La balle au prisonnier : Philippe Lejeune, Evadés. Récits de prisonniers de guerre 1940-1943 (Myrtille Morlot)

Philippe Lejeune – que nous connaissons comme le fondateur de l’Association pour le Patrimoine Autobiographique (APA) et comme un pionnier des théories modernes du texte autobiographique – présente une anthologie composée à partir d’extraits appartenant à sept récits de prisonniers de guerre, pour l’inauguration de la collection Vivre/Écrire des Éditions du Mauconduit. Souvent rédigés une cinquantaine d’années après les faits, les récits d’évasion sont des « hymnes à la liberté » selon Philippe Lejeune qui insiste sur leur dimension épique : ils ont le pouvoir de captiver une communauté d’auditeurs et répondent à une volonté de transmission destinée en priorité aux descendants, enfants et petits-enfants, du narrateur.

« Si les Boches avaient reçu mon petit costume, hein !… ils seraient peut-être venus m’aider à m’habiller. » Les récits rétrospectifs, parfois autoédités, souvent enregistrés puis retranscrits plus tard par écrit arborent un ton léger, propice à la dédramatisation, voire à la plaisanterie. Les diverses allusions comiques, parfois grivoises qui traversent certains récits – on peut penser à Henri Vidart et son allusion aux maisons closes à son arrivée à Nancy, ou encore à Francis Blin avec l’anecdote du costume envoyé par la poste – n’excluent pas le sentiment de méfiance et la discrétion nécessaire à la réussite du plan d’évasion. Ce « romanesque de la ruse » évoqué par Philippe Lejeune dans la préface renvoie, entre autres, à la stratégie de duperie ludique instaurée par Gabriel Sylvestre pour s’échapper du stalag et dont toute la teneur dramatique s’est évaporée avec la transformation du vécu en souvenirs. « Je tremblais un peu, pourtant ce n’était pas le moment, il fallait cacher son jeu ».

Pour d’autres, la narration de l’évasion est une affaire plus sérieuse et grave. La nervosité liée à l’attente se fait ressentir dans les propos de Gérard Gallien, déchiré entre la sympathie qu’il éprouve pour ses employeurs et la quête de liberté à laquelle il aspire. Pour C., l’omniprésence de la souffrance dans les derniers jours de son périple ferroviaire tend à gommer la menace des alertes qui préviennent de l’imminence des bombardements.

« Tant de misères rapprochent les êtres humains » écrit C., un pincement au cœur, lorsqu’il repense au moment où il a dû se séparer de ses compagnons d’évasion. Le sentiment évoqué par ce « Bourguignon évadé du port de Brême » n’est pas unique mais partagé par beaucoup de ses confrères écrivants qui évoquent les lettres échangées et les relations indéfectibles une fois le domicile familial retrouvé.

L’esprit de franche camaraderie – dont les mots d’ordre sont l’entraide et le partage – est un lieu commun amenant à une poétique spécifique au récit d’évasion ; tout comme le motif des préparatifs qui prend souvent une place considérable au-delà de son aspect préliminaire. Il est question d’une organisation très méthodiquement orchestrée autour de trois grandes étapes : la préparation, l’exécution, et la réintégration sociale. Il faut d’abord rassembler les vivres et les vêtements civils, définir les moments importants du trajet, puis planifier le retour en France et l’obtention de papiers français ; en bref et comme le rappelle Louis Bague, « une évasion ne s’improvise pas ».

La sélection judicieuse des textes par Philippe Lejeune et les membres de l’APA nous aide à prendre pleinement conscience de la richesse insoupçonnée du récit d’évasion. Celui de Louis Bague est frappant par sa littérarité ; avec des comparaisons, une esthétique du clair-obscur et la description poétisée des paysages alpin et forestier lors de sa randonnée pédestre, il parvient presque à nous faire oublier, l’espace d’un instant, qu’ailleurs d’autres souffrent de la guerre et de l’éloignement qu’elle occasionne. Les émotions sont vivantes, favorisées par le présent de narration et dignes d’une épopée moderne. La tension qui culmine suivie par la certitude de la libération saisit le lecteur ; le ton redevient léger laissant l’inquiétude et la crainte d’être rattrapé tenues en captivité.

« Et si ce n’était la guerre, les victoires des Allemands et le souci que je me fais sur le sort de ma mère, la vie que je mène ici est très supportable » témoigne Marcel Sulzer dans une quasi-litote, en se remémorant le tournant décisif de son aventure. Gérard Gallien parle encore d’une détention « agréable » mais teintée de noirceur par le contexte conflictuel de la guerre et par l’absence des proches ; mais dans cette période sombre, des liens affectifs peuvent tout de même se créer et il arrive que les deux camps se rejoignent en une destinée commune : l’ennemi allemand peut être reconnu comme étant un « brave homme » à qui l’on souhaite aussi un avenir meilleur.

Myrtille Morlot

Philippe Lejeune, Evadés – Récits de prisonniers de guerre 1940-1943. Ed. Mauconduit, coll. Vivre/Écrire, 2022, 131 p.

Naissance de la collection Vivre/Écrire, aux éditions du Mauconduit (janvier 2022)

Il y a maintenant un an et demi, Laurence Santantonios, fondatrice des éditions du Mauconduit, chez qui on a pu lire, entre autres, Un amour de la route, les lettres de Margaret Blossom Douthat à Simone de Beauvoir ou encore les Lettres inédites à Jean Charles-Brun de Renée Vivien, lançait une réflexion auprès de l’Association pour l’Autobiographie, l’APA. Son souhait était de dynamiser, par une entreprise éditoriale, la valorisation du fonds de l’Association, qui comporte aujourd’hui plus de trois mille textes. Des voix rares, précieuses, préservées de l’oubli par le dépôt à Ambérieu-en-Bugey, mais qui, dans bien des cas, mériteraient d’être davantage mises en lumière, tant est vibrante l’expérience qu’elles relatent, qu’il s’agisse d’événements intimes ou de circonstances liées à l’Histoire. Celle-ci, qui a parfois a imprimé sa trace dans les plis des destinées individuelles ou des quotidiennes, nous apparaît sous un jour nouveau ; et qu’elle soit portée par ces écritures qu’on dit « ordinaires » (ce qui n’empêche pas leur richesse stylistique) ne la rend que plus captivante.

Laurence Santantonios a alors confié à quatre apaïstes, chercheurs, bibliothécaires, journalistes, la tâche de composer une anthologie à partir de ces textes, sur les thèmes de leur choix. Quatre livres en sont nés : Amoureux. Lettres d’amour retrouvées (textes réunis et présentés par Véronique Leroux-Huguon), Évadés. Récits de prisonniers de guerre, 1940-1943 (par Philippe Lejeune), Exilés. Récits autobiographiques (par Elizabeth Legros-Chapuis), Femmes dans la guerre, Témoignages 1939-1945 (par Hélène Gestern). Pour chaque volume, une préface, une sélection de textes, transcrits en respectant au près le style de l’auteur, et des notes, lorsqu’elles se sont révélées nécessaires pour éclairer la lecture.

La composition de ces volumes, qui assemble un matériau pas comme les autres, des récits précieux, douloureux, brûlants ou émouvants, a obéi à un long et patient processus de travail éditorial de recherche dans le fonds (avec l’appui de Florent Gallien), puis de lecture, transcription, choix des textes et recherche des ayants-droits. Faute d’avoir pu présenter ces livres comme il était prévu au séminaire en janvier 2022, nous avons décidé de revenir, sous la forme d’une série de questions réponses/à, écrites et filmées, à l’éditrice et aux auteurs des volume, sur la genèse non pas des textes, mais de leur édition : avec les joies qu’elle a pu réserver à celles et ceux qui s’étaient lancés dans l’aventure, mais aussi les obstacles qu’ils ont pu rencontrer. Nous leur donnons la parole sur cette page.

>> Lire la page de la présentation et des interviews, c’est ici !

Année nouvelle

Chers amis, chères amies d’Autobiosphère,

Toute l’équipe vous présente ses meilleurs vœux pour une excellente nouvelle année, riche en projets et en réussites. Avec, bien sûr, bon pied bon œil !

L’entame particulière de 2022, avec la flambée des contaminations et la kyrielle de difficultés d’organisation qui s’ensuivent, nous conduit malheureusement à annuler la séance du séminaire Autobiographie et Correspondances qui était prévue le 15 janvier, et durant laquelle Laurence Santantonios aurait présenté sa nouvelle collection « Vivre/Écrire » aux éditions du Mauconduit. Cette collection comprend quatre titres : Évadés, Exilés, Amoureux et Femmes dans la guerre. Chaque titre est une anthologie thématique, composée à partir de larges extraits du fonds de l’Association pour l’Autobiographie, préparée et préfacée par un membre de l’APA

Le report d’une telle séance en zoom ne nous ayant pas paru des plus aptes à assurer une communication et un échange fluides, nous rattraperons cette occasion manquée par une publication sur Autobiosphère, avec une interview de l’éditrice, une présentation des ouvrages et des interviews des responsables des volumes. Elle sera publiée le 22 janvier, jour de la sortie des deux premiers titres.

Mais vous pouvez d’ores et déjà vous précipiter chez votre libraire pour réserver auprès de lui les premiers titres à paraître. Vous trouverez en pièce jointe un document qui vous présente ces quatre petits bijoux préparés avec amour (de l’autobiographie). Et si tout va mieux, le public du séminaire pourra se retrouver le 15 février pour une séance exceptionnelle du mardi, où Bertrand Marchal, invité par Jean-Marc Hovasse, parlera de la correspondance de Mallarmé

Bonne lecture et bonne année !

L’équipe du séminaire

Publication en ligne : le Journal de guerre (carnets d’un prisonnier du STO) de Félicien Hantz (Editions du Temps d’Antan, 2020)

« Vous avez ouvert ce livre. Dans les pages suivantes, vous allez découvrir la vie d’un homme qui, pendant la Seconde Guerre Mondiale, a été emmené pour faire le Service au Travail Obligatoire (STO), Félicien Charles Hantz (1884-1967). Appelons-le Félicien. Notre survivant de la Première Guerre nous livre en toute simplicité le récit de ses péripéties en Allemagne dans deux carnets de notes rassemblés ici. Ces deux carnets ont été tenus du 9 novembre 1944 au 28 avril 1945. Félicien a été déporté pendant 161 jours, laissant derrière lui sa femme, Marie Joséphine (tous deux se sont mariés le 10 mai 1910) et ses neuf enfants. Il a été amené à effectuer de nombreux déplacements, là où les Allemands avaient besoin de main d’œuvre. Comme il était bûcheron de profession, en plus d’être cultivateur, il a notamment été amené à travailler dans les métiers du bois.« 

Une fois n’est pas coutume, Autobiosphère a le plaisir de vous proposer la lecture d’un texte inédit. Il s’agit d’un carnet tenu par Félicien Hantz, un habitant de la Bresse (Vosges), déporté comme beaucoup des habitants de son village en Allemagne pour y effectuer le STO. Sa captivité a duré six mois, du 9 novembre 1944 au 28 avril 1945, et il a tenu, au jour le jour, un carnet pour consigner la monotonie de sa vie de prisonnier.

Ce texte a été conservé par sa famille, qui en avait effectué une première transcription informatique, sans notes. Dans le cadre d’un travail d’édition, en licence de Lettres, Morgane Viry, arrière-petite-fille de Félicien, a souhaité travailler sur ce texte, dont elle a assuré la mise en forme, l’annotation et la présentation avec le concours de son père Alain, petit-fils de Félicien, et la collaboration d’Hélène Gestern.

Il est vite apparu que, compte tenu de son intérêt intrinsèque, ce carnet du STO, témoignage rare, pouvait intéresser des lecteurs au-delà du cercle familial et universitaire. Morgane et Alain Viry ont généreusement donné leur accord pour une publication en ligne : elle vous est proposée ici sous la forme d’un fichier imprimable d’une centaine de pages, au format livre, pour en assurer le confort de lecture. La consultation est libre et le texte peut être cité, avec sa source, sous forme d’extraits ; les droits du texte lui-même sont réservés et sa reproduction et sa rediffusion sur d’autres sources ou supports sont interdites.

Lire la préface de Morgane Viry

Lire la présentation d’Hélène Gestern

Pour citer ce texte : Félicien Hantz, Carnets de guerre, transcrit et annoté par Morgane et Alain Viry, Éditions Temps d’Antan, chez l’auteur, Poligny, 2020, 100 p. ill.

Parution : Vladimir Pozner, Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France, 1939 (Claire Paulhan Ed, 2020)

Le 23 mars 1939, l’écrivain, journaliste et militant antifasciste Vladimir Pozner arrive à Perpignan. Missionné par le Comité d’accueil aux intellectuels espagnols, présidé par son ami Renaud de Jouvenel, il s’apprête à sillonner la région (Ariège, Aude, Pyrénées-Orientales) durant deux mois, afin de sortir des camps, érigés à la hâte par l’administration française, les intellectuels qui y sont internés :

«J’avais loué à Perpignan une échoppe d’artisan abandonnée qui me servait de bureau lorsque je ne courais pas le pays. Installé sur un tabouret devant une machine à écrire posée à l’extrémité d’un établi, je rédigeais de longs rapports, heureux lorsque je réussissais à retrouver derrière les barbelés un Espagnol dont Paris m’avait envoyé le nom, plus encore quand je parvenais à le faire libérer.» Parmi les personnes repérées, des journalistes, écrivains, artistes, professeurs, musiciens, architectes…

Notes prises sur le terrain, lettres, témoignages, coupures de presse, cartes postales et photographies –tous documents d’époque conservés par l’écrivain – constituent la matière de ce livre inédit, en forme de puzzle documentaire.

Né à Paris en 1905 dans une famille de Russes émigrés anti-tsaristes, Vladimir Pozner passe une partie de sa jeunesse en Russie, où il assiste à la Révolution. Après avoir débuté comme poète au sein du groupe des frères Sérapion, il se fait un nom, à son retour en France en 1921, comme passeur de la jeune littérature russe. Dans les années 1930, il s’engage dans la lutte antifasciste.Correspondant français de l’agence Inpress fondée par Alex Radó, il intervient dans la presse de gauche (Monde, Regards, Vendredi…). Il apporte son aide aux réfugiés allemands, adhère à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) et devient secrétaire de rédaction de la revue Commune. Sur les conseils de Maxime Gorki, il adhère au Parti communiste français, puis, en 1936, au Comité franco-espagnol de soutien à l’Espagne républicaine. Il publie coup sur coup Tolstoï est mort (1935), biographie de montage, Le Mors aux dents (1937), roman d’aventure révolutionnaire, et Les États-Désunis (1938), roman documentaire. Il traverse la drôle de guerre et l’exode comme chauffeur militaire, connaît une vie de scénariste à Hollywood pendant la guerre, puis, revenu en France, est plastiqué par l’OAS après avoir publié Le Lieu du supplice en 1959. Jusqu’à la fin de sa vie (1992), il poursuit une œuvre littéraire exigeante, témoignant des grandes tragédies du XXe siècle.

Édition établie, annotée et préfacée par Alexis Buffet, docteur en littérature française.

(Source : Editions Claire Paulhan)

Télécharger la présentation de l’ouvrage et des Cahiers Cahier « Jean Paulhan et ses environs » (nouvelle série, n°8, 2020) : « Jean Paulhan en 1920 / Lettres d’il y a un siècle »

Karine Miermont, Peau contre patte (H. Gestern)

miermontLa mort d’un animal familier est un événement d’une grande banalité : elle peut néanmoins se révéler la source de chagrins intenses, parfois même d’authentiques désespoirs. Ceux-ci demeurent pourtant délicats à évoquer : il se trouvera toujours une bonne âme pour vous rappeler, un peu scandalisée, que « ce n’est qu’un animal ». Karine Miermont, dans L’Année du chat, a décidé de tout raconter, de la découverte du cancer de sa chatte Niña à sa mort, dans la lenteur bouleversante d’un accompagnement qui durera un an. Ce livre puissant et sincère, qui assume dès la couverture sa nature de récit – bien qu’il soit publié dans la collection « Fiction & Cie » – , est à la fois une chronique et une méditation, qui met en lumière une forme d’universalité des gestes de soin, de compassion, de palliation ; qui dit l’alternance des espoirs et du chagrin devant une fin inéluctable.

Le livre se présente tout d’abord, comme un journal de maladie féline, où sont notés les symptômes, les consultations, les opérations. Parce qu’à la menace de la disparition répond, « le besoin d’écrire, qu’il subsiste un peu du chat, que cette tristesse ne soit pas sans dépôt. » Mais très vite, le journal se fait aussi méditation sur le rapport millénaire, « très ancien et très profond », qu’entretiennent les êtres humains avec leurs animaux domestiques – Claude Lévi-Strauss et Jean-Christophe Bailly déposent en son cœur quelques phrases lumineuses. La narratrice questionne cette proximité troublante, cette coexistence des espèces qui nous fait parfois hésiter sur le statut à accorder à nos animaux. « Un chat est-il un individu ? Au sens d’unique, oui, il me semble ».

Au fil des mois, des séances de chimiothérapie, la maladie laisse ses marques, réduisant peu à peu l’autonomie du chat. Elle renvoie à toutes les fins, y compris à l’idée de la sienne propre, à cette lutte qu’on ne peut pourtant  s’empêcher de mener. Les portraits des maîtres dans les salles d’attente, des vétérinaires, des assistants, inversent alors la perspective : le chat malade confère tout à coup un autre regard sur l’espèce humaine. Que ce soit la bourgeoise, le rappeur, le vieux couple, tous sont embarqués dans la même bataille et plus rien ne compte plus que ces gestes, familiers, maladroits, tendres. Jusqu’au jour où il revient de décider d’y mettre fin, dans la douleur d’une décision impossible à prendre. Là encore, c’est avec une sincérité émouvante que l’auteur raconte ce dernier voyage avec le chat. « L’idée du linceul. Le geste d’envelopper dans un tissu, le dernier geste, hommage, respect. »

Ce livre de tristesse n’est cependant pas dépourvu de douceur. Parce que raconter Niña, c’est aussi évoquer toute la vie qui a précédé sa maladie, douze années de compagnonnage heureux, durant lesquels l’animal a pris sa place au sein de la famille. Trouvée, puis retrouvée après s’être perdue plus de deux mois dans une forêt vosgienne, la petite miraculée partage le quotidien de deux adultes et des enfants, dont elle est presque la contemporaine. « La vie du chat contient une époque, concentre une parcelle de notre vie, elle est une sorte de mesure du temps et une mémoire, elle contient une expérience commune, un morceau de notre histoire, une parcelle de notre temps perdu », résume Karine Miermont. L’auteur sait dire avec des mots justes les rites délicats de cette cohabitation, les gestes d’intimité, parce qu’un chat mieux que quiconque sait d’un corps « la géographie, les contours, […] les endroits dans lesquels, ou bien contre lesquels, s’installer ». Elle raconte aussi combien nous questionne ce sphinx domestique, dont on aimerait tant déchiffrer les rêves et les pensées, et égrène dans une langue sobre, qui se déploie parfois comme une corolle de fleurs, les manières infinies de regarder, toucher, porter, observer, aimer le chat. Livre de tendresse et de peine, tombeau d’une intense mémoire affective et charnelle, questionnement sur le partage étrange de l’amour au-delà des espèces, L’Année du chat met des mots sur l’expérience violente, inévitable, qui consiste à voir un animal aimé marcher vers la mort. Ce faisant, il donne une légitimité à un chagrin dont la profondeur véritable est rarement avouée.

Karine Miermont, L’Année du Chat, Seuil, « Fiction & Cie », 2014, 130 p.

 

 

Les fruits de l’amitié : Harry Mathews, Le Verger (1986)


Les fruits de l’amitié

Ils étaient amis. La mort les a séparés. « Je me souviens qu’à cette époque, les gens que je croisais dans les rues de Paris me semblaient tous être en deuil de Georges Perec. » C’est Harry Mathews qui écrit ces lignes, en 1986, dans un livre bref et bouleversant, Le Verger. L’écrivain américain avait fait découvrir à l’auteur de La Vie mode d’emploi Joe Brainard, l’inventeur de la forme des Je me souviens : on sait quelle fortune elle connut sous la plume de Perec. Et une fois celui-ci disparu, que faire de la mémoire, de son écume, et dans quels mots l’enserrer ? Mathews reprend à son compte les « Je me se souviens » : mais dans leur forme la plus pauvre, la plus pure et la plus humble, simplement parce que c’est une manière, peut être la seule, de « faire face, par l’écriture aussi, à l’accablement qui à ce moment-là assaillait beaucoup d’entre nous ». Le livre se déroule comme un album de photographies : lieux, souvenirs, moments, qui dépassent rarement quelques lignes, écrits au fur et à mesure que la mémoire les apporte, placés les uns à côté des autres comme les « fragments d[’un] tumulus lamentable qui s’amoncelait ».

 Les deux hommes ont vécu l’une de ces affinités, de ces complicités intenses, qui ne connaissent pas forcément d’explication. Ils travaillaient de conserve à leurs écrits oulipiens, se traduisaient. Mathews dit, avec une sincérité magnifique, la part d’amour qui peut entrer dans un tel lien : sa jalousie quand Perec se consacre à d’autres amis, mais aussi les soirées magnifiques passées à écouter de la musique en fumant de l’herbe : « À ce moment-là, j’aurais voulu le prendre dans mes bras ». L’importance que peut prendre une telle présence, dans les moments difficiles, à côté des autres, enfants et compagne. « Je me souviens que quand mon père mourut, la perte fut rendue supportable par la présence de Georges Perec dans ma vie ». Toutefois, la plupart des notations du livre se veulent plus légères : volontairement anecdotiques, généralement heureuses. Elles renvoient à des lieux, des climats, des instants, entre Paris, Albany, Lans-en-Vercors et l’île de Ré. Le portrait de ce Perec que l’on croit connaître, celui qui aimait les chats, les alcools et les mauvais calembours (« Je reviens de Suisse », punaisé sur la porte) ne cesse de s’enrichir : sait-on qu’il affectionnait, aussi, le ski, les tartines beurrées, certaines femmes, qu’il avait souvent « la crève » (« une espèce de grippe réunissant rhume, sinusite et gueule de bois »), souffrait de coups de soleil (« Sa peau supportant mal le soleil, il était revêtu d’un burnous de coton blanc qui le faisait ressembler à un émir du pétrole »), connaît-on son orientation politique (« Je me souviens que Georges Perec était socialiste »), son rire (« le premier aigu, rapide, inquiet ») ; sait-on combien ses yeux était verts, et comment la maladie, puis la mort, modelèrent son visage ?

Perdre un ami, c’est perdre sa présence, apprendre la cruauté d’une solitude nouvelle, sans lui ; mais c’est aussi toucher du doigt la peur de voir se dissoudre la myriade de souvenirs, de moments partagés, de complicité, tout cet infra-ordinaire banal lorsque vécu, inestimable lorsque perdu, et dont la dissolution paraît aussi terrifiante que la mort elle-même. En cent vingt-quatre souvenirs, drôles ou tendres, profonds ou fugaces, Harry Mathews a cueilli dans son Verger les plus doux fruits d’une amitié ; les plus vivants, aussi.

Harry Mathews, Le Verger, P.O.L, 1986, 40 p.

V. Montémont

La solitude d’être vivant : Philippe Lançon, Le Lambeau (2018)

product_9782072689079_195x320Ce n’est pas sans effroi qu’on aborde la lecture du livre de Philippe Lançon, Le Lambeau. Tous nous avons en mémoire les attentats de Charlie, tous ou presque nous savons que le journaliste a été grièvement blessé d’une balle à la mâchoire, et si l’on ignorait encore le sens médical du mot « lambeau », il est précisé en quatrième de couverture : un segment de peau conservé, lors d’une amputation, pour « recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple ». Ce livre n’esquive rien de ce qui fut, et demeure encore, un événement abominable, suivi d’un véritable parcours du combattant médical : il échappe pourtant à toute horreur. Ou peut-être serait-il plus juste de dire que Philippe Lançon a su, avec une rigueur et une intelligence qui rendent chaque ligne nécessaire, mettre en mots, en phrases, ce qui aurait pu demeurer dans les ténèbres de la terreur.

Avant de chercher à le décrire, à le qualifier, il faudrait d’abord énoncer ce que ce livre n’est pas : ni un réquisitoire, ni une tentative forcenée pour conférer du sens à une tuerie qui n’en avait guère, ni un déversoir de la douleur, ni une héroïsation. Il n’est ni dominé par le l’émotion, ni infiltré par le ressentiment, en dépit de ce que l’écrivain a enduré. C’est le livre d’un homme qui, en quelques minutes, voit sa vie passée s’engloutir irrémédiablement et est forcé de se reconstruire, étape par étape, en devenant un autre. C’est ce chemin, cet exercice de patience, cette méditation, cette réintégration de son propre corps, de sa mémoire, de son esprit que Philippe Lançon décrit. Il le fait dans une langue d’une justesse exemplaire, dont la sobriété n’empêche pas la nuance, dont l’épreuve n’a n’éteint ni la beauté ni la profondeur.

La structure du récit est simple : l’auteur suit le fil chronologique qui va de la soirée qui a précédé l’attentat à ses mois d’hospitalisation, puis de convalescence. La veille, il est allé au théâtre avec une amie et a vu La Nuit des Rois, de Shakespeare. Il a également lu Soumission de Michel Houellebecq, qu’il doit rencontrer quelques jours plus tard pour un entretien. Après avoir renoncé une carrière de grand reporter, il est désormais journaliste à Libération et à Charlie, par ailleurs écrivain, divorcé, et sur le point de bâtir un avenir avec Gabriela, qui vit à New York. « Un journaliste ordinaire » comme il se qualifie sans la moindre humilité vicieuse. Ce matin-là, il décide de passer à la conférence de presse de Charlie avant de se rendre à Libé et gare son vélo au bas de l’immeuble. Il retrouve ses collègues, débat vivement avec eux du livre de Houellebecq, passe son caban, se ravise et prend quelques minutes pour montrer à une photo à Cabu. Les tueurs sont déjà dans la cage d’escalier. Ensuite, tout bascule.

Il faut un courage exceptionnel pour raconter ce qui a suivi. Philippe Lançon l’a eu. Il entend les cris. Comprend que quelque chose est anormal. La suite est rythmée par le claquement des balles et les cris fanatiques. Les pieds du tueur sous la table où il s’était réfugié, les interminables secondes durant lesquelles il se demande si celui-ci va l’achever. Il est finalement laissé pour mort. Ensuite, c’est la dissociation. Le journaliste a reçu trois balles dans le corps, mais n’a pas perdu conscience. Il se voit, moitié mort, allongé au sol, et en même temps observe la salle de rédaction. Il note les détails, les postures qui émergent dans son champ de vision. Les jambes de Fabrice Nicolini. Le visage de Tignous. La cervelle de Bernard Maris, qu’il contemple jusqu’à ce qu’elle devienne « une partie de lui-même ». Et le silence d’après la tuerie et d’avant les secours, qui « fabriquait le temps ».

Ces pages sont violentes, mais leur existence était fondamentale pour rendre à l’événément, aujourd’hui devenu symbole, sa sordide vérité : celle d’un assassinat commis de sang-froid. Concernant ceux qui leur ont tiré dessus, l’auteur n’a rien à dire, rien à déclarer. Il a juste fait face ce matin-là à « deux têtes vides et cagoulées qui portaient la bigoterie et la mort ».

Philippe Lançon se réveille à la Salpêtrière. Il se croit, à cet instant, encore dans sa vie d’avant, celle où une femme l’aime et l’attend à New York. Quelques secondes qui précèdent le deuil de son ancien corps, de son ancienne vie. Il « ne sen[t] rien et [il] souffre déjà de tout ». Il est touché aux deux bras et une balle a emporté une partie de sa mâchoire. Une équipe médicale, emmenée par une chirurgienne exceptionnelle, va entreprendre, opération après opération, de réparer ce visage blessé dont la description évoque les gueules cassées de 14. Faire cicatriser, greffer un morceau de péroné, gonfler la peau, la rabattre sous la lèvre. Une relation se noue entre le médecin et son patient : on songe ici, fugitivement, à Guibert et Claudette Dumouchel, sauf qu’il ne s’agit pas d’amour, plutôt d’un engagement acharné dans la guérison qui va au-delà des strictes exigences de la profession. Philippe Lançon comprendra, après la greffe du péroné réussie, que toute l’équipe était suspendue à son succès. Est décrite ici une de ces relations médicales rares où le patient demeure une personne de plein exercice dont on va tenter de respecter l’intégrité morale et d’épouser les blessures, en en faisant le premier acteur des soins qui lui sont dispensés.

La douleur qui habite le corps aurait pu tout ravager. Philippe Lançon, lorsque les doses de morphine diminuent, la combat par l’esprit. Il écoute Bach durant les soins les plus pénibles et certaines opérations sous anesthésie locale. Il refuse la télé, la radio, mais relit Proust, Kafka et Thomas Mann. Il s’appuie sur les siens, son frère, ses parents, son amie Gabriela, les policiers qui le protègent. Privé de la parole une partie du temps, il recommence sa chronique hebdomadaire dans Charlie, sans en changer le titre : façon de prier ses morts et d’aller au-delà du bruit des balles qui ont voulu le faire taire. Aux Invalides, où il poursuit sa rééducation, la mue continue. L’auteur a peur, souvent, il traverse des cauchemars, des turbulences amoureuses, des moments de découragement, se voit parfois comme un « amas de chair couvert de tuyaux et de plaies qu’on appelait Monsieur Lançon ». Mais il est reconnaissant à l’amie qui lui fait des scènes, lui rappelant ainsi qu’il est aussi un amoureux, reconnaissant à un président de la République qui plaisante sur la beauté de sa chirurgienne, car un instant de frivolité, dans un tel contexte, a valeur de cadeau. Il demeure extraordinairement attentif aux autres, sensible au mal que l’attentat, ce « viol collectif » leur a fait, a eux aussi. Chaque expérience est accueillie, hébergée, transfigurée. Chaque seconde est le combustible d’une réparation.

Cependant la plume se refuse aux poncifs du combat et de la victoire. L’attentat est un irrémédiable, qui a « crevé le tourbillon de la vie » et l’homme qui en renaît le « produit d’une soustraction », celle d’une partie de sa mâchoire et d’une partie de son histoire. L’auteur est obligé de faire abstraction de ce qui le fondait, de rejeter les anciennes photographies, les anciennes culpabilités, l’ancien agencement de son appartement. « Je n’ai plus ni nostalgie ni regret : sur ce plan, l’événement m’a tout pris ». Ce qu’il a vécu rue Nicolas-Appert ne s’effacera jamais ; une part de lui fera toujours chemin en compagnie des morts et de la cervelle de Bernard Maris.

Il faut, avec Le Lambeau, dépasser notre crainte d’être mis dans ces pages face à l’insoutenable. L’écriture de Philippe Lançon, au contraire, a affronté l’abjection, la violence, la douleur, avec une retenue, une dignité et une exactitude si pénétrantes que c’est plutôt à un extraordinaire et bouleversant voyage qu’il nous convie. Voyage d’un être au travers sa conscience, à l’instant exact où vie et mort sont proches à se toucher, voyage d’une conscience au travers d’un corps, dont il accompagne les métamorphoses douloureuses et la « suite folle de naissances », voyage d’un homme au travers de sa vie, qu’il relit, remodèle, agençant la somme de ce qu’il donna et de ce qu’il reçut, en termes d’amour et de regrets, de plaisirs et de passions, d’espérances et d’échecs. C’est un grand livre, qui mieux que n’importe quelle théorie ou discours, rend palpable le conflit entre raison et folie qui ôta, ce jour-là, la vie de douze personnes et en blessa onze autres. En l’écrivant, son auteur démontre, comme d’autres avant lui, que la parole des agressés pèsera toujours plus lourd que la mémoire des agresseurs.

On peut enfin lire Le Lambeau comme un admirable précis de recomposition, parce qu’en dépit des blessures, physiques et morales, Philippe Lançon a trouvé la force de faire place à la vie, après la survie. Son récit est tissé de douleur et de deuil, mais il raconte une histoire de solidarité, de complicité et de fraternité, entre ceux qui souffrent et ceux qui réparent, ceux qui ont succombé et ceux qui ont survécu.

Au même titre que ceux de Robert Antelme ou Primo Levi, Le Lambeau est un livre de témoin. Un livre d’homme.

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018, 510 p.

© Hélène Gestern

 

Appel à ouvrage collectif : Poétique(s) et (en)jeux du témoignage dans les littératures à travers le monde et le temps. (Re)vivre et (re)penser l’Histoire sous le prisme de la contemporanéité

Armel Jovensel Ngamaleu nous fait part d’un intéressant appel à ouvrage collectif :

Poétique(s) et (en)jeux du témoignage dans les littératures à travers le monde et le temps. (Re)vivre et (re)penser l’Histoire sous le prisme de la contemporanéité

 

« La diversité des témoignages historiques est presque infinie. »
Marc Bloch
                                 « La littérature a cette faculté de créer un espace de mémoire. »
Véronique Tadjo
 « L’homme ne se souvient pas du passé ; il le reconstruit toujours. […]. Il part du présent et c’est à travers lui, toujours, qu’il connaît, qu’il interprète le passé. »
Lucien Febvre

 

Le monde a une Histoire. Chaque peuple, nation ou pays a également une histoire. Les histoires singulières font partie intégrante de l’Histoire. Les pages de cette Histoire ont été écrites par des événements heureux mais aussi malheureux. Les figures ayant marqué l’histoire tribale, ethnique, nationale et mondiale se démarquent de par les causes (nobles ou ignobles) qu’elles ont défendues et surtout par leur(s) mode(s) opératoire(s) mis en œuvre pour atteindre leurs objectifs. C’est dans ce sens que les faits historiques demeurent ou devraient demeurer dans la mémoire individuelle et collective, de génération en génération. Les productions scientifiques et artistiques constituent des moyens d’interrogation, de reconnaissance, de transmission, de pérennisation ou d’archivage des faits et des hommes de l’Histoire. Aussi peut-on songer à l’expression ou à la formule consacrée et en vogue qu’est « le devoir de mémoire » (Primo Levi et al, 1997). Ce « devoir », mieux ce défi a, de plus en plus, une envergure plus accrue à l’heure actuelle de la mondialisation et de l’hypercommunication/médiatisation. À côté du « devoir de mémoire » clamé par Levi et désormais décrié autant par les critiques que les artistes (le cas « Opération Rwanda » n’y a pas échappé), émerge, dans les pratiques testimoniales de l’extrême-contemporain, une autre formule (neutre) qu’est le « travail de mémoire » qui sous-entend autant une prise de distance avec l’événement qu’une heuristique mesurée de la mémoire (Coquio, 2015). C’est dire que le désir de témoigner, de se remémorer semble s’imposer aux (sur)vivants, aux contemporains. D’ailleurs, l’historienne Annette Wieviorka (1998) parle, elle, de « l’ère du témoin », vu que l’acte testimonial ou mémoriel est devenu une pratique sociale importante.

Le témoignage est, en effet, un acte d’éveil de la mémoire pour dire sa/la vérité ou ses/les vérités sur le(s) vécu(s) individuel(s) et/ou collectif(s) plus ou moins lointain. Selon Hélène Wallenborn (2006 :121), il s’agit de « l’expression d’une expérience qui en même temps atteste de ce qui s’est passé ». C’est une entreprise de rétrospection et d’introspection, voire de sublimation qui a la particularité, en littérature (appréhendée ici dans son sens le plus large), de se présenter sous plusieurs formes (roman, théâtre, poésie, nouvelle, mémoire, récit, biographie, autobiographie, autofiction, alterfiction, non-fiction, photo-roman, etc.). À ce titre, l’écriture testimoniale, sur le double plan poético-thématique, est sous-tendue, entre autres, par la factualité/référentialité, la fictionnalité ou « fictivité » (Varnerot, 2010), le travail de (la) mémoire, l’oubli, la négation, le déni, la subjectivité ou l’objectivité et l’hybridité générique. En outre, elle est une initiative qui est (profondément/psychiquement) motivée et a une intention(nalité), du moins des enjeux tant au niveau individuel (de l’auteur.e-témoin/enquêteur ou reporteur) qu’au niveau transindividuel (tribal, ethnique, social ou inter/national).

Le présent appel à contribution pour ouvrage(s) collectif(s)[1] se propose d’interroger la/les poétique(s) et les (en)jeux du témoignage en littérature ou de la littérature du témoignage indépendamment du (sous-)genre, de la période et de l’aire géographique et culturelle. Les axes suivants, loin d’être exhaustifs, peuvent guider la réflexion des contributeurs :

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