 1940-1943 (Myrtille Morlot)

Philippe Lejeune – que nous connaissons comme le fondateur de l’Association pour le Patrimoine Autobiographique (APA) et comme un pionnier des théories modernes du texte autobiographique – présente une anthologie composée à partir d’extraits appartenant à sept récits de prisonniers de guerre, pour l’inauguration de la collection Vivre/Écrire des Éditions du Mauconduit. Souvent rédigés une cinquantaine d’années après les faits, les récits d’évasion sont des « hymnes à la liberté » selon Philippe Lejeune qui insiste sur leur dimension épique : ils ont le pouvoir de captiver une communauté d’auditeurs et répondent à une volonté de transmission destinée en priorité aux descendants, enfants et petits-enfants, du narrateur.

« Si les Boches avaient reçu mon petit costume, hein !… ils seraient peut-être venus m’aider à m’habiller. » Les récits rétrospectifs, parfois autoédités, souvent enregistrés puis retranscrits plus tard par écrit arborent un ton léger, propice à la dédramatisation, voire à la plaisanterie. Les diverses allusions comiques, parfois grivoises qui traversent certains récits – on peut penser à Henri Vidart et son allusion aux maisons closes à son arrivée à Nancy, ou encore à Francis Blin avec l’anecdote du costume envoyé par la poste – n’excluent pas le sentiment de méfiance et la discrétion nécessaire à la réussite du plan d’évasion. Ce « romanesque de la ruse » évoqué par Philippe Lejeune dans la préface renvoie, entre autres, à la stratégie de duperie ludique instaurée par Gabriel Sylvestre pour s’échapper du stalag et dont toute la teneur dramatique s’est évaporée avec la transformation du vécu en souvenirs. « Je tremblais un peu, pourtant ce n’était pas le moment, il fallait cacher son jeu ».

Pour d’autres, la narration de l’évasion est une affaire plus sérieuse et grave. La nervosité liée à l’attente se fait ressentir dans les propos de Gérard Gallien, déchiré entre la sympathie qu’il éprouve pour ses employeurs et la quête de liberté à laquelle il aspire. Pour C., l’omniprésence de la souffrance dans les derniers jours de son périple ferroviaire tend à gommer la menace des alertes qui préviennent de l’imminence des bombardements.

« Tant de misères rapprochent les êtres humains » écrit C., un pincement au cœur, lorsqu’il repense au moment où il a dû se séparer de ses compagnons d’évasion. Le sentiment évoqué par ce « Bourguignon évadé du port de Brême » n’est pas unique mais partagé par beaucoup de ses confrères écrivants qui évoquent les lettres échangées et les relations indéfectibles une fois le domicile familial retrouvé.

L’esprit de franche camaraderie – dont les mots d’ordre sont l’entraide et le partage – est un lieu commun amenant à une poétique spécifique au récit d’évasion ; tout comme le motif des préparatifs qui prend souvent une place considérable au-delà de son aspect préliminaire. Il est question d’une organisation très méthodiquement orchestrée autour de trois grandes étapes : la préparation, l’exécution, et la réintégration sociale. Il faut d’abord rassembler les vivres et les vêtements civils, définir les moments importants du trajet, puis planifier le retour en France et l’obtention de papiers français ; en bref et comme le rappelle Louis Bague, « une évasion ne s’improvise pas ».

La sélection judicieuse des textes par Philippe Lejeune et les membres de l’APA nous aide à prendre pleinement conscience de la richesse insoupçonnée du récit d’évasion. Celui de Louis Bague est frappant par sa littérarité ; avec des comparaisons, une esthétique du clair-obscur et la description poétisée des paysages alpin et forestier lors de sa randonnée pédestre, il parvient presque à nous faire oublier, l’espace d’un instant, qu’ailleurs d’autres souffrent de la guerre et de l’éloignement qu’elle occasionne. Les émotions sont vivantes, favorisées par le présent de narration et dignes d’une épopée moderne. La tension qui culmine suivie par la certitude de la libération saisit le lecteur ; le ton redevient léger laissant l’inquiétude et la crainte d’être rattrapé tenues en captivité.

« Et si ce n’était la guerre, les victoires des Allemands et le souci que je me fais sur le sort de ma mère, la vie que je mène ici est très supportable » témoigne Marcel Sulzer dans une quasi-litote, en se remémorant le tournant décisif de son aventure. Gérard Gallien parle encore d’une détention « agréable » mais teintée de noirceur par le contexte conflictuel de la guerre et par l’absence des proches ; mais dans cette période sombre, des liens affectifs peuvent tout de même se créer et il arrive que les deux camps se rejoignent en une destinée commune : l’ennemi allemand peut être reconnu comme étant un « brave homme » à qui l’on souhaite aussi un avenir meilleur.

Myrtille Morlot

Philippe Lejeune, Evadés – Récits de prisonniers de guerre 1940-1943. Ed. Mauconduit, coll. Vivre/Écrire, 2022, 131 p.

Naissance de la collection Vivre/Écrire, aux éditions du Mauconduit (janvier 2022)

Il y a maintenant un an et demi, Laurence Santantonios, fondatrice des éditions du Mauconduit, chez qui on a pu lire, entre autres, Un amour de la route, les lettres de Margaret Blossom Douthat à Simone de Beauvoir ou encore les Lettres inédites à Jean Charles-Brun de Renée Vivien, lançait une réflexion auprès de l’Association pour l’Autobiographie, l’APA. Son souhait était de dynamiser, par une entreprise éditoriale, la valorisation du fonds de l’Association, qui comporte aujourd’hui plus de trois mille textes. Des voix rares, précieuses, préservées de l’oubli par le dépôt à Ambérieu-en-Bugey, mais qui, dans bien des cas, mériteraient d’être davantage mises en lumière, tant est vibrante l’expérience qu’elles relatent, qu’il s’agisse d’événements intimes ou de circonstances liées à l’Histoire. Celle-ci, qui a parfois a imprimé sa trace dans les plis des destinées individuelles ou des quotidiennes, nous apparaît sous un jour nouveau ; et qu’elle soit portée par ces écritures qu’on dit « ordinaires » (ce qui n’empêche pas leur richesse stylistique) ne la rend que plus captivante.

Laurence Santantonios a alors confié à quatre apaïstes, chercheurs, bibliothécaires, journalistes, la tâche de composer une anthologie à partir de ces textes, sur les thèmes de leur choix. Quatre livres en sont nés : Amoureux. Lettres d’amour retrouvées (textes réunis et présentés par Véronique Leroux-Huguon), Évadés. Récits de prisonniers de guerre, 1940-1943 (par Philippe Lejeune), Exilés. Récits autobiographiques (par Elizabeth Legros-Chapuis), Femmes dans la guerre, Témoignages 1939-1945 (par Hélène Gestern). Pour chaque volume, une préface, une sélection de textes, transcrits en respectant au près le style de l’auteur, et des notes, lorsqu’elles se sont révélées nécessaires pour éclairer la lecture.

La composition de ces volumes, qui assemble un matériau pas comme les autres, des récits précieux, douloureux, brûlants ou émouvants, a obéi à un long et patient processus de travail éditorial de recherche dans le fonds (avec l’appui de Florent Gallien), puis de lecture, transcription, choix des textes et recherche des ayants-droits. Faute d’avoir pu présenter ces livres comme il était prévu au séminaire en janvier 2022, nous avons décidé de revenir, sous la forme d’une série de questions réponses/à, écrites et filmées, à l’éditrice et aux auteurs des volume, sur la genèse non pas des textes, mais de leur édition : avec les joies qu’elle a pu réserver à celles et ceux qui s’étaient lancés dans l’aventure, mais aussi les obstacles qu’ils ont pu rencontrer. Nous leur donnons la parole sur cette page.

>> Lire la page de la présentation et des interviews, c’est ici !

24 avril

Ce 24 avril, la 105e commémoration du génocide arménien ne pourra avoir lieu comme elle l’aurait dû pour cause d’épidémie. Parce qu’autobiographies, journaux et correspondances consignent aussi l’Histoire, et que celle de la mémoire arménienne en fait partie, il a souvent été question de celle-ci au cours des travaux du séminaire. Nous vous recommandons la lecture de :

• L’essai de Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, présenté ici, et la note de lecture relative à cet ouvrage. Janine Altounian devait intervenir cette année au séminaire à propos de ce livre ; elle sera notre invitée à l’automne.

L’interview de Greg Kerr, enseignant-chercheur à l’université de Glasgow, qui est intervenu au séminaire à propos de l’écrivain Chahan Chahnour, qui devint en France Armen Lubin.

• L’article de Krikor Beledian, « L’Écriture comme réécriture chez Chahan Chahnour/Armen Lubin », sur les mécanismes de récriture à l’oeuvre chez Chahnour-Lubin et son double rapport à l’arménien et au français.

• La présentation de la séance de séminaire de juin 2019, assurée par Élodie Bouygues et Hélène Gestern, qui portait sur la correspondance de Madeleine et de Jean Follain, et celle de Madeleine Follain et d’Armen Lubin

Les mémoires de Zaven Bibérian, Car vivre, c’était se battre et faire l’amour, paru aux édition Aras (Istanbul) en 2019.

• Les éditions Parenthèses et l’ensemble de sa collection Diasporales, qui proposent régulièrement des récits mémoriels liés à l’Arménie.

Armen, l’exil et l’écriture, d’Hélène Gestern. Ce lire devait paraître le 19 mars et sera de nouveau proposé à la vente lors du déconfinement. Vous pouvez en lire le premier chapitre ici.

Les épreuves passent, la mémoire demeure.

Une Anglaise hors du continent : Vivienne de Wattewille, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros (Claire Paulhan, 2019)

couv-Watteville-567Les éditions Claire Paulhan, fidèles à leur tradition de découverte de textes aussi rares que passionnants publient, une fois n’est pas coutume, une traduction : celle de Seeds That The Wind May Bring, de Vivienne de Watteville (1900-1957), œuvre proposée au lecteur français sous le titre d’Une île sans pareille. « Une île sans pareille », c’est l’expression que l’écrivaine et exploratrice britannique utilise pour qualifier Port-Cros, où elle eut l’idée, à la fois téméraire et séduisante, de se fixer en 1929, une aventure qu’elle narre avec humour, verve et profondeur dans ce recueil de souvenirs rédigés à la fin de sa vie.

Lorsqu’elle entrevoit l’île pour la première fois, la jeune Anglaise a 29 ans et son histoire en elle-même est singulière : orpheline de mère à neuf ans, elle a été éduquée par son père, un naturaliste suisse, qui ne la sort du pensionnat que pour l’entraîner dans ses expéditions : enfance rude, singulière et atypique, faite de vie au grand air, de campements et d’escalade, de chasse et de pêche en Norvège et dans les Alpes, en compagnie d’un père adulé surnommé « Dadboy », avec qui la relation est fusionnelle et exclusive. Devenue adulte, Vivienne suit son père, mandaté par le Muséum de Berne pour rapporter des spécimens africains. Mais en 1924, alors qu’ils se trouvent au Congo, à la tête d’une expédition de soixante porteurs, Bernard de Watteville, que sa fille appelle « Brovie », est attaqué par un lion et succombe à ses blessures, un drame qui laisse chez Vivienne une « empreinte incandescente ». Elle terminera seule l’expédition, chassant de quoi nourrir les porteurs et traversant le Congo alors qu’elle est en proie à la douloureuse fièvre sodoku.

1920-VdeW-567Une telle histoire ne peut que façonner une personnalité singulière. Vivienne est une femme libre, un curieux mélange de stricte éducation anglaise, perceptible dans son sens inné de l’euphémisme et sa gêne comique devant certaines situations (tel le drolatique achat de pots de chambre au Bon Marché) et de spontanéité européenne ; alors qu’elle aspire à se fixer pour écrire, elle demeuré dévorée par le goût des expéditions et un « besoin pathologique de liberté ». Elle ne dit pas non au mariage, mais pas avec n’importe qui – l’une des conditions étant que le prétendant ait le « torse glabre ». Sa délicieuse Grandminon, merveilleuse et tout aussi originale grand-mère suisse, devient pour elle une véritable amie (« aux âges de vingt-huit ans et de soixante-dix ans passés respectivement, […] nous fûmes mûres l’une pour l’autre », écrit joliment Vivienne). Mais elle entretient avec la solitude, aussi subie que choisie dans son cas, une relation vibrante, qui nourrit la fibre spirituelle qui traverse ses souvenirs.

La découverte de Port-Cros se fait au hasard d’une promenade en bateau vers l’île de Porquerolles, en juin 1929. Le coup de foudre est immédiat, attisé par la réputation de sauvagerie du lieu, celle-là même qui fait choir Vivienne et sa grand-mère « dans les rets de l’île ». Immédiatement, elle est obsédée par le désir de s’y installer, d’y créer un gite pour ses amis, dans ce qu’elle appelle un « petit paradis à l’écart de tout ». En conséquence, elle se met sur-le-champ en quête d’une maison. Il en est bien une de disponible, à Port-Man : une demeure vétuste et sans commodités, une « maisonnette blanche, blottie comme une mouette juste au-dessus de la roselière », qui offre une vue superbe sur la mer. Problème : Port-Cros est propriété (âprement contestée par des jeux de testament et d’héritage) de Marcel Henry, un notaire. Celui-ci forme un étrange ménage à trois avec sa femme Marceline, dont il séparé, et le nouveau compagnon de celle-ci, Claude Balyne, un poète tuberculeux. Et les Henry-Balyne n’entendent pas accueillir aussi facilement une étrangère dans leur petite communauté, qu’ils appellent une « colonie utopique ». Il s’ensuit des descriptions hilarantes de thés avec le trio, qui déclamant du Racine, qui contemplant le ciel, tandis que Vivienne tente désespérément de les gagner à sa (prosaïque) cause. « Comment diable obtenir les faveurs de ce trio d’idéalistes et de poètes ? » se demande-t-elle…

Il faudra bien des ruses et des négociations : moyennant un bail léonin, un loyer exorbitant, et de gros travaux qu’elle doit prendre à sa charge, Vivienne est autorisée à résider là-bas. Tout à son projet d’aménager le havre rêvé pour ses amis, elle se lance alors dans de folles expéditions au Bon-Marché, écluse les antiquaires, fait venir des caisses et des caisses de meubles par bateau, tout en se lançant elle-même dans des travaux de peinture et de rénovation effrénés. Elle reçoit un premier aperçu de la vie méridionale, avec les équipes d’ouvriers qui prennent leur temps pendant qu’elle se « dépens[e] vigoureusement sous leurs yeux », espérant (en vain) susciter un éclair d’émulation… En cela, Port-Cros sera pour Vivienne de Watteville une rude école de rapports humains. Elle qui multiplie les gestes de gentillesse, offre des cadeaux de Noël, tente d’établir des relations cordiales avec les Henry, son « rameau d’olivier », comme elle le dit, toujours à la main, reste méprisée et mise à l’écart. On la prend pour une écervelée, une rentière qui jette inconsidérément l’argent par les fenêtres, mais qu’on escroque allégrement. De son côté, elle finit par percevoir les Méridionaux comme « un peuple au cœur cuirassé de cynisme », corrompu par la manne touristique, qui ne voit en elle qu’une « nigaude, […] une évaporée, ou […] une vache à lait. »

L’autre problème, et de taille, est que Vivienne doit s’adjoindre les services d’une domestique. Les Henry lui en dénichent non pas une, mais un : Joseph, homme à tout faire napolitain, vanté pour ses mérites multiples, mais cadeau empoisonné : il a été chassé de sa place précédente pour avoir séduit Françoise Supervielle, la fille du poète. Ardent travailleur, dur à la tâche, solide et dévoué, il est hélas aussi « caractériel qu’un prima donna » et ses sautes d’humeur coûtent une bonne partie de sa tranquillité à sa jeune Anglaise. Évidemment, il ne tarde pas à s’amouracher de Vivienne, ce qui donne lieu à des descriptions de scènes rétrospectivement burlesques – mais qui durent l’être un peu moins sur le moment : Joseph couché devant la porte que Vivienne doit verrouiller à double tour, Joseph lui mordant la cheville par dépit amoureux ( !), Joseph jaloux, Joseph cherchant à se suicider avec un couteau émoussé (« Mais Joseph, pas avec ce couteau-là, tout de même » ?) , Joseph accomplissant des travaux herculéens pour lui plaire… Voici donc la jeune femme obligée de « refroidir ses ardeurs, tâche aussi délicate que la manipulation de substances hautement explosives » Là encore, source pour l’autrice de méditations sur les relations de pouvoir qui régissent les êtres, notamment entre maîtres et serviteurs, et sa propre inaptitude à imposer sa propre autorité. « On ne se mue pas en despote sans y avoir été passivement encouragé » note-t-elle.

Mais c’est peut-être justement parce que l’île enchanteresse se révèle pleine de chausse-trapes, de rudesse climatique, de rapports humains sournois, hostiles et biaisés qu’elle répond bien malgré elle aux attentes de Vivienne de Watteville, venue au fond dans cette retraite interroger qui elle est et ce qu’elle attend de la vie. La contemplation de la nature, que la bassesse humaine ne peut entamer, fait chanter en elle un pur désir d’élévation, une spiritualité vibrante, une réflexion sur une foi approchée en toute liberté.  Son paganisme « jett[e] ses derniers feux », elle lit Platon, Marc-Aurèle, Epictère, s’éprouve face à la solitude, apprend à connaître ses propres limites, moque sa prétention à l’anachorétisme, médite sur le fait que l’on ne « parvient à la paix que par le renoncement absolu à soi-même ». Ses méditations aux accents pascaliens se nourrissent de l’observation passionnée de la nature, clé vers l’infini de la sensation : « Le microcosme d’une seule goutte de rosée, unique et scintillante, me procurait des sensations aussi intenses que toute l’étendue céleste couronnant de son immense voûte les cyprès sombre et duveteux dont les cônes se teintaient d’or ». L’écrivaine défriche, au sens propre, des clairières dans lesquelles elle se réfugie, loin de Joseph, écrit ses souvenirs d’Afrique, et s’abîme dans de puissantes contemplations du paysage qui continue à nourrir son âme et sa mémoire ; celle, chérie entre toutes, de Brovie, et de leur relation plus sororale que parentale – Œdipe, es-tu là ? – qui ne semble nullement la troubler… Port-Cros hébergera aussi des amis chers en visites, des amours naissantes (laissons le lecteur les découvrir), des moments de grâce, dans la compagnie des oiseaux, du perroquet de compagnie et de l’ânesse Modestine ; laissera aussi à la jeune femme le loisir aussi de s’interroger sur son étrange (et très moderne) place dans la monde, à la croisée des rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes.

La délicate traduction de Constance Lacroix, dans sa minutie, restitue la grâce d’une langue que l’on devine complexe, souvent lyrique pour décrire la beauté d’un lieu où « l’air lui-même est azur », son exubérance végétale, sa « lumière cuivrée », ses « rocs drapés de leur manteau de pins ». Claire Paulhan a par ailleurs fait le choix d’une édition en quadrichromie, agrémentée d’une riche iconographie, tant du Port-Cros de l’époque, dont elle est fine connaisseuse, que de Vivienne de Watteville elle-même que l’on peut contempler sur de nombreux portraits et photos de famille. Le beau papier crème et le sépia des photographies achèvent d’embellir de ce livre de souvenirs qui est bien plus, malgré l’humour et la poésie dont il est empreint, qu’une banale (re)collection de vignettes pittoresques et de cartes postales : il est aussi le récit de la façon dont une jeune âme en deuil, mais pleine d’amour de la vie, choisit un paysage paradisiaque pour se confronter à son passé, ses chagrins, son aspiration à l’indépendance, dans la pure liberté d’un coup de foudre pour un lieu superbe autant que cruel, avant de se tourner, résolument, vers les autres, la vie et le bonheur.

Vivienne de Watteville, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros, Claire Paulhan,  2019, 317 p. ill.

© Hélène Gestern / Autobiosphère (2020)