Mémoire cousue main : Norbert Czarny, Mains, fils ciseaux (Arléa, 2023) (Irène Bathori)

Tresser le récit d’enfance à partir des silences parentaux : une des formes de l’héritage léguée par un siècle que deux guerres – trois si l’on compte celle d’Algérie – traversèrent, entraînant leur lot de traumatismes enfouis, de dissimulations, de souvenirs tronqués, difficilement partagés car difficilement partageables. Comme Ivan Jablonka, Pierre Pachet, Stéphane Audoin-Rouzeau ou Françoise Milewski en ont témoigné, c’est alors aux enfants ou aux petits-enfants qu’échoit la tâche de rassembler les pièces éparses et de les coudre les unes aux autres en un récit, dans un geste qui tient de l’hommage et de l’amour.

Dans le cas de Norbert Czarny, la métaphore de la couture est à prendre au sens propre : dans Mains, fils, ciseaux, il s’agit bel et bien pour ce fils de tailleur de travailler à partir des bribes, images, paroles, voix.

« Avant que tout s’éparpille, se disperse et disparaisse, je collecte, je ramasse, je grappille et je glane […] Plus tard, j’écoute les vieux airs chantés par Fréhel ou Germaine Montero, je contemple les photos sépia qui racontent ce qui n’est plus et qui me touchent comme si j’y reconnaissais les miens. Je conserve, je mets de côté ; comme les boutons, les fils et les ciseaux crantés, ça peut servir. »

Le récit, qui fait abstraction de la chronologie, se déroule (se dévide ?) suivant des chapitres thématiques, qui s’arrêtent sur un souvenir, un objet, une sensation, lesquels entraînent le reste comme un aimant. Cette déambulation, autobiographique et biographique, permet à l’auteur de reconstituer la vie de ses parents, la part qu’il ignore et celle qui se confond avec ses souvenirs d’enfance ; de suppléer à leur mémoire brouillée par la maladie ou les médicaments.

Le narrateur a renoncé aux illusions d’exactitude il laisse l’écriture « flotte[r] dans le temps, dérive[r] », comme une surface sensible qui s’imprime au creux des sollicitations apportées par la vie. Comme chez Perec, c’est une histoire tragique qui se dit à mots couverts, où les noms et prénoms changeant : Szaba, venu de Pologne, qui devient Salomon en Allemagne qui devient Salek qui devient Serge en France, Dora enfant qui fugue pour voir son père prisonnier. Des images noires traversent le texte, crevant comme des bulles à sa surface, barbelés, châlits, tatouage, étoiles cousues sur la poitrine, boulevard Ornano. D’autres les rattrapent, l’enfance, un canari jaune, un atelier, des ciseaux crantés, les chemises dont on efface les plis, des naissances, des films, des chansons populaires, le goût de la vie, du labeur, du chaud soleil de la Terre promise, des retrouvailles.

 « J’essaye d’assembler les fragments, avant que tout ne s’envole avec moi » écrit Norbert Czarny. C’est cette modestie, cette patiente et douce lutte contre la dispersion qui structure ce récit dont le décousu n’est qu’apparent. Aucun éditeur n’ayant souhaité accueillir les souvenirs des parents et leur exactitude documentaire, c’est alors leur fils a pris la plume, autrement, puisque « glaner, écrire, c’est un même geste ». Ce faisant, Norbert Czarny érige son propre monument, au sens propre, dressé à ceux qu’on a pu voir comme des « gens de peu » : un dictionnaire de la tendresse filiale, entre émotion, respect, sobriété et pudeur, la collection minutieuse d’un homme qui se sait dépositaire de la voix de son père et de sa mère, et les accompagne dans les servitudes du grand âge avec un amour tel que l’épreuve en est transfigurée.

Norbert Czarny, Mains, fils, ciseaux, Arléa, coll. « La Rencontre », 2023, 173 p.

Anthony Passeron, Les Enfants endormis (Globe, 2021), (Véronique Montémont)

Avec Les enfants endormis, c’est un récit familial, singulier et collectif, que signe Anthony Passeron sur un sujet qui reste, encore aujourd’hui, une forme de tabou : le sida. Si une génération garde dans le vif de sa mémoire les récits déchirants d’Hervé Guibert, de Jean-Baptiste Niel (La Maison Niel), de Pascal de Duve (Cargo vie), les romans de Cyril Collard et de Guy Hocquenguem, tous morts de cette maladie, si la parole des malades condamnés est parvenue à résonner durant les années fatales de l’épidémie, avant l’arrivée des trithérapies, on a moins parlé du choc que la maladie avait pu représenter pour les familles, les accompagnants. Le très beau film de Robin Campillo, Cent vingt battements par minute (2017), en donnait, même s’il abordait surtout le sujet de la lutte militante, une idée ; c’est aussi ce sujet qu’évoque le livre d’Anthony Passeron, dont l’oncle toxicomane, Désiré, est mort du sida, attrapé par l’intermédiaire d’une seringue contaminée. De cet homme, nul ne parle, car « les archives familiales ont censuré la fin de sa vie ». Et si l’éditeur a choisi de décrire en quatrième de couverture un « roman » social, ce n’est aucunement d’un roman, mais bien d’une autobiographie dont il s’agit, autobiographie dont le pacte, d’une rigoureuse honnêteté, est au demeurant explicite :

Ce livre est l’ultime tentative que quelque chose subsiste. Il mêle des souvenirs, des confessions incomplètes et des reconstitutions documentées. Il est le fruit de leur silence. J’ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d’autres, a traversé dans une solitude absolue. Mais comme poser mes mots sur leur histoire sans les en déposséder ? Comment parler à leur place sans que mon point de vue, mes obsessions ne supplantent les leurs ? Ces questions m’ont longtemps empêché de me mettre au travail. Jusqu’à ce que je prenne conscience qu’écrire, c’était la seule solution pour que l’histoire de mon oncle, l’histoire de ma famille, ne disparaissent pas avec eux, avec le village. Pour leur montrer que la vie de Désiré s’était inscrite dans le chaos du monde, un chaos de faits historiques, géographiques et sociaux.

Ce livre est à plusieurs entrées et s’inscrit à sa façon dans la lignée des Ernaux, Eribon ou Louis, avec la particularité d’être focalisé non sur l’auteur, mais sur un tiers. L’histoire de Désiré, sa chute dans la toxicomanie, sa lente agonie, ce n’est pas seulement la confession d’un ado effrayé – l’auteur à l’époque – devenu un adulte désireux de comprendre, un ado qui a vu son oncle, sa tante, puis sa cousine (la fille de Désiré, contaminée in utero) s’éteindre de mort lente et affreuse. Elle est relue à la lumière de toute une trajectoire sociale, qui a permis à des gens pauvres, notamment la grand-mère de l’auteur et mère de Désirée, une immigrée italienne, d’accéder au statut envié de commerçante ayant pignon sur rue.

L’action se passe dans un village du Sud, jamais nommé, près de Nice, et se déroule comme un huis clos, dans un bourg reculé où la famille, à la dure, s’est fait une place au soleil. Emile et Louise (fille de réfugiés italiens), au prix d’un labeur acharné, sont devenus bouchers. Ils sont connus, respectés, de quasi-notables. Oubliées, les humiliations : leurs quatre enfants seront « appelés par leur prénom, vus à l’église et sur les terrains de tennis ». Désiré hérite de toutes les espérances : pendant que son frère travaille à la boucherie, il fait des études, travaille à Nice. Un « voyage » qui a tout d’une fugue à Amsterdam lui fait goûter à l’héroïne : de cette dépendance, jamais il ne sortira.

En parallèle, selon une stricte alternance, le livre relate, de manière méthodique et extrêmement documentée, la genèse de la découverte de la maladie, et la façon dont le milieu médical tarde à prendre conscience de sa gravité. On voit des médecins pionniers, plus motivés (et plus lucides) que d’autres, de jeunes chercheurs convaincus de se lancer sur ce sujet qui alors n’intéresse guère. Ils s’appellent Willy Rozenbaum, Jacques Leibowitch, Françoise Brun-Vézinet, Françoise Barré-Sinoussi, Luc Montagnier. Ils sont inquiets de cette pneumopathie qu’on pensait éradiquée qui arrive tout droit des Etats-Unis, des syndromes de Kaposi qui frappant tout à coup essentiellement des homosexuels jusque là en bonne santé.  Mais ils doivent déployer beaucoup d’efforts et d’énergie pour convaincre ; leurs propres confrères chercheurs d’abord, sur fond de rivalités médicales entre la France et les Etats-Unis qui feront perdre de précieuses années, puis les pouvoirs publics de la gravité et de la nouveauté de ce virus (le scandale du sang contaminé dit assez le scepticisme qu’ils ont dû affronter). Et enfin, il faut sensibiliser le grand public, indifférent à ce « cancer gay » dont ils pensent encore qu’il ne les concerne pas. Plus on avance dans le livre, plus les chapitres prennent l’allure d’une course contre la montre, une lutte acharnée pour élaborer des traitements alors que de plus en plus de jeunes gays, mais aussi une proportion croissante de femmes, d’hétérosexuels, d’hémophiles, et même d’enfants nés avec le virus meurent, désespérés, sous les yeux de médecins impuissants.

Et si l’on est si sensible au caractère d’urgence que prend cette rétrospective médicale, c’est parce qu’au centre du livre, il y a Désiré qui agonise, ainsi que Brigitte, sa femme, pour les mêmes raisons, puis Émilie, leur petite fille, à qui est consacrée  la dernière partie du livre. Un silence de plomb écrase la réalité de la situation ; tout en lui rendant visite chaque jour à l’hôpital, sa mère instaure un déni absolu autour de la maladie de Désiré, de sa toxicomanie. De même, mais cette fois pour ne pas terroriser l’enfant, elle cache à Émilie la réalité de son état, refusant que la petite et ses cousins entendent le mot « sida ».

Comme l’analyse très bien l’auteur, cette maladie signifie la destruction de toute une trajectoire tendue vers la sortie du milieu d’origine, comme l’avortement d’Annie Ernaux, raconté dans L’Événement, la renvoyait brutalement à sa condition première. « Un micro-organisme, surgi d’on ne sait où, réussissait à enrayer une longue histoire d’ascension sociale, une lutte pour devenir quelqu’un de respecté. Il suscitait des sentiments de honte, d’exclusion, d’humiliation ». Et c’est, au fond, une classe sociale, celle de tout petits bourgeois à peine sortis du prolétariat, et la génération de leurs enfants (lesquels auraient préféré « crever de la came plutôt que d’avoir la vie de [leurs] parents », selon les mots d’une survivante) qu’Anthony Passeron radiographie, sans complaisance, mais sans aucun mépris, jamais : des gens percutés par la maladie qui vient déstabiliser de plein fouet leurs certitudes, mais qui, en dépit du mensonge dont ils recouvrent la vérité, usent jusqu’à leurs dernières forces pour accompagner leurs enfants malades et les maintenir en vie quand la médecine ne peut plus rien pour eux.

En ce sens, le livre est aussi un hommage sobre et sincère à leur courage, à leur amour, l’arme ultime, donné sans compter durant ces années de plomb où l’on s’épuise à dispenser affection, tendresse, soins et attentions à des êtres condamnés : « Tous se sont montrés héroïques. Pas au sens où les films américains aiment à l’entendre. Chacun a joué jusqu’à la fin son rôle de personnage modeste, impuissant, dans une intrigue absurde et sans enjeu ». Il y a donc plus d’une raison de lire Les Enfants endormis, enquête sociologique, médicale, familiale, mais aussi coupe sagittale dans la vie d’une famille à qui la maladie a tout pris, jusqu’aux mots pour la dire ; tout, sauf l’amour.

Anthony Passeron, Les Enfants endormis, Globe, 2022, 273 p.

Appel à communications : conférence IABA Europe (Varsovie, 2023)

Notre ami Pawel Rodak nous transmet l’annonce et l’appel à communication de la prochaine conférence IABA (International Association for Biography and Autobiography) qui se tiendra à Varsovie du 5 au 8 juillet 2023.

 » Nous sommes heureux de vous annoncer la tenue de la prochaine conférence IABA Europe à Varsovie (Pologne), du 5 au 8 juillet 2023. La conférence se tiendra en présentiel uniquement. Son thème, Écritures de la vie en temps de crise, est à mettre en relation avec les défis auxquels nous avons été confrontés en Europe et partout dans le monde durant ces dernières années? Beaucoup de choses ont changé depuis l’édition 2019 de la conférence IABA à Madrid. L’accélération des changements climatiques, la pandémie de COVID-19 et, désormais, la guerre en Ukraine ont changé notablement non seulement notre perception du monde, mais aussi la manière dont nous consignons nos expériences autobiographiques (nos pratiques d’écriture de la vie) . Un des éléments les plus cruciaux de la difficile situation européenne, comme dans d’autres parties du monde, est la crise des réfugiés. Ces dernières années, des habitants de pays frappés par la guerre et de terribles conflits – Syrie, Irak, Afghanistan ou certains états africains – sont venus chercher une existence plus paisible auprès de certaines communautés européennes. Aujourd’hui, des millions d’Ukrainiens se retrouvent dans la même situation… « [suite dans la pièce jointe]

« We are pleased to announce that the next IABA Europe Conference will be held in Warsaw, Poland, from July 5th to July 8th 2023. The conference will be held on-site only. The theme of the conference, Life-Writing in Times of Crisis, relates to the challenges we have had to face in Europe and all around the world in recent years. A lot has changed since the 2019 IABA Europe conference in Madrid. The accelerating climate crisis, the COVID–19 pandemic, and then the war in Ukraine have significantly influenced not only our perception of the world, but also the ways in which we record autobiographical experiences (the practice of writing about one’s own life). A crucial component of the difficult situation in Europe and other parts of the world is the refugee crisis. In recent years, inhabitants of countries affected by wars and terrible conflicts – Syria, Iraq, Afghanistan or African states – have been seeking peace among European communities. Today, millions of Ukrainians are in the same situation… » [read more in attached pdf file]

Site web de la conférence : https://iabawarsaw2023.eu

Allegro con spirito : Philippe Cassard, Par petites touches (Mercure de France, 2022) (H. Gestern)

Par petites touches : c’est avec un titre à double sens que le pianiste (également connu comme producteur d’émissions radiophoniques de haute tenue) Philippe Cassard fait son entrée en autobiographie. Sollicité par Colette Fellous pour sa belle collection Traits et Portraits, le musicien livre un autoportrait ponctué de photographies (puisque telle est la règle de composition), articulé autour de plusieurs entrées. La première, c’est l’enfance, l’enfance d’un petit garçon merveilleusement doué, petit-fils de paysan et fils d’enseignants, dont la professeure Suzanne Verrier remarque le talent. Elle l’oriente vers celui qui sera son premier maître, Pierre Barbizet, lequel accueille le petit garçon plusieurs fois par an à Marseille. Jacques Bloch prendra la relève, puis Geneviève Joy, au Conservatoire de Paris, où l’adolescent suit des cours deux jours par semaine, tout en poursuivant sa scolarité au CNED ; après quoi le jeune pianiste rejoindra la Hochschule für Musik de Vienne. Une carrière brillantissime, très tôt amorcée, sur laquelle l’auteur reste discret : on ne trouvera pas entre les lignes de cette partition-là moindre autosatisfaction, le moindre attendrissement sur son parcours de jeune virtuose. Plutôt la conscience d’avoir été intelligemment accompagné par des adultes qui ne l’ont pas brisé en chemin, au contraire de ces petits prodiges exhibés à la télévision, « enfants aux gestes d’automates et aux sourires forcés ».  

Certes, il arrive à Philippe Cassard d’avoir la dent dure : d’expliquer comment l’exigence du travail en quatuor peut briser des amitiés, de critiquer vertement l’interprétation du lied selon Elisabeth Schwartzkopf, ou encore la pauvreté de la culture musicale des jeune interprètes, asséchés par les programmes des grands concours internationaux ; une franchise au demeurant roborative, en ce temps de bienveillance obligatoire, de cœurs et de likes dégoulinants. Mais ces coups de griffe ne sont que des ponctuations, les contrepoints fugaces de vibrants hommages, humains et musicaux :  à lire Philippe Cassard, on comprend que les « touches » qui forment le clavier de la vie d’un musicien, ce sont d’abord ses maîtres, et ensuite les musiciens avec qui il travaille. Pour eux, il n’est que gratitude : « J’ai eu cette chance extraordinaire d’avoir été formé par une chaîne fraternelle ininterrompue de musiciens et de musiciennes passionnés, qui aimaient leur métier, plaçaient très haut leurs exigences et poussaient toujours leurs élèves à se dépasser, à ne jamais baisser la garde de la curiosité ». Dans son cas, outre Pierre Barbizet, il y aura Nikita Magaloff, le lumineux Dominique Merlet, « esthète », amateur de bon vin, professeur exigeant et érudit, qui sait dénouer les pièges de la technique mais aussi élargir l’horizon musical de ses jeunes élèves jusqu’à Barber, Boulez ou Ginastera.

Plus tard dans sa vie, l’auteur apprendra à partager la musique par un autre truchement, celui de la radio, qui jouera de son propre aveu un rôle essentiel dans sa vie d’interprète. Les auditeurs de France Musique ont bien connu ses Notes du traducteur, présentes sur les ondes durant dix saisons, dont il explique qu’elles ont été « essentiel[les] à son métier de musicien » : l’occasion de faire des recherches, d’approfondir le rapport à la musique, à l’interprétation, de « réinjecte[r] du combustible » dans son propre jeu. Le plaisir aussi de transmettre, d’instruire, de partager le savoir, quand la vie n’a pas laissé le temps et l’espace d’assumer la responsabilité d’une classe au Conservatoire.

La plume est tonique, fluide : si parler de musique est toujours périlleux, le traducteur transformé en écrivain a ici su trouver les mots pour la dire. Quand il évoque les artistes qu’il aime, ses descriptions se font d’une délicatesse, d’une beauté lyriques : on notera en particulier le portrait magnifique de Thierry De Brunhoff, devenu moine après avoir été musicien, le superbe hommage à Radu Lupu, pianiste rare et sensible, à « sa manière de laisser couler la musique, d’en infuser tranquillement toutes les beautés secrètes, attirantes comme des trésors, dans le mental, puis à travers tout le corps de l’auditeur ». Ou encore le récit d’une sonate de Scarlatti par Horowitz au Théâtre des Champs-Élysées, épiphanie miraculeuse : « Jamais de tels pianissimi, de tels dégradés de couleur n’avaient à ce point ensorcelé un auditoire parisien ».

Mais le livre fait aussi place à beaucoup, beaucoup d’humour : on se régale de l’hilarante évocation des concerts de Richter, où Cassard joue le rôle du tourneur de pages et se fait martyriser par un maestro colérique, du récit de la technique de Christa Ludwig pour réchauffer les mains glacées de son pianiste, de celui d’un festin dans le TER partagé avec Anne Gastinel et David Grimal ; on lit comme un roman sa redécouverte de partitions originales de Debussy, qui lui furent finalement offertes par une fidèle auditrice, descendante d’amis du compositeur, et que Natalie Dessay accepta de faire revivre.

En cela, Par petites touches est un autoportrait joyeux. On y entend l’exigence extrême de la musique, mais non la souffrance qui accompagne souvent l’évocation d’une pratique artistique de haut niveau et d’une carrière précoce. On y suit les pas d’un homme qui n’a cessé d’approfondir son rapport à son métier, cultivant les amitiés vives et la mémoire de ses chers fantômes, un homme qui aime les jardins, les voyages, la beauté des lieux, les gourmandises, l’écoute et le travail minutieux de la partition ; un homme qui sait goûter la vie, et toute la lumière que la musique sait y déposer.

Philippe Cassard, Par petites touches, Mercure de France, « Traits et portraits », 2022, 194 p. ill

François II Rákóczi, Confession d’un pécheur, traduite du latin par Chrysostome Jourdain, Champion, 2020 (Odile Richard)

Nous avions déjà recensé avec Bernard Bray (†) pour la revue Épistolaire (n°39, 2013, p. 265-269), un bel ouvrage dû à la même excellente équipe de chercheurs hongrois dirigée par Gabor Tüskés, et paru dans la même maison d’édition en 2011 : Lettres de Turquie, de Kelemen Mikes, mi-roman épistolaire, mi-mémoires, dont l’auteur fut le poète et chambellan attaché à la cour du prince en exil François II Rákóczi (1676-1735), dont il sera question ici. Rákóczi, Prince de Transylvanie, personnage toujours fameux et quasi héroïque en Hongrie, contribua au soulèvement et à la quête d’indépendance de cette nation lorsque celle-ci, restée alliée aux Turcs, était sous domination de l’Empire des Habsbourg dirigé depuis Vienne.

« La Confessio peccatoris, ouvrage d’environ 400 pages, texte capital pour l’histoire de l’écriture de soi, constitue en effet une forme de chaînon manquant entre les Essais de Montaigne, les Mémoires de Saint-Simon et les Confessions de Rousseau. (Odile Richard)

Très tôt orphelin de père et recueilli par un beau-père Emeric Thököly, resté sous l’influence turque, le jeune et brillant aristocrate à la culture largement européenne (ses études à Vienne et Prague seront suivies d’un long voyage en Italie) bascule dans le camp des insurgés dès le traité de Carlowitz (Serbie), qui entérine la reconquête de la Hongrie et de la Slavonie par les Habsbourg sur les Turcs. S’ensuivent de sa part une quête de soutien et des tentatives de rapprochement diplomatique avec la France hostile à l’Empire, ainsi qu’un épisode fameux d’emprisonnement et d’évasion (1701). Le soulèvement de son pays conduit en 1704 à la proclamation de Rákóczi prince souverain de son État de Transylvanie, toujours avec le soutien de la France. À partir de 1704, la reconfiguration diplomatique de l’Europe (mort de Léopold Ier et avènement de Joseph Ier, entrée dans le concert des nations influentes de Pierre Ier de Russie, intervention des Suédois, hostilité du pape Clément XI à la guerre d’indépendance) réduit les chances de Rákóczi de maintenir son pouvoir. En 1709 Louis XIV, lui-même contraint par la bascule des alliances, doit interrompre son aide financière ; en 1711 Rákóczi, ayant refusé de signer la paix de Szatmar qu’il juge défavorable à son pays, menacé physiquement, s’exile en Pologne, puis à Dantzig où il s’embarque en 1713 jusqu’à Dieppe d’où il atteint Paris : le roi le reçoit « comme un fils ». S’ensuivent quelques années d’exil heureux à la cour de France où Rákóczi est apprécié et fêté, vivant dans la compagnie des princes de sang au rythme des chasses et des fêtes, entre Versailles, Marly et Fontainebleau. En août 1715, très affecté par l’agonie du roi, qu’il compare majestueusement à la chute d’un « cèdre du Liban », il se retire trois jours avant sa mort au couvent des Camaldules de Grosbois (près de Yerres, dans l’Essonne), où la première partie de sa Confession rédigée sur place témoignera dès lors d’un esprit de retraite spirituelle qui ne va plus le quitter. Il s’y tient pourtant au courant des événements de son pays : cette même année, il est condamné par la Diète à la peine capitale et à la confiscation de ses propriétés….

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La force éclatante du désir : Annie Ernaux, Le Jeune homme (Hélène Gestern)

Annie Ernaux, depuis Les Armoires vides, a toujours cherché à dire la vie. Ou plus exactement la conjonction de la vie, de l’amour et de la mort, trois forces qui continûment s’enlacent et se percutent au sein de nos existences. C’est inlassablement qu’elle explore cette trinité, avec une rigueur toujours plus grande, toujours plus dépouillée, les saisissant dans des récits dont la force n’a d’égale que la limpidité, nous offrant comme une intelligence supplémentaire de nous-même qui nous laisse à chaque fois empoignée au cœur.

Le Jeune homme est un court texte d’à peine trente pages. Mais il pourrait tout autant en contenir mille, tant il est comme le précipité, la quintessence et l’épure d’un geste autobiographique où le sujet est d’abord une surface, un matériau photosensible traversé par l’acte d’exister, quel que soit le prix des émotions que requiert chaque expérience. L’écriture qui, de livre en livre, a toujours cherché à s’approcher au plus près, à trancher comme un couteau dans tout ce qui n’est pas authenticité, atteint ici une forme de condensation remarquable de limpidité et d’apaisement conjoints. Un épisode singulier dans une vie singulière (la liaison de la narratrice avec un étudiant qui a trente ans de moins qu’elle) y devient le lieu de la description d’une autre expérience, transcendante, proustienne, woolfienne, vertigineuse : celle du temps et des empreintes superposées qu’il laisse en nous.

Il ne s’agit pas seulement de dire un amour, même si celui-ci est hors norme. Il est aussi question de comprendre comment à travers cette relation avec un jeune homme qui « arrachait » Annie Ernaux à sa génération (sans pour autant la faire entrer dans la sienne à lui), s’est opérée chez la narratrice une anamnèse formidable, réinscription des événements vécus dans un présent absolu. Ce voyage à l’intérieur de soi s’accomplit par éclats, sensations, répétitions, telle une écume qui brasse les souvenirs surgis de l’enfance, ceux des études, de l’avortement, des amours, de la maternité,  et du désir – comme si tout s’était condensé là, dans un matelas posé au sol, à Rouen, dans les bras d’un seul homme. Celui-ci, à travers l’intensité de son désir, a transformé la vie en « étrange et continuel palimpseste ». « Il n’y a plus de temps » écrit Anne Ernaux, « sinon celui, sans nom, du rêve ».

On touche dans le récit de cet amour aux ressorts les plus énigmatiques des sentiments humains. Qu’aime-t-on en l’autre ? De quelle part de lumière est-on en quête au juste, et quelle nuit intérieure nous pousse vers lui ? Dans quels ressorts du passé s’enracine le besoin d’un être si différent et en même temps si proche ?  Du jeune amant, on sait peu de choses, sinon qu’il aime cette femme de trente ans son aînée, qu’il l’aime vraiment. Mais la narratrice est consciente que ce qui se joue entre eux n’est pas qu’une question d’attrait sexuel, de sentiments ou d’admiration. A., c’est la part d’elle qu’elle a explorée dans plusieurs de ses livres, celle qu’elle était, le restant du plouc, du garçon sans manière, qui se débat avec une semi-pauvreté et l’héritage de son milieu. De son côté, elle est devenue l’initiatrice, qui n’offre pas seulement la jouissance ou le confort matériel, mais la culture, la découverte, les codes. Cette violence sociale là, présente entre eux, n’est pas passée sous silence par celle qui a incarné tour à tour les deux rôles, et qui sait combien ces déséquilibres fabriquent d’incertitude : « J’étais en position dominante et j’utilisais les armes d’une domination, dont, toutefois, je connaissais la fragilité dans une relation amoureuse. ».

Il y a donc ces amants-là, qui malgré ce qui les oppose, se retrouvent à Rouen, partagent les voyages, les cafés, les promenades, la complicité, les étreintes. Et puis il y a les autres. Et c’est dans leur regard à eux que la relation s’incarne dans l’étendue du scandale que leur couple semble constituer. Les badauds qui les dévisagent, à Fécamp, dans les restaurants, sur la plage ; dans leurs yeux la réprobation et le désir mêlés face à ce jeune homme accompagné d’une femme de cinquante ans, alors que l’inverse ne susciterait aucune réaction. La narratrice a la certitude que ce qu’ils voient en eux deux, c’est « confusément, l’inceste ». Le Jeune Homme assume cette possible confusion des rôles, ce vertige des ambiguïtés, en quelques mots, quelques faits : s on jeune amant l’appelle « la reum » ; elle l’emmène au théâtre, comme elle l’a fait avec ses fils. Il voudrait un enfant d’elle ; mais il voudrait, aussi, naître d’elle et lui ressembler.

Dans l’ensemble de son œuvre, Annie Ernaux n’a eu de cesse de faire un sort à la honte : celle d’être pauvre, celle d’être femme, d’avorter, d’aimer jusqu’à la déraison, celle d’avoir une maladie qui attaque le corps dans ce qu’il a de plus sensuel. Mais il serait injuste de réduire ses livres à cette seule dimension, aussi fondamentale soit elle. Car l’écrivaine a aussi inventé une écriture, ni si plate ni si blanche qu’on a pris l’habitude de le dire : une écriture qui serait plutôt transparente, en ce sens qu’elle abolit la distance entre le récit de la vie et de la vie elle-même, une écriture infiniment riche et poétique, poignante de justesse, d’exactitude, d’exigence, ne transigeant jamais mais déployant à chaque fois une nouvelle facette, comme un photographe qui choisirait son angle, sa lumière, sa durée d’exposition. Celle du Jeune homme semble encalminée, suspendue dans la grâce, comme si le souvenir de la plénitude avait domestiqué celui de la violence, la joie désamorcé le tabou. Comme si celle racontait cette histoire était revenue d’un long voyage pour nous offrir le récit d’une expérience presque chimiquement pure, celle du moment où une femme s’offre aux forces éclatantes du désir, en sachant déjà que c’est aux mots qu’elle en remettra le fruit.


Annie Ernaux, Le Jeune homme , Gallimard, 2022.

Rencontre autour de la collection « Vivre/Ecrire » à la Médiathèque Violette Leduc (5 mars 2022, de 15h30 à 16h30)

Temps fort Langue française / De l’histoire intime des français au XXe siècle !

À l’occasion du dixième anniversaire des éditions du Mauconduit, et de la création de « Vivre/écrire », une nouvelle collection de recueils thématiques de textes autobiographiques, rencontre avec Elizabeth Legros Chapuis et Véronique Leroux-Hugon, deux des auteures qui les ont réunis et présentés, en présence de Laurence Santantonios, fondatrice et directrice de cette maison d’édition.

Une bibliothèque de l’histoire intime des français. Il existe un lieu fabuleux où sont conservés et consultés des milliers de manuscrits inédits déposés par des inconnus : les archives de l’association pour l’Autobiographie et le Patrimoine Autobiographique (APA). À partir de ces « écritures ordinaires », Mauconduit, qui fête ses dix ans en 2022, a imaginé constituer peu à peu une bibliothèque de l’histoire intime des français au XXe siècle. Cette nouvelle collection « Vivre/écrire » est composée de recueils thématiques de textes autobiographiques, réunis et présentés par un chercheur ou une chercheuse : l’exil, l’évasion des prisonniers de guerre, le transfuge de classe, l’amour, les cheminots, les femmes dans la guerre…

 » Raconter les années du XXe siècle à aujourd’hui à travers les journaux intimes, les lettres, les archives de ceux « qui font l’histoire sans savoir qu’ils la font « , c’est une entreprise magnifique et sans exemple qui m’a d’emblée enthousiasmée. Pouvoir lire comment les gens ont vécu, aimé, regardé le monde, traversé les événements, a quelque chose de profondément émouvant. Tout cela a été possible grâce aux archives de l’APA qui constituent une formidable mémoire des vies dans le temps. » Annie Ernaux, le 10/11/2021.

Vivre/écrire. Deux premiers titres le 21 janvier : Amoureux, Lettres d’amour retrouvées, réunies et présentées par Véronique Leroux-Hugon ; Femmes dans la guerre, Témoignages, 1939-1945, réunis et présentés par Hélène Gestern ; deux autres le 4 mars 2022 : Évadés, Récits de prisonniers de guerre, 1939-1945, réunis et présentés par Philippe Lejeune ; Exilés, Récits autobiographiques, réunis et présentés par Elisabeth Legros Chapuis. Éditions du Mauconduit.

Gratuit sur réservation à : mediatheque.violette-leduc@paris.fr

Lieu : Médiathèque Violette Leduc
18 rue Faidherbe, Paris 11e

Date et heure : Le samedi 5 mars 2022
De 15 h à 16 h 30

Gratuit
Uniquement sur réservation

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Julia Kerninon, Toucher la terre ferme (L’Iconoclaste, 2022)

Le talent de Julia Kerninon comme romancière (Buvard, Ma dévotion) n’est plus à démontrer ; en matière d’autobiographie, avec Une activité respectable, on avait pu constater qu’il n’était pas moins grand. C’est à l’autobiographie que l’autrice revient pour son sixième livre, Toucher la terre ferme (L’Iconoclaste, 2022), magnifique récit consacré à la transition déchirante, heureuse et douloureuse à la fois, et dans tous les cas essentielle, qui consiste à mettre des enfants au monde.

Quand le livre s’ouvre, celle qui a aimé et vécu avec une intensité folle entre ses vingt et ses presque trente ans, celle a voué sa vie aux mots jusqu’au paroxysme et en a fait sa raison d’être en même temps que son métier, est mère d’un bébé d’un an et demi. Elle va mal, pleure et parfois boit la nuit, pour trouver l’apaisement. « La maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir », écrit-elle. Ces mots pourraient laisser augurer le pire ; mais le pire n’advient pas. Ils sont au contraire un passage nécessaire, une clé pour entrer dans une complexité beaucoup plus profonde, et en définitive radieuse, celle autour de laquelle va tourner le récit.

En effet, il n’est ni naturel, ni évident, ce passage d’un état à un autre. Il exige le temps que le corps cicatrise, que se réconcilient le moi d’avant et le moi d’après. C’est à cette traversée sur le fil que s’attelle un livre qui ne parle pas, tant s’en faut, que d’enfantement. Sa scène inaugurale raconte la première déchirure, l’accouchement, avec sa douleur surnaturelle, « insolente, moyenâgeuse » ; l’enfant sort magnifiquement des pièges de cette venue au monde difficile. Mais à l’ardente espérance d’une pure réinvention avec l’arrivée d’un être neuf succède la difficile habitation avec un corps, une existence transformés. Julia Kerninon dit, avec une simplicité crue, les désirs de fuite sur le parking de la maternité, la peur subite de « la vie quotidienne, la vie domestique, la platitude ».

Au fil des pages, cependant, les anciens « moi » réapparaissent puis reprennent leur place, leur épaisseur biographique : la très jeune femme, amoureuse passionnée d’un poète à éclipses, celle qui « dansait jusqu’à tomber », celle qui aimait deux hommes à la fois, travaillait comme une forcenée, buvait, se baignait seins nus dans la mer, connaissait l’épuisement et la passion. L’enfant qu’elle fut, le complexe détachement d’avec ses parents à l’heure à son tour de « devenir quelqu’un » ; l’étudiante isolée dans un appartement glacé d’Europe de l’Est où elle écrivait sans cesse. Puis, inlassablement, l’écriture, les romans, le travail et les doutes. Le livre esquisse aussi, en creux, le portrait du père de ses enfants, ce compagnon au meilleur sens du terme celui qui tient et qui retient avec son corps, son intelligence et « sa bonté ».

Aussi dur que soit cet apprivoisement, devenir mère n’est pas, ne peut pas signifier l’engloutissement de soi, et ce qu’on fut peut nous renseigner sur qui on est. « Je me retrouve dans mes excès, dans mes ambitions littéraires, dans tout ce qui en mois n’est pas une mère. J’aime mes enfants, mais j’aime aussi me souvenir de la jeune moi marchant défoncée sur les trottoirs de Maybachufer à cinq heures du matin pour aller acheter des cigarettes au cinquième jour d’un marathon de lecture dans mon lit », se rappelle l’écrivaine.  Son récit, écrit dans une langue superbe de rythme, de vibration, d’exactitude se lit comme une aventure, une confession ou encore un ardent poème. Il est constellé d’échos de vers de Ted Hugues, de Shakespeare et de Walt Whitman ; des mots qui s’imposent dans les moments les plus intimes, les plus intenses et les plus essentiels, preuve que, pour Julia Kerninon, verbe et chair ne s’annulent ni ne s’opposent mais se fondent au creux de ce qui nous définit comme être.  

Hélène Gestern

Julia Kerninon, Toucher la terre ferme, L’Iconoclaste, 2022, 116 p.

Note de lecture : Joyce Carol Oates, J’ai réussi à rester en vie (Philippe Rey, 2011)


La parution du dernier roman de Joyce Carol Oates, Le nuit. Le sommeil. La mort. Les Étoiles, traduit par Claude Seban et publié aux éditions Philippe Rey (2022), est l’occasion de rappeler que la grande romancière américain a également signé plusieurs textes autobiographiques. Nous la saluerons aujourd’hui en publiant sur Autobiosphère une chronique initialement parue en 2011 dans La Faute à Rousseau.

Lumière noire du chagrin

Hélène Gestern

Ceux qui ont lu le Journal 1973-1982 de Joyce Carol Oates se souviennent sans doute, entre autres beautés de ce texte, du lumineux portrait qu’il faisait du bonheur conjugal, celui que l’écrivain partageait avec son époux, l’éditeur Raymond Smith. Ils s’étaient rencontrés l’université du Wisconsin, alors qu’elle avait vingt-et-un ans et lui  vingt-neuf, et ne s’étaient plus quittés ensuite : lui abandonnant la carrière universitaire pour se consacrer à la découverte de jeunes écrivains et à l’Ontario Review, pendant que Joyce devenait l’immense romancière que l’on connaît, en même temps qu’une enseignante renommée. Tous deux partageaient leurs lectures, leur quotidien, une harmonie sentimentale et un hédonisme lucide que rien ne semblait pouvoir détruire (« Notre problème à Ray et à moi : nous avons tendance à être heureux, heureux de façon inerte où que nous soyons » écrivait l’auteur dans son Journal en 1979). Mais au début de l’année 2008, Ray contracte une pneumonie, qui l’emporte en moins d’une semaine. Joyce reste seule, face à l’insoutenable disparition de celui qui l’a accompagnée quarante-sept ans durant. Que devient un être auquel la vie vient d’arracher son alter ego ? Comment penser l’impensable, quand le moi n’est plus qu’une « entité qui s’effondre » ? Et surtout, question centrale du livre : comment y survivre dans les semaines qui suivent le deuil ?

            J’ai réussi à rester en vie apporte une forme de réponse, des fragments, des éclats de réflexion distribués en chapitres courts, suturés par l’écriture. Il s’agit d’un récit extraordinaire, parce qu’au-delà de l’événement qui en forme le centre, il est marqué par la même lucidité, la même intelligence et, aussi surprenant que cela puisse paraître, la même ironie que le reste de l’œuvre. L’écrivain ne triche pas sur le récit du désarroi, qui est total : elle raconte l’hébétude, la douleur, les nuits sans sommeil, le message du répondeur que l’on écoute dix fois par jour, l’achat de la concession pour deux (« intime comme un lit à deux places »), le brouillard nauséeux des médicaments. Mais ce sont surtout de petits événements, triviaux, qui viennent souligner d’un trait impitoyable la cruauté de la situation : un « Apprends à te garer, connasse », posé sous l’essuie-glaces d’une voiture qu’elle a garée à la hâte devant l’hôpital, le chat, désemparé, qui urine sur le certificat de décès de Ray…

Assez rapidement, une tentation s’impose, celle du suicide. Joyce Carol Oates baptise « le basilic » ce désir reptilien qui s’est installé en elle et ne la quitte plus. Consciente de la pente vertigineuse sur laquelle elle se déplace en équilibre, elle continue à travailler, faire cours, assurer conférences et lectures, accepter les invitations amicales. Mais cela n’empêche pas, la nuit, de sortir et de compter les médicaments (« la Réserve »), avec parfois des phrases implacables où se mêlent la colère et la culpabilité : « tu ne mérites pas de vivre une heure de plus, la poubelle dont il faut te débarrasser, c’est toi ». Contre ce désespoir, la seule force vivante est celle de l’amitié. Le livre est entrecoupé d’extraits de correspondance, ces messages que Joyce écrit, la nuit, à ses amis, les mots qu’à leur tour ils lui envoient et qui servent d’épigraphe aux différentes sections du livre. Aucun ne minimise la souffrance. À côté des maladresses des autres (envois intempestifs et protocolaire de ces « corbeilles de deuil » dont l’écrivain remplit ses poubelles), ceux qui aiment vraiment accompagnent, soutiennent, nourrissent, entendent le désespoir et y répondent : « La vérité crue est que je ne serais (selon toute vraisemblance) pas en vie s’il n’y avait mes amis », écrit l’auteur, consciente qu’ils sont aussi l’un des cœurs battants de ce récit « de deuil et d’amitié ».

Mais ce texte devient également relecture de la vie antérieure, désir d’entrer a posteriori dans une connaissance totale de l’être qui a disparu. Combattre par la mémoire la peur d’être, par pudeur, « passés à côté l’un de l’autre »… On apprend ainsi que Ray ne lisait pas les romans de Joyce ; qu’elle-même savait peu de choses de l’enfance de son époux, marqué par une relation douloureuse avec le père. C’est pourquoi elle prend la décision de lire le roman écrit par Ray, Black Mass, roman qu’il n’a jamais publié et qu’elle évoque longuement, partagée entre la peur de le trahir et la volonté d’aller jusqu’au bout. Si elle le fait, c’est au nom d’une exigence de justesse qui l’honore : « Un récit autobiographique, écrit-elle, ne rime à rien s’il n’est pas honnête. Tout comme une déclaration d’amour ne rien rime à rien, si elle n’est pas honnête ».

Bien que ce livre soit, au sens le plus noble du terme, pathétique, car il est le lieu de l’expression d’affects violents, exposés dans leur nudité, leur crudité souvent, il est aussi une réflexion profonde et belle sur les liens qui rattachent un être à la vie et constituent son identité. Joyce Carol Oates a choisi de mener une partie du récit en mettant en scène un personnage, la Veuve — on regrettera que la très belle traduction de Claude Seban n’ait pas transposé jusqu’au titre original, A Widow’s Story — , et applique à sa description une série de petits aphorismes : « La veuve se rend vite compte qu’une journée entière telle que les autres la vivent […] est impossible à endurer ». Cette distance prise, ce pas de côté, donnent une autre portée au chagrin : la façon dont l’auteur parle du sien devient ainsi adresse à tous ces blessés ambulatoires de la vie vers lesquels le deuil l’incite à porter un regard attentif.

Pas de message toutefois, surtout pas d’exhortations, de catéchisme, d’optimisme obligatoire. Au contraire, des mots sincères et cruels posés un tabou, le désir de mourir, qui résonneront sans doute chez bien des lecteurs confrontés à leur propre drame. Et, malgré la souffrance qui l’anime, un texte qui ne peut s’empêcher de rayonner de beauté, d’humanité, dans l’hommage qu’il rend à la figure de l’homme et de l’intellectuel qu’était Raymond Smith : un être attachant et intègre, aimé à la mesure de ses qualités. Une dernière déclaration d’amour, au fond, parce que « les mots […] sont tout ce que nous avons pour étayer nos ruines, de même que nous sommes, les uns pour les autres, tout ce que nous avons ».

Joyce Carol Oates, J’ai réussi à rester en vie [A Widow’s Story], traduit de l’américain par Claude Seban, Philippe Rey, 2011, 475 p. Également disponible en Points/Seuil.

— Journal 1973-1982, traduit de l’américain par Claude Seban, Philippe Rey, 2009, 527 p.

Année nouvelle

Chers amis, chères amies d’Autobiosphère,

Toute l’équipe vous présente ses meilleurs vœux pour une excellente nouvelle année, riche en projets et en réussites. Avec, bien sûr, bon pied bon œil !

L’entame particulière de 2022, avec la flambée des contaminations et la kyrielle de difficultés d’organisation qui s’ensuivent, nous conduit malheureusement à annuler la séance du séminaire Autobiographie et Correspondances qui était prévue le 15 janvier, et durant laquelle Laurence Santantonios aurait présenté sa nouvelle collection « Vivre/Écrire » aux éditions du Mauconduit. Cette collection comprend quatre titres : Évadés, Exilés, Amoureux et Femmes dans la guerre. Chaque titre est une anthologie thématique, composée à partir de larges extraits du fonds de l’Association pour l’Autobiographie, préparée et préfacée par un membre de l’APA

Le report d’une telle séance en zoom ne nous ayant pas paru des plus aptes à assurer une communication et un échange fluides, nous rattraperons cette occasion manquée par une publication sur Autobiosphère, avec une interview de l’éditrice, une présentation des ouvrages et des interviews des responsables des volumes. Elle sera publiée le 22 janvier, jour de la sortie des deux premiers titres.

Mais vous pouvez d’ores et déjà vous précipiter chez votre libraire pour réserver auprès de lui les premiers titres à paraître. Vous trouverez en pièce jointe un document qui vous présente ces quatre petits bijoux préparés avec amour (de l’autobiographie). Et si tout va mieux, le public du séminaire pourra se retrouver le 15 février pour une séance exceptionnelle du mardi, où Bertrand Marchal, invité par Jean-Marc Hovasse, parlera de la correspondance de Mallarmé

Bonne lecture et bonne année !

L’équipe du séminaire