Au royaume des confins : François Garde, Marcher à Kerguelen (Gallimard, 2019)

Marcher à Kerguelen. Trois mots simples qui résument l’âme d’un livre magnifique, cosigné par François Garde, auteur des textes, et Michael Charavin et Bertrand Lesort, qui en ont réalisé les photographies. Au départ, une idée, un fantasme, une rêverie : celle de François Garde, écrivain, mais aussi ancien haut fonctionnaire, qui a été au cours de sa carrière administrateur des TAAF (Terres australes et antarctiques françaises). Il a eu l’occasion de poser le pied sur l’île, d’en parcourir quelques tronçons. Et n’a cessé depuis de rêver d’y retourner pour la parcourir plus avant. Au terme de trois années de préparation, son expédition peut enfin commencer : en novembre 2015, avec trois compagnons, François Garde retourne enfin sur l’île, pour une marche de 25 jours qui mènera la petite équipe du nord au sud. Le livre qui en est né affronte une lourde tâche : rendre compte d’un paysage que peu de gens ont pu contempler, qui déroute l’œil, excède les comparaisons, un monde en soi auquel il faut à chaque ligne inventer de nouveaux référents pour tenter de le suggérer. La centaine de photographies qui accompagne le récit, aussi majestueuses que déroutantes, donne une idée du point jusqu’auquel Kerguelen est un territoire à part. « Bien sûr que Kerguelen, cette île qui au fond n’existe pas, est un mirage. Depuis son découvreur, chacun s’y noie avec ce qu’il a apporté. Les espérances s’y fracassent, les rêves s’y dissipent, les ambitions y dont naufrage, et l’on en ressort hébété, avec les yeux vides de ceux qui ont croisé le regard de la Gorgone. »

Ce panorama somptueux, mis en valeur par le ciel partiellement nuageux et des trouées de lumière, emplit l’horizon. Les photographes désespèrent, n’arrivant pas à le faire entrer dans leurs boîtiers. La littérature pourra-t-elle relever le défi et en traduire la grandeur et la rudesse ?

L’auteur s’y attelle, dans ce livre qui suit la logique du journal de voyage, numérotant un jour de marche après l’autre, tout en interrogeant le sens profond de ce qui est vu, touché, ressenti ; en restituant ce que cette traversée exige de qualité physique, humaine, voire de spiritualité chez chacun de ceux qui l’ont entreprise. Cette expédition ne se veut ni conquête, ni prouesse : elle est plutôt l’histoire d’une la sagace et constance négociation entre la nature, ici dans son état le plus violent, et la vulnérabilité humaine. Les métaphores de la lutte ou de du gain sont caduques : on ne triomphe pas de Kerguelen, mais on « s’éprouv[e] à son rugueux contact » – et c’est déjà beaucoup. Le récit tient donc à l’esthétique autant qu’au méditatif, au collectif autant qu’à l’intime, au contemplatif autant qu’à l’introspectif.

« Rien ne serait plus hypocrite que de laisser croire à la chronique d’un exploit. L’effort que nous affrontons – vingt-cinq jours de marche avec vingt-cinq kilos sur le dos – n’eût pas impressionné les grognards de la Grande Armée. […] Ici, ces paysages sans variété, sans habitants, sans mémoire, ne se prêtent pas aux habituelles scènes de genre : le thé sous la yourte, le mariage dans la tribu, la fête religieuse dans le campement, la transhumance du bétail… Pourtant, au-delà des océans, il me fallait ces plateaux, ces vallées, ces péninsules, ces cartes approximatives, ces contraintes logistiques. En choisissant Kerguelen, je dis quelque chose de moi. Mais quoi ? Je ne suis pas le mieux placé pour l’élucider.

D’abord, il y le choc visuel, et les mots à poser sur ces spectacles monotones et infiniment variés, superbes et désolés tout à la fois : « Je ne sais toujours pas » écrit François Garde, si les paysages sont beaux, je ne suis plus trop sûr de ce que la beauté signifie […] Comment percevoir une beauté qui ne serait jamais regardée, ou si peu et furtivement. Une beauté qui ne serait sans aucun lien avec l’homme ? Ici, je ne vois pas la beauté, mais la force ».

Kerguelen, c’est d’abord le rêve des confins, d’une terre si sauvage, si éloignée, si âpre, qu’elle a découragé toute tentative de colonisation : une base scientifique à Port-Français, quelques cabanes de ravitaillement, c’est tout ce qui a pu s’y arrimer. Elle déroute jusqu’aux efforts des cartographes : en vingt ans, date de la dernière traversée humaine de l’île, le relief a changé, des lacs se sont déplacés, des passages ont disparu. « Nous arpentons une lisière du monde » écrit François Garde. Cette rive extrême n’est peuplée que d’animaux : les « bonbons », les jeunes phoques, les manchots, les sternes, les canards, les rennes « faune qui ne connaît pas l’homme et ne le craint pas » – de quel endroit du monde peut-on aujourd’hui en écrire autant ?

Ses reliefs sans arrêt changeants mettent à rude épreuve les marcheurs : reliefs, passages de montagne, terrains marécageux sous la pierre (la « souille ») dans lesquels le pied ne cesse de s’enliser, bras de rivière qui doivent être franchis pieds nus et en sandales, pluies diluviennes et vent capable d’arracher une tente. Le moindre accident du corps, la moindre casse de matériel, et l’expédition, à trois jours de marche à pied des premiers secours, peut virer à la catastrophe. Ainsi la traversée interroge-t-elle les liens de solidarité, d’intelligence collective, de fonctionnement des relations humaines dans un espace confiné, quand il faut « refonder en permanence » un contrat social sous une toile de tente. Le moindre détail (itinéraire, charge du sac à dos, nourriture consommée) est réfléchi collectivement. A quatre dans un abri prévu pour trois, afin de limiter le poids, on doit prendre le plus grand soin des prévenances, éviter les frictions, trouver l’équilibre entre solitude et promiscuité. Une entorse à la discipline collective et tout peut basculer, les marcheurs passeront à un cheveu d’en faire l’expérience à la fin de la traversée. En attendant, chacun, comme dans la Bible, est le « gardien de son frère ».

Plus le texte avance, plus le caractère introspectif de l’entreprise se dévoile ; et c’est aussi ce passage plus secret qui donne au lecteur, de l’autre côté des pages, le sentiment fugace de partager un peu de la démesure de ce voyage, qui reste pourtant résolument – et terriblement – humain. Les journées entières de marche sollicitent, comme toutes les épreuves, la mémoire culturelle, celle de la peinture, de la musique : un des plus beaux moments de la traversée restera associé, pour François Garde, à un concerto de Rachmaninov. Et à l’heure de décrire les reliefs géologiques, ce sont des images d’architecture religieuse qui viennent. Kerguelen agit comme un révélateur, pousse littéralement hors de soi, autorise au romancier une autre écriture, celle, au fond, d’un intime : « Faut-il donc aller aussi loin pour parvenir enfin à parler de moi ? » se demande-t-il. Il n’y aura pas de confidence événementielle, pas de petit ou de grand secret dévoilé : il n’en demeure pas moins qu’au fil de ces lignes, c’est tout un rapport au monde qui s’esquisse, l’intimité d’une interrogation sur la force du rêve, la hiérarchie des événements, les limites du corps et ses fragilités, les savoirs qui donnent du prix à un être, ce qui forme une identité ou une appartenance. Et émane de ce livre singulier, dont on savoure la profondeur des mots autant que la perspective des images un puissant sentiment de joie, celle que procure la tentative de toucher et les « confins du monde » et les « confins de soi ».

« J’avance seul, serein, envahi par une émotion calme. Il ne s’agit pas de pleurer, de prier, de se mettre à genoux, d’embrasser le sol ; mais juste d’être pleinement là, dans le vent qui revient, dans cette lumière océanique qui m’émerveille toujours ; de savourer chaque pas qui m’amène à l’extrémité de l’île, plus heureux encore que les autres jours, doucement grisé par le sentiment impalpable et modeste d’une réussite ».

• François Garde, Marcher à Kerguelen, photographies de Michael Charavin et Bertrand Lesort, Gallimard, 2020, 288 p. ill.

Carnets de grammaire maritime : Jean-Paul Honoré, Pontée (Arléa, 2020)

201082-1-4CV-avec Bandeau.indd« Pontée : ensemble des marchandises arrimées sur un pont ». Sous ce titre, qui aurait presque la beauté d’un patronyme romain, se cache le récit d’un voyage bien particulier : celui que le linguiste et poète Jean-Paul Honoré a entrepris en 2016. Parti de Ningbo, en Chine, l’auteur a embarqué sur un immense porte-containers de la marine marchande pour trente-huit jours de traversée. Sur ce mastodonte, vingt-sept hommes d’équipage, cent quarante mille tonnes de marchandises empilées sur vingt niveaux, et un seul passager – dit le « PAX » en langage de bord – , l’écrivain.

D’emblée, Jean-Paul Honoré se place dans la position de l’observateur minutieux : peu d’événéments à proprement parler à saisir, dans cette traversée relativement monotone, mais le fonctionnement, complexe et si particulier, d’un écosystème matériel et humain dont il s’agit de déchiffrer, puis d’apprendre, les rythmes et les protocoles. « Un cargo n’est pas dans la poésie, note Jean-Paul Honoré, il est dans la livraison. » ll s’agit donc, d’abord, de faire connaissance, dans une tentative de description méthodique, qui rappelle par instants Robbe-Grillet, avec des objets de la vie quotidienne adaptés, rivés, arrimés, avec un « univers matériel qui pose des conditions inattendues pour se rendre disponible » ; un décor parfois si terne, avec son linoléum, ses coursives, ses néons qu’il « découragerait presque le commentaire ».

Mais justement, là est tout l’art du livre : poser des mots, identifier, désigner, expliquer, faisant ainsi pénétrer le lecteur dans la complexité ritualisée de la vie d’un cargo. Un monde qui possède sa langue, et même son sabir : un escalier y est une échelle, parfois un menhir surmonté d’un trou d’homme, canot se prononce canote, on surnomme la mer le magasin 17 (parce qu’on y trouve de tout ?), l’équipage communique dans un anglais qui se doit d’imprimer les accents de ses locuteurs (« Zi sis ze laïfbôte ; in kéz of évakyouécheune, forti pipole can ambark »). Dans ce huis clos, hormis l’équipage, peu de protagonistes, mais tous sont monumentaux : la pontée, le navire, la mer. La première, malgré les apparences, n’est pas inerte : il faut sans cesse, en fonction des ports, en construire et déconstruire le labyrinthe ; occasion d’observer « l’élégance et […] la sauvagerie dans la relation du grutier au bloc qu’il maîtrise », le mouvement rapace des palonniers, comparés à des aigles avides de saisir leur proie. La pontée et son « patchwork polychrome » emmène avec elle ses jours de grand vent, ses bruits trompeurs, son étonnant « chœur d’esclaves que les bourrasques font vibrer et gémir sur les fréquences singulières de la voix humaine », ses odeurs de jus d’alcools fermentés ou de peaux tannées.

Le cargo, malgré sa massivité, s’incarne aussi sous la plume de Jean-Paul Honoré en une masse vibrante, palpitante, mobile, dont le roulis déteint sur la perception du corps. L’auteur s’imprègne de son atmosphère saturée d’odeurs de fuel, apprend son organisation impeccablement réglée : instructions de sécurité, repas au mess, rotation immuable de menus similaire (dont la fameuse « salade Bougainville » du coq philippin), règles implicites de la vie collective, où les équipage se côtoient sans se mélanger. Atmosphère virile et disciplinée, les adresses des bordels glissées discrètement à chaque escale. Contemplations régulières de la table à cartes et du radar GPS qui cartographie les autoroutes maritimes. Descente impressionnante dans le ventre de l’animal, lors de la visite (guidée) du « moteur-cathédrale » dans un chapitre presque lyrique, où le « PAX », la main posée sur une durite du monstre, en « perçoit avec émotion le battement vital, une pulsation cardiaque sous la fine cotte de mailles inoxydables qui enrobe l’aorte de caoutchouc ».

De temps en temps, dans cet univers de métal et de bruits industriels, la « nostalgie du confort » ; de temps en temps aussi, la présence de la terre qui se rappelle, à travers la présence de fauvettes désertiques, de phoques entrevus au loin sur une plage. L’émoi géographique est discret, mais puissant, comme un arrière-plan perçu depuis le mastodonte qui en modifie l’appréhension. Il est particulièrement perceptible lors de la traversée du canal de Suez, qui offre brutalement sa « pacotille de sensations réveillées », ses parallèles hypnotiques, ses hôtels fantômes, ses bicoques et l’écrasante présence du désert. Et bien sûr la mer, toujours elle, et ses cinquante nuances de couleurs et de matière, tantôt « cavité vitreuse d’obsidienne », tantôt surface « étamée par la lumière», « laminée à chaud par le soleil » ; tantôt tendant ses « paumes mousseuses », tantôt « lisse et abstraite ».

L’originalité de ce carnet de traversée, qui bannit résolument l’emploi du je, est d’avoir laissé peu de place à l’intériorité ; ou plus exactement d’avoir fait transiter les impressions, les perplexités, les découvertes, par une écriture à la fois factuelle et descriptive, précise et poétique, qui fait sans cesse se rencontrer l’extrême technicité de la matière et la subtilité évocatrice de la métaphore (les « creux pelviens du navire » ou « l’horizon laqué par la lune ») ; la présence des marchandises (fascinantes énumérations des denrées transportées, traduites du chinois dans un français surréel qui accumule les parapluies chauds de banane de jardin, l’herbe artificielle pour l’usage d’université et les chemises occasionnelles desserrées) et la permanente « ambiguïté des vagues » ; les coordonnées des radars et l’émotion contemplative de la géographie. Envisager le voyage comme le territoire d’un nouveau lexique à apprendre et manier, parce que les mots ici conduisent tout droit à l’apprivoisement d’un monde singulier et qui n’a pas d’équivalent sur la terre ; chercher le terme qui désigne et matérialise, chacun comme une « clé coudée » pour en démonter chaque détail et « recomposer l’ensemble en rouages intelligibles ».

Jean-Paul Honoré, Pontée, Arléa, 2019, 143 p.

© Hélène Gestern / Autobiosphère 2019