Les Moments Littéraires n°49 : Diaristes libanais

Nous recevons l’annonce de la parution du n°49 de la revue Les Moments Littéraires, une livraison consacrée aux diaristes libanais. Nous la reproduisons ici

« Avec ce numéro dédié aux écrivains libanais, Les Moments littéraires poursuivent la série des numéros « géographiques » consacrés aux diaristes francophones (n° 43, Amiel & Co, les écrivains suisses ; n° 45, les écrivains belges ; n° 47, les écrivains du Luxembourg).

Par les journaux ou les carnets intimes d’écrivains vivant au Liban ou faisant partie de la diaspora libanaise, la littérature réussit à rendre compte de la crise protéiforme que connaît le Liban depuis de nombreuses années.

Karl Akiki note dans sa préface : « L’exercice que proposent Les Moments littéraires à ces différents diaristes libanais […] est excitant d’un point de vue intellectuel. Cette mise à nu personnelle et collective corrobore la marche de l’histoire de la littérature libanaise francophone. Deux mouvements clairs et perpendiculaires parcourent ces écrits en suivant deux sentiments antithétiques. D’une part, celui de la pudeur qui refuse de se livrer, de se dénuder et de marcher en pleine lumière. […] D’autre part, s’installe le sentiment de la dénonciation externe, celle qui plonge le doigt dans la plaie et qui crie ces vérités que tous les Libanais connaissent et qu’ils taisent. L’écriture de l’intime devient miroir fractal fait de morceaux de verre recollés où l’identité individuelle tente de se reconstituer en harmonie avec l’identité collective. »

Dix autoportraits de Laura Menassa nous offrent « un souvenir nostalgique, un journal délicat sur l’étrangeté de la vie et du temps ». »

Source : Les Moments littéraires. La revue peut être commandée en suivant ce lien.

D’amour et d’amitié : Harry Mathews, Vingt lignes par jour (Véronique Montémont)

Harry Mathews (1930-2017) a été un membre de l’Oulipo, dont il fut le seul écrivain étranger pendant des décennies. Mais sa participation à ce groupe littéraire n’est qu’une des facettes d’une activité littéraire plurielle, qui s’est développée des deux côtés de l’Atlantique. Né dans une famille new yorkaise, Harry Mathews avait commencé par étudier la musicologie à Harvard, avant de s’installer en France en 1952. Profondément influencé par la découverte de Raymond Roussel, il avait ensuite publié son premier roman, Conversions, en 1958. Sa rencontre avec Georges Perec, en 1970, dont il n’avait alors pas lu une ligne, confessera-t-il plus tard, avait été l’un des événements capital de sa vie : outre que des liens d’affection forts liaient les deux hommes, Mathews avait été l’un des introducteurs de Perec aux États-Unis, tandis que le romancier des Choses avait traduit de son côté deux romans de l’auteur américain (Les Verts Champs de moutarde de l’Afghanistan et Le Naufragés du stade Odradek). Traduit ou récrit, dit-on, tant l’auteur des Choses avait pris de libertés avec la prose de l’Américain dont il avait saisi le degré de fusion entre fantaisie – au sens d’imagination – et rigueur dans la recherche littéraire

Harry Mathews en 1988. (ULF ANDERSEN / Aurimages)

Le génie d’un Perec n’était pas de trop pour rendre cette prose incroyable, épouser le cours bondissant de romans au postulat formel, plus ou moins explicite, qui se développent ensuite autour de celui-ci des intrigues improbables et foisonnantes. Derrière celles-ci, une poétique inspirée de Raymond Roussel : le choix d’une phrase qui va servir de point de départ, et l’exploration de sa polysémie ou de ses sens possibles par le roman.

« [Roussel] prenait le premier sens, puis l’abandonnait et utilisait le deuxième sens. Souvent, j’essayais de mélanger les deux sens dans la prose qui en découlait. C’est arbitraire, parce qu’on ne peut pas le valider, ni comme un moyen de “s’exprimer” – si ce terme a toujours un sens, ni en termes conceptuels. Au bout d’un certain temps, quand l’histoire commence à prendre forme, vous essayer de l’introduire dans une narration globale, mais c’est déjà trop tard, et tout illusion d’une écriture soi-disant réaliste a disparu. Pour moi, le réalisme est une convention [1]. »

Un des plus beaux exemples en est fourni par Ma vie dans la CIA (2005), « autofiction » foutraque ou le romancier, censément transformé en autobiographe, commence par expliquer comment, à Paris, a couru le bruit en 1973 qu’il était un espion ; cela avant que la narration bascule dans une suite d’aventures où l’on croise une agence de voyage nommée Locus Solus, des tueurs à gages, Maurice Roche, John Ashbery et Georges Perec. Chez Harry Mathews, péripéties se déboîtent et se réemboîtent sans cesse, épuisant tous les codes au passage ; un art qui n’est pas sans rappeler celui que, plus tard, son ami Perec portera à son point d’achèvement spectaculaire avec La Vie mode d’emploi. Il existe, en réalité, de nombreux échos entre l’œuvre des deux hommes, dont nombre sont sans doute encore à découvrir.

Harry Mathews, qui écrivait, le plus souvent en anglais, mais parfois aussi en français, de la prose, de la poésie, des romans, de la « recherche oulipienne » (tel Plaisirs singuliers, paru en 1983, variations en formes d’exercices de style autour la masturbation), des essais, et qui rêvait de disposer d’une table spécifique pour chacune de ses activités, se tenait à une certaine distance de l’autobiographie. Même si nombres d’expérimentations, comme celle de Barthes, de Robbe-Grillet, de Lucot ou de Sarraute, ont été tentées à cette époque pour en contourner l’unité, il redoute le dépouillement qu’elle impose des épaisseurs protectrices de la fiction, et plus encore son pouvoir de dévoilement, incompatibles avec un art de la retraite, et même de la rétention, dont l’écrivain se faisait par ailleurs reproche :

Cela t’a amené à vivre au bout d’un chemin qui va s’amenuisant, une fois passé un hameau situé en dehors de la route du village, dans un pays qui n’est pas le tien. Cela t’a mené, ayant pris conscience que tu pouvais difficilement supporter d’écrire sur les passions humaines trop communes, à découvrir des formes d’écriture où les vies, autour de toi, pouvaient être ignorées et où la tienne n’était qu’indirectement concernée. On peut appeler ça de l’orgueil, on peut appeler ça de la terreur. (Vingt lignes par jour, 245-246)

Et pourtant, le geste autobiographique l’a rattrapé. Mais il s’est présenté par des voies obliques, au fond cohérentes avec le reste de son œuvre, en particulier dans un livre intitulé Vingt lignes par jour (1994). À l’origine de cet ouvrage, un pli âpre et paralysant de l’existence : en 1983, le romancier américain travaille, non sans difficulté, à la fin d’un roman commencé en 1978, Cigarettes (qui sera traduit sous ce titre en français par Marie Chaix). Un an auparavant, Georges Perec est mort d’un cancer du poumon, un événement qui a profondément ébranlé Mathews et continue à hanter sa vie quotidienne. Constatant une difficulté propre à des nombreux écrivains, celle de se mettre au travail, il décide alors de s’appliquer une règle édictée par Stendhal : « Vingt lignes par jour, génie ou pas ».

Même pour un écrivain qui doute et se méfie, vingt lignes semblaient un objectif plutôt rassurant à atteindre, surtout si ces lignes n’avaient pas de rapport avec un projet « sérieux » comme un roman ou un essai. Pendant un peu plus d’une année, j’ai commencé nombre de journées de travail avec la tâche assignée d’au moins vingt lignes, à écrire sur un bloc spécialement prévu à cet effet, et dont le sujet serait ce qui me passe par la tête.

Il en a résulté 124 textes, datés comme les entrées d’un journal, ce que ce texte est aussi, à sa façon. Ils ont été écrits entre le 16 mars 1983, soit presque un an jour pour jour après la mort de Perec, et le 26 juin 1984. Comme le montrent les dates, la contrainte journalière n’a pas été respectée, mais le principe d’une régularité et d’une unité d’écriture (toujours le même bloc, toujours la même taille de texte) a malgré tout permis la continuation de l’effort sur un terme long. Écrire ainsi, sans direction, sans objet précis, est complexe ; la menace de l’exercice de style, stérile cette fois, rôde. Les premiers textes, qui font une large place aux notations d’atmosphère, décrivent le paysage, le chant des oiseaux, le chat. Harry Mathews habite plusieurs lieux, la Floride, New York, Lans en Vercors et le spectacle de la nature, en particulier hivernale, joue un grand rôle dans le quotidien de cet observateur supra-sensible de la beauté, celle de la musique d’opéra comme, de Venise comme de la neige qui ourle les arbres. Mais ses journées ne sont pas faites que de contemplation bucolique. La vie, consacrée à l’écriture, (une vie pourrait tenir pour idéale, puisque que l’auteur ne connaît pas les contraintes financières du travail salarié), est toutefois emplie l’inquiétude et de culpabilité, deux sentiments qui le taraudent. De texte en texte s’esquisse l’autoportrait d’un homme épicurien et inquiet, tendre et critique, qui interroge sans cesse sa manière d’exister et l’existence en général. Des préoccupations liées à son rapport aux objets, au temps et l’emploi, de celui-ci, à son corps, au conflit permanent entre plaisir(s) et devoir(s).

Tel Nathalie Sarraute conversant avec elle-même dans Enfance, Mathews s’invente d’abord un double, Billy Bodega, avec lequel il converse – le thème du double sera la matière de son dernier roman publié à titre posthume, Le Jumeau solitaire –, ce qui va amorcer l’exercice d’introspection. De jour en jour, la parole, tout en restant contenue dans ses frontières de vingt lignes, s’affranchit, ouvrant sur ce qui fait véritablement l’intimité d’un être : rapports avec la femme aimée, ses enfants à elle, à ses enfants à lui, sentiments de plaisir et de tristesse, rapport à la sexualité et à la rêverie érotique, maladie, douleurs, projet d’écriture, achèvement de l’œuvre en cours. Approches multiples, tonalités aussi, assemblage tesson par tesson, entre liberté et retenue. En effet, les autres jouent une grande place dans ce livre et la conscience du danger du dévoilement exerce sa force contrapuntique.

Je pourrais dire des choses que je ne dis pas ici, laisser effleurer des sujets, même indirectement, auxquels je ne me donne pas accès.  Dans cet exercice quotidien, je ne me sens pas libre d’écrire uniquement pour moi-même. Je suis arrêté par la pensée sous-jacente qu’un jour peut-être, je taperai ces ruminations journalières pour voir si elles forment un tout et que d’autres pourront les lire alors, ou après ma mort ; certainement les choses écrites risqueraient de bouleverser et rétroactivement modifier des relations dont je dépends en ce moment – avec M.C, mes enfants, mes amis. Peut-être aurais-je mieux fait de n’écrire que des fictions ou une fiction pour exprimer mes préoccupations personnelles mais le cadre imaginaire donné aux situations aurait été assez puissant pour court-circuiter toute lecture autobiographique (p. 94).

Comme le e de la disparition, Perec, qui n’est qu’assez peu évoqué nommément, se glisse partout entre les lignes : l’ami n’est plus dans ce présent-là, scandale continu, mais il ne quitte pas la mémoire, chagrin inextinguible. Il existe une vraie pudeur dans ce texte qui tourne autour de la peine en refusant de s’appesantir ; plus tard, Harry Mathews écrira ses Je me souviens à lui, un bref livre magnifique et bouleversant, Le Verger, qui pose sur le papier des éclats de vie, fragments de mémoire et d’existence de son amitié avec Perec. Mais durant cette année qui suit la mort, la plus dure pour ceux qui restent, lui fait remarquer sa femme Marie, Harry Mathews résiste à l’idée d’un deuil qui mettrait un terme au chagrin, et tout autant à l’hommage et à la continuation à travers l’œuvre littéraire. Car ce ne sont pas les livres qu’il aimait d’abord, c’était l’homme, ce qu’il dit sans détour.

Mon amour pour G. n’a absolument rien, mais rien à voir avec ses livres . […] Mon intérêt pour son travail découla de notre amitié, jamais l’inverse. Souvent, il me semblait que lire ses travaux constituait une sorte de devoir inévitable que je voulais bien accomplir à cause de mes sentiments pour lui. […] Travailler sur G.P ou écrire sur lui me déprime en venant me rappeler continuellement que j’ai perdu mon ami pour toujours. Cela me rappelle aussi comme, s’il était vivant, nous serions heureux de faire ce travail ensemble et comme, maintenant, c’est « inutile ». Prétendre qu’il peut en être autrement est de la piété bestiale. (p.96)

Vingt lignes par jour, sans que le projet en soit préalablement arrêté, devient un laboratoire d’expérimentation de plusieurs genres littéraires : micro-fictions (avec le personnage de Bodega), écriture automatique, poème, récits de rêve, méditation métaphysique, exercice spirituel, journal, autoanalyse, aveu, tombeau (au sens littéraire du terme), de l’ami mort. Il est une approche patiente et mosaïque de soi, dont l’objet n’est peut-être pas l’écrivain lui-même ; ou plus exactement, dont le soi est un terrain d’interactions permanentes avec le reste du monde dont on suit ici les courbes, les dépressions et les accidents. À travers l’observation de ses jours, Mathews, dans la vraie tradition diaristique, qu’il a rejointe presque par hasard, restitue avec une tendresse souvent critique, voire mélancolique, l’histoire de la chimie qui s’exerce entre un être et son environnement, sentimental comme spirituel ; les siens, en dépit des précautions qu’il prend pour ne pas les exposer, y sont présent, et constituent une partie de l’homme qu’il. Ce livre en apparence déroutant dans lequel, comme l’auteur quand il a initié ce projet, on entre sans imaginer de quel tissu il sera fait, dévoile page après page sa cohérence, comme si un ami acceptait pour nous de dévoiler les vulnérabilités et les failles qui le font homme. On s’y s’attache au fur et à mesure que se déplie les facettes d’un portrait passionnant, semble nous souffler qu’une vie n’existe que traversée par l’amour, l’écriture et l’amitié.

Tous les livres de Harry Mathews, traduits de l’américain par Georges Perec, Marie Chaix, Laurence Kiéfé et l’auteur, ont été publiés chez POL.


[1] Hans Ulrich Obrist et Harry Mathews, Une conversation, traduit de l’anglais par Ian Monk, Manuella Éditions, 2011.

Aux délices du Palais : Maurice Garçon, Journal 1912-1939, Les Belles-Lettres/Fayard, 2022 (Hélène Gestern)

Aux lecteurs qui avaient eu le bonheur de goûter la lecture du Journal 1939-1945 de Maurice Garçon (Fayard, 2015), Pascal Fouché et Pascale Froment ont offert sept ans plus tard 700 pages de joie supplémentaire : l’édition des années qui ont précédé, à savoir le Journal 1912-1939. Avant de dire quelques mots de ce texte passionnant, il faut rappeler brièvement qui fut Maurice Garçon : né en 1889 et mort en 1967, fils d’un éminent professeur de droit, l’étudiant en droit qu’il était hésitait entre devenir écrivain ou avocat, carrière qu’il embrassa finalement en 1911. Son goût pour l’écriture l’a toutefois conduit à signer des pièces de théâtre, une multiplicité d’essais (sur le droit, mais aussi le spiritisme), des biographies, des récits d’affaires criminelles ; il sera reçu à l’Académie française en 1947.  Maurice Garçon, outre qu’il s’est illustré à plusieurs reprises dans les procès d’assises, sera aussi l’avocat du tout-Paris littéraire et mondain, ami de Pauvert et défenseur de Simenon, entre autres.

Le personnage est fascinant, atypique, parfois paradoxal : s’il a laissé l’image d’un homme brillant, arrogant et honni de ses confrères – le Journal le révèle au reste candidat malheureux au bâtonnat –, il se révèle aussi probe, modéré, scrupuleusement honnête, amoureux de la campagne, pudique et travailleur acharné. Le jeune homme de 23 ans qui commence à écrire ne sait pas exactement dans quoi il s’engage. « Ce ne sont pas des mémoires. C’est trop tôt. Ce n’est pas un journal. Je ne vois pas assez de choses. Et ce ne sont pas non plus des pensées. Je ne suis pas assez sûr de moi. Ce sont des notes, des notes dont je veux me souvenir et que seul peut-être j’aurai du plaisir à relire….… Si j’ai la constance de persister. » (29 février 1913) Cette constance, il l’aura, quoique entrecoupée de longues interruptions : le mois de janvier est souvent l’occasion de déplorer des trimestres, voire une année entière sans écrire. Car, les années passant, la réputation s’installe et l’avocat est débordé par le travail.

Mais dès les premières pages, ce qui fait et le sel du journal et l’intérêt de la personnalité de son auteur est bien présent : un mélange d’extrême ambition et de modestie lucide quant à ses limites (« Il faut croire à son génie si l’on veut seulement développer son petit talent »), une curiosité de tout et de tous, une plume ferme, élégante, parfois corrosive. Jeune, encore hésitant entre ses deux vocations, Garçon peint, tente d’écrire et mène une vie mondaine active : soirées, dîners, boîtes de nuit, opéra, vernissages, bals interlopes, soirées spirites, fumeries d’opium, et même description de bordels, comme les fréquentent les hommes célibataires de son époque. On se demande plus d’une fois s’il visite ces lieux de divertissement en consommateur, en entomologiste, ou les deux. Comme il le dira joliment, quelques années plus tard, il aura « rarement fui devant le plaisir », mais pas sûr que celui-ci implique la débauche…  Par ailleurs, cet observateur passionné de son temps est de tous les défilés, les conférences, les expositions, prêt à attendre des heures pour voir passer une manifestation ou à assister à l’atterrissage d’un aviateur.

Il a vingt-cinq ans quand éclate la Première Guerre mondiale. La relation qu’il fait du début est d’un calme étonnant. « Décidément, c’est la guerre », écrit-il le 2 août 1914.  Lui la fera à Paris, ou plutôt ne le fera pas, puisqu’il est réformé à cause d’une suspicion de tuberculose : toute sa vie, on lui en fera grief. Il reste dans la capitale et travaille : occasion de narrer ce Paris de l’arrière, plongé dans « l’angoisse abominable » faute de nouvelles, bombardé, harcelé par les Zeppelin ; une angoisse qui fait parfois regretter à l’auteur de ne pas être en train de combattre avec les autres. Mais Garçon, et ce sera le cas toute sa vie, nourrit une méfiance certaine pour le discours patriotique, brocarde les femmes de la bourgeoisie avides de jouer les infirmières (« Avoir des blessés serait leur orgueil ») et surtout ne supporte pas l’arrogance des soldats « grossiers et cambronniens ». Quant à l’aveugle brutalité de la justice militaire, où « les peines les plus fortes tombent comme la grêle », elle le révolte purement et simplement. Son indignation s’exprimera encore plus crûment durant la Seconde Guerre mondiale, où il parlera de « justice prévôtale » et défendra des juifs, communistes, anarchistes sans le sou, qui n’étaient pas sa clientèle ordinaire, par principe… En attendant, il s’avoue qu’il n’a pas « l’humeur belliqueuse », franchise révélatrice d’un trait de personnalité profond : une honnêteté qui, même quand elle ne lui donne pas le beau rôle, est rarement prise en défaut. Même si de tels moment sont rares, il arrive par ailleurs à ce diariste qui maintient systématiquement une forme de réserve sur ses propres émotions de laisser entrevoir ce qu’il ressent. Dans le récit de la première exécution capitale à laquelle il assiste, en qualité d’avocat, on perçoit son écœurement et pour le procédé, et pour l’insensibilité des hommes présents – Garçon exprimera plus tard sa répugnance pour la peine de mort.

Le prêtre se tournait vers les assistants. Il envoyait à Roose [le condamné] des paroles de paix et de bonté mais les paroles venaient se heurter à la muraille sombre des hommes qui, debout et graves, écoutaient et ne pardonnaient pas. L’homme regardait par l’étroite fenêtre. Il cherchait à voir le ciel n’y parvenait pas tant l’obscurité était encore profonde. Ses yeux cherchaient hors de nous, et tandis que son corps et ses mains tremblaient d’une saccade convulsive, son esprit errait très loin de nous dans les souvenirs d’autre fois. (30 décembre 1916)

Le choix des affaires plaidées par Garçon révèle toute la complexité du personnage, qu’on serait bien en peine de situer politiquement. C’est un homme pour qui « les radicaux sont trop à gauche […], le Bloc national est trop à droite », un conservateur qui dîne avec des anarchistes, un antisémite qui fréquente des juifs et en défend certains, un contempteur des femmes avocates, mais qui loue l’intelligence et le talent d’une future stagiaire de la Conférence, un rationaliste fasciné par la sorcellerie. Et on pourrait continuer longtemps la liste des paradoxes… Pour résumer, celui incarne par endroits, et pas toujours de façon anecdotique, les préjugés de son temps (il n’est qu’à voir certaines remarques sur des femmes, des juifs, des homosexuels ou des gens de couleur !) place ses principes de juriste et d’homme au-dessus de ses inclinations propres, ce qui lui confère une rectitude dont le journal porte la trace. C’est, par exemple, pour cette raison qu’il va aux enterrements de ceux de ses connaissances, même quand il ne les aime pas : « J’estime qu’on doit cet hommage à ceux qu’on a fréquentés même en les méprisant ».

Dans une émission de radio consacrée à son père, la fille de Maurice Garçon raconte qu’il dessinait pendant les procès. De fait, l’avocat et brillant plaideur est aussi un portraitiste hors pair : tendre quand il parle des petites gens gageant leur affaires ou Mont-de-Piété, impitoyable quand il a envie faire mouche et d’épingler les hypocrises. Son journal, et tel n’est pas le moindre de ses charmes, donne à voir le petit monde de la basoche et du Palais (« tout ce monde sérieux…] un peu ridicule lorsqu’on le regarde vivre, s’agiter et désirer »), le barreau de Paris, ses ténors, ses piliers, ses médiocres et ses intrigants. Dans cette galerie, certains sont vilipendés, tel un juge d’instruction nommé Bouchardon, « broussailleux, […] débraillé et les yeux injectés de haine » dont la méchanceté effraie le diariste :

Et depuis six mois, tapi dans son cabinet, il instruit secrètement avec férocité. La torture lui manque, mais il ne lui manque que cela et ce que j’ai pu voir de ses procédés m’a fait frémir. Il jouit de la souffrance, il n’est pas un homme qui juge et qui instruit mais un homme qui s’amuse à juger et à instruire, et qui y prend un plaisir sadique (Mai 1918)

D’autres évocations sont drolatiques, tel ce confrère croisé au bal qui lui semble « danseur par profession et avocat en amateur », ou un autre qui a « une tête de massacre ». Le bâtonnier Henri-Robert est une « vieille coquette », le futur bâtonnier Moro-Giafferri tantôt dépeint comme un « brouillon généreux et abondant », tantôt un comme « Corse verbeux et demi-fou », Antonin Dubost, magistrat, est croqué en « tribun raté, [qui] s’agite comme un guignol ». Celui qui n’échappe jamais au mépris de Garçon, c’est Pierre Laval, « cet Auvergnat aux dents sales, au sourire gras et au teint suintant » dont l’avocat brocarde constamment la médiocrité et l’arrivisme. Il lui réservera ses plus belles piques dans le tome suivant. En attendant, presque à chaque page, on sourit, et même on rit devant cet humour au vitriol qui frappe fort et juste – et permet de comprendre pourquoi Maurice Garçon était à ce point un interlocuteur redouté !

À travers les causes et les procès qu’il évoque, c’est enfin un portrait de la IIIe République moribonde, – surnommée par lui « l’autocratie démocratique » – qui se dessine. Elle est dépeinte dans ces lignes, et pas toujours à tort, comme affairiste, instable et corrompue. Maurice Garçon représentera ainsi la famille du conseiller Prince, qu’on suppose assassiné pour avoir enquêté sur l’affaire Stavisky, victime d’un meurtre commandité pour préserver le gouvernement Chautemps qui fermait les yeux sur les activités de l’escroc. Aux premières loges, l’avocat énumère les scandales, s’émeut des prébendes, du mensonge ; fin analyste des rapports de pouvoir et de sujétion, il raconte les liaisons dangereuses de la justice et de la politique, quitte à se faire moraliste.

Les magistrats sont vraiment de pusillanimes pantins, au moins ceux de Paris qui ont employé toutes les ruses et toutes les bassesses pour leur avancement et qui cèdent chaque jour à tous les remous du pouvoir et de l’opinion publique. Tristes gens ! Chaque jour j’en recueille des exemples plus malodorants. Depuis vingt-cinq ans que je suis au Palais, je souffre de mon inégalité en face de mes confrères parlementaires. Jusqu’à l’an dernier, il suffisait d’être député pour faire la loi à ces domestiques. Ils obéissaient platement à toutes les influences, étaient accessibles à tout ce qui pouvait, même lointainement, appartenir au gouvernement au pouvoir […]. Ils n’étaient pas vénaux, mais assoiffés de de décorations et d’avancement. J’aurais mieux aimé qu’ils sollicitent de l’argent. Au moins on aurait connu le tarif (4 janvier 1936).

La grande Histoire s’invite évidemment, et souvent, dans ces pages, avec l’assassinat de Jaurès (dont Garçon admire la sincérité) et plus tard, son entrée au Panthéon, l’armistice, la grippe espagnole, le congrès de Tours, les émeutes du 6 février 1934, le colonel de La Rocque et les Croix-de-Feu, le Front Populaire, les accords de Munich. En cela, ce journal plus extime qu’intime fait songer à celui d’Hélène Hoppenot, bien que Garçon et elle ne fussent pas du même bord (mais peut-être se seraient-il plu…) : des intelligences aiguës, une prodigieuse faculté d’observation, un désenchantement lucide et une verve imparable, qui aime à épingler ses contemporains sans pour autant se faire de cadeau.

« Que le diable fasse à ces pages le sort qu’elles méritent », écrivait Maurice Garçon en mai 1927. Le diable a bien agi en plaçant ces carnets, retrouvés par hasard par chez Françoise Lhermitte, la fille du diariste, entre les mains de deux éditeurs passionnés et minutieux, Pascal Fouché et Pascale Froment. Ce qu’ils nous offrent, à travers ce patient travail d’établissement du texte et d’identification de ses acteurs, est une coupe sagittale dans la vie d’un homme complexe, le monde grouillant de la justice et ses passions, mais aussi une époque politiquement fracturée par la Première Guerre Mondiale, suivie par vingt années qui travailleront à préparer la Seconde.

Maurice Garçon, Journal 1912-1939, édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché et Pascale Froment, Les Belles-Lettres / Fayard, 2022, 715 p., suivies d’un index.

Ill 1 Maurice Garçon à son bureau, Agence Meurisse (source, Gallica)
Ill 2 Maurice Garçon lors de sa plaidoirie au procès de René Hardy, accusé d’avoir dénoncé Jean Moulin à la Gestapo, 8 mai 1950 ©AFP – Sylvain Peuchmaurd

Des témoignages autour de Maurice Garçon peuvent être écoutés sur France Culture, La Fabrique de l’Histoire, « Une brève histoire du crime », épisode 2 : « Maurice Garçon au prétoire« .

Séminaire Autobiographie et Correspondances, séance du samedi 10 décembre 2022 (10h-13h)

ENS, 45 rue d’Ulm, amphi Galois (ex-amphi Rataud)

Prendre l’escalier ou l’ascenseur niveau BC (sous-sol)

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Linda Gil, « Beaumarchais en sa correspondance »

Souvent présenté comme un aventurier, Beaumarchais conjugue dans sa correspondance ses relations commerciales et intellectuelles. L’étudier, c’est retrouver la richesse du réseau et des ressources mobilisés pour mener à bien ses multiples affaires, qu’elles soient d’amour ou d’amitié, de théâtre ou d’imprimerie, de finance ou de politique. C’est aussi assister, au fil des événements et de la circulation de la parole qu’ils génèrent, à la promotion et à la circulation des valeurs qui l’animent. L’inventaire numérique de la correspondance de Beaumarchais que nous avons entrepris avec une équipe internationale de chercheurs est encore dans sa première phase mais nous tenterons de proposer des pistes de lectures pour réfléchir à la dimension intellectuelle de cette correspondance, dans laquelle la culture classique se mêle de considérations morales et philosophiques audacieuses. A la fois discours sur le monde et mode d’action, ces lettres incarnent l’énergie caractéristique du tournant des Lumières et une forme d’humanisme.

Linda Gil est Maître de conférences à l’Université Paul-Valéry de Montpellier 3, et membre de l’IRCL (Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique et les Lumières). Spécialiste de l’histoire du livre et de l’édition au XVIIIe siècle, elle a consacré sa thèse à l’étude de la première édition posthume des œuvres complètes de Voltaire. Le livre issu de sa thèse : L’édition Kehl de Voltaire. Une aventure éditoriale et littéraire au tournant des Lumières, est paru en 2018 aux éditions Honoré Champion (Prix d’Honneur de Bibliographie et d’Histoire du livre, décerné par le Syndicat de la Librairie Ancienne et Moderne, sept. 2021). Membre de la Société Voltaire et de la Société d’études voltairiennes, elle est co-directrice de la Revue Voltaire et co-dirige un dossier d’enquête dans les Cahiers Voltaire consacré à la présence de Voltaire au Panthéon. Elle a également publié une édition de la correspondance Voltaire, D’Alembert, Condorcet. Correspondance secrète, ainsi qu’une réédition de la Vie de Voltaire, de Condorcet, aux éditions Rivages (2021 et 2022). Signalons enfin, à paraître en février 2023 chez le même éditeur, un recueil composé de textes de Casanova, intitulé Quatre jours chez Voltaire. Elle dirige depuis 2019 l’Inventaire de la correspondance de Beaumarchais (IRCL: SOS2019 Programme)

Emmanuelle Tabet, « Des Carnets de Joubert au carnet poétique contemporain »

Joseph Joubert fut l’un des premiers écrivains à rédiger des notes dans la lignée des moralistes classiques mais initiant le journal intime et l’écriture « carnettiste » des modernes, au confluent du journal, de l’essai et du recueil poétique. A l’instar de Novalis ou de Schlegel, il associait l’écriture de l’aphorisme et de la note à un principe de vie, celui de la germination. Ces semences constituent un point de référence et une source d’inspiration essentielle dans l’écriture contemporaine du carnet poétique fondée sur un même principe d’écriture, à savoir un ensemble de notations fugitives plus ou moins datées conçues comme des « gouttes de lumière » – chez Jaccottet, Pierre-Albert Jourdan, Joel Vernet, Paul de Roux…

Emmanuelle Tabet est chargée de recherches pour le CNRS. Elle a publié Méditer plume en main. Journal intime et exercice spirituel (Classiques Garnier, 2021). Elle travaille actuellement sur le carnet poétique et sur le rapport intime à la nature dans les textes autobiographiques.

Séminaire Autobiographie et Correspondances, samedi 19 novembre 2022 (10h-13h)

Attention, la salle sera différente cette année :

ENS, 45 rue d’Ulm, amphi Galois (ex-amphi Rataud)

Vincent Gogibu, « Elsa Koeberlé, poétesse de l’abbaye »

Vincent Gogibu nous présentera « Elsa Koeberlé, poétesse de l’abbaye » à travers plusieurs extraits inédits de sa correspondance reçue. Remy de Gourmont, rencontré en 1901, a tout de suite perçu et encouragé les talents de la jeune poétesse alsacienne en favorisant l’édition de ses poèmes au Mercure de France. Les lettres qu’il lui adresse illustrent très bien l’aide bienveillante dont il fait preuve. La critique salue unanimement le talent d’Elsa Koeberlé ce qui lui assure un réseau et une audience dans les revues littéraires et artistiques. La rencontre de Génia Lioubow, peintre et chiromancienne, marque un tournant décisif dans la vie la poétesse puisque les jeunes femmes vont former un duo artistique qui s’installe dans une ancienne abbaye, sise dans un fort médiéval au-dessus du Rhône en face de Palais des Papes d’Avignon. « Les demoiselles de Villeneuve-lès-Avignon » restaurent et redonnent vie au lieu qui devient un carrefour artistique où se croisent Paul Claudel, Pierre Seghers, Robert Laurent-Vibert, Noel Vesper et tout le milieu artistique de Provence. 

Vincent Gogibu est docteur, chercheur au Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines de l’UVSQ Paris-Saclay. Ses recherches portent sur la littérature et les revues littéraires et artistiques de la fin-de-siècle. Il a publié notamment trois volumes de la Correspondance et réédité Sixtine. Roman de la vie cérébrale de Remy de Gourmont au Mercure de France. Il fait partie du projet ENCHRE, l’édition numérique des Cahiers d’Henri de Régnier et prépare la publication de La Morale à Tigre de Pierre Louÿs et de l’intégrale des Lettres intimes à l’Amazone de Remy de Gourmont.

Franck Javourez, « Lire et éditer les Cahiers d’Henri de Régnier »

Henri de Régnier tient de 1886 à sa mort en 1936 un journal qui forme un ensemble d’un peu plus de 3000 feuillets. Ces cahiers se présentent à la fois comme un véritable journal, daté avec plus ou moins de précisions, et comme un laboratoire de l’œuvre en prose, surtout dans les dix premières années. Les deux éditions, celle de David J. Niederauer et de François Broche achevée en 2002 (éditions Pygmalion/Gérard Watelet) et celle (numérique et génétique) de l’Université Grenoble Alpes en cours depuis 2017, nous permettent de mesurer toutes les difficultés à comprendre et à établir des textes aussi protéiformes.

Franck Javourez, docteur en sciences du littéraire de l’EHESS, est membre associé de l’équipe Valéry de l’ITEM depuis 2010. Spécialiste des auteurs de la Belle Époque, il a publié en 2022 l’édition critique de La Double Maîtresse d’Henri de Régnier et le tome V des Œuvres de Catulle Mendès aux éditions Classiques Garnier.

Demandez le programme : le séminaire Autobiographie et Correspondances est de retour !

Il s’attachera, cette année encore, à présenter l’étude de la genèse, de la transmission, de la publication et de la diffusion d’écrits personnels, qu’il s’agisse de grands noms de la littérature ou de figures artistiques moins connues. Le séminaire aura lieu à l’ENS, rue d’Ulm, dans l’amphi Galois, anciennement amphi Rataud (département de mathématiques, 45 rue d’Ulm) sauf la séance du 16 mars, qui aura lieu en salle U219.


Samedi 19 novembre 2022 (Amphi Galois)

Vincent Gogibu : Elsa Koeberlé, poétesse alsacienne
Franck Javourez : Lire et éditer les Cahiers d’Henri de Régnier

Samedi 10 décembre 2022 (Amphi Galois)

Linda Gil : La correspondance de Beaumarchais
Emmanuelle Tabet : titre à préciser

Samedi 14 janvier 2023 (Amphi Galois)

Jean-Louis Meunier : Entre littérature et beaux-arts, stratégie et mondanité : la correspondance croisée de Georges Rodenbach
Dominique Ancelet-Netter : Entre inédit et interdit, l’exposition numérique du journal intime de Paul Bourget 

Jeudi 16 mars 2023 (Salle U219)

•. Geneviève Haroche Bouzinac : Yvonne Jean-Haffen, Mathurin Méheut en correspondance :  « …toute notre vie d’art et d’amour »

Samedi 13 mai 2023 (Amphi Galois)

Pascal Lécroart et Thomas Dandin : Projet d’édition numérique des lettres inédites de Claudel.
Violaine Velmas : Le Journal de Jean Vilar

La balle au prisonnier : Philippe Lejeune, Evadés. Récits de prisonniers de guerre 1940-1943 (Myrtille Morlot)

Philippe Lejeune – que nous connaissons comme le fondateur de l’Association pour le Patrimoine Autobiographique (APA) et comme un pionnier des théories modernes du texte autobiographique – présente une anthologie composée à partir d’extraits appartenant à sept récits de prisonniers de guerre, pour l’inauguration de la collection Vivre/Écrire des Éditions du Mauconduit. Souvent rédigés une cinquantaine d’années après les faits, les récits d’évasion sont des « hymnes à la liberté » selon Philippe Lejeune qui insiste sur leur dimension épique : ils ont le pouvoir de captiver une communauté d’auditeurs et répondent à une volonté de transmission destinée en priorité aux descendants, enfants et petits-enfants, du narrateur.

« Si les Boches avaient reçu mon petit costume, hein !… ils seraient peut-être venus m’aider à m’habiller. » Les récits rétrospectifs, parfois autoédités, souvent enregistrés puis retranscrits plus tard par écrit arborent un ton léger, propice à la dédramatisation, voire à la plaisanterie. Les diverses allusions comiques, parfois grivoises qui traversent certains récits – on peut penser à Henri Vidart et son allusion aux maisons closes à son arrivée à Nancy, ou encore à Francis Blin avec l’anecdote du costume envoyé par la poste – n’excluent pas le sentiment de méfiance et la discrétion nécessaire à la réussite du plan d’évasion. Ce « romanesque de la ruse » évoqué par Philippe Lejeune dans la préface renvoie, entre autres, à la stratégie de duperie ludique instaurée par Gabriel Sylvestre pour s’échapper du stalag et dont toute la teneur dramatique s’est évaporée avec la transformation du vécu en souvenirs. « Je tremblais un peu, pourtant ce n’était pas le moment, il fallait cacher son jeu ».

Pour d’autres, la narration de l’évasion est une affaire plus sérieuse et grave. La nervosité liée à l’attente se fait ressentir dans les propos de Gérard Gallien, déchiré entre la sympathie qu’il éprouve pour ses employeurs et la quête de liberté à laquelle il aspire. Pour C., l’omniprésence de la souffrance dans les derniers jours de son périple ferroviaire tend à gommer la menace des alertes qui préviennent de l’imminence des bombardements.

« Tant de misères rapprochent les êtres humains » écrit C., un pincement au cœur, lorsqu’il repense au moment où il a dû se séparer de ses compagnons d’évasion. Le sentiment évoqué par ce « Bourguignon évadé du port de Brême » n’est pas unique mais partagé par beaucoup de ses confrères écrivants qui évoquent les lettres échangées et les relations indéfectibles une fois le domicile familial retrouvé.

L’esprit de franche camaraderie – dont les mots d’ordre sont l’entraide et le partage – est un lieu commun amenant à une poétique spécifique au récit d’évasion ; tout comme le motif des préparatifs qui prend souvent une place considérable au-delà de son aspect préliminaire. Il est question d’une organisation très méthodiquement orchestrée autour de trois grandes étapes : la préparation, l’exécution, et la réintégration sociale. Il faut d’abord rassembler les vivres et les vêtements civils, définir les moments importants du trajet, puis planifier le retour en France et l’obtention de papiers français ; en bref et comme le rappelle Louis Bague, « une évasion ne s’improvise pas ».

La sélection judicieuse des textes par Philippe Lejeune et les membres de l’APA nous aide à prendre pleinement conscience de la richesse insoupçonnée du récit d’évasion. Celui de Louis Bague est frappant par sa littérarité ; avec des comparaisons, une esthétique du clair-obscur et la description poétisée des paysages alpin et forestier lors de sa randonnée pédestre, il parvient presque à nous faire oublier, l’espace d’un instant, qu’ailleurs d’autres souffrent de la guerre et de l’éloignement qu’elle occasionne. Les émotions sont vivantes, favorisées par le présent de narration et dignes d’une épopée moderne. La tension qui culmine suivie par la certitude de la libération saisit le lecteur ; le ton redevient léger laissant l’inquiétude et la crainte d’être rattrapé tenues en captivité.

« Et si ce n’était la guerre, les victoires des Allemands et le souci que je me fais sur le sort de ma mère, la vie que je mène ici est très supportable » témoigne Marcel Sulzer dans une quasi-litote, en se remémorant le tournant décisif de son aventure. Gérard Gallien parle encore d’une détention « agréable » mais teintée de noirceur par le contexte conflictuel de la guerre et par l’absence des proches ; mais dans cette période sombre, des liens affectifs peuvent tout de même se créer et il arrive que les deux camps se rejoignent en une destinée commune : l’ennemi allemand peut être reconnu comme étant un « brave homme » à qui l’on souhaite aussi un avenir meilleur.

Myrtille Morlot

Philippe Lejeune, Evadés – Récits de prisonniers de guerre 1940-1943. Ed. Mauconduit, coll. Vivre/Écrire, 2022, 131 p.

Ferdinand Bac, Livre-Journal 1921 (parution, éditions Claire Paulhan, 2022)

Les Éditions Claire Paulhan nous informent de la parution de Ferdinand Bac, Livre-Journal 1921

Ferdinand Bac (1859-1952) naît à Stuttgart où son père, fils naturel du frère cadet de Napoléon 1er, Jérôme Bonaparte, vit en exil après la chute de l’Empire. Chassé de son lycée pour indiscipline, le jeune Bac part vivre à Paris, où il se fait connaître comme illustrateur, mémorialiste et mène une vie mondaine, quoiqu’indépendante de tous clans…

Avec son Livre-Journal commencé au lendemain de la Grande Guerre, il entend faire, comme Saint-Simon, œuvre historique et léguer un « précieux document pour l’état d’esprit des temps présents ». En cette année 1921, ces pages proposent ce qu’on ne trouve nulle part ailleurs relaté avec tant d’acuité : l’atmosphère de la très haute société française, alors déliquescente. Passent ainsi les rois, les reines, les princes, les princesses, les représentants de l’ancienne et de la nouvelle noblesse, les hommes politiques, les diplomates, les industriels, les créateurs, les hommes de lettres (et leurs amantes et amants, leurs vieilles passions et leurs écarts supposés)…

Ayant ses entrées partout, Ferdinand Bac est un fin observateur, qui s’en tient à une forme de morale fataliste : « Tous les artistes, penseurs, écrivains, ont été attirés dans le monde, gâtés par les belles dames et hospitalisés dans les meilleures maisons. Je ne fais pas exception. Je fais mon métier, voilà tout, comme tous mes illustres prédécesseurs. Qu’on m’en cite un qui n’ait pas fait ce que je suis condamné à faire, c’est-à-dire circuler dans la Société, s’y montrer aimable parmi les gens aimables. » (24 septembre 1921). Et le voici en visite dans d’extravagantes villas de la Riviera, d’imposants hôtels particuliers et châteaux d’Île-de-France. Mais la nostalgie gagne son esprit, qui se souvient du Paris de sa jeunesse, se plaint de « l’appauvrissement des qualités de sentiments dans la Société » et raille la vulgarité des nouvelles couches sociales et des riches étrangers venus redorer les blasons de la noblesse française. Il s’inquiète aussi de la complexe négociation sur les « réparations » allemandes : « Je me détache [] de la brutale et stérile actualité qui piétine sur place et qui piétine tout ce que nous avons aimé », constate-t-il le 22 juin. Il se réfugie alors au musée du Louvre, au parc de Versailles ou sur les hauteurs de Menton, où il met en œuvre sa propre synthèse de la beauté méditerranéenne, en restaurant le domaine des Colombières.

Édition annotée et présentée par Lawrence Joseph, professeur émérite de littérature française à Smith College (USA), tout comme le Livre-Journal 1919 et le Livre-Journal 1920, parus en 2000 et 2013

Parution le 24 janvier 2022. 368 pp. 13 x 21,5cm. Coll. « Pour Mémoire ». 42 illustrations n. & bl. 1er tirage numérique à 300 exemplaires, sur papier Olin Regular ivoire 90 gr et sous couverture Fedrigoni Freelife Merida Kraft 215 gr. PVP : 29 €. Isbn : 978-2-912222-75-6.

Éditions Claire Paulhan. Autobiographies littéraires & Littératures autobiographiques
5, rue de Reuilly, Paris XIIe.    01 43 41 47 38
claire.paulhan[arobase]orange.fr   /   clairepaulhan.com   /   https://www.facebook.com / clairepaulhan.editions

Comptoir de vente (pour les particuliers, comme pour les coursiers des libraires) : Librairie Les Autodidactes. 53, rue du Cardinal-Lemoine, Paris Ve. 01 43 26 95 18

Plate-forme Dilicom Cyber-Scribe (pour les libraires).

Jocelyne François : « Car vous ne savez  ni le jour ni l’heure »  Journal 2008-2018. Préface de René de Ceccatty (Les Moments littéraires, hors-série n°4)

Les Moments littéraires nous informent de la parution prochaine d’un hors-série n°4, un nouveau tome du journal de Jocelyne François intitulé « Car vous ne savez ni le jour ni l’heure ». Journal 2008-2018. (Préface de René de Ceccatty)

Le livre 

« Le journal que tient Jocelyne François depuis plus de soixante ans fait partie intégrante de son œuvre entièrement inspirée de sa vie. Non pas seulement qu’elle puise, comme tout écrivain, les thèmes de ses livres dans des événements capitaux de sa vie, mais parce qu’elle ne conçoit pas d’écrire sans analyser ce qui donne un sens aux choix fondamentaux de son existence de femme », souligne fort justement René de Ceccatty dans sa préface.

Après Le Cahier vert, journal 1961-1989 (Mercure de France, 1990), Une vie d’écrivain, journal 1990-2000 (Mercure de France, 2001) et Le Solstice d’hiver, journal 2001-2007 (Mercure de France, 2009), « Car vous ne savez ni le jour ni l’heure », journal 2008-2018, le nouvel opus du journal de Jocelyne François, nous donne des nouvelles d’une écrivaine. Onze années d’amour, de travail, de renoncement, de douleurs et de courage. 

L’auteure  

Jocelyne François est née à Nancy le 3 juillet 1933. Romancière, poétesse et diariste française, elle reçoit en 1980 le prix Femina pour son troisième roman, Joue-nous « España », et le prix Erckmann-Chatrian, en 2001, pour Portrait d’homme au crépuscule


Le bulletin de souscription (téléchargeable en cliquant sur le lien ci-dessous) est à retourner avant le 30 mars 2022 avec votre règlement à :


LES MOMENTS LITTÉRAIRES
BP 90986
75829 Paris Cedex 17
https://www.lesmomentslitteraires.fr/

Naissance de la collection Vivre/Écrire, aux éditions du Mauconduit (janvier 2022)

Il y a maintenant un an et demi, Laurence Santantonios, fondatrice des éditions du Mauconduit, chez qui on a pu lire, entre autres, Un amour de la route, les lettres de Margaret Blossom Douthat à Simone de Beauvoir ou encore les Lettres inédites à Jean Charles-Brun de Renée Vivien, lançait une réflexion auprès de l’Association pour l’Autobiographie, l’APA. Son souhait était de dynamiser, par une entreprise éditoriale, la valorisation du fonds de l’Association, qui comporte aujourd’hui plus de trois mille textes. Des voix rares, précieuses, préservées de l’oubli par le dépôt à Ambérieu-en-Bugey, mais qui, dans bien des cas, mériteraient d’être davantage mises en lumière, tant est vibrante l’expérience qu’elles relatent, qu’il s’agisse d’événements intimes ou de circonstances liées à l’Histoire. Celle-ci, qui a parfois a imprimé sa trace dans les plis des destinées individuelles ou des quotidiennes, nous apparaît sous un jour nouveau ; et qu’elle soit portée par ces écritures qu’on dit « ordinaires » (ce qui n’empêche pas leur richesse stylistique) ne la rend que plus captivante.

Laurence Santantonios a alors confié à quatre apaïstes, chercheurs, bibliothécaires, journalistes, la tâche de composer une anthologie à partir de ces textes, sur les thèmes de leur choix. Quatre livres en sont nés : Amoureux. Lettres d’amour retrouvées (textes réunis et présentés par Véronique Leroux-Huguon), Évadés. Récits de prisonniers de guerre, 1940-1943 (par Philippe Lejeune), Exilés. Récits autobiographiques (par Elizabeth Legros-Chapuis), Femmes dans la guerre, Témoignages 1939-1945 (par Hélène Gestern). Pour chaque volume, une préface, une sélection de textes, transcrits en respectant au près le style de l’auteur, et des notes, lorsqu’elles se sont révélées nécessaires pour éclairer la lecture.

La composition de ces volumes, qui assemble un matériau pas comme les autres, des récits précieux, douloureux, brûlants ou émouvants, a obéi à un long et patient processus de travail éditorial de recherche dans le fonds (avec l’appui de Florent Gallien), puis de lecture, transcription, choix des textes et recherche des ayants-droits. Faute d’avoir pu présenter ces livres comme il était prévu au séminaire en janvier 2022, nous avons décidé de revenir, sous la forme d’une série de questions réponses/à, écrites et filmées, à l’éditrice et aux auteurs des volume, sur la genèse non pas des textes, mais de leur édition : avec les joies qu’elle a pu réserver à celles et ceux qui s’étaient lancés dans l’aventure, mais aussi les obstacles qu’ils ont pu rencontrer. Nous leur donnons la parole sur cette page.

>> Lire la page de la présentation et des interviews, c’est ici !