24 avril

Ce 24 avril, la 105e commémoration du génocide arménien ne pourra avoir lieu comme elle l’aurait dû pour cause d’épidémie. Parce qu’autobiographies, journaux et correspondances consignent aussi l’Histoire, et que celle de la mémoire arménienne en fait partie, il a souvent été question de celle-ci au cours des travaux du séminaire. Nous vous recommandons la lecture de :

• L’essai de Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, présenté ici, et la note de lecture relative à cet ouvrage. Janine Altounian devait intervenir cette année au séminaire à propos de ce livre ; elle sera notre invitée à l’automne.

L’interview de Greg Kerr, enseignant-chercheur à l’université de Glasgow, qui est intervenu au séminaire à propos de l’écrivain Chahan Chahnour, qui devint en France Armen Lubin.

• L’article de Krikor Beledian, « L’Écriture comme réécriture chez Chahan Chahnour/Armen Lubin », sur les mécanismes de récriture à l’oeuvre chez Chahnour-Lubin et son double rapport à l’arménien et au français.

• La présentation de la séance de séminaire de juin 2019, assurée par Élodie Bouygues et Hélène Gestern, qui portait sur la correspondance de Madeleine et de Jean Follain, et celle de Madeleine Follain et d’Armen Lubin

Les mémoires de Zaven Bibérian, Car vivre, c’était se battre et faire l’amour, paru aux édition Aras (Istanbul) en 2019.

• Les éditions Parenthèses et l’ensemble de sa collection Diasporales, qui proposent régulièrement des récits mémoriels liés à l’Arménie.

Armen, l’exil et l’écriture, d’Hélène Gestern. Ce lire devait paraître le 19 mars et sera de nouveau proposé à la vente lors du déconfinement. Vous pouvez en lire le premier chapitre ici.

Les épreuves passent, la mémoire demeure.

Proust en questions (Evelyne Bloch-Dano, Une jeunesse de Marcel Proust, 2017)

Une-jeunee-de-Marcel-ProustTout le monde connaît le questionnaire de Proust ; beaucoup pensent qu’il l’a même inventé. Mais non seulement le futur auteur de la Recherche n’a fait qu’y répondre, mais en plus, il ne fut pas le seul à se livrer à l’exercice. Dans un passionnant essai, intitulé Une jeunesse de Marcel Proust, Évelyne Bloch-Dano livre le récit de la redécouverte de ce texte, qui en réalité connut deux versions :  Proust répondit pour la première fois en 1887, alors qu’il était âgé de treize ans, et une seconde fois trois ans plus tard. Dans le premier cas, il a écrit dans un album intitulé Confessions. An Album to Record Thoughts, Feelings & c. : ce type de petit livre imprimé, très en vogue, était vendu à Paris dans sa version anglaise (so chic !) dans les années 1890 ; il comportait des pages préimprimées avec une série de questions, plus ou moins personnelles. Il était d’usage de faire circuler ces albums auprès de ses ami(e)s, durant ses goûters ; de soumettre, aussi, les adultes de son entourage au jeu, par politesse. La seconde série de réponses de Proust, cette fois bel et bien intitulée « Questionnaire », a été donnée trois ans plus tard et figure dans un autre album, Confidences de salon.

Le coup de génie de la biographe a ici consisté à s’intéresser au reste du cahier dans lequel figuraient les réponses de Proust ; celui-ci a appartenu à Antoinette Faure, la fille du futur président de la République, alors âgée de 13 ans. Car, sept ans après l’avoir vu dans une exposition, Évelyne Bloch-Dano réussit à voir, et même à photographier les autres pages de l’album d’Antoinette, qui, éclipsées par la notoriété de Proust, avaient été négligées : et ce qu’elle découvre, à travers les 42 séries de réponses conservées, c’est le portrait d’une génération adolescente, celle des enfants d’une bourgeoisie française aisée, qui prend ses quartiers d’hiver à Paris et ceux d’été sur la côte de Nacre, « un groupe social, des intérêts communs, des liens d’une famille à l’autre ». L’auteur a ainsi enquêté sur les profils familiaux des répondants et des répondantes qu’elle a identifiés, parvenant parfois à retracer une partie de leur curriculum vitae, tel celui du médecin de la famille, Victorine Benoît, ou celui de la professeur de piano, Wanda Wawroswska. Mais, plus précieux encore, elle reconstitue le milieu dans lequel fut élevé Marcel Proust, qu’un effet d’optique rétrospectif nous conduit à voir comme un génie singulier, météoritique et solitaire. Or, enfant, lui aussi a baigné dans cette atmosphère de nurses anglaises, de jeux au Parc Monceau, de leçons de piano, de lectures choisies et de réceptions entre familles du même cercle, une sociabilité dans laquelle il a puisé les nombreux détails qui nourrissent À l’ombre de jeunes filles en fleur.

En croisant les réponses, Évelyne Bloch-Dano a ensuite entrepris de dresser le « portrait type de l’adolescent de cette époque », avec ses idéaux, ses goûts, ses modèles, imprégnés de culture antique, d’aspirations matrimoniales, de patriotisme et de fantaisie mêlés : le tableau révèle la ligne de fracture qui sépare les filles de garçons, la façon dont les uns voient les autres. Les filles, et l’essai le souligne avec pertinence, sont encore éduquées dans la droite ligne de la domination masculine ; la jeune fille est considérée comme un être « inachevé, inaccompli, ignorant, soumis à l’autorité de ses parents en attendant celle de l’époux ».  Les réponses trahissent que certaines, pourtant, aimeraient regimber : elles admirent Jeanne d’Arc, Charlotte Corday, et plusieurs avouent qu’elles aimeraient être…des garçons, parce qu’à cette époque, pour « ouvrir l’horizon et s’approprier le monde, il faut être un homme » note l’analyste. Autre passionnant constat : l’émergence, par comparaison, de la singularité précoce de Marcel Proust. Alors que certains adolescents, surtout les garçons, concèdent des réponses farfelues, lui se livre avec la plus grande sincérité, sans craindre le ridicule ou le décalage. Son idea of misery ? « Être séparé de maman ». Qui aimerait-il être ? « Pline le Jeune ». Mais certaines de ses réponses montrent aussi l’exceptionnelle subtilité de son intelligence : il préfère les héros « qui sont un idéal plutôt qu’un modèle » ; quant aux qualités qu’il apprécie le plus, ce sont « toutes celles qui ne sont pas particulières à une secte, les universelles ». Rare maturité, pour un garçon si jeune, qui laisse aussi apparaître « son goût des nuances, son besoin de tendresse, son affectivité » selon les mots de la biographe.

Cette enquête aux rebondissements multiples, qui a mené l’auteur dans les archives départementales et celles de l’AP-HAP, au cadastre, à la BNF, l’a lancée sur les traces des journaux personnels des camarades de Proust aussi bien qu’à la poursuite d’émissions de télévision utilisant le questionnaire, nous fait aussi partager l’exaltation de la quête, les émotions et les déceptions de tout chercheur ; grâce à la précision de la documentation, deux pages singulières, ce questionnairedeproust en un seul mot, reprennent peu à peu, sous la plume ferme et vivante de l’auteur, leur épaisseur historique, au milieu de ce qui est aussi une fascinante  radiographie de l’adolescence de la fin du XIXe siècle. « Les biographes passent leur temps à faire revivre les disparus » écrit Évelyne Bloch-Dano : à partir de quelques lignes sur un cahier, elle a réussi le tour de force de ressusciter une époque.

Evelyne Bloch-Dano, Une jeunesse de Marcel Proust, Stock, 2017, 281 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau (2017)

Douze ans de journal posthume : « Le Passé défini » de Jean Cocteau (dir. Pierre Caizergues et Pierre-Marie Héron)

Sous le titre Le Passé défini, Cocteau a tenu de 1951 à sa mort en 1963 un journal personnel d’emblée placé dans la perspective du posthume. Commencée en 1983, l’édition en huit volumes de cet énorme opus de quatre mille cinq cents pages imprimées s’est terminée en novembre 2013, pour le cinquantenaire de la mort du poète. En se lançant après 1950 dans l’écriture d’un journal au long cours, Cocteau n’est pas étranger à l’esprit de l’époque : après l’acte médiatique majeur de Gide publiant de son vivant en 1939 une version arrangée de son Journal dans la Pléiade, un Jouhandeau, un Green, un Claude Mauriac, d’autres encore traitent leur journal comme une œuvre ou le matériau privilégié d’une œuvre littéraire, portés par une évolution plus générale de la littérature au XXe siècle vers les écritures du moi. Cependant Le Passé défini veut aussi contredire la « mode lancée par Gide » « qui consiste à publier son “journal” de son vivant » (22 février 1953). Écrire pour la postérité, voilà qui donne au poète la liberté d’être lui- même et le courage de tout dire, dans des années où, fatigué de lutter contre l’époque pour s’imposer, il semble résigné à tenter de « gagner en appel » (27 avril 1962).

Pierre-Marie Héron

Introduction

Du manuscrit à l’édition

Pierre Caizergues Éditer Le Passé défini

Christian Rolot & Francis Ramirez
 Les coulisses du Passé dé ni ou Douze années de journal posthume

Jerzy Lis (†) Perspectives sur le journal d’écrivain en France dans la première moitié du xxe siècle

Le projet du journal

Françoise Simonet-Tenant Pourquoi et comment écrire un journal posthume : réussite ou échec du diariste Cocteau ?

Serge Linarès
 D’un journal à l’autre : Le Passé défini, Journal d’un inconnu et Démarche d’un poète

Cécile Meynard
 Le « présent du passé » : temps et mémoire dans Le Passé défini

Jean Touzot Une critique en peau de chagrin

Michel Braud Des « cahiers phénixologiques »

Persécutions et occupations

Audrey Garcia
« Plaider coupable » (Le Passé défini I à III, 1951-1954)

François Amy de la Bretèque 
Jean Cocteau persécuté : Jeanne d’Arc à l’horizon (Le Passé défini V à VI, 1956-1958)

Guillaume Boulangé Que fait donc Jean Cocteau lorsqu’il ne travaille pas ? Bibliographie

Achat en ligne possible sur le site http://www.PULM.fr

Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer (Jean-François Bert)

 

C’est avec retard (mais mieux vaut avec retard que jamais !) que nous découvrons la parution d’un ouvrage consacré à Le Sage, dont le système de notation et de classement, qui pourrait s’apparenter à un journal, avait fait il y a quelques années l’objet d’un exposé de Philippe Lejeune au séminaire.  Les Éditions Anamosa, chez qui l’ouvrage a paru, proposent


Les archives inédites du savant Georges-Louis Le Sage, constituées de 35 000 cartes à jouer, sont un document exceptionnel sur la pensée telle qu’elle chemine. Drôle et énigmatique, ce matériau étonnant se révèle tout à la fois laboratoire, autobiographie et véritable boîte noire de la recherche.
Ce physicien genevois, contemporain de Rousseau, est un anticonformiste. Refusant les codes du monde savant, il écrit absolument tout sur des cartes à jouer : eurêka et tâtonnements, amertume de ne pas être reconnu, rapports polémiques avec ses pairs ou poème pour Newton, mais aussi angoisse face à sa mémoire qui peut flancher et à un corps qui vieillit… Classer ses cartes, les empaqueter et les étiqueter est pour Le Sage un travail quotidien, à la fois excitant et harassant. Ce sera sa seule véritable oeuvre, et sans doute aussi la source de ses désillusions sur la science et ses méthodes.
Trois siècles plus tard, Jean-François Bert s’empare avec tendresse de ces cartes, matériaux de la pensée. Il propose une plongée dans la recherche en train de se faire et son pouvoir imaginatif, tout en rendant hommage à ce performer avant-gardiste. La force de ce témoignage est que chacun y reconnaîtra le cheminement complexe de ses pensées et l’échafaudage perpétuel de listes sans cesse réagencées.

(Présentation de l’éditrice)

Isabelle Grell et Jean-Michel Devésa (dir.), L’écriture du je dans la langue de l’exil (EME Editions, 2019)

Inscrivant leurs travaux dans la lignée de l’écriture autofictionnelle théorisée et pratiquée par Serge Doubrovsky et alii, Isabelle Grell et Jean-Michel Devésa ont réuni écrivains et universitaires du monde entier à l’ENS-Ulm de Paris afin d’interroger praxis et théories des écritures translingues du « je ». Par les entretiens, les témoignages et les études qu’il renferme, ce livre croisant les perspectives et les domaines littéraires et linguistiques est appelé à s’imposer comme ouvrage de référence.

 

362 pages • 36 €
EAN : 9782806636898
Site de l’éditeur : EME

Parution : Arnaud Genon, Les Indices de l’oubli (Reine Blanche, 2019)

Nous avons le plaisir de vous annoncer la parution des Indices de l’oubli, le dernier ouvrage de notre ami Arnaud Genon.

Présentation de l’éditeur : 

Le feuilletage de l’album de famille est un geste universel qu’Arnaud Genon transforme en geste littéraire. Les Indices de l’oubli propose une réflexion sensible et délicate sur nos rapports avec les vieux albums de photos de famille. Parallèlement, l’auteur s’interroge sur le souvenir que nous gardons des êtres qui ne sont plus, ce qui le conduit à poser également la question de l’immuabilité de notre identité. Même si le point de départ de ce récit est une expérience personnelle, celle-ci livre-les-indices-de-oublirésonne immédiatement chez le lecteur qui se sent happé dans le cadre de la réflexion.

Extrait de la préface, par Marta Caraion :

 On pense à Annie Ernaux et aux photographies qui, dans Les Années, organisent le récit et restituent le temps social et intime, images absentes que le lecteur, par procuration, découvre et souvent reconnaît, car ce sont les photos de tout le monde, ou du moins les photos d’un monde qui a la familiarité de l’album de famille, sorte d’objet universel et partagé. Arnaud Genon inscrit son projet dans ce qu’il convient peut-être de considérer désormais comme un genre : dans un monde d’images virtuelles, l’archéologie familiale, photographique, devient l’expression contemporaine de la mélancolie. On rêvait, au XIXe siècle, à la vanité de toutes choses en contemplant les ruines des civilisations disparues ; on se plonge à présent dans les traces que les familles ont voulu laisser d’elles-mêmes, photographies qui, pour nous encore – mais pour combien de temps ? –, sont des objets matériels, des vestiges nostalgiques offerts au décryptage et à la déploration.

 

Informations

Editeur : Editions de la Reine Blanche
http://editionsdelareineblanche.fr/les-indices-de-l-oubli.html

Date de parution : 07/08/2019

ISBN : 9782955891056

Note de lecture : Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (Hélène Gestern)

Acquiescer à la vie

Janine Altounian, essayiste, germaniste, traductrice de Freud, nous offre avec L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud un ouvrage précieux à plus d’un titre. Celui-ci reprend, résume et reformule les réflexions nées d’une vie entière consacrée à penser la traduction du traumatisme. Ce qui a porté le désir de rassembler les textes qui forment, selon les mots de son auteur, un « livre testament » est un constat, non dépourvu de pessimisme, sur les répétitions des traumas à l’échelle temporelle. Née de parents rescapés du génocide arménien, l’auteure voit, des décennies plus tard, se répéter ce drame historique avec l’arrivée de ceux qu’on appelle aujourd’hui les « migrants ». Elle s’interroge : avoir survécu au traumatisme et en avoir élaboré les effets peut-il nous rendre capables d’entendre la douleur de ces nouvelles victimes et de combattre les discours qui créent autour d’eux l’opprobre et le rejet ? Cela peut-il contribuer à nouer un « dialogue » transhistorique, selon les mots de l’essayiste, afin de mieux résister à la violence d’un tel présent ? Ces drames ont en effet en commun d’avoir voulu effacer leurs victimes, leur langue, leur culture. Comment survit-on à ce manque, cette négation, ce deuil empêché, à la fois par la douleur intime des sujets et par un discours d’État cherchant à occulter la réalité des exactions commises ?

 Cent ans après le génocide arménien, consciente d’appartenir à la génération des derniers héritiers directs de ses traces – Janine Altounian a participé à la traduction du récit de la persécution subie par son père – l’auteure veut témoigner de sa propre expérience, dans un sens à la fois individuel et collectif, avec le « désir de prêter une voix aux pertes et de les rendre fécondantes ». Qu’on ne s’y trompe pas : l’autobiographie, ici, est aussi personnelle que politique et psychanalytique.  « Une écriture testimoniale d’un certain type où le récit autobiographique instruit à chaque fois une ”vignette clinique” sur laquelle s’étaye la secondarisation d’une réflexion analytique ». Mais on n’a à redouter aucune obscurité sémantique, aucune recherche de complexité conceptuelle : l’expérience de vie est immédiatement déchiffrée dans un passionnant dialogue entre l’affect et la raison, entre la brutalité des émotions, dans leur inextinguible brûlure, et la patiente démarche de leur élucidation par la psychanalyse.

Loin des discours convenus sur la « résilience » (qu’elle ne promet pas), Janine Altounian commence par réfléchir à partir de ses propres souvenirs de retour à Bursa, ville natale de ses parents, où elle constate la violence de cet « effacement des lieux ». Elle questionne ensuite la problématique de l’inscription au monde, quand les enfants nés des déracinés doivent se construire sur du silence ou sur des ruines. Fondamentale, mais aussi paradoxale, douloureuse et complexe est la notion du « deuil de ce qui n’existe plus dans le monde », que la destruction du lieu d’origine ait été physique ou symbolique. Le livre déplie ainsi la souffrance des mères qui donnent la vie en terre d’exil, mais chez qui la transmission est empêchée et qui ne disposent pas en elles de l’espace nécessaire pour accueillir leurs enfants ; puis celle de ces enfants, justement, qui ensuite doivent composer avec une « part mutilée d’eux-mêmes ».

Écrire et traduire sont deux des réponses que Janine Altounian a offert à ce manque. L’écriture, dit-elle, loin d’appauvrir la cure, « introduit un remaniement salutaire dans l’organisation psychique de son héritage traumatique ». L’écriture crée en effet un objet, confère une réalité, un corps ; elle donne une forme pensable aux disparus, ceux qui ne furent enterrés nulle part, à l’insoutenable douleur des siens, celle qu’on ne pourrait se figurer sans exploser sous sa sauvagerie. Elle dégage de la nappe des silences, de la « gangue de sensations » étouffantes où les descendants sont « enterrés vivants ». Le propre chemin de l’auteur l’a conduite à l’écriture par des procédures successives qui participent de l’adoption : de l’école de la République, celle si bien évoquée par Mona Ozouf, qui l’a accueillie, aux Temps modernes et à Simone de Beauvoir qui ont publié ses premiers textes sur la mémoire arménienne et la parole empêchée des victimes. Essentielle s’est également révélée la rencontre avec des passeurs comme Krikor Beledian, écrivain et traducteur de l’arménien. C’est lui qui a traduit le journal de déportation de Vahram Altounian, un document longtemps muet pour sa fille qui n’en comprenait pas la langue, un document d’une violence telle que pour exister à ses yeux, il a eu besoin de la mise à distance offert par un « encadrement d’hommes et de femmes répondant de lui ». On voit par cette opération patiente comment la fille d’un déporté peut devenir son héritière, au plein sens du terme, et comment ce travail de traduction désamorce la charge mortifère du souvenir, permettant de le travailler et même de l’aimer ; l’amour, point cardinal de ce renversement, de cette réconciliation profonde entre les vivants et les morts.

La traduction a été au centre de l’existence de Janine Altounian : germaniste de formation, elle a rejoint, par le hasard d’une rencontre lors d’un séminaire, le groupe de Jean Laplanche chargé de la traduction des Œuvres complètes de Freud, dont elle fut « l’harmonisatrice ». Sous la plume de l’auteure, les figures pour elles paternelles que furent Jean Laplanche, André Bourguignon et Pierre Cottet reprennent vie ; ce qui est décrit est autant un travail collectif et patient de recherche du sens, de partage profond, qu’une adoption par une famille tierce. L’une des thèses centrales du livre est qu’il existe des liens étroits entre traduction linguistique et traduction psychique ; c’est en particulier en lisant des écrivains arméniens traduits que l’auteure a pu accepter l’existence de certains souvenirs traumatiques des parents, dont elle avait connaissance, mais qu’elle ne pouvait intégrer à sa propre mémoire sans cette indispensable médiation.

Enfin la dernière partie de l’ouvrage examine à quel prix la dynamique d’appropriation du souvenir collectif peut (ou doit ?) prendre place dans un cadre politique et historique. La parole de ceux qui ont vécu le traumatisme étant rendue inaccessible aux témoins directs, en deuil de leur langue et d’eux-mêmes, elle ne peut passer que par les héritiers : plusieurs pages, magnifiques, évoquent ainsi les grands-mères de l’auteure et leur rôle ambivalent, à la fois parce qu’elles garantissent la continuation de la vie mais aussi qu’elles portent elles le souvenir de la mort atroce donnée aux leurs. D’autres sont consacrées aux femmes arméniennes épousées et turquisées de force, à la résurrection de leur parole par la voix de leurs descendants turques, qui font ainsi vaciller la négation d’État du génocide. Janine Altounian s’est aussi penchée sur le travail d’auteurs qui, à un titre un autre, ont eu à remettre en mots des substrats mémoriels historiques ou sociaux douloureux : notamment Stéphane Audoin-Rouzeau, avec la mémoire de la Grande Guerre ou Annie Ernaux, amenée à témoigner de la « privation culturelle » d’une famille dont elle a dû quitter le système de valeurs et le mode de pensée pour accéder au savoir. C’est là que le collectif rejoint l’individuel : l’école, entendue au sens républicain, joue un rôle fondamental, car elle offre à l’héritier non seulement un espace sûr, dans un lieu sûr, mais aussi les outils linguistiques pour « métaboliser » l’expérience enfouie, celle qui autrement rongerait inexorablement les générations par son silence délétère.

La conclusion du livre confesse un certain pessimisme, celui-là même qui ouvrait le propos : non seulement les migrants d’aujourd’hui ont subi pareilles misères et sont eux aussi douloureusement marqués par de multiples privations identitaires, mais il se pourrait bien que les états dits républicains ne soient plus en capacité de leur offrir un espace où leurs enfants, en ayant acquis la langue à l’école républicaine, pourront y déposer leur mémoire ; ne pourront plus « déchiffrer », selon la magnifique formule de l’auteur, « le destin familial dans l’alphabet d’une société de culture autre que la sienne ». L’inquiétude est là, avouée, lucide. Mais on reste sous le coup des maîtres mots qui traversent le livre sans jamais s’y afficher comme un slogan, posés là comme des acquis biographiques dotés de la force de l’intime conviction, celle qui naît de l’expérience : « vitalité psychique », « curiosité », « amour de l’héritage », « résistance » « réparation »…

Ce beau livre, porté par une écriture féconde et lumineuse, jamais jargonnante malgré sa nécessaire précision analytique, n’est donc pas seulement le récit singulier d’un témoin ou d’une traductrice, deux caractéristiques qui pourtant suffiraient déjà à en légitimer la pertinence. Par la précision de ses analyses, l’équilibre qu’il instaure entre les affects et leur théorisation, par l’intelligence profonde, lucide, empathique qui imprègne chaque ligne, il éclairera, chez beaucoup de lecteurs, des parts d’ombre et de souffrance parfois encore informulées, leur donnant à leur tour le moyen de penser l’impensable, nommer l’innommable, d’assumer cet héritage sans pour autant en devenir le prisonnier. Leur ouvrira, peut-être, des chemins pour accepter, selon la superbe formule de son auteure, de « transmettre [l]a mémoire tout en continuant d’acquiescer à la vie ».

Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, PUF, 2019, 274 pages ill.

H. Gestern © Autobiosphère, mars 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

Janine Altounian, L’effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (parution)

Notre amie Janine Altounian, essayiste, vient de publier L’Effacement des lieux, un ouvrage qui reprend, résume et reformule les réflexions nées d’une vie entière à explorer, traduire et penser la traduction du trauma. Dans une langue où les concepts psychanalytiques prennent toute pertinence et leur clarté, Janine Altounian expose comment les survivants, mais aussi leurs descendants, doivent faire face à l’innommable, l’innommé, et recréer en eux un espace où donner corps au deuil d’une terre, d’un traumatisme et d’une culture niés par la mécanique implacable du génocide. Ceux qui s’intéressent au travail de Janine Altounian pourront également se référer à son site http://janinealtounian.com. Ils y trouveront de multiples informations sur ses travaux  et publications autour du deuil, de la transmission, de la psychanalyse, de la traduction, du traumatisme et du génocide arménien.


(Présentation de l’éditeur)

Recourant à l’autobiographie et à la psychanalyse, Janine Altounian témoigne de son expérience d’analysante singulière, ayant travaillé d’une part à la traduction des survivants à un génocide aux lieux effacés, d’autre part à celle des Œuvres complètes de Freud sous la direction de Jean Laplanche.
Cherchant à traduire les traces de la disparition d’une culture et de ses lieux afin d’en inscrire l’effacement, elle décline les conditions de cette traduction selon trois perspectives :

– Une expérience d’effacement demande à être traduite dans la langue de l’autre pour s’inscrire dans le monde.
– C’est par ce travail de traduction que les héritiers d’un crime de masse peuvent subjectiver et transmettre leur histoire.
– Ce travail de traduction requiert plusieurs générations avant que ce qui a pu être « traduit » au « pays d’accueil » s’inscrive dans le champ culturel et politique de celui-ci.

Nombre de pages:  280
Code ISBN: 978-2-13-081407-8
Numéro d’édition: 1
Format : 13.5 x 20 cm

Page de l’éditeur : https://www.puf.com/content/Leffacement_des_lieux

Une rencontre a eu lieu avec Janine Altounian au Mémorial de la Shoah en juin 2019 autour de son ouvrage. Vous trouverez ici le lien sur son enregistrement vidéo :  https://www.youtube.com/watch?v=tdRe5n1jiCE


 

Elodie Bouygues et France Marchal-Ninosque, Genèses des Seuils (2019)

GENÈSE DES SEUILS

Élodie BOUYGUES et France MARCHAL-NINOSQUE (dir.)

Ce volume rassemble 17 communications prononcées lors du colloque international de janvier 2013, organisé par les Universités de Franche-Comté et de Lausanne. L’intérêt de ce colloque avait été de mettre en valeur cet objet d’étude très rarement observé par les chercheurs : le péritexte de l’œuvre, ici analysé d’un point de vue strictement génétique, à partir des travaux de Gérard Genette. Le gai savoir cher au penseur s’y allie à une taxinomie rigoureuse des différentes formes de paratextes, même s’il reconnaît que l’inventaire est incomplet. Un tel volume présente l’intérêt de placer la question de la rédaction des paratextes, ici observés exclusivement et de manière parfaitement neuve sur des manuscrits d’écrivains, au cœur l’auto-représentation auctoriale. L’étude des archives ouvre aussi le champ d’un domaine d’études encore très peu exploré, celui de la « génétique éditoriale », pour mesurer l’existence d’une paradoxale  auctorialité éditoriale. Le volume est introduit par une introduction théorique par les directrices du volume (Elodie Bouygues et France Marchal-Ninosque) et assorti d’un index et d’une bibliographie.

Élodie BOUYGUES et France MARCHAL-NINOSQUE (dir.)
2019 – ISBN : 978-2-84867-648-7 – 254 pages – format : 15*21 cm
Collection : Annales littéraires
Série : Centre Jacques Petit