École thématique CNRS Éditer une correspondance d’Ancien Régime à l’ère du numérique (Sète 13-18 mai 2023)

Linda Gil nous signale la tenue d’une École thématique susceptible d’intéresser les chercheurs dans le domaine épistolaire, et plus largement celles et ceux qui sont confrontés à des problématiques d’édition électronique sur ce tyê de matériau

L’École thématique CNRS Éditer une correspondance d’Ancien Régime à l’ère du numérique (Sète, 13-18 mai 2023) permettra de réunir une trentaine de personnes collaborant à des éditions de correspondances des Lumières, susceptibles d’entrer dans une équipe éditoriale, ou s’intéressant à ce domaine, et des intervenants spécialistes internationaux du livre, de l’édition, des circulations, et des humanités numériques.

La formation proposée privilégiera deux grands axes :

1/ Une comparaison systématique des méthodes « traditionnelles » et actuelles, en posant à chaque fois la question « en quoi les nouveaux outils modifient-ils notre façon d’éditer une correspondance ? ». On envisagera notamment les
nouvelles méthodes de datation du papier, de l’encre, d’examen des filigranes, d’identification des écritures, des marques postales, de compilation d’informations, le recours à la spectrométrie et à la chromatographie.

2/ Les retombées de la révolution numérique sur l’édition de correspondances, tout particulièrement s’agissant des mises en relation, des recoupements, des indices convergents pour la datation, et des « contenus ». En effet, les corpus numérisés permettent non seulement de naviguer des lettres de la correspondance actives aux lettres de la correspondance passive, mais aussi, par exemple, de chercher dans toutes les lettres disponibles d’une période donnée des allusions aux mêmes événements.

La formation s’appuiera sur trois types de modules :

1/ des cours de deux heures environ, le matin, sur des questions méthodologiques, techniques, ou sur des exemples de corpus,
2/ des ateliers parallèles, l’après-midi
3/ des tables rondes sur des questions théoriques et/ou historiques.

Le programme provisoire est en ligne à cette adresse :
École thématique CNRS – Global18

Contact : Franck Salaün
franck.salaun@univ-montp3.fr

Tarifs (5 jours en pension complète)
Participants CNRS : gratuit (séjour pris en charge directement par le CNRS)
Participants hors CNRS : 600€
Étudiants : 300€
Hébergement : Le domaine – Village vacances du Lazaret

Inscriptions à partir du 13 février 2023 sur la plateforme AZUR à l’adresse
suivante :

https://www.azur-colloque.fr/DR13/inscription/fr

Visions d’Hélène Bessette (Thierry Charton, éditions Spinelle, 2023)

Nous signalons la parution de l’ouvrage de Thierry Charton sur Hélène Bessette, à laquelle nous avons récemment consacré un article.

Hélène Bessette publia 13 romans chez Gallimard jusqu’en 1973. Prix Caze en 1954, en lice plusieurs fois pour le Goncourt, soutenue par Raymond Queneau, Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, son œuvre fut célébrée, délaissée puis oubliée. Aujourd’hui, elle sort enfin d’une longue nuit littéraire. Ses livres sont réédités, lus, commentés, sa biographie est établie.
Cependant, une zone d’ombre subsistait. Son séjour calédonien (1946-1949) restait en marge de l’analyse. Cette période décida de tout. Bessette écrivaine naît sur cette île, élabore un nouveau style, une œuvre originale. La route bleue, N’avez-vous pas froid et La grande balade sont directement inspirés de ses trois années Pacifique. Visions d’Hélène Bessette revient librement sur cette période féconde et bouleversée de son existence.


« Formulant sa poétique en Nouvelle-Calédonie à partir de l’expérience subjective et historique du moment décolonial, Hélène Bessette est aujourd’hui de plein droit une voix calédonienne. Apprenons à la lire en déplaçant nos constellations littéraires, la Croix du Sud désormais au-dessus de nos têtes. » (Préface)

Le livre peut être commandé en ligne aux Editions Spinelle sur cette page.

Thierry Charton vit et travaille en Nouvelle-Calédonie.

Armel Jovensel Ngamaleu, Alain Ekorong et Christophe Prémat, Poétiques et politiques de la fiction dans le témoignage contemporain (Peter Lang, 2023)

Notre collègue Armel Jovensel Ngamaleu nous informe de la parution d’un ouvrage qu’il a codirigé avec Alain Ekorong et Christophe Prémat, Poétiques et politiques de la fiction dans le témoignage contemporain (Peter Lang, 2023). Ce livre ne manquera pas de retenir l’intérêt de tous ceux qui s’intéressent à la question passionnante et complexe du témoignage, essentielle dans les études autobiographiques.

« Le présent ouvrage a pour ambition de contribuer à une meilleure articulation des liens entre fiction et témoignage. Il présuppose que l’oeuvre littéraire, lorsqu’elle est lue autrement, constitue un lieu efficace de restitution de la vérité. En effet, les contributions de l’ouvrage partent toutes de la volonté d’une lecture de l’inéligible, une lecture de l’inexprimable, de l’indémontrable vérité, celle qui ne peut être affirmée qu’entre parenthèses, comme sous-titre, recul, pour repenser la manière dont la littérature témoigne. L’ouvrage réaffirme surtout l’idée que le témoignage déborde le cadre historique et juridique pour se constituer en tâtonnement vers l’inconnu, vers l’imprévu, vers des territoires non explorés, en quête de ce qui est vrai, et qui va au-delà de ce que nous appréhendons comme vérité. Le présent ouvrage montre que ce que la fiction fait au témoignage, c’est lui éviter de se faire doubler par une introduction – l’histoire introduit – et de réussir à parler éternellement pour ceux et celles qui ne peuvent le faire. L’ouvrage théorise avec force que la fiction littéraire libère le témoignage de l’opposition entre vérité et duplicité, car elle seule est à même de rendre obsolète la question de savoir si oui ou non le témoin dit la vérité. Nous affirmons que, peut-être, seule la fiction dit toute la vérité, permet de nous sacrifier nous-mêmes pour la vérité, jusqu’aux limites mêmes de l’innocence. » (Présentation des éditeurs scientifiques)

Le début de l’introduction et la table des matières peuvent être consultés sur le site de l’éditeur Peter Lang, qui permet également la commande et l’achat en ligne (version numérique disponible).

Hélène Bessette, l’inconnue illustre

Manou Farine présentait Hélène Bessette, dans l’émission de radio qu’elle lui a consacrée, comme la plus « fameuse des écrivaines oubliées [1] ». Cette autrice, qu’il n’est pas exagéré de qualifier de maudite, a en effet connu une destinée des plus étranges : née en 1918, « obscurément » selon ses propres termes, à Levallois-Perret, élevée dans un milieu populaire, elle a publié 13 livres chez Gallimard entre 1953 et 1973, avec le soutien inconditionnel de Queneau. Fille d’un père chauffeur de taxi et d’une mère parfumeuse, Hélène Bessette grandit entre Paris, le Sud et Mamers, dans la Sarthe. L’adolescente est une excellente élève, mais aussi une lectrice passionnée de Céline, Colette, Valéry et Péguy ; elle-même écrit beaucoup, de la poésie, du théâtre, des romans et son journal. Ce dernier est lu par sa mère en 1935 ; laquelle, inquiète, le montre à un médecin, qui conseille alors à Hélène Bessette de cesser d’écrire. Une première et discrète oppression, caractéristique de la condition féminine de l’époque, et avant-coureuse de celles, nombreuses, que la romancière devra affronter.

Inscrite au concours d’institutrice par sa mère, qui excipe de la nécessité pour sa fille de gagner sa vie, Hélène Bessette exerce d’abord en école maternelle dans l’Orne. Elle rencontre son futur mari, le pasteur René Brabant, avec qui elle aura deux fils, Éric et Patrick. Le dernier n’est âgé que de quelques semaines lorsqu’elle rejoint son mari en Nouvelle-Calédonie, à l’issue d’une traversée qui dure deux mois :

Car j’ai oublié de dire qu’à dix-huit ans j’ai décidé d’épouser un jeune pasteur pauvre, se destinant aux pauvres, notion périmée aujourd’hui.  Et “ça m’enthousiasmait” d’aller faire le bien – comme on dit – chez les ivrognes. Pas longtemps, l’enchantement ayant été très court [2].

Cette expérience, sans doute une des rares périodes de bonheur de Bessette, avant les turbulences d’un divorce douloureux, sera relatée dans La Grande Balade (1961), nom d’une anse en Nouvelle-Calédonie : un livre parcouru de bout en bout par un lyrisme ébloui, une plénitude heureuse qui en font un hapax dans l’œuvre. Les descriptions se nourrissent de la luxuriance de la nature, avant que la tragédie se noue, que la beauté tourne court, et que le mari s’éprenne d’une autre..

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[1] Manou Farine, « En l’absence d’Hélène Bessette », La Compagnie des poètes, France Culture, 14 août 2020.

[2] Hélène Bessette, On ne vit que deux fois [1990], Othello, Paris, 2018, p. 36.

Eaux mêlées : Laura Alcoba, Les Rives de la mer Douce, Mercure de France, 2023 (Hélène Gestern)

La collection « Traits et portraits », dirigée par Colette Fellous, n’est pas avare en merveilles et le livre de Laura Alcoba, Les Rives de la mer douce, le prouve une fois de plus. Ce sont les mots, les premiers héros de ce livre : ceux que l’écrivain Hector Bianciotti, compatriote de l’autrice, a perdus suite à une maladie de la mémoire ; ceux qu’il a écrits, posés dans ses livres sur un douloureux souvenir enfantin, accompagné du « désarroi de nommer en ignorant et d’éprouver la sensation panique d’être, faute de mots, prisonnier en [s]oi-même ». On pense d’abord que cette citation reflète l’envie de décrire un rapport au langage, celui d’une traductrice et écrivaine argentine arrivée en France à l’âge de dix ans ; d’une locutrice qui a dû acquérir une langue étrangère, apprendre à la manier et à la chérir. Et on est d’autant plus enclin à le penser que le livre médite ensuite sur les paysages de plaine et le Río de la Plata, des souvenirs qu’Alcoba et Bianciotti ont en commun et qui « parlent à [l]a mémoire »; s’enchevêtrant à ceux de l’Aven, en Bretagne, lieu où vit maintenant celle qui a rédigé ce récit.

C’est l’eau qui fait le lien, mer, fleuve, rivière et mascaret. Les pages superbes, qui racontent comment l’eau douce des fleuves recouvre celle de la mer, dans l’estuaire du Río de la Plata (qu’on surnomme « La mer Douce »), ne sont pourtant que le prélude à une autre histoire : celle qui fait que Laura Alcoba n’a pu revenir dans son pays natal que douze ans après son départ d’Argentine. Eaux mêlées, celles du Parana « couleur de lion » qui recouvre la salinité de l’Atlantique ; mais aussi métaphore des couches d’oubli qui ont enfoui loin au-dessous du verbe les eaux de l’enfance, rendues amères et muettes par l’Histoire. Et ce n’est pas par hasard qu’on évoque, au fil d’un récit ancien, un Espagnol épargné par les Indiens qui l’ont recueilli, qu’apparaît un homme qui a perdu sa langue quand il est retrouvé par les siens dix ans plus tard.

Ce n’est que dans la seconde partie du livre que se dévoile le vrai motif de ce silence. Laura Alcoba est la fille de deux journalistes opposants à la dictature militaire argentine. Son enfance a été profondément marquée par le secret et la hantise de la disparition (au sens littéral) des siens dont on sait que, sous ce régime, elle signifiait la mort. À partir du moment où ses parents entrent en clandestinité, l’enfant cloisonne sa vie, intériorise la nécessité du secret, apprend la double identité, les séparations, longues, inexpliquées. Après l’arrestation de son père, elle se réfugie avec sa mère chez un couple de militants, Diane et Daniel, et passe plusieurs mois avec eux. Ce n’est qu’adulte qu’elle connaîtra leur sort et entreprendra de retourner sur les lieux de son enfance, pour réconcilier deux pans de sa vie qui, comme l’eau douce et l’eau salée, refusent de se mêler, prisonniers qu’ils sont du secret ancien et de l’obligation vitale de se taire.

Dans ce livre superbe se mêlent la douceur de la Bretagne et des pans de culture sud-américaines, avec leurs récits légendaires. Il parle de voix tues, de mutisme forcé, de fractures existentielles, de déracinement. Mais les évoque avec une infinie douceur et une grande retenue, sans jamais prononcer le mot de traumatisme. Avec une intensité dramatique qui croît au fil des pages, Laura Alcoba nous fait pourtant traverser sa mémoire d’enfant et celle de son pays, semblablement meurtries, comme on travers le Río de la Plata pour se rendre d’un pays à un autre. L’autrice restitue, par ce récit d’enfance et par les photographies qui l’accompagnent, un visage aux desaparecidos, disparus et enfants des disparus que les « Grands-mères de la Place de Mai » ont réclamés sans relâche pendant des décennies. Pour arriver à formuler l’évocation de deux figures amies, aimées, avalées par l’Histoire, les mots ont dû déplacer la ligne de partage des eaux, la bouleverser. Ils l’ont fait une force, une pudeur et une sincérité qui vont droit au cœur.

Laura Alcoba, Les Rives de la mer Douce, Mercure de France, « Traits et portraits », 149 pages ill.

Mémoire cousue main : Norbert Czarny, Mains, fils ciseaux (Arléa, 2023) (Irène Bathori)

Tresser le récit d’enfance à partir des silences parentaux : une des formes de l’héritage léguée par un siècle que deux guerres – trois si l’on compte celle d’Algérie – traversèrent, entraînant leur lot de traumatismes enfouis, de dissimulations, de souvenirs tronqués, difficilement partagés car difficilement partageables. Comme Ivan Jablonka, Pierre Pachet, Stéphane Audoin-Rouzeau ou Françoise Milewski en ont témoigné, c’est alors aux enfants ou aux petits-enfants qu’échoit la tâche de rassembler les pièces éparses et de les coudre les unes aux autres en un récit, dans un geste qui tient de l’hommage et de l’amour.

Dans le cas de Norbert Czarny, la métaphore de la couture est à prendre au sens propre : dans Mains, fils, ciseaux, il s’agit bel et bien pour ce fils de tailleur de travailler à partir des bribes, images, paroles, voix.

« Avant que tout s’éparpille, se disperse et disparaisse, je collecte, je ramasse, je grappille et je glane […] Plus tard, j’écoute les vieux airs chantés par Fréhel ou Germaine Montero, je contemple les photos sépia qui racontent ce qui n’est plus et qui me touchent comme si j’y reconnaissais les miens. Je conserve, je mets de côté ; comme les boutons, les fils et les ciseaux crantés, ça peut servir. »

Le récit, qui fait abstraction de la chronologie, se déroule (se dévide ?) suivant des chapitres thématiques, qui s’arrêtent sur un souvenir, un objet, une sensation, lesquels entraînent le reste comme un aimant. Cette déambulation, autobiographique et biographique, permet à l’auteur de reconstituer la vie de ses parents, la part qu’il ignore et celle qui se confond avec ses souvenirs d’enfance ; de suppléer à leur mémoire brouillée par la maladie ou les médicaments.

Le narrateur a renoncé aux illusions d’exactitude il laisse l’écriture « flotte[r] dans le temps, dérive[r] », comme une surface sensible qui s’imprime au creux des sollicitations apportées par la vie. Comme chez Perec, c’est une histoire tragique qui se dit à mots couverts, où les noms et prénoms changeant : Szaba, venu de Pologne, qui devient Salomon en Allemagne qui devient Salek qui devient Serge en France, Dora enfant qui fugue pour voir son père prisonnier. Des images noires traversent le texte, crevant comme des bulles à sa surface, barbelés, châlits, tatouage, étoiles cousues sur la poitrine, boulevard Ornano. D’autres les rattrapent, l’enfance, un canari jaune, un atelier, des ciseaux crantés, les chemises dont on efface les plis, des naissances, des films, des chansons populaires, le goût de la vie, du labeur, du chaud soleil de la Terre promise, des retrouvailles.

 « J’essaye d’assembler les fragments, avant que tout ne s’envole avec moi » écrit Norbert Czarny. C’est cette modestie, cette patiente et douce lutte contre la dispersion qui structure ce récit dont le décousu n’est qu’apparent. Aucun éditeur n’ayant souhaité accueillir les souvenirs des parents et leur exactitude documentaire, c’est alors leur fils a pris la plume, autrement, puisque « glaner, écrire, c’est un même geste ». Ce faisant, Norbert Czarny érige son propre monument, au sens propre, dressé à ceux qu’on a pu voir comme des « gens de peu » : un dictionnaire de la tendresse filiale, entre émotion, respect, sobriété et pudeur, la collection minutieuse d’un homme qui se sait dépositaire de la voix de son père et de sa mère, et les accompagne dans les servitudes du grand âge avec un amour tel que l’épreuve en est transfigurée.

Norbert Czarny, Mains, fils, ciseaux, Arléa, coll. « La Rencontre », 2023, 173 p.

Enfant de Minuit : Mathieu Lindon, Une archive (POL, 2023) (H. Gestern)

S’il n’est jamais facile d’être l’enfant de ses parents, la tâche est particulièrement ardue quand on s’appelle Mathieu Lindon ; qu’on est journaliste, écrivain, et fils de Jérôme, fondateur et directeur des emblématiques éditions de Minuit. Outre qu’il a été l’une personnalités les plus marquantes de la vie éditoriale française après guerre, Jérôme Lindon a laissé en héritage un catalogue qui constitue l’un des fleurons de la littérature française (deux prix Nobel, trois si l’on compte Elie Wiesel, et deux Goncourt, entre autres). Une archive naît d’un refus ; ou plus exactement de la réticence d’Irène Lindon, qui a pris la succession de son père, et ne souhaite pas livrer la correspondance paternelle à de potentiels biographes.  Mais a-t-on besoin d’archive, se demande Mathieu Lindon, quand on est soi-même une vivante archive, née en 1955, et qui a grandi entourée de Samuel Beckett (« Sam »), Alain Robbet Grillet, Claude Simon, Pierre Vidal-Naquet ? La cession de la maison à Gallimard en 2021 est un autre des déclencheurs de son projet d’écriture :

« En réalité, je ne souhaite pas tant évoquer Jérôme que les éditions de Minuit, si prégnantes dans ma vie, telles que je les ai connues, telles qu’on me les a racontées, que je les ai vécues. Soudain, il me semble que ça rassemble ce sur quoi je tâche d’écrire depuis longtemps, tout ce sur quoi je pense devoir le faire : les éditeurs, les écrivains, ma vie dans les livres, depuis le premier jour. Ou peut-être, au contraire, sous prétexte de Minuit, pouvoir les écrire enfin, les livres autours des éditeurs, des écrivains, des livres, de mon père et moi. »

Jérôme Lindon au milieu des auteurs des Editions de Minuit. Photographie Mario Dondero, 1959.

On ne trouvera pas dans Une archive d’anecdotes croustillantes ou de petits secrets honteux. De la première à la dernière ligne, Mathieu Lindon est attentif à ce que le livre ne vire pas au portrait charge, ni ne dresse sa propre statue au Commandeur, ce qu’il aurait si facilement pu faire tant la personnalité de Jérôme Lindon était redoutable. Quant aux auteurs, Beckett, objet d’un « coup de foudre » et dont Lindon assurera la renommée jusqu’au Nobel, Duras, Simon, Pinget – ils sont saisis dans des instants de vie qui révèlent un peu d’eux – un match de rugby, la crainte d’un impair à table, une partie de pétanque ou un tête-à-tête complice –, sous le regard de l’enfant ou de l’adolescent qu’était Mathieu.

Ce livre n’est pas un récit linéaire et chronologique, pas un essai d’histoire littéraire, mais une méditation qui a la douceur des ressassements, quand on s’interroge sur soi ; sa progression circulaire est prise dans une phrase souvent complexe, qui tourne autour du passé pour y happer des moments, dont certains reviendront tel un leitmotiv. Ainsi de la rupture paternelle avec André, le frère aîné, dont Jérôme ne verra jamais les enfants, ses seuls petits-enfants, et qui l’obsèdera. Tout comme l’obsèdera l’un de ses derniers combats, la question du prix unique du livre, défendue avec fureur et le succès qu’on sait.

De Jérôme Lindon, nul n’ignore combien il a pu être courageux, littérairement et politiquement, imperméable à toutes formes de pression, subissant menaces et même un plasticage de l’appartement familial dont Mathieu se souvient : il ferraillera contre la torture en Algérie, pour la Palestine, pour le Syndicat National de l’Edition. Sa personnalité est contrastée : pleine d’intelligentillesse, selon un mot que Mathieu Lindon aime à reprendre, mais aussi vivant avec l’amour du pouvoir chevillé au corps, un pouvoir d’autant plus fort exercé, jusqu’à des formes souterraines de chantage, que l’éditeur bâtit un véritable royaume, éditorial, intellectuel et littéraire, dont il est le seul monarque malgré la présence d’Alain Robbe Grillet à ses côtés. « La manipulation était sa façon d’être » écrit de lui son fils ; simplement, la puissance ne cherche pas à nuire, plutôt à servir un idéal professionnel porté si haut qu’il conduit à une « ivresse dominatrice dont il ne se rendait plus compte ».

La question de la succession aurait pu déchirer le lien entre le père et le fils.  Des éditions de Minuit, Mathieu Lindon s’est « éloigné » calmement, ne se sentant pas l’étoffe du successeur, pressentant peut-être aussi ce qu’une coexistence professionnelle allait leur coûter, à l’un comme à l’autre. Il a dirigé un temps la revue Minuit, tandis que les rênes de la maison sont allées à Irène ; occasion là aussi de méditer sur ce qu’hériter veut dire, comment on peut continuer d’être affectivement et intellectuellement solidaire d’une histoire dont on n’est plus, de son propre choix, partie prenante :

« Les éditions étaient plus qu’un symbole pour moi. Elles n’étaient pas ma chair et mon sang mais de ma chair et de mon sang, pas mon identité mais une partie d’elle. Elles étaient là, familières, même quand je n’avais aucun rapport spécial avec elles, sinon qu’elles avaient toujours été là et le seraient toujours. Elles étaient plus concrètes qu’un symbole : un morceau de ma vie, un énorme morceau de ma vie dont je pouvais m’éloigner mais qui n’en resterait pas moins un énorme morceau de ma vie, comme si, du haut de mes échasses proustiennes, je les gardais autant attachées à moi que mon enfance et mon adolescence […] » »

Un désengagement décrit avec douceur, presque tendresse, qui va de pair avec un engagement symétrique : celui, au bout de deux livres sous pseudonyme, de changer d’éditeur pour rejoindre POL. Et c’est là une autre part importante du livre que ce portrait de Paul Otchakovsky-Laurens, éditeur autant qu’ami, qui entraîne, en miroir, une réflexion sur la place qu’un éditeur « occupe dans l’espace mental », dont on ne prend conscience que le jour où il disparaît. Mais disant POL, le livre dit aussi en creux Jérôme, et plus largement caractérise ce lien étrange, presque organique, qui lie certains auteurs à « leur » éditeur – et vice-versa.

D’un côté, Une archive dessine le parcours d’un homme qui doit trouver sa place dans un champ littéraire que sature en partie la figure de Jérôme Lindon et le catalogue extraordinaire de ses éditions ; à ce titre, c’est un livre qui ne peut que passionner ceux qui ont goût ou affection pour les éditions de Minuit ou souhaiteraient de découvrir, vues de l’intérieur, les années Nouveau Roman, un mouvement que Lindon contribua à façonner en profondeur. De l’autre, à l’articulation de la biographie et de l’autobiographie, c’est un témoignage délicat, purgé de la violence des passions filiales, qui montre un père véritable, dans sa rigueur et ses attentions, son exigence et sa bonté. Une méditation dont on devine sous les mots pudiques qu’elle dut connaître ses douleurs et ses éclats de révolte, mais qui s’offre apaisée, sur ce qui nous construit ; une longue, belle et lente lettre d’amour d’un père à un fils, comme la réponse aux missives posthumes que Jérôme Lindon, l’homme qui n’écrivait pas de romans, laissa, en guise d’héritage, à chacun de ses enfants.

Mathieu Lindon, Une archive, POL, 2023, 239 p.

Anthony Passeron, Les Enfants endormis (Globe, 2021), (Véronique Montémont)

Avec Les enfants endormis, c’est un récit familial, singulier et collectif, que signe Anthony Passeron sur un sujet qui reste, encore aujourd’hui, une forme de tabou : le sida. Si une génération garde dans le vif de sa mémoire les récits déchirants d’Hervé Guibert, de Jean-Baptiste Niel (La Maison Niel), de Pascal de Duve (Cargo vie), les romans de Cyril Collard et de Guy Hocquenguem, tous morts de cette maladie, si la parole des malades condamnés est parvenue à résonner durant les années fatales de l’épidémie, avant l’arrivée des trithérapies, on a moins parlé du choc que la maladie avait pu représenter pour les familles, les accompagnants. Le très beau film de Robin Campillo, Cent vingt battements par minute (2017), en donnait, même s’il abordait surtout le sujet de la lutte militante, une idée ; c’est aussi ce sujet qu’évoque le livre d’Anthony Passeron, dont l’oncle toxicomane, Désiré, est mort du sida, attrapé par l’intermédiaire d’une seringue contaminée. De cet homme, nul ne parle, car « les archives familiales ont censuré la fin de sa vie ». Et si l’éditeur a choisi de décrire en quatrième de couverture un « roman » social, ce n’est aucunement d’un roman, mais bien d’une autobiographie dont il s’agit, autobiographie dont le pacte, d’une rigoureuse honnêteté, est au demeurant explicite :

Ce livre est l’ultime tentative que quelque chose subsiste. Il mêle des souvenirs, des confessions incomplètes et des reconstitutions documentées. Il est le fruit de leur silence. J’ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d’autres, a traversé dans une solitude absolue. Mais comme poser mes mots sur leur histoire sans les en déposséder ? Comment parler à leur place sans que mon point de vue, mes obsessions ne supplantent les leurs ? Ces questions m’ont longtemps empêché de me mettre au travail. Jusqu’à ce que je prenne conscience qu’écrire, c’était la seule solution pour que l’histoire de mon oncle, l’histoire de ma famille, ne disparaissent pas avec eux, avec le village. Pour leur montrer que la vie de Désiré s’était inscrite dans le chaos du monde, un chaos de faits historiques, géographiques et sociaux.

Ce livre est à plusieurs entrées et s’inscrit à sa façon dans la lignée des Ernaux, Eribon ou Louis, avec la particularité d’être focalisé non sur l’auteur, mais sur un tiers. L’histoire de Désiré, sa chute dans la toxicomanie, sa lente agonie, ce n’est pas seulement la confession d’un ado effrayé – l’auteur à l’époque – devenu un adulte désireux de comprendre, un ado qui a vu son oncle, sa tante, puis sa cousine (la fille de Désiré, contaminée in utero) s’éteindre de mort lente et affreuse. Elle est relue à la lumière de toute une trajectoire sociale, qui a permis à des gens pauvres, notamment la grand-mère de l’auteur et mère de Désirée, une immigrée italienne, d’accéder au statut envié de commerçante ayant pignon sur rue.

L’action se passe dans un village du Sud, jamais nommé, près de Nice, et se déroule comme un huis clos, dans un bourg reculé où la famille, à la dure, s’est fait une place au soleil. Emile et Louise (fille de réfugiés italiens), au prix d’un labeur acharné, sont devenus bouchers. Ils sont connus, respectés, de quasi-notables. Oubliées, les humiliations : leurs quatre enfants seront « appelés par leur prénom, vus à l’église et sur les terrains de tennis ». Désiré hérite de toutes les espérances : pendant que son frère travaille à la boucherie, il fait des études, travaille à Nice. Un « voyage » qui a tout d’une fugue à Amsterdam lui fait goûter à l’héroïne : de cette dépendance, jamais il ne sortira.

En parallèle, selon une stricte alternance, le livre relate, de manière méthodique et extrêmement documentée, la genèse de la découverte de la maladie, et la façon dont le milieu médical tarde à prendre conscience de sa gravité. On voit des médecins pionniers, plus motivés (et plus lucides) que d’autres, de jeunes chercheurs convaincus de se lancer sur ce sujet qui alors n’intéresse guère. Ils s’appellent Willy Rozenbaum, Jacques Leibowitch, Françoise Brun-Vézinet, Françoise Barré-Sinoussi, Luc Montagnier. Ils sont inquiets de cette pneumopathie qu’on pensait éradiquée qui arrive tout droit des Etats-Unis, des syndromes de Kaposi qui frappant tout à coup essentiellement des homosexuels jusque là en bonne santé.  Mais ils doivent déployer beaucoup d’efforts et d’énergie pour convaincre ; leurs propres confrères chercheurs d’abord, sur fond de rivalités médicales entre la France et les Etats-Unis qui feront perdre de précieuses années, puis les pouvoirs publics de la gravité et de la nouveauté de ce virus (le scandale du sang contaminé dit assez le scepticisme qu’ils ont dû affronter). Et enfin, il faut sensibiliser le grand public, indifférent à ce « cancer gay » dont ils pensent encore qu’il ne les concerne pas. Plus on avance dans le livre, plus les chapitres prennent l’allure d’une course contre la montre, une lutte acharnée pour élaborer des traitements alors que de plus en plus de jeunes gays, mais aussi une proportion croissante de femmes, d’hétérosexuels, d’hémophiles, et même d’enfants nés avec le virus meurent, désespérés, sous les yeux de médecins impuissants.

Et si l’on est si sensible au caractère d’urgence que prend cette rétrospective médicale, c’est parce qu’au centre du livre, il y a Désiré qui agonise, ainsi que Brigitte, sa femme, pour les mêmes raisons, puis Émilie, leur petite fille, à qui est consacrée  la dernière partie du livre. Un silence de plomb écrase la réalité de la situation ; tout en lui rendant visite chaque jour à l’hôpital, sa mère instaure un déni absolu autour de la maladie de Désiré, de sa toxicomanie. De même, mais cette fois pour ne pas terroriser l’enfant, elle cache à Émilie la réalité de son état, refusant que la petite et ses cousins entendent le mot « sida ».

Comme l’analyse très bien l’auteur, cette maladie signifie la destruction de toute une trajectoire tendue vers la sortie du milieu d’origine, comme l’avortement d’Annie Ernaux, raconté dans L’Événement, la renvoyait brutalement à sa condition première. « Un micro-organisme, surgi d’on ne sait où, réussissait à enrayer une longue histoire d’ascension sociale, une lutte pour devenir quelqu’un de respecté. Il suscitait des sentiments de honte, d’exclusion, d’humiliation ». Et c’est, au fond, une classe sociale, celle de tout petits bourgeois à peine sortis du prolétariat, et la génération de leurs enfants (lesquels auraient préféré « crever de la came plutôt que d’avoir la vie de [leurs] parents », selon les mots d’une survivante) qu’Anthony Passeron radiographie, sans complaisance, mais sans aucun mépris, jamais : des gens percutés par la maladie qui vient déstabiliser de plein fouet leurs certitudes, mais qui, en dépit du mensonge dont ils recouvrent la vérité, usent jusqu’à leurs dernières forces pour accompagner leurs enfants malades et les maintenir en vie quand la médecine ne peut plus rien pour eux.

En ce sens, le livre est aussi un hommage sobre et sincère à leur courage, à leur amour, l’arme ultime, donné sans compter durant ces années de plomb où l’on s’épuise à dispenser affection, tendresse, soins et attentions à des êtres condamnés : « Tous se sont montrés héroïques. Pas au sens où les films américains aiment à l’entendre. Chacun a joué jusqu’à la fin son rôle de personnage modeste, impuissant, dans une intrigue absurde et sans enjeu ». Il y a donc plus d’une raison de lire Les Enfants endormis, enquête sociologique, médicale, familiale, mais aussi coupe sagittale dans la vie d’une famille à qui la maladie a tout pris, jusqu’aux mots pour la dire ; tout, sauf l’amour.

Anthony Passeron, Les Enfants endormis, Globe, 2022, 273 p.

Appel à contribution en vue de l’inventaire raisonné de Beaumarchais

Linda Gil était venue à l’automne nous présenter l’édition électronique de la correspondance de Beaumarchais. Dans ce cadre, elle est à la recherche de l’ensemble des lettres de l’auteur, et nous transmettons l’annonce suivante.

« Dans le cadre du nouveau projet d’inventaire raisonné et d’édition de la correspondance intégrale de Beaumarchais, l’université Paul-Valéry de Montpellier invite les possesseurs de lettres manuscrites de l’écrivain (publiées ou inédites, autographes ou allographes) à contacter linda.gil@univ-montp3.fr. »Dans le cadre du nouveau projet d’inventaire raisonné et d’édition de la correspondance intégrale de Beaumarchais, l’université Paul-Valéry de Montpellier invite les possesseurs de lettres manuscrites de l’écrivain (publiées ou inédites, autographes ou allographes) à contacter linda.gil@univ-montp3.fr. »

Nous en profitons pour relayer l’annonce d’un colloque co-organisé par Linda Gil et consacré à L’Europe de Beaumarchais qui se tiendra à Paris, à la Comédie française et en Sorbonne, les 20 et 21 janvier prochains. Il sera également possible de suivre le colloque à distance. Le programme se trouve en pièce jointe.

Les Moments Littéraires n°49 : Diaristes libanais

Nous recevons l’annonce de la parution du n°49 de la revue Les Moments Littéraires, une livraison consacrée aux diaristes libanais. Nous la reproduisons ici

« Avec ce numéro dédié aux écrivains libanais, Les Moments littéraires poursuivent la série des numéros « géographiques » consacrés aux diaristes francophones (n° 43, Amiel & Co, les écrivains suisses ; n° 45, les écrivains belges ; n° 47, les écrivains du Luxembourg).

Par les journaux ou les carnets intimes d’écrivains vivant au Liban ou faisant partie de la diaspora libanaise, la littérature réussit à rendre compte de la crise protéiforme que connaît le Liban depuis de nombreuses années.

Karl Akiki note dans sa préface : « L’exercice que proposent Les Moments littéraires à ces différents diaristes libanais […] est excitant d’un point de vue intellectuel. Cette mise à nu personnelle et collective corrobore la marche de l’histoire de la littérature libanaise francophone. Deux mouvements clairs et perpendiculaires parcourent ces écrits en suivant deux sentiments antithétiques. D’une part, celui de la pudeur qui refuse de se livrer, de se dénuder et de marcher en pleine lumière. […] D’autre part, s’installe le sentiment de la dénonciation externe, celle qui plonge le doigt dans la plaie et qui crie ces vérités que tous les Libanais connaissent et qu’ils taisent. L’écriture de l’intime devient miroir fractal fait de morceaux de verre recollés où l’identité individuelle tente de se reconstituer en harmonie avec l’identité collective. »

Dix autoportraits de Laura Menassa nous offrent « un souvenir nostalgique, un journal délicat sur l’étrangeté de la vie et du temps ». »

Source : Les Moments littéraires. La revue peut être commandée en suivant ce lien.