Michèle Audin, Le visage du disparu (H. Gestern)

audinMaurice Audin avait vingt-cinq ans quand il a été emmené en 1957, sous les yeux de sa femme et de sa fille aînée, par les militaires français. Ce jeune mathématicien, père de trois enfants, membre du parti communiste algérien et partisan de l’indépendance, a été arrêté, torturé et assassiné durant sa détention. Depuis, et sous la pression des « comités Audin », son nom est devenu le symbole des exactions françaises en Algérie, tandis que l’État français refuse encore à ce jour d’ouvrir les archives touchant aux circonstances de sa disparition.

Derrière cette « vie brève » et tragique, ce destin fracassé, il y avait aussi un homme, un étudiant, un chercheur, un mari et un père. Les traces de sa vie sont ténues, mais elles existent. C’est donc sur leur piste que décide de se lancer sa fille, la mathématicienne Michèle Audin, pour offrir un autre portrait du disparu. Elle commence par mener une enquête minutieuse, qui la conduit à retracer toute la généalogie familiale (italo-savoyarde d’un côté, lyonnaise de l’autre) puis l’implantation algérienne des deux familles. Elle analyse ensuite les actes de naissance, les lettres familiales échangées, les témoignages oraux de ses oncles et tantes, et surtout les photographies, celles de l’enfant et du jeune homme, qui deviennent pour elle une fascinante surface d’hypothèses, de reconstitutions, de déductions. Avant de devenir un nom dans les registres de la grande Histoire, Maurice a été un enfant à l’oeil espiègle, un enfant de troupe, un étudiant qui portait des chemisettes et des tennis mais ne faisait pas de sport ; un garçon qui lisait L’Humanité en laissant bien visible devant l’objectif le titre du jour : « Paix en Algérie ».

Il y a quelque chose de Perec et de Modiano  — Michèle Audin le revendique – dans cette manière à la fois minutieuse et passionnée de faire parler les fragments de l’infra-ordinaire. Même si ces recherches butent régulièrement sur un constat d’ignorance (« quand il a marché, quand il a parlé, je n’en sais rien non plus », « J’ignore même s’il savait nager »), elles prennent un tour presque policier, notamment lorsque l’auteur analyse deux carnets de compte tenus par ses parents, et reconstitue à travers la liste de leurs achats leur vie quotidienne. Beaucoup de café, et peu de lait : c’est donc que son père aimait le café noir. Deux beignets frais achetés au marché : ce matin-là, Maurice et Josette auront fait les courses ensemble.

Le fait que Michèle Audin soit par ailleurs (mais est-ce vraiment par ailleurs) mathématicienne et biographe de plusieurs mathématiciens, donne une dimension supplémentaire à son récit. La biographie de Maurice Audin se double d’un tableau épistémologique, où sa fille met en parallèle l’évolution des mathématiques françaises (décapitées par la guerre de 1914, renaissantes sous l’impulsion de Bourbaki) et les travaux de son père. On imagine le rôle majeur qu’aurait pu jouer ce jeune mathématicien doué et travailleur, estimé de ses maîtres, pour lequel Laurent Schwartz tint à organiser, chose rarissime, une soutenance de thèse posthume.

Il est, par contre, un aspect que Michèle Audin refuse et refusera jusqu’au bout d’aborder : les conséquences de la disparition de son père sur elle, la souffrance et le manque, les souvenirs. Elle préfère raccrocher «[s]on deuil singulier à une histoire collective », celle des disparus d’autres guerres, d’autres tortures. Pour elle, l’affaire Audin reste « une affaire privée » ; si elle a des souvenirs familiaux, elle choisit de ne pas les partager, justement parce qu’elle « y tient ». D’où le choix de composition du récit comme un livre de chercheuse, d’historienne : une approche méthodique et documentée, un style concis qui ne laisse guère d’espace au pathos, bien que la sensibilité y vibre entre les lignes.

Le texte refuse tout autant de revenir sur le martyre, l’assassinat ou le silence officiel autour de la disparition de Maurice Audin. Si colère, souffrance ou sentiment d’injustice il y a, ils sont tenus à la lisière de ce récit, qui opère comme le bain de révélateur dans lequel on plonge les tirages photographiques. En émerge le portrait chaleureux d’un jeune homme brillant et plein de vie, doux, aimant, courageux aussi, auquel sa fille n’a malheureusement pas eu le temps de « connaître des défauts ».

Michèle Audin, Une vie brève, Gallimard, 2013, 182 p.

(c) Hélène Gestern / La Faute à Rousseau, 2012.

Ajar / Gary : Vertiges (H. Gestern)

Ajar: Gary pseudoEn 1976 paraît au Mercure de France Pseudo, d’Emile Ajar. Il s’agit du quatrième roman de l’auteur, couronné l’année précédente par le prix Goncourt pour La Vie devant soi. Ajar, dont le premier manuscrit a été envoyé du Brésil, est longtemps resté une figure mystérieuse aux yeux de ses propres éditeurs, avant de finir par dévoiler son identité : Paul Pavlowitch, petit-cousin de Romain Gary, une information qui restera longtemps inconnue du grand public. Il devient alors un personnage médiatique, qui rencontre les éditeurs, les journalistes fréquente les radios et les plateaux de télévision. En réalité, Pavlowitch est à la fois le complice et l’homme de paille de Gary, qui l’a entraîné dans une entreprise de supercherie littéraire de grande ampleur, ce qui le conduit incarner un auteur créé de toutes pièces.

L’auteur des Racines du ciel (prix Goncourt 1956) est en effet donné dans les années soixante-dix par les journalistes pour un auteur fini. Le premier roman d’« Ajar », Gros-câlin, histoire délirante et poétique d’un homme amoureux de son python domestique, est d’abord une tentative pour les faire mentir. Mais le succès est au rendez-vous, un deuxième livre suit puis un troisième, La Vie devant soi, qui obtient le Goncourt… un prix dont Gary avait déjà été le récipiendaire en 1956 et qu’« Ajar », évidemment, tente de refuser. L’écrivain est alors dans la nasse, et Pavlowitch, qui a accepté de jouer le rôle de l’auteur aussi, puisqu’à la supercherie littéraire s’ajoute un possible scandale médiatique et financier. Pire, l’intérêt suscité par Ajar attire sur ses livres l’attention de lecteurs sagaces, qui commencent à émettre des doutes sur l’authenticité de ses œuvres, relevant en particulier certaines ressemblances stylistiques avec celles de son illustre cousin. Gary, acculé, est contraint d’allumer de toute urgence un pare-feu : ce sera Pseudo.

Écrit à la première personne, ce fascinant roman se déboîte comme un jeu de poupées russes : il est censément écrit par Paul Pavlowitch qui feint de s’y dévoiler sous sa « véritable » identité, ou plus précisément de mettre en scène un patient écrivain (lui) interné à Copenhague pour soigner une forme de schizophrénie, liée à une perception paranoïde du monde, avec sa violence, ses guerres, ses tortures. Et comme la meilleure défense reste l’attaque, le narrateur y fait apparaître, sous le personnage transparent de « Tonton Macoute », Romain Gary : un petit-cousin envahissant avec lequel Pavlowitch-Ajar entretient des rapports d’amour et de haine. À partir de là, le livre devient un vertigineux brouillage de pistes qui ne cessent de s’annuler les unes les autres. Pavlowitch, le prétendu narrateur, déplore qu’on veuille lui retirer la paternité de son œuvre littéraire. « Tonton Macoute est un salaud, mais cela ne veut pas dire nécessairement qu’il est mon père. […] Ce sont les critiques qui ont insinué, après la publication de La Vie devant soi, qu’il était mon véritable auteur. » Pour survivre dans un monde déréglé, il dit n’avoir trouvé d’autre solution que de faire « pseudo pseudo » : endosser mille et une identités, changer de prénom toutes les cinq minutes, et surtout écrire. Les prétendus aveux qu’il amorce (« Finissons-en avec cette question du “canular” : oui, j’en suis un ») ouvrent à chaque fois sur un nouveau miroir truqué. Et quand il raconte ses démêlés avec « Ajar », sa créature, on ne sait plus lequel des deux parle, le créateur ou le pseudo-Pavlowitch.  « Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence, une infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar. »

Pseudo peut se lire à plusieurs niveaux, où se téléscopent sans cesse la réalité et la fiction. C’est d’abord la fausse confession d’« Ajar », qui remet en scène divers épisodes réels (les soupçons des journalistes, la rencontre avec son éditrice, un titre, La Tendresse des pierres, qui faillit le trahir) dans une affabulation moqueuse et survoltée ; mais on y entend aussi, traduite perversement par Gary, la vraie souffrance de Pavlowitch, que cette situation a quasiment rendu fou, comme il l’a raconté ultérieurement dans L’Homme qu’on croyait, un livre cette fois authentiquement autobiographique. Ensuite, c’est une tentative désespérée de Gary pour couvrir ses traces, en flirtant avec l’aveu aussi près qu’il est possible et en le retournant sans cesse par des jeux de langage pyrotechniques : baroud d’honneur d’un écrivain virtuose qui continue à provoquer jusqu’au bout ceux qu’il a défiés. Mais le livre est aussi l’aveu de l’impossible fixation identitaire de Roman Kacew, juif lituanien, qui eut pas moins de trois pseudonymes littéraires et qui emprunte la voix de son petit-cousin pour régler ses comptes avec lui-même dans un portrait virulent :  celui d’un écrivain prédateur qui a tiré du malheur des siens de quoi faire de la littérature. Celui, aussi, d’un manipulateur sans scrupule qui tint Pavlowitch sous sa coupe financière.

Vie et mort d'Emile AjarGary/Ajar avoue enfin, à travers ces feuilletages identitaires, des obsessions qui, elles, sont on ne peut plus autobiographiques : la judéité, la tentation du suicide, mais surtout son « besoin effrayant de fraternité », si souvent déçu. Sous son burlesque apparent, Pseudo révèle la véritable histoire d’un combat à la vie à la mort entre l’auteur et ses doubles, une tentative pour juguler la folie par l’écriture, au cours de laquelle le narrateur se « scinde en deux, schizo, à la fois exterminé et exterminateur ».  Dans son aveu posthume, Vie et mort d’Émile Ajar, Gary dit avoir été atteint par « la plus vieille tentation protéenne de l’homme, celle de la multiplicité. » Y succomber fut pour lui un vertige, une jubilation, une ivresse, mais aussi une angoisse et une douleur. Il mit fin à sa vie, ses vies, à soixante-six ans, une sortie flamboyante et tragique, à son image. Les derniers mots de son testament littéraire sont : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci ».

Émile Ajar, Pseudo, Mercure de France, 1976, 213 p.
Romain Gary, Vie et mort d’Émile Ajar, Gallimard, 1981, 48 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau (2019)

 

 

Françoise Xénakis, celle qui n’aimait pas la mer (Irène Bathori)

0504362Un titre en forme de cri de guerre pour ce petit ouvrage autobiographique de Françoise Xenakis, qui n’a pas pris une ride, bien qu’il ait été écrit en 1972. La femme du maestro Yannis Xenakis y raconte comment, depuis vingt ans, par solidarité conjugale, elle endure chaque été un périple de plusieurs semaines… en kayak, pour faire le tour d’une île à la rame. « 183 km du nord au sud. Aller-retour 183 km multiplié par deux ». Au départ un seul bateau, pour le couple, puis arrivent un bébé, un animal, et donc un kayak à quatre places (« Trois trous d’homme et un trou de chien »), suivi d’un petit bateau-remorque où il arrive à l’auteur d’être reléguée, « quand elle est trop odieuse ». Car Françoise Xenakis le dit, le hurle et le répète sur tous les tons, elle n’aime pas la mer. Ni d’ailleurs la nature sauvage ou le camping sur les récifs, pas plus qu’elle ne raffole de l’angoisse du requin qui lui fait soudain battre des records de vitesse (« En tout cas bravo », lui dit, impavide, son époux à l’arrivée, « moi je n’ai pratiquement pas ramé »). La beauté de l’effort et la vie de Robinson la laissent froide : elle bravera s’il le faut le mépris conjugal et les éléments déchaînés pour récupérer un pot de nescafé tombé à l’eau.

Les scènes se succèdent, hilarantes : comment, jeune mariée, elle a dû voyager debout sous la pluie dans une 2CV afin de tenir la bâche qui protégeait le précieux esquif (« Mais un bateau, ça va sur l’eau » ose lancer la malheureuse, aussitôt rabrouée),  le passage du cuit au cru, un tantinet difficile pour une « campagnarde portée sur les fromages vins rouges en guise de petit déjeuner », la recherche effrénée d’eau et de nourriture dans un village de vacances où on paye en collier de perles, le matelas gonflable (proscrit par le Maître) dissimulé autour du ventre, les fantasmes de papier toilette moelleux, de sac à main au bout du bras et de bisque de homard. Les disputes, récurrentes, jalonnent ces équipées : « vraiment je n’aime pas la mer et elle fait sourdre en moi tout ce dont je n’ai pas à être fière », avoue Françoise Xénakis qui, au fil du roulis, ressasse ses griefs maritimes. La conclusion est toujours identique : chaque été, c’est décidé, elle va divorcer au retour du « dangereux malade mental » qui la force à grimper sur ce kayak avec une enfant et un chien qu’il finira par faire mourir de faim, de noyade ou de soif (« J’espère que la ligue de protection des mineurs nous fera un procès carabiné posthume »). Et la thalassophobe de se consoler en imaginant le dialogue avec l’avocat et le montant de la pension, de plus en plus faramineuse, qu’elle exigera. Dans un délire vengeur, elle se voit même acquérir avec le pretium doloris un manteau de léopard (« et le chapeau en léopard, aussi »).

Mais ce livre d’abhorration de la chose maritime se révèle en creux celui de l’adoration conjugale : car il en faut de l’amour pour braver les éléments, supporter vingt km de marche avec une enfant au bout du bras pour trouver un peu de nourriture, continuer à trouver beau le visage raviné par le sel ou le soleil, ou passer la nuit entière à hurler le long  d’un rivage le prénom de celui qu’on pense abîmé dans les flots, avec le souvenir déchirant de « toutes ces goulées d’amour qu’[on] n’a pas données ». Foin du divorce, des imprécations et autre « Je ne t’aime plus » : c’est stoïque que la femme du Maître écoutera, une fois revenue à terre, les projets de la future traversée qui « si on rame sans s’arrêter, ne devrait pas nous prendre plus de 120 heures ».

Françoise Xénakis, Moi j’aime pas la mer, Balland, 1972, 118 p.

Irène Bathori

 

 

 

24 avril

Ce 24 avril, la 105e commémoration du génocide arménien ne pourra avoir lieu comme elle l’aurait dû pour cause d’épidémie. Parce qu’autobiographies, journaux et correspondances consignent aussi l’Histoire, et que celle de la mémoire arménienne en fait partie, il a souvent été question de celle-ci au cours des travaux du séminaire. Nous vous recommandons la lecture de :

• L’essai de Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, présenté ici, et la note de lecture relative à cet ouvrage. Janine Altounian devait intervenir cette année au séminaire à propos de ce livre ; elle sera notre invitée à l’automne.

L’interview de Greg Kerr, enseignant-chercheur à l’université de Glasgow, qui est intervenu au séminaire à propos de l’écrivain Chahan Chahnour, qui devint en France Armen Lubin.

• L’article de Krikor Beledian, « L’Écriture comme réécriture chez Chahan Chahnour/Armen Lubin », sur les mécanismes de récriture à l’oeuvre chez Chahnour-Lubin et son double rapport à l’arménien et au français.

• La présentation de la séance de séminaire de juin 2019, assurée par Élodie Bouygues et Hélène Gestern, qui portait sur la correspondance de Madeleine et de Jean Follain, et celle de Madeleine Follain et d’Armen Lubin

Les mémoires de Zaven Bibérian, Car vivre, c’était se battre et faire l’amour, paru aux édition Aras (Istanbul) en 2019.

• Les éditions Parenthèses et l’ensemble de sa collection Diasporales, qui proposent régulièrement des récits mémoriels liés à l’Arménie.

Armen, l’exil et l’écriture, d’Hélène Gestern. Ce lire devait paraître le 19 mars et sera de nouveau proposé à la vente lors du déconfinement. Vous pouvez en lire le premier chapitre ici.

Les épreuves passent, la mémoire demeure.

Les fruits de l’amitié : Harry Mathews, Le Verger (1986)


Les fruits de l’amitié

Ils étaient amis. La mort les a séparés. « Je me souviens qu’à cette époque, les gens que je croisais dans les rues de Paris me semblaient tous être en deuil de Georges Perec. » C’est Harry Mathews qui écrit ces lignes, en 1986, dans un livre bref et bouleversant, Le Verger. L’écrivain américain avait fait découvrir à l’auteur de La Vie mode d’emploi Joe Brainard, l’inventeur de la forme des Je me souviens : on sait quelle fortune elle connut sous la plume de Perec. Et une fois celui-ci disparu, que faire de la mémoire, de son écume, et dans quels mots l’enserrer ? Mathews reprend à son compte les « Je me se souviens » : mais dans leur forme la plus pauvre, la plus pure et la plus humble, simplement parce que c’est une manière, peut être la seule, de « faire face, par l’écriture aussi, à l’accablement qui à ce moment-là assaillait beaucoup d’entre nous ». Le livre se déroule comme un album de photographies : lieux, souvenirs, moments, qui dépassent rarement quelques lignes, écrits au fur et à mesure que la mémoire les apporte, placés les uns à côté des autres comme les « fragments d[’un] tumulus lamentable qui s’amoncelait ».

 Les deux hommes ont vécu l’une de ces affinités, de ces complicités intenses, qui ne connaissent pas forcément d’explication. Ils travaillaient de conserve à leurs écrits oulipiens, se traduisaient. Mathews dit, avec une sincérité magnifique, la part d’amour qui peut entrer dans un tel lien : sa jalousie quand Perec se consacre à d’autres amis, mais aussi les soirées magnifiques passées à écouter de la musique en fumant de l’herbe : « À ce moment-là, j’aurais voulu le prendre dans mes bras ». L’importance que peut prendre une telle présence, dans les moments difficiles, à côté des autres, enfants et compagne. « Je me souviens que quand mon père mourut, la perte fut rendue supportable par la présence de Georges Perec dans ma vie ». Toutefois, la plupart des notations du livre se veulent plus légères : volontairement anecdotiques, généralement heureuses. Elles renvoient à des lieux, des climats, des instants, entre Paris, Albany, Lans-en-Vercors et l’île de Ré. Le portrait de ce Perec que l’on croit connaître, celui qui aimait les chats, les alcools et les mauvais calembours (« Je reviens de Suisse », punaisé sur la porte) ne cesse de s’enrichir : sait-on qu’il affectionnait, aussi, le ski, les tartines beurrées, certaines femmes, qu’il avait souvent « la crève » (« une espèce de grippe réunissant rhume, sinusite et gueule de bois »), souffrait de coups de soleil (« Sa peau supportant mal le soleil, il était revêtu d’un burnous de coton blanc qui le faisait ressembler à un émir du pétrole »), connaît-on son orientation politique (« Je me souviens que Georges Perec était socialiste »), son rire (« le premier aigu, rapide, inquiet ») ; sait-on combien ses yeux était verts, et comment la maladie, puis la mort, modelèrent son visage ?

Perdre un ami, c’est perdre sa présence, apprendre la cruauté d’une solitude nouvelle, sans lui ; mais c’est aussi toucher du doigt la peur de voir se dissoudre la myriade de souvenirs, de moments partagés, de complicité, tout cet infra-ordinaire banal lorsque vécu, inestimable lorsque perdu, et dont la dissolution paraît aussi terrifiante que la mort elle-même. En cent vingt-quatre souvenirs, drôles ou tendres, profonds ou fugaces, Harry Mathews a cueilli dans son Verger les plus doux fruits d’une amitié ; les plus vivants, aussi.

Harry Mathews, Le Verger, P.O.L, 1986, 40 p.

V. Montémont

Une décennie (2002-2012), onze événements autobiographiques (F. Simonet-Tenant & V. Montémont

 

Dans le n° 31 de La Faute à Rousseau (p. 48-49) d’octobre 2002, j’avais tenté de dresser la liste des dix événements autobiographiques à retenir pour la décennie (1992-2001). Choix éminemment subjectif qui n’avait point suscité de réaction courroucée. Dix ans plus tard – bigre… on ne voit pas le temps passer –, je me lance dans le même exercice : à moi de nouveau la jubilation un peu enfantine de dresser un palmarès !  Il me semble – illusion rétrospective ? – que l’actualité autobiographique est de plus en plus foisonnante et éparpillée. Mon choix risquait d’être plus subjectif que jamais : iI semblait du coup plus raisonnable de tenter cette gageure en duo, deux paires d’yeux valant mieux qu’une pour scruter l’actualité intense des années écoulées. (FST)

 

2002 – Grégoire Bouillier, Rapport sur moi

« Ce sont des choses qui arrivent », dit la quatrième de couverture de ce petit livre halluciné et hallucinant, récit d’une enfance tragico-carnavalesque dans une famille où la folie (chacun la sienne) explose comme un geyser au milieu du salon. Est-ce encore une autobiographie où déjà un roman ? Ni l’un ni l’autre, dit Grégoire Bouillier : le compte rendu corrosif qu’il fait de la vie, la sienne et celle des autres, est surtout l’arène d’une impressionnante tauromachie langagière, où l’ironie se dresse contre le désespoir. Ne reste au lecteur fasciné qu’à compter les banderilles.

2003 – Création des éditions « La Cause des Livres »

Militante de la transmission de la mémoire, Martine Lévy entame une belle aventure éditoriale où autobiographies et journaux personnels occupent une place de choix.  Avec passion, elle édite des textes auxquels elle croit et qui ne laissent pas indemne le lecteur : entre autres, La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley, le Journal 1902-1924 d’Aline R. de Lens, Mes souvenirs : histoire d’Alexina / Abel B d’Herculine Barbin, La Traversée imprévue (adénocarcinome) d’Estelle Lagarde…

2004 – « Moi ! Autoportraits du XXe siècle », exposition au Musée du Luxembourg

153 autoportraits sont présentés au musée du Luxembourg. Certes les lieux sont un peu exigus et les autoportraits parfois s’entrechoquent. Mais quel foisonnement de techniques et quels miraculeux face-à-face, à en avoir le vertige ! L’autoportrait, ça semble simple et c’est terriblement compliqué, et ça ne se simplifie pas au XXe siècle où l’art s’est affranchi du devoir de ressemblance.    

2005 – « Genèse et autofiction », journée d’études à l’École Normale Supérieure

Pour la première fois, l’autofiction entre par la grande porte dans le champ universitaire. Sous l’égide de Catherine Viollet et Jean-Louis Jeannelle, des théoriciens, des écrivains et des cinéastes viennent exposer leur vision et leur pratique de l’autofiction, concept aussi mouvant que miné. Trois ans plus tard, c’est l’auguste enceinte de Cerisy-la-Salle qui accueillera la décade Autofiction(s) suivant la même formule : un dialogue entre créateurs et théoriciens, aux prises avec un mot décidément pluriel. En 2011, nouvelle décade : Cultures et autofiction, avec cette fois un œil sur la littérature d’Afrique.

2006 – Soutenance de thèse, « Pour une histoire de l’intime, sexualités et sentiments amoureux en France de 1920 à 1975 » par Anne-Claire Rebreyend.

Anne-Claire Rebreyend soutient à l’université Paris-VII une thèse qui considère l’intime sous l’angle de l’addition de l’amour et des sexualités. Elle a eu recours pour ses recherches sur les représentations de la sexualité à des archives autobiographiques d’individus dits « ordinaires » et, entre autres, aux archives de l’APA (247 textes consultés). Cette enquête patiente débouche sur un texte riche et nuancé, qui retrace avec précision et finesse la longue et chaotique progression vers la libération des discours sur la sexualité. La thèse a donné lieu à un ouvrage érudit (Intimités amoureuses – France 1920-1975) puis à un bel album intelligent (Dire et faire l’amour, 2011).

2007 – Sophie Calle « Prenez soin de vous », exposition à la Biennale de Venise.

En 2007, Sophie Calle est l’artiste choisie pour représenter le pavillon français à la Biennale de Venise. Quatre ans après M’as-tu vue, sa grande rétrospective à Beaubourg, la plasticienne fait un retour remarqué, en offrant en pâture à cent sept femmes la lettre de rupture de son amant. Le résultat est cruel, drôle, intelligent, dérangeant, profond, émouvant. On n’en saura guère plus sur les motivations de l’amant, anéanties par le feu roulant de ces interprétations ; mais on en apprend, par ricochet, beaucoup sur les femmes et leur manière de penser l’amour au début du XXIe siècle.

2008 – Hélène Berr, « Journal »

Après avoir été conservé par sa famille, qui l’a déposé au mémorial de la Shoah, le journal d’Hélène Berr (1942-44) est publié chez Tallandier avec une préface de Patrick Modiano. Avant de mourir à Bergen-Belsen en 1945, cette jeune agrégative d’anglais aura eu le temps d’écrire, de faire de la musique, et de vivre les joies d’un premier amour. Mais surtout de porter l’étoile, de voir sa famille persécutée, et sa vie tout entière se refermer autour de la terreur, des humiliations et du spectre de la mort. Elle note : « j’ai un devoir à accomplir en écrivant, car il faut que les autres sachent. » Dans la nuit qui l’enserre, dans sa poignante lucidité, son écriture est la beauté même.

2009 – Alain Cavalier, Irène

Chaque film du Filmeur est pour les Apaïstes un événement attendu. Celui-ci ne fait pas exception. Cavalier, c’est la vérité une caméra à la main, l’art de toucher au plus vif, au plus dépouillé des émotions humaines, dans un calme, une lenteur, un art méditatif du regard. Ici, un homme recherche le souvenir d’une jeune morte, avant sa tragique disparition. Il accroche les souvenirs, fragmentaires, à une maison, aux pages du carnet d’Irène, l’accompagne de ses silences, du fantôme d’un amour brisé. On entre dans leur histoire. On est dans leur histoire. Qui peut dire, devant un tel partage, que l’autobiographie est un art solipsiste ?

2010 – Mathieu Simonet, Les Carnets blancs, Seuil ;  blog

Ou comment un avocat parisien, diariste depuis l’enfance, décide de sacrifier ses carnets, à cause de l’exiguïté de l’appartement de son ami. Les carnets blancs racontent l’organisation (très inventive) de leur disparition, tout en revenant sur leur contenu, dans l’exigence – souvent troublante – d’un dévoilement total. Ce suicide du journal ayant de quoi intriguer et déranger, un blog (http://mathieusimonet.com) détaille le sort des cent premiers carnets : leur transformation en saucisson, en robe ou en parfum, leur noyade, leur conservation à l’Elysée ou dans une station de métro. Aux dernières nouvelles, le jeu continue…

2011 –  Annie Ernaux, Écrire la vie, Gallimard, Quarto

Quel bonheur de pouvoir posséder en un seul volume les principales œuvres d’Annie Ernaux, regroupée en un Quarto aisément portatif ! « Écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle. » (juillet 2011) L’ordre des textes choisis – du roman autobiographique Les Armoires vides à l’autobiographie impersonnelle, Les Années – n’est pas celui de leur parution mais celui « du temps de la vie, entre l’enfance et la maturité ». Au début du volume, une tentative originale pour biographer sa vie autrement : un photojournal constitué par l’articulation de photos familiales et d’extraits du journal intime inédit, une « façon d’ouvrir un espace autobiographique différent. »

2012 – L’intégrale des Confessions par William della Rocca

Depuis février 2007, William della Rocca s’est lancé dans le pari incroyable de mettre en voix les douze livres des Confessions de Rousseau. Avec pour seuls accessoires un lutrin, un cahier, une chaise et une tasse à thé, le comédien fait revivre le texte de Rousseau, confesse en «  une entreprise qui n’eut jamais d’exemple » les étapes d’une vie tourmentée. Habité par le texte, il le fait redécouvrir au lecteur devenu auditeur. Performance inouïe, au sens premier du terme, qui est arrivée à son terme en juin 2012 puisque William della Rocca a dit – non pas récité ni joué ni même interprété – l’intégralité des Confessions. Que souhaiter de plus pour le tricentenaire de la naissance du philosophe et pour le vingtième anniversaire de la création de l’APA ?

Véronique Montémont et Françoise Simonet-Tenant

 

Antonio Munoz Molina, Comme l’ombre qui s’en va (Hélène Gestern)

Suite portugaise

124267_couverture_Hres_0Avec Comme l’ombre qui s’en va, le romancier espagnol Antonio Muñoz Molina sort des sentiers du roman qui sont les siens d’ordinaire pour livrer son autobiographie. Mais il le fait à sa manière, entremêlant récit rétrospectif et documentaire selon le mode touffu, entrelacé et choral qui lui est propre. D’un côté, le livre raconte la cavale d’un homme, qui fuit les États-Unis et trouve refuge pendant dix jours au Portugal, du 8 au 17 mai 1968. On comprendra peu à peu qu’il s’agit de James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King. De l’autre côté, au fil de chapitres alternés, le romancier raconte sa première visite à Lisbonne en 1987 : il est alors fonctionnaire et père de famille, en train d’écrire un roman qui a la capitale portugaise pour cadre (ce sera Un hiver à Lisbonne). Et parce qu’il a un besoin impératif de visiter la ville pour pouvoir l’évoquer, il décide d’y séjourner trois jours, alors que sa femme vient d’accoucher de leur deuxième enfant et que rien dans sa vie de jeune père rangé et désargenté n’autorise cette escapade.

La capitale portugaise, point central du livre, est le point de départ d’une formidable reconstitution de la cavale de James Earl Ray. Le romancier, se fondant sur une documentation minutieuse, a tenté de retracer l’angoisse, la peur, le refuge dans les bas-fonds, revenant sur l’itinéraire social, intellectuel et personnel de l’assassin, dans le contexte d’une Amérique déchirée par les conflits interraciaux. Il voudrait raconter « ce qui se passe dans la conscience d’un autre », voir la ville par ses yeux. Mais sa propre escapade lisboète, sur laquelle il revient de manière rétrospective, est aussi l’emblème de la contradiction qui déchire alors la vie de l’écrivain, ce « tracas permanent de désirs inassouvis, de morceaux éparpillés qui ne s’ajustaient pas ». D’un côté le besoin d’écriture, de liberté, de musique et de romanesque ; de l’autre, l’emploi salarié, les obligations familiales, les enfants, une routine qui lui pèse et qu’il ne sait comment combattre. Avec une lucidité qui ne l’épargne pas, l’auteur raconte comment l’écriture d’un roman peut envahir une vie, le succès et la griserie de l’alcool, dont la face obscure est le travail forcené et l’aliénation personnelle. Il évoque la magie de la fiction, son pouvoir, son emprise ; mais montre également comment elle dévore son existence privée, faisant du couple et de la paternité – auxquels l’auteur est pourtant attaché – un insupportable fardeau.

Petit à petit, chaque récit devient la caisse de résonance de l’autre : au Lisbonne ancien de 1968, celui de Earl Ray, répond celui de 1987 ; au Lisbonne réel de la fuite celui, fantasmagorique, des personnages du roman que l’écrivain conçoit alors, avec leur passion pour le jazz, l’alcool et les énigmes. Le lieu est ressaisi dans son unité lors d’une ultime visite en 2012, vingt-six ans après la première, durant laquelle le romancier parle à son fils, désormais adulte et installé au Portugal, de l’écriture de Comme l’ombre qui s’en va. Mais malgré la complexité borgésienne de sa construction et des échos qui le traversent, ce récit alterné se déroule avec limpidité. Il est marqué par le désir sincère de rendre compte, le plus honnêtement possible, de ce que l’écriture donne et de ce qu’elle prend, d’en décrire la genèse au plus près sans sombrer dans le mysticisme de la création. « Le roman » écrit , « fait entrer la vie dans ses propres limites mais l’ouvre en même temps à toute une abondance de trésors cachés ». Document de choix, et sur la vie d’Earl Ray, et sur le processus qui voit naître et s’achever une œuvre, Comme l’ombre qui s’en va trace un émouvant portrait d’écrivain, de mari, d’amant et de père, dans sa richesse et ses contradictions. Il est soutenu par une enquête haletante dont les fils narratifs ne cessent de se croiser et de se toucher, au détour des rues de la plus poétique des capitales d’Europe.

Antonio Muñoz Molina, Comme l’ombre qui s’en va, traduit de l’espagnol par Philippe Bataillon, Paris, Seuil, 2016, 448 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau, 2017.

 

 

Enfance tchadienne : Michaël Ferrier, Scrabble (Mercure, de France, 2019)

 

 

9782715253162_1_75Chaque livraison de la collection Traits et portraits, de Colette Fellous, promet des œuvres autobiographiques rares, singulières, marquées par des dialogues toujours réinventés entre texte et image. Scrabble, de Michael Ferrier, finaliste du prix Fémina 2019, ne fait pas exception à la règle. On savait la poétique de cet écrivain marquée par le Japon, où il réside et travaille depuis longtemps ; mais on ignorait combien son enfance tchadienne, cette enfance qu’il nous restitue aujourd’hui dans un récit vibrant, significativement dédié « aux animaux, aux malades, aux mutilés », avait façonné sa sensibilité.

Écrire sur l’enfance, ce n’est pas seulement faire remonter le souvenir à la mémoire : c’est « défriche[r] des paysages anciens » pour s’immerger entièrement dans cette explosion de sensations, cette myriade d’odeurs, de couleurs, de lumières, reconnaître leur extrême présence, puisqu’au fond, « rien de tout cela n’est passé » constate Michaël Ferrier. Sous sa plume, « l’enfance s’ouvre comme une mangue », déroulée au fil d’une écriture lumineuse, qui rencontre la poésie à chaque mot sans paraître jamais chercher à la convoquer.

« Je revois les matinées ensoleillées frissonner dans une scintillement de détails, la dentelle déchiquetée des feuilles et des branches, la terre luisante d’avoir tant été balayée, les pieds de piments rouges et jaunes et la paisible blancheur des murs. […] Je cueille le soir frissonnant de l’éclat jaune des lampes et l’étirement des fumées noires qui montent des lanternes de zinc une poignée de souvenirs suspendus aux grandes palmes vertes des bananiers, je recueille les bruits et les parfums saisis à la volée du vent. À la tombée du jour, je me retrouve en compagnie des ombres démesurées qui préparent le poivron, le maïs et le poisson dans l’odeur du charbon brûlé, les rires qui se lèvent et le crépitement des bois. »

Une écriture capable de nous restituer ce que toute enfance possède d’âpre et de merveilleux, dans son art de combiner la splendeur et la cruauté.

Le narrateur a grandi entre son père, militaire de carrière, sa mère et son frère à N’Djaména. Une enfance urbaine, mais au plus près d’une nature violente, sauvage, omniprésente, au bord des « eaux limoneuses du fleuve Chari ». Une enfance en forme de leçon de choses permanente, dans l’observation des bœufs, des « zébus au poil acajou » ; une « enfance de sable et de poussière » baignée par le vent qui remodèle sans cesse le relief et anime les paysages, faisant vibrer ses mille et une nuances de lumière. Le corps entier est mobilisé dans cette fabuleuse entreprise d’apprentissage : goûter les saveurs, même celle des herbes et de la terre, écouter, que ce soit le son du muezzin ou le « solfège insolite » de la brousse. Contempler le moindre détail pendant des heures, dès lors que  « chaque grain de poussière devient une carte du monde ». Quand bien même les deux écritures ne se ressemblent pas, il y a quelque chose de la luxuriance antillaise d’Éloges, de Saint-John Perse, dans cette sensualité violente et irrésistible, cette « incandescence de la sensation », selon les mots du narrateur, dont on voit comment elle irradie le corps et le pénètre pour façonner un rapport au monde d’une intensité particulière.

Les animaux, omniprésents dans le récit, sont des compagnons de jeux, de vie, d’observation : ceux qui font partie de la famille (les deux chiens Dick et Sao), ceux dont on s’occupe, chèvres, cochons, poulets, lapins. Mais aussi ceux de l’« arbre aux bêtes » qui donne asile à toutes sortes d’espèces, oiseaux bruissants, fourmis, lézards, mangoustes ; ou encore ratels, de petits blaireaux teigneux et agressifs capables de tenir tête à un lion. « C’est là », écrit Michaël Ferrier, « que j’ai pris langue avec les bêtes et avec la terre, et ce négoce ne m’a jamais quitté ». Car bien plus qu’un intérêt, ou même une source de fascination, les animaux sont les premiers éducateurs de l’enfant, eux qui lui apprennent la vie, l’amour et la cruauté. Ces pages superbes d’émotion et d’évidence nous rappellent à quel point la nature forme un tout, un corps organique dont l’équilibre repose sur un réseau de luttes et de coexistences plus ou moins pacifiques entre les espèces : la nôtre n’est qu’une pièce parmi d’autres, simple lettre sur la case du jeu – et pas certain qu’elle compte triple.

Peu à peu, le récit dévoile les figures familières qui entourent le petit garçon, à commencer par celle de Baba Saleh, le boy, qui apprend à l’enfant l’essence de la culture tchadienne, ses plantes, ses rites, ses sagesses, ses légendes. Avec lui, Michaël est  Toumaï, prénom tchadien qu’il reçoit comme un cadeau. Visages de l’école aussi : une photo de classe, reproduite, montre cette micro-société où se mélangent sans distinction enfants noirs et enfants blancs. Les amis du jeune garçon sont bergers : Abdelkader, qui est touareg, et Yousssouf, un jeune berger toubou. Riches de leur expérience, ils complètent les apprentissages reçus à l’école, abstraits, mais grâce auxquels le narrateur, malgré leur caractère abstrait, goûte le plaisir de comprendre. L’enfant est très myope et refuse de parler en classe : non qu’il soit malheureux ; mais la vraie vie, il la vit ailleurs, dans sa relation fusionnelle avec son environnement. Il apprend aussi le trouble, celui des corps féminins, celui de la belle Amaboua qui lui fera découvrir « le pouvoir combustible des baisers ». Enfin, il est initié à un double éblouissement : celui, ensorcelant, de la lecture, puis celui de la musique, enseignée par un professeur merveilleux, qui donne à l’enfant l’impression d’aller « rendre visite aux dieux du vent et du sable, de la terre et de la forêt », grâce à la simple vibration d’une flûte à bec.

Ce que nous décrit, d’une manière à la fois magistrale et émouvante, Michael Ferrier, c’est l’essence même de l’enfance, qu’il a su capturer dans son récit. La magnifique alchimie entre une jeune âme et la ville qui le voit grandir, cette N’Djaména dont il se sent « le fils »,  le mouvement perpétuel de l’imprégnation, de la découverte, de l’amitié et de l’amour, étendus à l’échelle d’un territoire et de toutes ses créatures ; le dialogue, ininterrompu, vital, entre l’esprit le corps, au fil de jours « multipliant la joie de vivre, de courir et d’apprendre ».

Mais la guerre est là, qui gronde à bas bruit et place les armes dans les mains des enfants-soldats. Elle éclate le 12 février 1979 et pulvérise tous les équilibres dans des scènes d’une cruauté inouïe. Une violence qui « ne se raconte pas » mais laisse dans le jeune être si sensible, qui en est hélas le témoin direct, le souvenir indélébile du meurtre, de la barbarie ; la mémoire du corps mourant de son ami Youssouf dont il tient la main, conscient que c’en est fini, désormais, du temps heureux de l’enfance.

Le jeu du scrabble éponyme est le fil rouge et l’allégorie de ce récit ; la scène liminaire, qui décrit une partie jouée en famille, se dédouble pour devenir, dans le même temps, une ode au langage ; comme si la découverte du jeu de lettres métaphorisait celle de l’écriture elle-même, « multitude de mots et de sens, de saveurs et de significations, déverrouillant les ondes selon les permutations des lettres et leur position sur la grille, dans le temps comme dans l’espace, dans l’étendue aussi bien que dans la profondeur ». Elle sera le réservoir où l’enfant capitalisera son « butin de langage », pour plus tard. Scrabble est une mosaïque, un récit tissé d’éclats sensoriels, de vibrations, de perceptions charnelles ; du pays de son enfance, auquel son livre rend un magnifique hommage, Michaël Ferrier a su restituer la beauté sévère et âpre, la brutalité et la bonté, la sécheresse et l’opulence.

Michaël Ferrier, Scrabble, Mercure de France, 2019, 227 p. ill.

© Hélène Gestern/ La Faute à Rousseau (2020)

Jacqueline Paulhan, Une petite fille si fragile (F. Simonet-Tenant)

 

Récit d’enfance et de jeunesse

Les lecteurs fidèles de Jean Paulhan connaissent bien Jacqueline Paulhan qui, inlassablement, depuis des décennies, est une des chevilles ouvrières de la Société des lecteurs de Jean Paulhan (voir http://jeanpaulhan-sljp.fr), laquelle s’emploie à faire connaître et lire l’œuvre de l’éminence grise de la Nouvelle Revue française. Aussi est-on ravi et curieux de faire la connaissance dans ce récit autobiographique de Jacqueline Weiler, avant qu’elle ne devienne Jacqueline Paulhan.

On a entre les mains un récit d’enfance et d’adolescence qui court de 1927, année de naissance de la narratrice, à septembre 1947 : on quitte la jeune fille alors qu’elle a obtenu le baccalauréat à Grenoble, qu’elle a rejoint ses parents qui viennent de s’installer à Paris, qu’elle entre en classe de Mathématiques supérieures au lycée Fénelon, qu’elle a subi une énième opération de la jambe et qu’une fois sa maudite jambe « impeccablement redressée », elle danse avec succès au bal de l’École normale supérieure. 23 chapitres composent le récit : non seulement ils suivent l’ordre chronologique mais ils sont aussi précisément datés et localisés (chapitre I : Le Havre, Sainte-Adresse. Octobre 1927 – Septembre 1929. 1 et 2 ans ; chapitre 2 : Algérie. Octobre 1929 – Juin 1932. 3 et 4 ans etc). Ces 23 chapitres sont également enrichis d’un court titre évocateur : « Petits débuts », « La vie facile », « Les belles vacances », « Tout irait bien, si… », « C’est l’aventure ! », « Ce n’est pas juste ! » etc. Cette table des matières aux titres primesautiers rappelle irrésistiblement les titres-sommaires des chapitres dans les romans de la comtesse de Ségur, destinés à mettre les jeunes lecteurs en appétit. Dès les titres, c’est donc un esprit de jeunesse qui souffle sur le livre : celui-ci va nous conter non pas « Les malheurs de Sophie » mais « Les aventures de Jacqueline », entourée d’une sœur Colette, d’un an sa cadette, dont elle est inséparable, et de parents, professeurs de lettres, aimants et attentifs.

Une petite fille si fragile accorde une large place aux scènes attendues du récit de jeunesse : portrait des parents et des grands-parents, scènes (nombreuses) de jeux, fêtes enfantines, portraits d’institutrices et scènes scolaires, premières amitiés, lectures (Jules Verne, Stevenson, Walter Scott, Rousseau, Zola, Louis Hémon, Verlaine, Voltaire), vacances… Ce qui fait de l’enfance de Jacqueline une enfance singulière est la fragilité de sa santé. De l’âge de 5 à 20 ans, l’existence de la narratrice a été ponctuée d’opérations graves (moult ostéotomies et une néphrectomie). Loin d’assombrir l’enfance, ces diverses opérations sont représentées comme les étapes de l’apprentissage de la vie que fait une enfant volontaire, rieuse, volubile et casse-cou. Le récit conduit de l’Algérie (1929-1933) où le père de Jacqueline est professeur au lycée d’Alger à Grenoble (1934-1946) en passant par les mois de soin à Leysin en Suisse (1933-1934) où la petite fille suit un traitement dans un clinique héliothérapique renommée.

Le grand charme de ce récit est son ton : alacrité, vivacité, légèreté. L’entrain de la narratrice est contagieux et le lecteur avale d’un trait les 23 chapitres. Le large usage du présent de l’indicatif contribue à cette impression de fraîcheur donnée par le récit : l’âge de l’auteur qui se penche sur ses souvenirs ne compte pas ; c’est une force de vie jeune et enjouée qui traverse ces pages. Alors que l’enfant est malade, obligée de rester souvent alitée, sa mère lui fait une suggestion :

« Justement, Maman vient de me donner une bonne idée : je vais écrire mon journal. Je ne tiens plus en place. Je commence tout de suite, sur un vieux cahier de brouillon.
    Premier problème : il faut quelques lignes d’introduction, comme dans les livres de la Comtesse de Ségur, ça se fait. Une heure de réflexion pour arriver à la plus stupide des phrases ; j’en suis parfaitement consciente : “Ce qui m’a donné l’idée d’écrire mon journal, c’est l’envie d’améliorer mon orthographe qui n’est pas très bonne.”
    C’est bête, c’est faux, mais c’est fait.
    Deuxième problème : quelqu’un pourrait lire ce journal et je ne veux pas que l’on puisse savoir ce que je pense, ce que je ressens ; donc je ne raconterai que ce qui s’est passé : aucun sentiment, aucune confidence. Par précaution, je le cacherai.
    Sur mes traces, Colette a commencé, elle aussi, son journal. Mais elle le pose, bien en évidence, sur la table de la salle à manger. Tout le monde doit le lire. Même moi. Elle est pleine d’idées. » (p. 145-146)

L’intérêt du récit tient également à la précision des souvenirs, aux détails qui restituent les atmosphères, à la narration très évocatrice des temps de l’Occupation. Les récits d’enfance et de jeunesse sont nombreux, et cet exercice autobiographique est rien moins que facile. Jacqueline Paulhan a su trouver le ton fait de vivacité et de clarté méthodique ainsi que le rythme allègre qui donnent à son autobiographie une grâce particulière et malicieuse.

Jacqueline Paulhan, Une petite fille si fragile, La Part commune, 2016, 337 p.

Françoise Simonet-Tenant