Karine Miermont, Peau contre patte (H. Gestern)

miermontLa mort d’un animal familier est un événement d’une grande banalité : elle peut néanmoins se révéler la source de chagrins intenses, parfois même d’authentiques désespoirs. Ceux-ci demeurent pourtant délicats à évoquer : il se trouvera toujours une bonne âme pour vous rappeler, un peu scandalisée, que « ce n’est qu’un animal ». Karine Miermont, dans L’Année du chat, a décidé de tout raconter, de la découverte du cancer de sa chatte Niña à sa mort, dans la lenteur bouleversante d’un accompagnement qui durera un an. Ce livre puissant et sincère, qui assume dès la couverture sa nature de récit – bien qu’il soit publié dans la collection « Fiction & Cie » – , est à la fois une chronique et une méditation, qui met en lumière une forme d’universalité des gestes de soin, de compassion, de palliation ; qui dit l’alternance des espoirs et du chagrin devant une fin inéluctable.

Le livre se présente tout d’abord, comme un journal de maladie féline, où sont notés les symptômes, les consultations, les opérations. Parce qu’à la menace de la disparition répond, « le besoin d’écrire, qu’il subsiste un peu du chat, que cette tristesse ne soit pas sans dépôt. » Mais très vite, le journal se fait aussi méditation sur le rapport millénaire, « très ancien et très profond », qu’entretiennent les êtres humains avec leurs animaux domestiques – Claude Lévi-Strauss et Jean-Christophe Bailly déposent en son cœur quelques phrases lumineuses. La narratrice questionne cette proximité troublante, cette coexistence des espèces qui nous fait parfois hésiter sur le statut à accorder à nos animaux. « Un chat est-il un individu ? Au sens d’unique, oui, il me semble ».

Au fil des mois, des séances de chimiothérapie, la maladie laisse ses marques, réduisant peu à peu l’autonomie du chat. Elle renvoie à toutes les fins, y compris à l’idée de la sienne propre, à cette lutte qu’on ne peut pourtant  s’empêcher de mener. Les portraits des maîtres dans les salles d’attente, des vétérinaires, des assistants, inversent alors la perspective : le chat malade confère tout à coup un autre regard sur l’espèce humaine. Que ce soit la bourgeoise, le rappeur, le vieux couple, tous sont embarqués dans la même bataille et plus rien ne compte plus que ces gestes, familiers, maladroits, tendres. Jusqu’au jour où il revient de décider d’y mettre fin, dans la douleur d’une décision impossible à prendre. Là encore, c’est avec une sincérité émouvante que l’auteur raconte ce dernier voyage avec le chat. « L’idée du linceul. Le geste d’envelopper dans un tissu, le dernier geste, hommage, respect. »

Ce livre de tristesse n’est cependant pas dépourvu de douceur. Parce que raconter Niña, c’est aussi évoquer toute la vie qui a précédé sa maladie, douze années de compagnonnage heureux, durant lesquels l’animal a pris sa place au sein de la famille. Trouvée, puis retrouvée après s’être perdue plus de deux mois dans une forêt vosgienne, la petite miraculée partage le quotidien de deux adultes et des enfants, dont elle est presque la contemporaine. « La vie du chat contient une époque, concentre une parcelle de notre vie, elle est une sorte de mesure du temps et une mémoire, elle contient une expérience commune, un morceau de notre histoire, une parcelle de notre temps perdu », résume Karine Miermont. L’auteur sait dire avec des mots justes les rites délicats de cette cohabitation, les gestes d’intimité, parce qu’un chat mieux que quiconque sait d’un corps « la géographie, les contours, […] les endroits dans lesquels, ou bien contre lesquels, s’installer ». Elle raconte aussi combien nous questionne ce sphinx domestique, dont on aimerait tant déchiffrer les rêves et les pensées, et égrène dans une langue sobre, qui se déploie parfois comme une corolle de fleurs, les manières infinies de regarder, toucher, porter, observer, aimer le chat. Livre de tendresse et de peine, tombeau d’une intense mémoire affective et charnelle, questionnement sur le partage étrange de l’amour au-delà des espèces, L’Année du chat met des mots sur l’expérience violente, inévitable, qui consiste à voir un animal aimé marcher vers la mort. Ce faisant, il donne une légitimité à un chagrin dont la profondeur véritable est rarement avouée.

Karine Miermont, L’Année du Chat, Seuil, « Fiction & Cie », 2014, 130 p.

 

 

Michèle Audin, Le visage du disparu (H. Gestern)

audinMaurice Audin avait vingt-cinq ans quand il a été emmené en 1957, sous les yeux de sa femme et de sa fille aînée, par les militaires français. Ce jeune mathématicien, père de trois enfants, membre du parti communiste algérien et partisan de l’indépendance, a été arrêté, torturé et assassiné durant sa détention. Depuis, et sous la pression des « comités Audin », son nom est devenu le symbole des exactions françaises en Algérie, tandis que l’État français refuse encore à ce jour d’ouvrir les archives touchant aux circonstances de sa disparition.

Derrière cette « vie brève » et tragique, ce destin fracassé, il y avait aussi un homme, un étudiant, un chercheur, un mari et un père. Les traces de sa vie sont ténues, mais elles existent. C’est donc sur leur piste que décide de se lancer sa fille, la mathématicienne Michèle Audin, pour offrir un autre portrait du disparu. Elle commence par mener une enquête minutieuse, qui la conduit à retracer toute la généalogie familiale (italo-savoyarde d’un côté, lyonnaise de l’autre) puis l’implantation algérienne des deux familles. Elle analyse ensuite les actes de naissance, les lettres familiales échangées, les témoignages oraux de ses oncles et tantes, et surtout les photographies, celles de l’enfant et du jeune homme, qui deviennent pour elle une fascinante surface d’hypothèses, de reconstitutions, de déductions. Avant de devenir un nom dans les registres de la grande Histoire, Maurice a été un enfant à l’oeil espiègle, un enfant de troupe, un étudiant qui portait des chemisettes et des tennis mais ne faisait pas de sport ; un garçon qui lisait L’Humanité en laissant bien visible devant l’objectif le titre du jour : « Paix en Algérie ».

Il y a quelque chose de Perec et de Modiano  — Michèle Audin le revendique – dans cette manière à la fois minutieuse et passionnée de faire parler les fragments de l’infra-ordinaire. Même si ces recherches butent régulièrement sur un constat d’ignorance (« quand il a marché, quand il a parlé, je n’en sais rien non plus », « J’ignore même s’il savait nager »), elles prennent un tour presque policier, notamment lorsque l’auteur analyse deux carnets de compte tenus par ses parents, et reconstitue à travers la liste de leurs achats leur vie quotidienne. Beaucoup de café, et peu de lait : c’est donc que son père aimait le café noir. Deux beignets frais achetés au marché : ce matin-là, Maurice et Josette auront fait les courses ensemble.

Le fait que Michèle Audin soit par ailleurs (mais est-ce vraiment par ailleurs) mathématicienne et biographe de plusieurs mathématiciens, donne une dimension supplémentaire à son récit. La biographie de Maurice Audin se double d’un tableau épistémologique, où sa fille met en parallèle l’évolution des mathématiques françaises (décapitées par la guerre de 1914, renaissantes sous l’impulsion de Bourbaki) et les travaux de son père. On imagine le rôle majeur qu’aurait pu jouer ce jeune mathématicien doué et travailleur, estimé de ses maîtres, pour lequel Laurent Schwartz tint à organiser, chose rarissime, une soutenance de thèse posthume.

Il est, par contre, un aspect que Michèle Audin refuse et refusera jusqu’au bout d’aborder : les conséquences de la disparition de son père sur elle, la souffrance et le manque, les souvenirs. Elle préfère raccrocher «[s]on deuil singulier à une histoire collective », celle des disparus d’autres guerres, d’autres tortures. Pour elle, l’affaire Audin reste « une affaire privée » ; si elle a des souvenirs familiaux, elle choisit de ne pas les partager, justement parce qu’elle « y tient ». D’où le choix de composition du récit comme un livre de chercheuse, d’historienne : une approche méthodique et documentée, un style concis qui ne laisse guère d’espace au pathos, bien que la sensibilité y vibre entre les lignes.

Le texte refuse tout autant de revenir sur le martyre, l’assassinat ou le silence officiel autour de la disparition de Maurice Audin. Si colère, souffrance ou sentiment d’injustice il y a, ils sont tenus à la lisière de ce récit, qui opère comme le bain de révélateur dans lequel on plonge les tirages photographiques. En émerge le portrait chaleureux d’un jeune homme brillant et plein de vie, doux, aimant, courageux aussi, auquel sa fille n’a malheureusement pas eu le temps de « connaître des défauts ».

Michèle Audin, Une vie brève, Gallimard, 2013, 182 p.

(c) Hélène Gestern / La Faute à Rousseau, 2012.

Ajar / Gary : Vertiges (H. Gestern)

Ajar: Gary pseudoEn 1976 paraît au Mercure de France Pseudo, d’Emile Ajar. Il s’agit du quatrième roman de l’auteur, couronné l’année précédente par le prix Goncourt pour La Vie devant soi. Ajar, dont le premier manuscrit a été envoyé du Brésil, est longtemps resté une figure mystérieuse aux yeux de ses propres éditeurs, avant de finir par dévoiler son identité : Paul Pavlowitch, petit-cousin de Romain Gary, une information qui restera longtemps inconnue du grand public. Il devient alors un personnage médiatique, qui rencontre les éditeurs, les journalistes fréquente les radios et les plateaux de télévision. En réalité, Pavlowitch est à la fois le complice et l’homme de paille de Gary, qui l’a entraîné dans une entreprise de supercherie littéraire de grande ampleur, ce qui le conduit incarner un auteur créé de toutes pièces.

L’auteur des Racines du ciel (prix Goncourt 1956) est en effet donné dans les années soixante-dix par les journalistes pour un auteur fini. Le premier roman d’« Ajar », Gros-câlin, histoire délirante et poétique d’un homme amoureux de son python domestique, est d’abord une tentative pour les faire mentir. Mais le succès est au rendez-vous, un deuxième livre suit puis un troisième, La Vie devant soi, qui obtient le Goncourt… un prix dont Gary avait déjà été le récipiendaire en 1956 et qu’« Ajar », évidemment, tente de refuser. L’écrivain est alors dans la nasse, et Pavlowitch, qui a accepté de jouer le rôle de l’auteur aussi, puisqu’à la supercherie littéraire s’ajoute un possible scandale médiatique et financier. Pire, l’intérêt suscité par Ajar attire sur ses livres l’attention de lecteurs sagaces, qui commencent à émettre des doutes sur l’authenticité de ses œuvres, relevant en particulier certaines ressemblances stylistiques avec celles de son illustre cousin. Gary, acculé, est contraint d’allumer de toute urgence un pare-feu : ce sera Pseudo.

Écrit à la première personne, ce fascinant roman se déboîte comme un jeu de poupées russes : il est censément écrit par Paul Pavlowitch qui feint de s’y dévoiler sous sa « véritable » identité, ou plus précisément de mettre en scène un patient écrivain (lui) interné à Copenhague pour soigner une forme de schizophrénie, liée à une perception paranoïde du monde, avec sa violence, ses guerres, ses tortures. Et comme la meilleure défense reste l’attaque, le narrateur y fait apparaître, sous le personnage transparent de « Tonton Macoute », Romain Gary : un petit-cousin envahissant avec lequel Pavlowitch-Ajar entretient des rapports d’amour et de haine. À partir de là, le livre devient un vertigineux brouillage de pistes qui ne cessent de s’annuler les unes les autres. Pavlowitch, le prétendu narrateur, déplore qu’on veuille lui retirer la paternité de son œuvre littéraire. « Tonton Macoute est un salaud, mais cela ne veut pas dire nécessairement qu’il est mon père. […] Ce sont les critiques qui ont insinué, après la publication de La Vie devant soi, qu’il était mon véritable auteur. » Pour survivre dans un monde déréglé, il dit n’avoir trouvé d’autre solution que de faire « pseudo pseudo » : endosser mille et une identités, changer de prénom toutes les cinq minutes, et surtout écrire. Les prétendus aveux qu’il amorce (« Finissons-en avec cette question du “canular” : oui, j’en suis un ») ouvrent à chaque fois sur un nouveau miroir truqué. Et quand il raconte ses démêlés avec « Ajar », sa créature, on ne sait plus lequel des deux parle, le créateur ou le pseudo-Pavlowitch.  « Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence, une infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar. »

Pseudo peut se lire à plusieurs niveaux, où se téléscopent sans cesse la réalité et la fiction. C’est d’abord la fausse confession d’« Ajar », qui remet en scène divers épisodes réels (les soupçons des journalistes, la rencontre avec son éditrice, un titre, La Tendresse des pierres, qui faillit le trahir) dans une affabulation moqueuse et survoltée ; mais on y entend aussi, traduite perversement par Gary, la vraie souffrance de Pavlowitch, que cette situation a quasiment rendu fou, comme il l’a raconté ultérieurement dans L’Homme qu’on croyait, un livre cette fois authentiquement autobiographique. Ensuite, c’est une tentative désespérée de Gary pour couvrir ses traces, en flirtant avec l’aveu aussi près qu’il est possible et en le retournant sans cesse par des jeux de langage pyrotechniques : baroud d’honneur d’un écrivain virtuose qui continue à provoquer jusqu’au bout ceux qu’il a défiés. Mais le livre est aussi l’aveu de l’impossible fixation identitaire de Roman Kacew, juif lituanien, qui eut pas moins de trois pseudonymes littéraires et qui emprunte la voix de son petit-cousin pour régler ses comptes avec lui-même dans un portrait virulent :  celui d’un écrivain prédateur qui a tiré du malheur des siens de quoi faire de la littérature. Celui, aussi, d’un manipulateur sans scrupule qui tint Pavlowitch sous sa coupe financière.

Vie et mort d'Emile AjarGary/Ajar avoue enfin, à travers ces feuilletages identitaires, des obsessions qui, elles, sont on ne peut plus autobiographiques : la judéité, la tentation du suicide, mais surtout son « besoin effrayant de fraternité », si souvent déçu. Sous son burlesque apparent, Pseudo révèle la véritable histoire d’un combat à la vie à la mort entre l’auteur et ses doubles, une tentative pour juguler la folie par l’écriture, au cours de laquelle le narrateur se « scinde en deux, schizo, à la fois exterminé et exterminateur ».  Dans son aveu posthume, Vie et mort d’Émile Ajar, Gary dit avoir été atteint par « la plus vieille tentation protéenne de l’homme, celle de la multiplicité. » Y succomber fut pour lui un vertige, une jubilation, une ivresse, mais aussi une angoisse et une douleur. Il mit fin à sa vie, ses vies, à soixante-six ans, une sortie flamboyante et tragique, à son image. Les derniers mots de son testament littéraire sont : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci ».

Émile Ajar, Pseudo, Mercure de France, 1976, 213 p.
Romain Gary, Vie et mort d’Émile Ajar, Gallimard, 1981, 48 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau (2019)

 

 

Christiane Rochefort sur le pied de guerre (V. Montémont)

Rochefort-journalEntre 1986 et 1993, à la fin d’une vie presque entièrement consacrée à l’écriture, Christiane Rochefort, la romancière des Petits Enfants du siècle et de Stances à Sophie, a tenu un journal et confié à son amie Misha Garrigue Burgess le soin de l’éditer après sa mort. La publication de ce texte est en elle-même une aventure génétique. En effet, Christiane Rochefort ne tenait pas son journal sous une forme continue, mais sur « un ensemble de feuilles manuscrites de grand et de petit format », regroupées dans cinq dossiers parallèles. Ses trois éditeurs, Misha Garrigue, Catherine Viollet et Ned Burgess ont donc choisi de reconstruire le texte de sorte à retrouver un ordre chronologique essentiel à sa compréhension. Car quand elle commence son journal, Christiane Rochefort est en pleine écriture de La Porte du fond : les premières notations nous font plonger dans le laboratoire d’un écrivain qui s’attache à décrire le processus complexe de la naissance d’un livre, avec ses « départs in-concertés », suivis de l’exigence de « dégorger une essence » de ce matériau. La Porte du fond, qui traite de l’inceste, pose de multiples problèmes et l’évocation de son élaboration difficultueuse lève le voile sur un autre aspect de la « méthode Rochefort » : le travail collectif, dont ses lecteurs avaient déjà eu un avant-goût dans Ma vie revue et corrigée par l’auteur. Non seulement l’écrivain parle de ses textes à ses amis proches, tenant avec eux ce qu’elle appelle des « conférences littéraires », mais elle leur en fait la lecture à haute voix, avant d’intégrer au fur et à mesure leurs avis et leurs suggestions. Ceux de Misha, « pas indulgente, juste-juste, au petit poil », ceux du peintre Amos Kenan, complice particulièrement cher, avec qui partager les « riches heures Kenan-Rochefort ».

Les amitiés tiennent en effet une place cardinale dans la vie d’une femme qu’on découvre assez solitaire : la diariste ne manque jamais de noter qui lui a rendu visite et tout le plaisir qu’elle en a retiré. L’entourage devient d’autant plus vital que la maladie gagne du terrain : atteinte à partir du début des années 1980 d’une ostéoporose aiguë, qui limite son autonomie physique et la fait considérablement souffrir, Christiane Rochefort se sert aussi de son journal pour décrire le minutage des journées, étape par étape, afin de résister à la fatigue et s’imposer plusieurs heures de travail quotidien, à placer là où elle en a la force. Mais l’écrivain est une femme combative. Si la révolte qu’elle porte chevillée au corps n’a plus que le plan rhétorique où s’exercer, son journal fait malgré tout état d’indignations récurrentes, contre les promoteurs immobiliers (« Tout ce que vous touchez, ça meurt »), les exégètes musicaux qui veulent « faire passer Mozart par [leur] trou d’cul », l’administration. L’actualité mondiale la consterne ; en juin 1990, dans un élan de pessimisme, elle écrit : « Bon dieu mais qu’est-ce qui se passe avec cette malheureuse planète ! »

Mais ni la colère, ni l’âge, ni la maladie n’éteignent le goût de vivre, les désirs (y compris d’amour) et les émerveillements. Derrière un tempérament entier, et des sarcasmes souvent aussi drôles que ravageurs, le journal laisse entrevoir une femme généreuse, qui ne ménage pas ses réserves d’affection pour ce(ux) qu’elle estime. L’écrivain entretient ainsi une relation fusionnelle avec les animaux et la nature. Elle prend le temps de décrire, non sans ferveur, la floraison du camphrier (« comme les bras levés d’une ballerine, entre lesquels les grappes maintenant visibles sont courbées en crosse »), d’admirer les martinets, le ballet des hirondelles, d’écouter le cri des merles. En 1992, elle consacre des pages bouleversantes à la mort de son chat très aimé, Machat, dont le « petit fantôme » la hante des jours après sa disparition. L’expression d’un amour absolu, inconditionnel : « Ô Machat, rien de mauvais n’est jamais venu de toi. De quelles relations entre humains peut-on dire ça ? »

Le Journal pré-posthume possible, témoignage de la condition d’un écrivain en cours de création (« Les jours où je n’écris pas, où je n’essaye pas, je me sens inutile sur la terre ») est aussi un texte d’une variété littéraire remarquable, où se côtoient courts poèmes, notations en prose, listes et aphorismes — un humour lapidaire qui n’est pas sans rappeler par endroits celui d’Erik Satie. Les éditeurs ont pris le soin d’enrichir ces pages transcrites avec des dessins, photographies et croquis, ceux de Rochefort de ses amis ; ils y ont ajouté des extraits manuscrits et ont complété le volume avec un cahier photographique tiré de l’album personnel de la diariste. Cet élégant travail de mise en page, tout d’intelligence et de sensibilité, contribue à placer le lecteur au plus proche de la matérialité de l’écriture, et à lui donner un aperçu des talents pluriels de l’écrivain. Mais il fait aussi du journal une fenêtre ouverte sur une personnalité atypique et attachante, celle d’une femme qui écrivait en 1986 : « Mon courage est aussi violent que ma peur ».

Christiane Rochefort, Journal pré-posthume possible, édition établie par Ned Burgess et Catherie Viollet, Éditions iXe, 2015.

Queneau gastronome (V. Montémont)

product_9782072847769_195x320Raymond Queneau, on le sait, a toujours été un fin gourmet, toute son œuvre romanesque en témoigne. À cette omniprésence de la nourriture et à l’avidité des personnages — tel le duc d’Auge, dont la devise semble être « j’ai faim, oh là là j’ai faim » — correspond une gourmandise sans nulle doute autobiographique, sur laquelle renseigne le Journal de l’auteur, tenu de 1914 à 1965. Queneau y évoque régulièrement les repas et les libations qui ont été les siens. La première mention date de 1919 (il a alors seize ans) : reçu au bac, il « dîne au restaurant des Gourmets », avec son père. Certains repas le marquent au point qu’il en consigne le menu, tel celui qu’il prend avec Armand Salacrou en 1922 : « asperges, confitures, sel, jambon, cherry, fromage, Saint-Emilion, pain, sauce blanche, moutarde, café, calvados ». Queneau est ce que l’on appelle une fine gueule : il aime les huîtres, les pâtisseries, les bons vins, et lors d’une permission en 1939, il note qu’il a invité son épouse Janine à savourer « pigeons, petits pois, foie gras, soufflé au chocolat ». Le gourmet est aussi un ogre : « Je m’empiffre », note-il en 1923 ; « je suis glouton » précise-t-il en 40. Il aime d’autant plus la bonne chère qu’il a traversé des périodes de difficultés financières : le 24 novembre 1927, il inscrit un simple mot : « famine ». Et lorsqu’il apprend sa mobilisation le 27 août 1939, il se contente de consigner : « Peu d’appétit au déjeuner »… Bien que la vie de caserne soit fort loin du confort domestique, que la promiscuité et la bêtise lui pèsent, la campagne militaire n’est pas pour lui synonyme de privations trop sévères. Il peut arriver que la nourriture soit frugale ou mauvaise (il dit avoir « grignoté du maïs » dans un champ), mais le soldat Queneau trouve toujours quelque table hospitalière, de restaurant ou de particulier, pour lui faire partager des plats rustiques qu’il ne dédaigne pas : frites, boudin, poulet, omelette, cochonnailles. Ce n’est qu’en septembre 1940, lors de la démobilisation, qu’il commence à évoquer des difficultés d’approvisionnement et mentionner les « cartes d’alimentation ».

Les années 40 à mi-44 ont été perdues ou détruites : on ne sait donc malheureusement rien de la manière dont Queneau a supporté les restrictions imposées par l’Occupation. Lorsqu’il reprend ses cahiers, les mentions de nourriture sont plus rares : l’écrivain évoque peu les mets, mais davantage les « déjeuners » et « coquetèles » auxquels le son rôle de plus important chez Gallimard (il en deviendra le secrétaire général à partir de 1941) et son élection à l’Académie Goncourt l’astreignent. Les descriptions détaillées de plats ne réapparaissent qu’à l’occasion de ses voyages : il évoque par exemple en 1955 de manière circonstanciée — et pas forcément appétissante — la nourriture mexicaine : « mangé des couilles de taureau (pour finir), pour commencer du pozole (potage au maïs) et du mole verdâtre ». Et d’ajouter « La bouffe, c’est important dans un pays pareil ». En 1958, on trouve la mention de « saturnales calorifiques », mais sans plus de détail : peut-être s’agit-il de l’un des banquets du Collège de ‘Pataphysique, où Queneau avait été élu Satrape en 1950. Les repas dont il parle sont à cette époque essentiellement, les expressions d’une sociabilité, à la fois professionnelle, mondaine et amicale ; leurs mentions répétées laissent à voir à quel point l’homme était sollicité et par le milieu littéraire et impliqué dans sa vie, sans parler d’autres cercles, comme l’Oulipo, dont il a été l’un des membres fondateurs. Les dernières années de la vie de Queneau relatées dans le Journal précèdent de dix ans sa mort. Elles sont assombries par la dégradation de son état de santé, sur lequel nous renseignent quelques entrées désabusées : il mentionne en 1961 n’avoir bu « que de l’eau et du tonic » avec Frénaud et note en 1964 avoir refusé les huîtres lors de déjeuner Goncourt (« je ne mange plus d’huîtres ».)

La question de la boisson est plus problématique, car elle prend d’emblée le tour d’une dipsomanie : la bière et le vin blanc sont régulièrement mentionnés dans les années de jeunesse et d’adolescence, par litres parfois. En 1920, Queneau note qu’il est rentré « assez ivre », en 1922 qu’il prend une « cuite formidable », et la campagne militaire de 39-40, dans son ennui, est souvent l’occasion d’interminables beuveries : il met de l’eau-de-vie dans la soupe du matin, mentionne des sergents saouls, des soirées d’ivresse, avec ou sans « dégueulis ». Il dit une fois avoir bu tellement de vin blanc qu’il « ne se souvien[t] plus très bien comment il est rentré » (19 septembre 40). En Angleterre, Janine lui dit qu’il n’a « pas dessaoûlé ». Le journal reste fort pudique sur cette dépendance à l’alcool, mais des notes sur le taux d’alcoolisme au Havre, prises en 1949, ou la mention en 1951 d’un « quart Vichy » consommé dans un bistrot (où le serveur comprend d’ailleurs « Ricard-Vichy ») et d’un « Viandox » commandé dans un café en 54 laissent à penser que Queneau a dû combattre son penchant pour la boisson à certaines époques de sa vie.

La place prise par le boire et le manger, dans la vie de Queneau, telle que nous la révèle son Journal, est un précieux outil d’enquête biographique. L’écrivain a la gourmandise de son époque, qui aime la cuisine substantielle, les repas plantureux, et considère l’appétit comme une vertu (les temps ont bien changé…). Mais parler de manger, et de la manière dont on le fait, revient aussi parler des autres : on voit Queneau soldat méditer sur la mesquinerie humaine, lorsqu’il s’agit de partager la « boustifaille » lors de la débâcle, puis Queneau personnage de la scène littéraire parisienne, accumulant des mondanités qui l’ennuient souvent, et qu’il meuble à grand renfort de « ouisqui » et de « sandwiches ». Son rapport difficile à l’alcool va de pair avec la mélancolie profonde qui traverse sa vie et son œuvre, oeuvre, dont on ne retient trop souvent que le caractère ludique : un certain mal-être familial, une longue psychanalyse, des amours clandestines et douloureuses, un désarroi existentiel qui ne l’a pas quitté à partir l’adolescence ont peut-être poussé l’auteur de Pierrot mon ami à chercher dans les nourritures terrestres l’apaisement d’un inextinguible questionnement spirituel.

Raymond Queneau, Journaux 1914-1965, Paris, Gallimard, 1248 première parution en 1996, dans une édition d’Anne-Isabelle Queneau ; nouvelle édition en 2019.

Véronique Montémont

Sur Queneau, voir aussi Corpus quercuscanis Frantexto et Quenacouatique

 

 

Françoise Xénakis, celle qui n’aimait pas la mer (Irène Bathori)

0504362Un titre en forme de cri de guerre pour ce petit ouvrage autobiographique de Françoise Xenakis, qui n’a pas pris une ride, bien qu’il ait été écrit en 1972. La femme du maestro Yannis Xenakis y raconte comment, depuis vingt ans, par solidarité conjugale, elle endure chaque été un périple de plusieurs semaines… en kayak, pour faire le tour d’une île à la rame. « 183 km du nord au sud. Aller-retour 183 km multiplié par deux ». Au départ un seul bateau, pour le couple, puis arrivent un bébé, un animal, et donc un kayak à quatre places (« Trois trous d’homme et un trou de chien »), suivi d’un petit bateau-remorque où il arrive à l’auteur d’être reléguée, « quand elle est trop odieuse ». Car Françoise Xenakis le dit, le hurle et le répète sur tous les tons, elle n’aime pas la mer. Ni d’ailleurs la nature sauvage ou le camping sur les récifs, pas plus qu’elle ne raffole de l’angoisse du requin qui lui fait soudain battre des records de vitesse (« En tout cas bravo », lui dit, impavide, son époux à l’arrivée, « moi je n’ai pratiquement pas ramé »). La beauté de l’effort et la vie de Robinson la laissent froide : elle bravera s’il le faut le mépris conjugal et les éléments déchaînés pour récupérer un pot de nescafé tombé à l’eau.

Les scènes se succèdent, hilarantes : comment, jeune mariée, elle a dû voyager debout sous la pluie dans une 2CV afin de tenir la bâche qui protégeait le précieux esquif (« Mais un bateau, ça va sur l’eau » ose lancer la malheureuse, aussitôt rabrouée),  le passage du cuit au cru, un tantinet difficile pour une « campagnarde portée sur les fromages vins rouges en guise de petit déjeuner », la recherche effrénée d’eau et de nourriture dans un village de vacances où on paye en collier de perles, le matelas gonflable (proscrit par le Maître) dissimulé autour du ventre, les fantasmes de papier toilette moelleux, de sac à main au bout du bras et de bisque de homard. Les disputes, récurrentes, jalonnent ces équipées : « vraiment je n’aime pas la mer et elle fait sourdre en moi tout ce dont je n’ai pas à être fière », avoue Françoise Xénakis qui, au fil du roulis, ressasse ses griefs maritimes. La conclusion est toujours identique : chaque été, c’est décidé, elle va divorcer au retour du « dangereux malade mental » qui la force à grimper sur ce kayak avec une enfant et un chien qu’il finira par faire mourir de faim, de noyade ou de soif (« J’espère que la ligue de protection des mineurs nous fera un procès carabiné posthume »). Et la thalassophobe de se consoler en imaginant le dialogue avec l’avocat et le montant de la pension, de plus en plus faramineuse, qu’elle exigera. Dans un délire vengeur, elle se voit même acquérir avec le pretium doloris un manteau de léopard (« et le chapeau en léopard, aussi »).

Mais ce livre d’abhorration de la chose maritime se révèle en creux celui de l’adoration conjugale : car il en faut de l’amour pour braver les éléments, supporter vingt km de marche avec une enfant au bout du bras pour trouver un peu de nourriture, continuer à trouver beau le visage raviné par le sel ou le soleil, ou passer la nuit entière à hurler le long  d’un rivage le prénom de celui qu’on pense abîmé dans les flots, avec le souvenir déchirant de « toutes ces goulées d’amour qu’[on] n’a pas données ». Foin du divorce, des imprécations et autre « Je ne t’aime plus » : c’est stoïque que la femme du Maître écoutera, une fois revenue à terre, les projets de la future traversée qui « si on rame sans s’arrêter, ne devrait pas nous prendre plus de 120 heures ».

Françoise Xénakis, Moi j’aime pas la mer, Balland, 1972, 118 p.

Irène Bathori

 

 

 

24 avril

Ce 24 avril, la 105e commémoration du génocide arménien ne pourra avoir lieu comme elle l’aurait dû pour cause d’épidémie. Parce qu’autobiographies, journaux et correspondances consignent aussi l’Histoire, et que celle de la mémoire arménienne en fait partie, il a souvent été question de celle-ci au cours des travaux du séminaire. Nous vous recommandons la lecture de :

• L’essai de Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, présenté ici, et la note de lecture relative à cet ouvrage. Janine Altounian devait intervenir cette année au séminaire à propos de ce livre ; elle sera notre invitée à l’automne.

L’interview de Greg Kerr, enseignant-chercheur à l’université de Glasgow, qui est intervenu au séminaire à propos de l’écrivain Chahan Chahnour, qui devint en France Armen Lubin.

• L’article de Krikor Beledian, « L’Écriture comme réécriture chez Chahan Chahnour/Armen Lubin », sur les mécanismes de récriture à l’oeuvre chez Chahnour-Lubin et son double rapport à l’arménien et au français.

• La présentation de la séance de séminaire de juin 2019, assurée par Élodie Bouygues et Hélène Gestern, qui portait sur la correspondance de Madeleine et de Jean Follain, et celle de Madeleine Follain et d’Armen Lubin

Les mémoires de Zaven Bibérian, Car vivre, c’était se battre et faire l’amour, paru aux édition Aras (Istanbul) en 2019.

• Les éditions Parenthèses et l’ensemble de sa collection Diasporales, qui proposent régulièrement des récits mémoriels liés à l’Arménie.

Armen, l’exil et l’écriture, d’Hélène Gestern. Ce lire devait paraître le 19 mars et sera de nouveau proposé à la vente lors du déconfinement. Vous pouvez en lire le premier chapitre ici.

Les épreuves passent, la mémoire demeure.

De l’art de prendre soin de soi : Sophie Calle (V. Montémont)

sophie_calleSon correspondant lui avait dit de prendre soin d’elle. Sophie Calle l’a fait, à sa manière. Elle a utilisé comme point d’appui la lettre de rupture que lui a adressée G. , son amant – dont l’identité a depuis été dévoilée ; il s’agit de Grégoire Bouiller), et l’a offerte comme objet de commentaire, d’interprétation, de méditation à cent sept femmes, qui ont accepté de livrer leur point de vue sur le texte. Le résultat, exposé pour la première fois à la Biennale de Venise en 2007, puis à l’ancienne Bibliothèque Nationale de la rue de Richelieu au printemps 2008, est spectaculaire de maîtrise. Il a donné lieu à un superbe (et volumineux)catalogue, édité par Actes Sud, qui comprend, CD-Roms à l’appui, les textes, les vidéos, les chansons, les performances, mais aussi un portrait photographique de chacune des auteures. Le choix des personnalités sollicitées par Sophie Calle, tout d’abord, étonne par sa diversité : les intervenantes vont du professeur au Collège de France (Françoise Héritier), de l’avocate (Caroline Mécary), de l’historienne (Arlette Farge), de la diplomate (Leila Shahid) aux artistes de scène : des chanteuses (Guesh Patti, Diam’s, Camille, Sapho), une danseuse étoile (Marie-Agnès Gillot), des comédiennes (Yolande Moreau, Michèle Laroque, Elsa Zylberstein, Emmanuelle Laborit), deux cantatrices (Caroline Casadessus, Nathalie Dessay), une cinéaste (Laetitia Masson), etc. On peut même entendre une conversation téléphonique avec Macha Béranger…

L’exposition ne serait-elle, comme on pourrait le redouter, qu’une collection de vignettes people ? Loin, très loin de là. Tout d’abord, Sophie Calle a convoqué de nombreuses voix anonymes, ou autrement moins médiatisées : une adolescente, une latiniste distinguée, une dessinatrice, une stylisticienne, une graphiste, une publicitaire, une juge, une voyante, pour ne citer qu’elles. Ce qui semble prédominer est le souci de consulter tous les âges, toutes les professions, tous les modes de dire, pour relire une douleur qui est a priori on ne peut plus individuelle.

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Voici donc la lettre, ou plus exactement le mail de G., projeté de l’intime vers l’extime. La manœuvre se fait sans douceur, mais non sans stratégie : les médiatisations multiples dont le texte fait l’objet lui retirent, écorce par écorce, son aspect personnel, douloureux, pathique, en lui appliquant la lumière corrosive de la dérision. Beaucoup des intervenantes ont été frappées par l’égocentrisme du courrier, qu’elles ne manquent pas de souligner : la spécialiste de lexicométrie relève, tableaux à l’appui, la prédominance du pronom jeet commente ses contextes d’emploi. La rappeuse met bout à bout toutes les phrases commençant par ledit pronom, et s’étonne que celui-ci n’ait pas été choisi en guise de signature. Ces lectures, souvent cruelles, rendent évidente le fait que la lettre de rupture a été le lieu, pour son auteur, de la construction d’une image de soi flatteuse, d’un mur de justifications, construction effectuée au prix d’une certaine « gesticulation syllogistique », selon les mots de la philosophe.

Le caractère rhétorique de cette lettre très écrite, car elle émane justement d’un écrivain, et partant, sa sincérité, sont eux aussi mis en cause : la dessinatrice, Soledad Bravi, représente un scripteur satisfait, au milieu d’une marée de dictionnaires et de grammaires, en train d’appuyer sur la touche « envoyer ». Yolande Moreau donne du texte une lecture hésitante qui achoppe sur les phrases longues, dont elle souligne le peu de naturel ; la latiniste, Anne-Marie Ozanam, a préféré relever au fil de sa traduction les fautes de grammaire, et la correctrice, Valérie Lermite, les redites et les maladresses typographiques. Un autre angle d’attaque consiste à banaliser le comportement de G. : la commissaire de police recadre, à l’aide de statistiques, la fuite de l’amant dans le marché impitoyable de l’offre et de la demande amoureuse (« Arrivée à quarante ans, une femme qui veut se marier a autant de chances de trouver un époux que d’avoir un accident de la route »), tandis que l’anthropologue voit dans la lettre l’épiphénomène d’une « remontée à la surface du modèle archaïque qui règle les rapports des hommes et des femmes ». La lettre, qui opérait comme un quitus donné à soi-même, voit son armature logique et sa puissance rhétorique se dissoudre dans un maillage de discours déconstructeurs, qui finissent par anéantir son pouvoir toxique.

Mais l’arme la plus redoutable dont a usé le dispositif mis en place par Sophie Calle reste la forme d’ironie que consiste l’appropriation : beaucoup d’intervenantes ont rétrogradé le texte au rang de matériau d’études ou d’expérimentation ou l’ont traité comme un objet plastique. Ainsi, l’avocate qualifie le contenu de la lettre sur le plan délictuel (« tromperie sur les qualités substantielles de la marchandise »), les auteures de romans sentimentaux l’intègrent à un chapitre relevant d’un autre univers narratif, une écrivain en fait un conte pour enfants, l’institutrice le simplifie ad usum delphini et l’assortit de questions de compréhension. La lettre n’est plus qu’un objet que l’on plie (une cocotte en papier, une lamelle de texte), qui explose et se réfracte dans un poème (Anne Portugal), dans une chanson qui la reprend à l’envers (Camille), dans un sketch qui tantôt l’étire puis la tronque (extraordinaire lecture de la clown Meriem Menant). Elle est un réceptacle vidé de son pouvoir, tout juste bon à faire résonner son propre écho : la dernière interprète en sera Brenda, un perroquet qui déchiquette la feuille de papier…

A ce stade, le spectateur, puis lecteur, est à la fois fasciné et quelque peu effrayé. Fasciné parce que la lettre a donné lieu à un tel déploiement de talent, de finesse analytique, d’érudition, d’intelligence, qu’il est difficile de ne pas être séduit par la richesse et la subtilité du résultat. Effrayé parce que devant une telle somme de critiques et de manipulations, on en arrive à se demander si l’on n’assiste pas en direct à une exécution : celle de G., amant décevant, et à travers lui, celle du mâle, impossible partenaire. C’est Christine Angot, à la faveur d’une étonnante palinodie, qui l’exprime le mieux : « Tout un escadron de femmes là que nous sommes, avec nos textes minables, ou nos interprétations, nos performances, en train de nous mesurer à l’homme, pour mieux le chasser et le disqualifier. […] Le chœur que tu as formé autour de cette lettre, c’est le chœur de la mort. »

Alors, Prenez soin de vous, simple expédition punitive ? Le jugement serait réducteur, et injuste. D’une part parce que G. a consenti à l’existence et de l’exposition et de l’ouvrage, demandant même que l’on restitue son initiale et celle de son livre : de toute évidence, il ne répugnait pas, au contraire, à ce qu’on l’identifiât… D’autre part, qui connaît tant soi peu l’œuvre de Sophie Calle sait qu’elle ne convoque l’expérience biographique que pour l’élever très vite au rang de moteur d’un système qui, en se mettant en marche, va occulter fort efficacement la dimension personnelle. Tel est sans doute le paradoxe le plus subtil du travail de l’artiste. En effet, comme le souligne la philologue, Barbara Cassin, l’entreprise relève d’un « jeu herméneutique » , et laisse la place au doute, – exprimé au demeurant par plusieurs intervenantes –, sur la véracité de la lettre et de la situation.

En définitive, on ne sait rien de l’impact qu’a eu la lettre de G. sur Sophie (pas plus que sur liaison elle-même ou sur les sentiments éprouvés après cette rupture par l’un ou l’autre des amants). En revanche, on en apprend beaucoup, en lisant Prenez soin de vous, sur les attentes des femmes au début du vingt-et-unième siècle et sur l’équilibre du rapport — plus que jamais de force — qu’elles engagent avec les hommes. La véritable dimension autobiographique du dispositif est à chercher dans le discours des intervenantes : la manière dont elles ont choisi d’être photographiées (posture, cadre, vêtements, décor), leur espace, public ou privé, nous parlent de ce qu’elles font, ce qu’elles aiment, de ce à quoi elles attachent du prix. Leur commentaire, enfin, qu’il soit sympathique, virulent, distancié ou humoristique, raconte indirectement quel a été, ou pourrait être, leur mode de réaction à une rupture amoureuse ; la lecture semble même, parfois, rouvrir d’anciennes plaies… Bref, chacune des personnalités, et chacun des lecteurs, est invité à habiter cette lettre de rupture. En ce sens, Sophie Calle a, comme à chaque fois, transcendé le cadre autobiographique et construit un mixte d’authentique et de fantasmé, d’individuel et de collectif, de texte, d’image, de musiqueet de voix. Une construction polyphonique qui ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même, menée avec une maestria et une rigueur toutes perecquiennes, capable d’atomiser son objet premier (son prétexte ?) et d’interroger sans fin ce que Duras appelait la « vieille algèbre des peines de cœur ».

Sophie Calle, Prenez soin de vous, Actes Sud, 2007.

Les fruits de l’amitié : Harry Mathews, Le Verger (1986)


Les fruits de l’amitié

Ils étaient amis. La mort les a séparés. « Je me souviens qu’à cette époque, les gens que je croisais dans les rues de Paris me semblaient tous être en deuil de Georges Perec. » C’est Harry Mathews qui écrit ces lignes, en 1986, dans un livre bref et bouleversant, Le Verger. L’écrivain américain avait fait découvrir à l’auteur de La Vie mode d’emploi Joe Brainard, l’inventeur de la forme des Je me souviens : on sait quelle fortune elle connut sous la plume de Perec. Et une fois celui-ci disparu, que faire de la mémoire, de son écume, et dans quels mots l’enserrer ? Mathews reprend à son compte les « Je me se souviens » : mais dans leur forme la plus pauvre, la plus pure et la plus humble, simplement parce que c’est une manière, peut être la seule, de « faire face, par l’écriture aussi, à l’accablement qui à ce moment-là assaillait beaucoup d’entre nous ». Le livre se déroule comme un album de photographies : lieux, souvenirs, moments, qui dépassent rarement quelques lignes, écrits au fur et à mesure que la mémoire les apporte, placés les uns à côté des autres comme les « fragments d[’un] tumulus lamentable qui s’amoncelait ».

 Les deux hommes ont vécu l’une de ces affinités, de ces complicités intenses, qui ne connaissent pas forcément d’explication. Ils travaillaient de conserve à leurs écrits oulipiens, se traduisaient. Mathews dit, avec une sincérité magnifique, la part d’amour qui peut entrer dans un tel lien : sa jalousie quand Perec se consacre à d’autres amis, mais aussi les soirées magnifiques passées à écouter de la musique en fumant de l’herbe : « À ce moment-là, j’aurais voulu le prendre dans mes bras ». L’importance que peut prendre une telle présence, dans les moments difficiles, à côté des autres, enfants et compagne. « Je me souviens que quand mon père mourut, la perte fut rendue supportable par la présence de Georges Perec dans ma vie ». Toutefois, la plupart des notations du livre se veulent plus légères : volontairement anecdotiques, généralement heureuses. Elles renvoient à des lieux, des climats, des instants, entre Paris, Albany, Lans-en-Vercors et l’île de Ré. Le portrait de ce Perec que l’on croit connaître, celui qui aimait les chats, les alcools et les mauvais calembours (« Je reviens de Suisse », punaisé sur la porte) ne cesse de s’enrichir : sait-on qu’il affectionnait, aussi, le ski, les tartines beurrées, certaines femmes, qu’il avait souvent « la crève » (« une espèce de grippe réunissant rhume, sinusite et gueule de bois »), souffrait de coups de soleil (« Sa peau supportant mal le soleil, il était revêtu d’un burnous de coton blanc qui le faisait ressembler à un émir du pétrole »), connaît-on son orientation politique (« Je me souviens que Georges Perec était socialiste »), son rire (« le premier aigu, rapide, inquiet ») ; sait-on combien ses yeux était verts, et comment la maladie, puis la mort, modelèrent son visage ?

Perdre un ami, c’est perdre sa présence, apprendre la cruauté d’une solitude nouvelle, sans lui ; mais c’est aussi toucher du doigt la peur de voir se dissoudre la myriade de souvenirs, de moments partagés, de complicité, tout cet infra-ordinaire banal lorsque vécu, inestimable lorsque perdu, et dont la dissolution paraît aussi terrifiante que la mort elle-même. En cent vingt-quatre souvenirs, drôles ou tendres, profonds ou fugaces, Harry Mathews a cueilli dans son Verger les plus doux fruits d’une amitié ; les plus vivants, aussi.

Harry Mathews, Le Verger, P.O.L, 1986, 40 p.

V. Montémont