De l’art de prendre soin de soi : Sophie Calle (V. Montémont)

sophie_calleSon correspondant lui avait dit de prendre soin d’elle. Sophie Calle l’a fait, à sa manière. Elle a utilisé comme point d’appui la lettre de rupture que lui a adressée G. , son amant – dont l’identité a depuis été dévoilée ; il s’agit de Grégoire Bouiller), et l’a offerte comme objet de commentaire, d’interprétation, de méditation à cent sept femmes, qui ont accepté de livrer leur point de vue sur le texte. Le résultat, exposé pour la première fois à la Biennale de Venise en 2007, puis à l’ancienne Bibliothèque Nationale de la rue de Richelieu au printemps 2008, est spectaculaire de maîtrise. Il a donné lieu à un superbe (et volumineux)catalogue, édité par Actes Sud, qui comprend, CD-Roms à l’appui, les textes, les vidéos, les chansons, les performances, mais aussi un portrait photographique de chacune des auteures. Le choix des personnalités sollicitées par Sophie Calle, tout d’abord, étonne par sa diversité : les intervenantes vont du professeur au Collège de France (Françoise Héritier), de l’avocate (Caroline Mécary), de l’historienne (Arlette Farge), de la diplomate (Leila Shahid) aux artistes de scène : des chanteuses (Guesh Patti, Diam’s, Camille, Sapho), une danseuse étoile (Marie-Agnès Gillot), des comédiennes (Yolande Moreau, Michèle Laroque, Elsa Zylberstein, Emmanuelle Laborit), deux cantatrices (Caroline Casadessus, Nathalie Dessay), une cinéaste (Laetitia Masson), etc. On peut même entendre une conversation téléphonique avec Macha Béranger…

L’exposition ne serait-elle, comme on pourrait le redouter, qu’une collection de vignettes people ? Loin, très loin de là. Tout d’abord, Sophie Calle a convoqué de nombreuses voix anonymes, ou autrement moins médiatisées : une adolescente, une latiniste distinguée, une dessinatrice, une stylisticienne, une graphiste, une publicitaire, une juge, une voyante, pour ne citer qu’elles. Ce qui semble prédominer est le souci de consulter tous les âges, toutes les professions, tous les modes de dire, pour relire une douleur qui est a priori on ne peut plus individuelle.

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Voici donc la lettre, ou plus exactement le mail de G., projeté de l’intime vers l’extime. La manœuvre se fait sans douceur, mais non sans stratégie : les médiatisations multiples dont le texte fait l’objet lui retirent, écorce par écorce, son aspect personnel, douloureux, pathique, en lui appliquant la lumière corrosive de la dérision. Beaucoup des intervenantes ont été frappées par l’égocentrisme du courrier, qu’elles ne manquent pas de souligner : la spécialiste de lexicométrie relève, tableaux à l’appui, la prédominance du pronom jeet commente ses contextes d’emploi. La rappeuse met bout à bout toutes les phrases commençant par ledit pronom, et s’étonne que celui-ci n’ait pas été choisi en guise de signature. Ces lectures, souvent cruelles, rendent évidente le fait que la lettre de rupture a été le lieu, pour son auteur, de la construction d’une image de soi flatteuse, d’un mur de justifications, construction effectuée au prix d’une certaine « gesticulation syllogistique », selon les mots de la philosophe.

Le caractère rhétorique de cette lettre très écrite, car elle émane justement d’un écrivain, et partant, sa sincérité, sont eux aussi mis en cause : la dessinatrice, Soledad Bravi, représente un scripteur satisfait, au milieu d’une marée de dictionnaires et de grammaires, en train d’appuyer sur la touche « envoyer ». Yolande Moreau donne du texte une lecture hésitante qui achoppe sur les phrases longues, dont elle souligne le peu de naturel ; la latiniste, Anne-Marie Ozanam, a préféré relever au fil de sa traduction les fautes de grammaire, et la correctrice, Valérie Lermite, les redites et les maladresses typographiques. Un autre angle d’attaque consiste à banaliser le comportement de G. : la commissaire de police recadre, à l’aide de statistiques, la fuite de l’amant dans le marché impitoyable de l’offre et de la demande amoureuse (« Arrivée à quarante ans, une femme qui veut se marier a autant de chances de trouver un époux que d’avoir un accident de la route »), tandis que l’anthropologue voit dans la lettre l’épiphénomène d’une « remontée à la surface du modèle archaïque qui règle les rapports des hommes et des femmes ». La lettre, qui opérait comme un quitus donné à soi-même, voit son armature logique et sa puissance rhétorique se dissoudre dans un maillage de discours déconstructeurs, qui finissent par anéantir son pouvoir toxique.

Mais l’arme la plus redoutable dont a usé le dispositif mis en place par Sophie Calle reste la forme d’ironie que consiste l’appropriation : beaucoup d’intervenantes ont rétrogradé le texte au rang de matériau d’études ou d’expérimentation ou l’ont traité comme un objet plastique. Ainsi, l’avocate qualifie le contenu de la lettre sur le plan délictuel (« tromperie sur les qualités substantielles de la marchandise »), les auteures de romans sentimentaux l’intègrent à un chapitre relevant d’un autre univers narratif, une écrivain en fait un conte pour enfants, l’institutrice le simplifie ad usum delphini et l’assortit de questions de compréhension. La lettre n’est plus qu’un objet que l’on plie (une cocotte en papier, une lamelle de texte), qui explose et se réfracte dans un poème (Anne Portugal), dans une chanson qui la reprend à l’envers (Camille), dans un sketch qui tantôt l’étire puis la tronque (extraordinaire lecture de la clown Meriem Menant). Elle est un réceptacle vidé de son pouvoir, tout juste bon à faire résonner son propre écho : la dernière interprète en sera Brenda, un perroquet qui déchiquette la feuille de papier…

A ce stade, le spectateur, puis lecteur, est à la fois fasciné et quelque peu effrayé. Fasciné parce que la lettre a donné lieu à un tel déploiement de talent, de finesse analytique, d’érudition, d’intelligence, qu’il est difficile de ne pas être séduit par la richesse et la subtilité du résultat. Effrayé parce que devant une telle somme de critiques et de manipulations, on en arrive à se demander si l’on n’assiste pas en direct à une exécution : celle de G., amant décevant, et à travers lui, celle du mâle, impossible partenaire. C’est Christine Angot, à la faveur d’une étonnante palinodie, qui l’exprime le mieux : « Tout un escadron de femmes là que nous sommes, avec nos textes minables, ou nos interprétations, nos performances, en train de nous mesurer à l’homme, pour mieux le chasser et le disqualifier. […] Le chœur que tu as formé autour de cette lettre, c’est le chœur de la mort. »

Alors, Prenez soin de vous, simple expédition punitive ? Le jugement serait réducteur, et injuste. D’une part parce que G. a consenti à l’existence et de l’exposition et de l’ouvrage, demandant même que l’on restitue son initiale et celle de son livre : de toute évidence, il ne répugnait pas, au contraire, à ce qu’on l’identifiât… D’autre part, qui connaît tant soi peu l’œuvre de Sophie Calle sait qu’elle ne convoque l’expérience biographique que pour l’élever très vite au rang de moteur d’un système qui, en se mettant en marche, va occulter fort efficacement la dimension personnelle. Tel est sans doute le paradoxe le plus subtil du travail de l’artiste. En effet, comme le souligne la philologue, Barbara Cassin, l’entreprise relève d’un « jeu herméneutique » , et laisse la place au doute, – exprimé au demeurant par plusieurs intervenantes –, sur la véracité de la lettre et de la situation.

En définitive, on ne sait rien de l’impact qu’a eu la lettre de G. sur Sophie (pas plus que sur liaison elle-même ou sur les sentiments éprouvés après cette rupture par l’un ou l’autre des amants). En revanche, on en apprend beaucoup, en lisant Prenez soin de vous, sur les attentes des femmes au début du vingt-et-unième siècle et sur l’équilibre du rapport — plus que jamais de force — qu’elles engagent avec les hommes. La véritable dimension autobiographique du dispositif est à chercher dans le discours des intervenantes : la manière dont elles ont choisi d’être photographiées (posture, cadre, vêtements, décor), leur espace, public ou privé, nous parlent de ce qu’elles font, ce qu’elles aiment, de ce à quoi elles attachent du prix. Leur commentaire, enfin, qu’il soit sympathique, virulent, distancié ou humoristique, raconte indirectement quel a été, ou pourrait être, leur mode de réaction à une rupture amoureuse ; la lecture semble même, parfois, rouvrir d’anciennes plaies… Bref, chacune des personnalités, et chacun des lecteurs, est invité à habiter cette lettre de rupture. En ce sens, Sophie Calle a, comme à chaque fois, transcendé le cadre autobiographique et construit un mixte d’authentique et de fantasmé, d’individuel et de collectif, de texte, d’image, de musiqueet de voix. Une construction polyphonique qui ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même, menée avec une maestria et une rigueur toutes perecquiennes, capable d’atomiser son objet premier (son prétexte ?) et d’interroger sans fin ce que Duras appelait la « vieille algèbre des peines de cœur ».

Sophie Calle, Prenez soin de vous, Actes Sud, 2007.

Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan (F. Simonet-Tenant)

 

« L’Histoire devrait nous donner des vacances. On en profiterait pour reprendre la vie »

bernard-groethuysen-et-alix-guillain-lettres-1923-1949-a-jean-paulhan-et-germaine-paulhanC’est une belle correspondance – splendidement illustrée – que nous offrent, une fois encore les Éditions Claire Paulhan. Ce volume à la couverture bleu ardoise comprend 98 lettres, échelonnées entre juin 1923 et septembre 1949 : la majorité d’entre elles sont adressées par Bernard Groethuysen à Jean Paulhan ; le volume compte également des lettres de ce dernier à Groethuysen ou à sa compagne Alix Guillain ou des lettres d’Alix à Jean ou Germaine Paulhan. Ces lettres présentent des intérêts multiples : mise au premier plan de la très belle figure, trop souvent méconnue, de Groethuysen, pan vibrant de l’histoire littéraire au prisme de l’effervescence des revues, dialogue spéculatif de haut vol entre Paulhan et Groethuysen sur des questions de langage et de logique, correspondance – et c’est plus rare – entre deux couples, tissée de préoccupations quotidiennes sur fond de vie intense de La Nouvelle Revue française et de tumultes de l’histoire.

Qui était Bernard Groethuysen (1880-1946) ? Philosophe né à Berlin, élève de Dilthey, il se partage vite entre les deux villes de Paris et de Berlin. Il se passionne pour le xviiie siècle et la Révolution française. Il rencontre avant la Première Guerre mondiale Alix Guillain qui devient sa compagne et une collaboratrice intellectuelle, forte personnalité, traductrice et journaliste à L’Humanité. La guerre de 1914-1918 surprend Groethuysen à Paris : en tant que sujet allemand, il est fait prisonnier et interné cinq années au camp de Bitray (Indre). Au début des années 1920, il reprend ses cours à l’université de Berlin qu’il donne pendant les mois d’été en tant que privat-dozent. Il passe les six autres mois de l’année à Paris. La montée du nazisme, le climat de tension et de délation qui règnent en Allemagne le poussent à quitter définitivement Berlin en 1932 pour vivre de sa plume en France – à certains moments dans des conditions précaires. La dernière lettre envoyée de Berlin à Jean Paulhan témoigne du climat difficile qui règne dans l’Allemagne bientôt entièrement à la botte des nazis et peu encline à tolérer la liberté d’esprit d’un intellectuel critique : « Il est difficile de ne vivre que des moments historiques. L’Histoire devrait nous donner des vacances. On en profiterait pour reprendre la vie. » (Groethuysen, 22 juillet 1931). Pendant les quatorze années qui lui restent à vivre en France (il sera naturalisé peu de temps avant la Seconde Guerre mondiale), il se consacre avec Alix Guillain à une activité intellectuelle intense :  participant fidèle des décades organisées par Paul Desjardins à l’abbaye de Pontigny – un des lieux privilégiés des échanges intellectuels des ténors de la maison Gallimard –, homme de revues aux côtés de Paulhan (acteur important de La Nouvelle Revue française mais aussi de Commerce et de Mesures), traducteur, rédacteur infatigable de notes de lecture, esprit généreux qui s’emploie à faire connaître l’œuvre des autres (la pensée des philosophes allemands mais aussi les textes de Hölderlin, Kafka, Musil ou ceux de Diderot, Montesquieu, Rousseau), découvreur de contemporains (en particulier, de Sartre), Groethuysen joue en fait un rôle clef dans la circulation des idées dans les milieux intellectuels de l’entre-deux-guerres. Auteur d’une œuvre restée inachevée (entre autres, Origines de l’esprit bourgeois en France [L’Église et la Bourgeoisie, t. I, 1927]), il fait l’admiration de nombre de ses contemporains qui n’ont cessé de souligner son immense culture et érudition, ses talents de causeur et l’influence considérable qu’il a pu exercer sur ses interlocuteurs. Du même coup on comprend encore mieux l’intérêt de publier les lettres de cet intellectuel profond et brillant que l’histoire littéraire a trop vite négligé.

Coll-Marcel-SCHROEDER21565-copie-copieL’éditeur scientifique de la correspondance, Bernard Dandois, grâce à la richesse et à la précision de son annotation, contextualise la correspondance et l’éclaire avec une grande pertinence ; par là même il redonne vie au couple original de Groethuysen et d’Alix Guillain (« Guillain » comme la nomme Groethuysen dans ses lettres à Paulhan). La correspondance se lit comme l’aventure intellectuelle d’un couple en temps troublés. L’éditeur distingue trois périodes dans l’échange long de plus de deux décennies : « Groethuysen entre Allemagne et France : 1923-1932 » ; « Groethuysen en France 1932-1939 » ; « Guerre et mort de Groethuysen : 1939-1949 ». Les lettres sont peut-être plus longues dans la première période, le philosophe palliant la distance quand il est à Berlin par le dialogue épistolaire ; la seconde période témoigne de l’intense activité des épistoliers et revuistes, de leur proximité intellectuelle et de l’émulation que font naître leurs échanges (ainsi Groethuysen écrit à Paulhan le 31 mars 1939 : « J’aurais beaucoup de choses à te dire. Mais ce serait de la philosophie, ou plutôt, il s’agirait du problème littérature-philosophie. On pourrait dialoguer. Et le sujet du dialogue serait, je crois, la parole. ») ; la dernière période s’ouvre par de brefs messages dévorés d’inquiétude de Groethuysen, une nouvelle fois malmené par l’histoire, et se termine par la reprise du dialogue (ouvert dès le début des années 1930) sur la question de l’illusion de totalité. En contrepoint se manifeste la présence – parfois véhémente – d’Alix Guillain : d’une part, elle ajoute fréquemment quelques lignes pour Jean Paulhan à la fin des missives de son compagnon ; d’autre part, elle adresse à la seule Germaine Paulhan des lettres plus factuelles mais pleines d’une belle affection. Le dialogue entre Alix Guillain, militante communiste fervente (souvent sectaire selon maints de ses contemporains), et Jean Paulhan est traversé de tensions. Dès l’automne 1930, l’échange épistolaire connaît une passe conflictuelle : Alix reproche à Paulhan son relativisme, le traite de menteur ce qu’il n’apprécie point. Groethuysen, pris dans la tourmente entre son ami proche et sa compagne, adresse à Paulhan une lettre aussi délicieuse qu’habile ; il reprend leur échange sur l’illusion de totalité pour l’appliquer à la situation présente et montrer à Paulhan qu’en portant un jugement rapide sur Alix, il se rend lui-même coupable de ce qu’il dénonce, l’illusion de totalité : « Admettons qu’il y ait un problème. G[uillain] est une communiste (A = B). Faut-il de là conclure qu’il n’y ait rien d’autre ? Si je te disais A est une être humain (A = C), le nierais-tu ? Si j’ajoutais G est ton amie (A = D) diras-tu que j’ai tort ? Tout ce que tu pourrais dire, je crois, c’est de demander comment A = B s’unit aux deux autres jugements. Je crois qu’en posant ainsi la question on abandonne toute discussion. C’est la vie seule qui donne une réponse à ces sortes de questions. » (20 octobre 1930) En juillet 1939, nouvelle tension : Alix Guillain reproche à Paulhan de mettre sur le même plan la politique nazie de Hitler et la politique communiste de Staline. Après la mort de Groethuysen des suites d’un cancer à Luxembourg en septembre 1946, l’échange se poursuit quelques mois entre Alix Guillain et Jean Paulhan, définitivement et tristement interrompu par une brouille, l’interdiction opposée par Guillain à Paulhan de publier dans un numéro des Cahiers de la Pléiade de 1947 un texte du philosophe sur Kafka. Une fois encore, c’est la politique qui est venue compliquer leurs rapports. Leur rupture naît du souhait de Paulhan de faire figurer au sommaire des Cahiers le texte de Groethuysen en même temps qu’un texte de Jouhandeau. Or celui-ci, au comportement trouble pendant l’Occupation, est inscrit sur les listes noires du CNE (le Comité national des écrivains qui va redoubler de zèle au moment de l’épuration). Très vite, Paulhan a refusé de s’ériger en juge, s’insurgeant contre le procédé qui consiste à ce que des écrivains dénoncent d’autres écrivains, et il continue donc à publier Jouhandeau. La présence du texte de ce dernier aux côtés de celui de son compagnon fait frémir d’indignation Guillain qui, en tant qu’exécutrice testamentaire de Groethuysen, demande le retrait de l’article sur Kafka dans les Cahiers de la Pléiade. Plus que dans cette malheureuse brouille, symptomatique des polémiques et des déchirements de l’immédiat après-guerre, on doit sans doute trouver la conclusion de l’ensemble de cette correspondance dans le texte émouvant que Paulhan écrit en hommage à son ami, « Mort de Groethuysen à Luxembourg » (dont un extrait est donné dans les annexes du volume) et qui compte parmi les plus belles pages autobiographiques de Paulhan (Voir Paulhan, la Vie est pleine de choses redoutables, Verdier, 1989, p. 285-303).

Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan, Éditions Claire Paulhan, 2017, 240 p.

Françoise Simonet-Tenant

 

Être une femme journaliste en 1928 : Lettres à Jane Misme (F. Simonet-Tenant)


Qui est Jane Misme (1865-1935) ?

C’est le pseudonyme de Jeanne Maurice, née dans une famille protestante de la petite bourgeoisie. Si sa mère la destine à un rôle traditionnel de mère de famille, la jeune fille a d’autres désirs et ambitions. Son mariage en 1888 avec un architecte, Louis Misme, ouvert aux aspirations intellectuelles de son épouse, lui permet d’échapper à la voie toute tracée. La rencontre de Francisque Sarcey lui ouvre les portes du journalisme. Elle entre à La Fronde en 1898 et y tient la rubrique de critique dramatique. Lorsque La Fronde cesse de paraître, Jane Misme fonde en 1906 La Française, œuvre et journal de progrès féminin qu’elle dirige jusqu’en 1924. Elle collabore aussi à L’Œuvre jusqu’en 1930 où elle tient la rubrique « Carnet d’une féministe » et elle préside à partir de 1922 la section presse du CNFF (le Conseil national des femmes françaises crée en 1901). C’est à ce titre qu’elle organise une enquête pour la section « La femme et la presse » de l’exposition internationale « Pressa » qui se tient à Cologne de mai à octobre 1928. De cette enquête il reste des traces. Le hasard d’une recherche sur Internet m’a conduite à découvrir l’existence, à la Bibliothèque Marguerite Durand, d’un ensemble de 44 lettres autographes signées, datées de 1928 (Cote : 091.1 MIS), toutes adressées à Jane Misme.

Enquête : rêve et réalité

Les personnalités du monde de la presse et des lettres qui ont participé à cette enquête – Jane Misme leur demandait d’évoquer leur expérience du journalisme et leur avis sur ce métier – étaient en majorité des femmes (32 des textes conservés sont d’une main féminine). La liste des participantes (Rachilde, Marguerite Durand, Louise Weiss, Andrée Viollis, Colette, Colette Yver, Anna de Noailles, Séverine, Marcelle Tinayre, Juliette Adam, Lucie Delarue-Mardrus… et bien d’autres, connues à la fin des années 1920 mais passées depuis cette date dans le purgatoire de la mémoire collective) avait mis ma curiosité en alerte et suscité l’image d’un trésor de fragments autobiographiques consacrés au métier de journaliste. La réalité fut moins spectaculaire : une série de réponses souvent brèves (se réduisant parfois, comme dans le cas de Germaine Beaumont, à un curriculum vitae égrenant les différentes rubriques journalistiques tenues), rédigées sur des papiers de formats divers, soit papier libre, soit papiers à en-tête de journaux auxquels appartiennent celles qui écrivent. Néanmoins, de cette série de réponses – où le « je » de la journaliste reste souvent discret – se dégage un paysage intéressant pour qui s’intéresse à la façon dont les femmes de lettres ont vécu et représenté le métier de journaliste.

Être femme-journaliste

Tout d’abord certaines livrent des considérations assez générales sur le métier de journaliste sans (se) poser la question de la façon dont elles vivent ce métier en tant que femmes. Pour celles-ci, le journalisme est d’abord vécu comme « une excellente école d’assouplissement pour le style et la pensée » (Marcelle Tinayre). Quant à Marion Gilbert, elle tire de son expérience une forme de précepte à méditer : « Écrire un livre, c’est délayer sa pensée en trois cents pages ; écrire un article, c’est la condenser en trois cents lignes. Il faut donc commencer son apprentissage littéraire par le journalisme, puisqu’on peut faire du bouillon avec de l’extrait mais pas de l’extrait avec du bouillon » …

D’autres présentent une représentation stéréotypée de la conception de la journaliste qui est proche de celle que certains hommes peuvent développer au même moment. Ainsi les réponses de plusieurs d’entre elles convergent avec celle de Marcel Prévost (un des hommes qui a répondu à l’enquête) : « La femme journaliste apporte dans ce dur et pourtant délicat métier des aptitudes que l’homme ne possède pas au même degré : la finesse pénétrante de son sexe, sa bonne grâce, son tact, sa curiosité lucide. […] Quant à la façon dont elle décrit les articles, elle y utilise le don merveilleux qu’elle décèle dans ses lettres privées et dans ses mémoires. » On retrouve là la répartition conventionnelle qui cantonne la femme dans le domaine de l’intime, du domestique, de l’intuition voire de l’instinct, de la délicatesse.

Pour quelques-unes, la réponse est l’occasion de faire vibrer leur engagement féministe et de rappeler que la presse, longtemps bastion de la domination masculine, a été aussi une opportunité donnée aux femmes de prendre la parole et de s’émanciper. C’est ainsi que Marguerite Durand, fondatrice de La Fronde – journal crée en 1897, entièrement administré, rédigé et composé par des femmes – écrit dans sa réponse à Jane Misme : « Tout ce qui oblige la femme à sortir de chez elle, à rompre le cercle étroit de ses habitudes, de sa famille, tout ce qui la force à entendre, à observer d’autres personnes que celles de son entourage immédiat, tout ce qui élargit devant elle l’horizon social, tout ce qui la met à même d’enregistrer, sur les questions les plus diverses, les opinions les plus différentes est un bien pour son intellectualité. Le journalisme actif, moderne, qui écoute, qui enquête, qui juge est et sera le meilleur ouvrier de l’œuvre d’émancipation féminine. »

Enfin, certaines des réponses posent implicitement la question de pratiques d’écritures de presse genrées. C’est d’abord Colette qui, sur son célèbre papier bleu utilisé jusque dans la réponse à cette enquête, s’essaie à une typologie partisane, sans doute discutable, mais non dénuée d’intérêt : « Des contes, des reportages judiciaires et sportifs, des chroniques, de la publicité, de la « mode », de la critique dramatique, de la critique cinématographique, – c’est à peu près le bilan de mes vingt-cinq ans de journalisme, et je n’ai peut-être pas fini… Je crois que « la » journaliste est généralement un bon reporter, un moins bon chroniqueur, un critique un peu myope, un excellent directeur de rubrique. » Cette appréciation ne manque pas de faire sourire celui qui sait que Colette fut directrice littéraire de la rubrique du conte quotidien au Matin de 1919 à 1923. Mais le propos de Colette met aussi l’accent sur les fonctions de chroniqueur et de reporter qui n’étaient pas, contrairement à ce que certaines représentations pourraient laisser croire, réservées aux hommes. Marie-Eve Thérenty le confirme, dans « Pour une histoire genrée des médias » (Questions de communication 15 / 2009), rappelant que la femme journaliste, loin d’être cantonnée aux rubriques mondaine, domestique et de mode, a su innover dans la chronique et le reportage. C’est d’ailleurs aussi ce que souligne Jane Misme dans la contribution qu’elle donne à sa propre enquête : « Que l’on réussisse peu ou prou en journalisme, et en telle rubrique ou en telle autre, c’est affaire de don, d’éducation, de chances personnels et non de sexe. Les femmes, bien que cette carrière leur soit de plus en plus accessible, n’ont pas encore donné toute leur mesure. Le plaisant est que les postes où on leur accorde aujourd’hui les meilleures aptitudes sont ceux pour lesquels, il y a peu d’années, on les déclarait le moins faites, le grand reportage, par exemple ; et les qualités qu’on leur reconnaît, les moins concédées aux femmes en général : conscience, courage, volonté, sérieux etc. » Des journalistes qui se sont illustrées dans le reportage participent d’ailleurs à l’enquête de Jane Misme : Séverine, Marguerite Durand et Andrée Viollis. Thérenty, dans le panorama qu’elle dresse de l’ « histoire genrée des médias », avance l’hypothèse que la femme reporter a innové en apportant dans ce type de rubrique l’empathie du témoin : généralisation recevable ou hypothèse ambivalente en ce qu’elle suggère que la marque féminine dans l’écriture de presse serait sa charge émotionnelle et son implication sensible ?

Quoi qu’il en soit, on se félicitera que Jane Misme – représentante un peu oubliée d’un féminisme bourgeois et modéré – ait eu l’idée de donner aux femmes une tribune pour qu’elles y fassent l’analyse réflexive de leur métier.

Françoise Simonet-Tenant

Odile Richard-Pauchet (Université de Limoges) François Mitterrand, Lettres à Anne, de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ?

Odile Richard Pauchet* a présenté au séminaire Autobiographie et Correspondances, ce 29 février avant la catastrophe, une communication intitulée « Lettres à Anne, de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ? » En voici la présentation.

« Nous avons montré dans un précédent article (« François Mitterrand dans ses Lettres à Anne (1962-1995) : topoï et contre-topoï de la lettre d’amour, de Pygmalion à Abélard[1] »), comment la correspondance adressée à Anne Pingeot révèle en F. Mitterrand un épistolier d’exception, rejoignant les plus grandes figures de la littérature : Diderot, Musset, Victor Hugo. Véritable Pygmalion suscitant Anne-Galatée, moderne Abélard séduisant Anne-Héloïse, il la sublime mais aussi l’enferme dans l’espace clos d’un amour conçu comme une ascèse, un sacerdoce.

Nous avons souhaité ici rendre justice à un aspect différent de ce texte, moins dramatique peut-être et plus ouvert sur le monde, montrant comment Anne, la destinataire de ces lettres, fait de François un homme neuf, l’affranchit de ses œillères, le régénère physiquement, moralement et intellectuellement, le rendant disponible pour des conversations inédites, des idées et des projets nouveaux. Comment, tels les plus grands écrivains (on pense à Diderot conversant avec son amie Sophie), l’épistolier est redevable à cette jeune femme d’un regard différent sur la société, le monde de l’art, la nature, et même la politique. »

Elle a accepté, ce dont nous lui sommes particulièrement reconnaissants, de rédiger pour les lecteurs d’Autobiosphère un digest de sa belle communication, que vous pourrez lire en suivant ce lien. Vous pouvez également consulter le compte rendu de l’ensemble de la séance consacrée à François Mitterrand, rédigé par Chantal de Schoulepnikoff, ici. Bonne lecture !

* Odile Richard-Pauchet, Maître de conférences HDR en Littérature du XVIIIe siècle à l’Université de Limoges, se consacre aux « écritures sensibles » du milieu du XVIIIe siècle. Spécialiste de correspondances (de Diderot, mais aussi de Rousseau et d’autres épistoliers), vice-présidente de la Société Diderot, elle a étudié dans sa thèse (Champion, 2007) puis édité les Lettres à Sophie Volland de Diderot (Non Lieu, 2010, réimpr. 2020), selon de critères qui font désormais de cet ensemble une œuvre à part entière. Elle collabore à la revue Épistolaire depuis 2000 et prépare en 2020 avec Gerhardt Stenger un Colloque de CERISY consacré aux « Morales de Diderot ».

[1] Article publié dans la revue Épistolaire, n°45, Paris, Honoré Champion, 2019.

Parution : Blossom Margareth Douthat, Un amour de la route (février 2020)

Envoûtantes, tourmentées, les lettres de Blossom Margaret Douthat à Simone de Beauvoir racontent, sous la forme d’un journal intime, un voyage en autostop de Paris à Milan pendant l’été 1958. D’une liberté absolue, la jeune Blossom a décidé de coucher avec qui lui plaira, « sans me retenir mais sans m’attacher », et pourvu que l’amant soit de gauche…

C’est grâce à Sylvie Le Bon de Beauvoir, fille adoptive de l’écrivaine, qui a déposé à l’Association pour l’autobiographie et le Patrimoine Autobiographique l’ensemble des archives de Blossom Douthat, que ces lettres peuvent être publiées aujourd’hui. Simone de Beauvoir, qui rencontra à plusieurs reprises la jeune étudiante américaine, note à son propos dans La Force des choses : « Je lui ai conseillé d’écrire, il me semble qu’elle le pourrait parce que dans cet extravagant journal quelque chose “passe” et même quelque chose de fort. »

En dehors de son intérêt historique, et de l’histoire romanesque qui entoure la découverte de ce manuscrit exceptionnel, Un amour de la route est une tentative d’œuvre littéraire à part entière qui relève à la fois de la correspondance, du journal et du roman. La jeune femme caresse le rêve fou d’une écriture qui aurait plus de réalité que la vie.

Tous nos livres sont en vente en librairie. Nous vous conseillons de les acquérir chez votre libraire. En cas de difficulté, vous pouvez  nous commander celui-ci dès sa parution en envoyant aux Editions du Mauconduit un chèque de 24 € ttc (23€ + frais de port 1€). Le livre vous sera expédié dans les trois jours.

(source : Éditions du Mauconduit)

Ne manquez pas la rencontre qui aura lieu à la libraire Gallimard, 15 boulevard Raspail, 75007 Paris,  le jeudi 12 mars à 18h30. Présentation et débat par Philippe Lejeune, chercheur spécialiste de l’autobiographie, Claudine Krishnan, spécialiste des archives de Blossom Douthat, Marine Rouch, doctorante en histoire contemporaine, spécialisée dans la correspondance reçue par Simone de Beauvoir.

Vous pouvez par ailleurs retrouver sur Autobiosphère les actes de la matinée consacrée aux lettres de Blossom.

Juliette Drouet, Lettres familiales (PURH, 2019)

Le nom de Juliette Drouet est lié à tout jamais à Victor Hugo à qui elle voua pendant 50 ans un véritable culte dont témoignent les quelque 20 000 lettres qu’elle lui écrivit. Mais l’épistolière eut d’autres destinataires, ses plus proches parents, à qui elle adressa de nombreuses lettres, réunies ici sous le titre de Lettres familiales. Celles-ci sont riches d’informations sur la vie littéraire et politique de Victor Hugo entre 1850 et 1883.

Edité par Gérard Pouchain

Presses Universitaires de Rouen et du Havre
ISBN : 979-10-240-1305-3
378 pages,  24 euros

Site de l’éditeur : http://purh.univ-rouen.fr/node/1269

Séminaire ABC : demandez le programme 2019-2020 !

Autobiosphère est heureux de vous dévoiler le programme de la nouvelle saison du séminaire « Autobiographie et Correspondances ». Le cycle 2019-2020 aura pour thème « Témoins de leur temps« . Vous pouvez d’ores et déjà en noter les dates ; tous les séances auront lieu cette année en salle « Conférence » du 46, rue d’Ulm – en face du bâtiment historique. Nous vous souhaitons une bonne rentrée à tous !

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Témoins de leur temps

Journaux, autobiographies et correspondances ne constituent pas seulement l’expression d’une mémoire individuelle qui fait retour sur la singularité d’une vie. Ils sont aussi des témoignages de leurs temps, révélant, plus ou moins en creux, des réseaux de sociabilité, des inscriptions dans des écoles littéraires, des choix de vie avant-gardistes, militants ou marginaux… Parfois plus directement que les œuvres de création, ils sont aussi un lieu privilégié d’expression d’éléments biographiques et sociaux conflictuels, tus ou refoulés. Ces derniers peuvent être du ressort de l’histoire (avec ses traumatismes), du politique, de l’histoire des mentalités, impliquer le secret ou la révélation. En cela, la genèse des écrits personnels, avec ses problématiques de censure, autocensure, publication et réception, est à même de fournir de précieux éclairages sur les œuvres, mais aussi les époques dans lesquelles ces dernières ont été élaborées.

  • Samedi 5 octobre 14h30-16h30 (attention, horaire exceptionnel en raison du croisement avec le séminaire Multilinguismes)

Nina Dmitrieva (Institut Pouchkine, Saint-Pétersbourg) : Le bilinguisme au temps de Pouchkine

Ekaterina Dmitrieva (Institut Gorki, Saint-Pétersbourg) : Madrigaux, épigrammes, prose épistolaire : bilinguisme et multilinguisme dans l’œuvre de Pouchkine

  • Samedi 7 décembre 10h-13h00

Groupe Violette Leduc : Autour des écrits de Violette Leduc (le programme détaillé des interventions suivra).

  • Jeudi 23 janvier 2020 17h-19h

Entretien avec Janine Altounian (écrivain et traductrice, Université Paris 13) : Sur L’effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (PUF, 2019)

Agnès Spiquel (Université de Valenciennes) : Correspondance Alexandre Vialatte – Henri Pourrat

  • Samedi 29 février 10h-13h

Odile Richard-Pauchet (Université de Limoges) : François Mitterrand, Lettres à Anne, de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ?

Florence Naugrette (Université Paris Sorbonne) et Jean Maurice (Université de Rouen)  : François Mitterrand géographe dans Lettres à Anne (1962-1995) et Journal pour Anne (1964-1970)

  • Jeudi 19 mars 2020 17h-19h

Serge Bourjea (ITEM), Le journal de René Depestre

Edward Castelton (Université de Franche-Comté), Le journal de Proudhon 

  • Samedi 16 mai 10h-13h

Clive Thomson (Université de Guelph, Canada) et Michael Rosenfeld (Paris 3 – Sorbonne Nouvelle & Université catholique de Louvain), Les archives de Georges Hérelle et les récits intimes d’homosexuels (1870-1905) en France et en Belgique.

Françoise Simonet-Tenant (Université de Rouen), Le site Ecrisoi

  • Samedi 6 juin 10h-13h

Suzette Robichon (journaliste et essayiste) – Olivier Wagner (BNF), La correspondance de Natalie Clifford Barney et Liane de Pougy

Nelly Sanchez, La correspondance de Renée Vivien (à paraître aux éditions du Mauconduit, 2020).

 

Séminaire A&C : une fin d’année en toutes lettres (séance du 15 juin 2019, ENS Jourdan, 48 Bd Jourdan, 10h-13h)

La dernière séance de l’année, en attendant un repos bien mérité, sera consacrée à Madeleine Follain et Armen Lubin, deux artistes qui furent étroitement liés leur vie durant et qui continueront le dialogue à travers le temps. Nous aurons le plaisir d’accueillir

Elodie Bouygues (Université de Besançon) : Vivre ensemble et séparés : la correspondance de Jean et Madeleine Follain

Madeleine+Follain+archives++Famille+DenisEn 1934, Madeleine (1906-1996), quatrième fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, épouse Jean Follain (1903-1971), jeune avocat d’origine normande qui commence à se faire un nom comme poète d’avant-garde. Les jeunes mariés adoptent d’un commun accord un mode de conjugalité original, vivant la plupart du temps en totale indépendance, chacun chez soi. Ils mènent à Paris, ensemble ou séparément, une vie de bohème un peu désargentée. Follain a besoin d’un calme absolu pour écrire, et Madeleine de son propre espace pour peindre. Ainsi, de 1934 à 1954 (date à laquelle elle s’installe définitivement avec son mari place des Vosges), Madeleine et Jean se retrouvent ou se croisent dans l’atelier de l’une ou l’appartement de garçon de l’autre, et s’y laissent des petits mots. Ils voyagent beaucoup, en France et à l’étranger, rarement ensemble. Ils s’écrivent tout le temps, pour un rien, ou pour se dire l’essentiel. La correspondance conservée et déposée à l’IMEC (1932-1971) est donc une correspondance conjugale, mais traversée par la grande Histoire et susceptible d’apporter également des éclairages sur leurs œuvres respectives et sur la vie intellectuelle et artistique de leur temps.

Elodie Bouygues est maîtresse de conférences à l’Université de Franche-Comté. Sa thèse de doctorat, dédiée au poète Jean Follain dont elle est l’ayant droit, est publiée sous le titre Genèse de Jean Follain (Garnier, 2008). Elle se consacre à l’étude, à la promotion et à la diffusion de son œuvre par des rééditions (Comme jamais, Le Vert sacré, 2003 ; Petit glossaire de l’argot ecclésiastique, L’Atelier contemporain, 2015 ; Célébration de la pomme de terre, Héros-Limite, 2016) et publications d’inédits. En collaboration avec la famille Denis, elle met également en lumière le travail de peintre de Madeleine Follain-Denis dite « Dinès » de son nom d’artiste (www.madeleinedines.com).

Hélène Gestern : Séparés, mais ensemble : la correspondance d’Armen Lubin et de Madeleine Follain

Armen cigaretteEn 1923, Chahnour Kérestédjian, âgé de 20 ans, débarque à Marseille et gagne Paris. Les accords de Lausanne, en entraînant l’exode définitif de milliers d’Arméniens, ont fait de ce jeune dessinateur et poète en herbe un apatride. Tout en gagnant sa vie comme photographe, il commence à écrire, en arménien, dans le quotidien Haratch, sous le nom de Chahan Chahnour, puis, à composer, à partir de la fin des années 1920, des poèmes en français sous celui d’Armen Lubin. Dans les cafés, il se lie à la bohème de Montparnasse et rencontre en 1932 celle qui s’appelle encore Madeleine Dinès. C’est le début d’une longue amitié : elle fait son portrait, il lui dédie un poème. Mais en 1936, Lubin tombe malade et lorsque la guerre éclate, en 1939, il doit quitter Paris pour les Pyrénées, où l’accueille la famille d’un compatriote. Commence alors une longue errance sanitaire qui pendant vingt ans le mènera d’hôpital en sana. Affaibli, isolé, Lubin n’a plus que l’écriture et la correspondance pour se raccrocher au monde. Au fil des quelque 350 lettres qu’il a écrites à Madeleine entre 1938 et 1973, on comprend comment celle-ci fut la personne cardinale de sa vie, y jouant tous les rôles, d’assistante sociale à quasi-soeur. Les lettres d’Armen à Madeleine, déposées à l’IMEC et encore inédites, sont donc une source d’informations irremplaçable pour mieux connaître la biographie du poète ; mais elles gardent aussi la mémoire d’une superbe relation entre deux êtres sensibles, démeurés unis malgré les aléas d’une vie qui aurait dû les séparer.

Hélène Gestern est écrivain. Complice de longue date de l’équipe « Autobiographie et correspondances », elle écrit sur la photographie, la perte et la mémoire. Elle prépare actuellement une biographie d’Armen Lubin (à paraître en mars 2020).

Attention, nos habitudes changent :  en raison de la session d’examens en cours, la séance aura exceptionnellement lieu dans l’amphithéâtre Jourdan, à l’ENS du 48 boulevard Jourdan, Paris 14e. Comme à l’ordinaire, l’entrée du séminaire est libre et gratuite.

Natalie Clifford-Barney et Liane de Pougy, Correspondance amoureuse

Suzette Robichon nous signale la parution de la Correspondance amoureuse de Natalie Clifford-Barney et Liane de Pougy, dont elle a été la co-éditrice avec Olivier Wagner dans la collection Blanche de Gallimard. Voici la présentation qu’en donne le site.

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L’une était une riche héritière américaine, l’autre l’une des plus célèbres courtisanes de la Belle Époque.
La très jeune Natalie Clifford Barney se présenta un jour de 1899 au domicile de Liane de Pougy. Travestie en page florentin, elle se prétendit la messagère de l’amour envoyée par Sappho ; avec l’assurance invulnérable de ses vingt-trois ans, elle obtint ce qu’elle osa à peine demander. Cette liaison dura moins d’un an, laissant place ensuite à des sentiments plus complexes. Natalie n’était pas arrivée à arracher Liane à sa très lucrative vie de galanterie.
De leur improbable rencontre naquit une passion dont les cent soixante-douze lettres présentées ici, totalement inédites jusqu’à ce jour, narrent les stations obligées, des illusions divines des débuts au goût amer des regrets. Nous suivons, au fil de ces pages, les développements d’un amour qui s’était écrit en même temps qu’il s’était vécu et qui, l’espace de quelques mois, dessina l’espoir immense d’une possible émancipation à deux, loin de l’oppression des hommes.
C’est dans les feux de cette passion que se forgea le caractère indomptable de Natalie Clifford Barney, qui devint l’Amazone, multipliant amours et amitiés, salonnière incontournable et figure littéraire de l’entre-deux-guerres. À travers certaines lignes empreintes de lassitude s’entrevoit aussi ce que serait le destin de Liane de Pougy, qui après sa rencontre avec Natalie deviendrait princesse Ghika, avant de terminer sa vie dans l’ordre des sœurs tierces dominicaines.
Ces lettres montrent une hardiesse et une liberté dans l’expression qui, jamais leste ni vulgaire, ne fait guère mystère de la nature de certaines extases. Elles offrent enfin le portrait inédit de deux personnalités qui furent, chacune à son propre titre, des figures de leur temps.

Édition de Suzette Robichon et Olivier Wagner
Introduction et postface d’Olivier Wagner

Consulter la page du livre sur le site de l’éditeur.

Gallimard, juin 2019
368 pages, 140 x 205 mm
ISBN : 9782072819049

Les éditions Claire Paulhan reçoivent le Prix Sévigné

C’est avec grand plaisir que nous relayons l’annonce du Prix Sévigné obtenu par les éditions Claire Paulhan pour la Correspondance 1925-1944 de Pierre Drieu la Rochelle et Jean Paulhan.

Le Prix Sévigné couronne depuis 1996, année du tricentenaire de la mort de la marquise de Sévigné, l’édition d’une correspondance.
Le jury, fondé et présidé par Anne de Lacretelle, composé par Diane de Margerie, Jean Bonna, Claude Arnaud, Jean-Pierre de Beaumarchais, Manuel Carcassonne, Jean-Paul Clément, Charles Dantzig, Marc Lambron, Christophe Ono-dit-Biot et Daniel Rondeau, a donc distingué la Correspondance 1925-1944 de Pierre Drieu la Rochelle & Jean Paulhan, établie, annotée et préfacée par Hélène Baty-Delalande.
Hélène Baty-Delalande est maître de conférence en littérature française du XXe siècle à l’université Paris-Diderot, et s’est chargée de l’édition critique d’État-Civil et de Gilles dans le volume Romans et Nouvelles de Pierre Drieu la Rochelle, publié dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard), en 2012, sous la direction de Jean-François Louette.
La Maison Hermès, la Fondation La Poste et le Festival de la Correspondance de Grignan accompagnent le Prix Sévigné, qui a été remis le 13 février au Musée national Delacroix.
352 pages. 13 x 21,5 cm. 51 photographies et fac-similés n. et bl. Annexes.
Index des Noms et des Titres. PVP: 36 €. Isbn: 978-2-912222-53-4
Commandes en ligne : http://www.clairepaulhan.com/auteurs/pierre_drieu_la_rochelle-jean_paulhan.html

Présentation détaillée de l’ouvrage ici

Cette annonce réjouira particulièrement les amateurs du catalogue des éditions Claire Paulhan qui, rappelons-le, publie depuis 1996 des journaux et correspondances rares, dans des éditions soignées et annotées avec exhaustivité. C’est grâce à elle et aux éditeurs scientifiques qui ont préparé ces textes que l’on a pu découvrir des merveilles oubliées ou inédites, telles que les journaux de Catherine Pozzi, Mireille Havet, Hélène Hoppenot, Jehan Rictus, ainsi que les correspondances de Jean-Richard Bloch, Georges Hyvernaud, Michel Leiris, Valery Larbaud, André Spire, Jean Paulhan…