Karine Miermont, Peau contre patte (H. Gestern)

miermontLa mort d’un animal familier est un événement d’une grande banalité : elle peut néanmoins se révéler la source de chagrins intenses, parfois même d’authentiques désespoirs. Ceux-ci demeurent pourtant délicats à évoquer : il se trouvera toujours une bonne âme pour vous rappeler, un peu scandalisée, que « ce n’est qu’un animal ». Karine Miermont, dans L’Année du chat, a décidé de tout raconter, de la découverte du cancer de sa chatte Niña à sa mort, dans la lenteur bouleversante d’un accompagnement qui durera un an. Ce livre puissant et sincère, qui assume dès la couverture sa nature de récit – bien qu’il soit publié dans la collection « Fiction & Cie » – , est à la fois une chronique et une méditation, qui met en lumière une forme d’universalité des gestes de soin, de compassion, de palliation ; qui dit l’alternance des espoirs et du chagrin devant une fin inéluctable.

Le livre se présente tout d’abord, comme un journal de maladie féline, où sont notés les symptômes, les consultations, les opérations. Parce qu’à la menace de la disparition répond, « le besoin d’écrire, qu’il subsiste un peu du chat, que cette tristesse ne soit pas sans dépôt. » Mais très vite, le journal se fait aussi méditation sur le rapport millénaire, « très ancien et très profond », qu’entretiennent les êtres humains avec leurs animaux domestiques – Claude Lévi-Strauss et Jean-Christophe Bailly déposent en son cœur quelques phrases lumineuses. La narratrice questionne cette proximité troublante, cette coexistence des espèces qui nous fait parfois hésiter sur le statut à accorder à nos animaux. « Un chat est-il un individu ? Au sens d’unique, oui, il me semble ».

Au fil des mois, des séances de chimiothérapie, la maladie laisse ses marques, réduisant peu à peu l’autonomie du chat. Elle renvoie à toutes les fins, y compris à l’idée de la sienne propre, à cette lutte qu’on ne peut pourtant  s’empêcher de mener. Les portraits des maîtres dans les salles d’attente, des vétérinaires, des assistants, inversent alors la perspective : le chat malade confère tout à coup un autre regard sur l’espèce humaine. Que ce soit la bourgeoise, le rappeur, le vieux couple, tous sont embarqués dans la même bataille et plus rien ne compte plus que ces gestes, familiers, maladroits, tendres. Jusqu’au jour où il revient de décider d’y mettre fin, dans la douleur d’une décision impossible à prendre. Là encore, c’est avec une sincérité émouvante que l’auteur raconte ce dernier voyage avec le chat. « L’idée du linceul. Le geste d’envelopper dans un tissu, le dernier geste, hommage, respect. »

Ce livre de tristesse n’est cependant pas dépourvu de douceur. Parce que raconter Niña, c’est aussi évoquer toute la vie qui a précédé sa maladie, douze années de compagnonnage heureux, durant lesquels l’animal a pris sa place au sein de la famille. Trouvée, puis retrouvée après s’être perdue plus de deux mois dans une forêt vosgienne, la petite miraculée partage le quotidien de deux adultes et des enfants, dont elle est presque la contemporaine. « La vie du chat contient une époque, concentre une parcelle de notre vie, elle est une sorte de mesure du temps et une mémoire, elle contient une expérience commune, un morceau de notre histoire, une parcelle de notre temps perdu », résume Karine Miermont. L’auteur sait dire avec des mots justes les rites délicats de cette cohabitation, les gestes d’intimité, parce qu’un chat mieux que quiconque sait d’un corps « la géographie, les contours, […] les endroits dans lesquels, ou bien contre lesquels, s’installer ». Elle raconte aussi combien nous questionne ce sphinx domestique, dont on aimerait tant déchiffrer les rêves et les pensées, et égrène dans une langue sobre, qui se déploie parfois comme une corolle de fleurs, les manières infinies de regarder, toucher, porter, observer, aimer le chat. Livre de tendresse et de peine, tombeau d’une intense mémoire affective et charnelle, questionnement sur le partage étrange de l’amour au-delà des espèces, L’Année du chat met des mots sur l’expérience violente, inévitable, qui consiste à voir un animal aimé marcher vers la mort. Ce faisant, il donne une légitimité à un chagrin dont la profondeur véritable est rarement avouée.

Karine Miermont, L’Année du Chat, Seuil, « Fiction & Cie », 2014, 130 p.

 

 

Les fruits de l’amitié : Harry Mathews, Le Verger (1986)


Les fruits de l’amitié

Ils étaient amis. La mort les a séparés. « Je me souviens qu’à cette époque, les gens que je croisais dans les rues de Paris me semblaient tous être en deuil de Georges Perec. » C’est Harry Mathews qui écrit ces lignes, en 1986, dans un livre bref et bouleversant, Le Verger. L’écrivain américain avait fait découvrir à l’auteur de La Vie mode d’emploi Joe Brainard, l’inventeur de la forme des Je me souviens : on sait quelle fortune elle connut sous la plume de Perec. Et une fois celui-ci disparu, que faire de la mémoire, de son écume, et dans quels mots l’enserrer ? Mathews reprend à son compte les « Je me se souviens » : mais dans leur forme la plus pauvre, la plus pure et la plus humble, simplement parce que c’est une manière, peut être la seule, de « faire face, par l’écriture aussi, à l’accablement qui à ce moment-là assaillait beaucoup d’entre nous ». Le livre se déroule comme un album de photographies : lieux, souvenirs, moments, qui dépassent rarement quelques lignes, écrits au fur et à mesure que la mémoire les apporte, placés les uns à côté des autres comme les « fragments d[’un] tumulus lamentable qui s’amoncelait ».

 Les deux hommes ont vécu l’une de ces affinités, de ces complicités intenses, qui ne connaissent pas forcément d’explication. Ils travaillaient de conserve à leurs écrits oulipiens, se traduisaient. Mathews dit, avec une sincérité magnifique, la part d’amour qui peut entrer dans un tel lien : sa jalousie quand Perec se consacre à d’autres amis, mais aussi les soirées magnifiques passées à écouter de la musique en fumant de l’herbe : « À ce moment-là, j’aurais voulu le prendre dans mes bras ». L’importance que peut prendre une telle présence, dans les moments difficiles, à côté des autres, enfants et compagne. « Je me souviens que quand mon père mourut, la perte fut rendue supportable par la présence de Georges Perec dans ma vie ». Toutefois, la plupart des notations du livre se veulent plus légères : volontairement anecdotiques, généralement heureuses. Elles renvoient à des lieux, des climats, des instants, entre Paris, Albany, Lans-en-Vercors et l’île de Ré. Le portrait de ce Perec que l’on croit connaître, celui qui aimait les chats, les alcools et les mauvais calembours (« Je reviens de Suisse », punaisé sur la porte) ne cesse de s’enrichir : sait-on qu’il affectionnait, aussi, le ski, les tartines beurrées, certaines femmes, qu’il avait souvent « la crève » (« une espèce de grippe réunissant rhume, sinusite et gueule de bois »), souffrait de coups de soleil (« Sa peau supportant mal le soleil, il était revêtu d’un burnous de coton blanc qui le faisait ressembler à un émir du pétrole »), connaît-on son orientation politique (« Je me souviens que Georges Perec était socialiste »), son rire (« le premier aigu, rapide, inquiet ») ; sait-on combien ses yeux était verts, et comment la maladie, puis la mort, modelèrent son visage ?

Perdre un ami, c’est perdre sa présence, apprendre la cruauté d’une solitude nouvelle, sans lui ; mais c’est aussi toucher du doigt la peur de voir se dissoudre la myriade de souvenirs, de moments partagés, de complicité, tout cet infra-ordinaire banal lorsque vécu, inestimable lorsque perdu, et dont la dissolution paraît aussi terrifiante que la mort elle-même. En cent vingt-quatre souvenirs, drôles ou tendres, profonds ou fugaces, Harry Mathews a cueilli dans son Verger les plus doux fruits d’une amitié ; les plus vivants, aussi.

Harry Mathews, Le Verger, P.O.L, 1986, 40 p.

V. Montémont

La solitude d’être vivant : Philippe Lançon, Le Lambeau (2018)

product_9782072689079_195x320Ce n’est pas sans effroi qu’on aborde la lecture du livre de Philippe Lançon, Le Lambeau. Tous nous avons en mémoire les attentats de Charlie, tous ou presque nous savons que le journaliste a été grièvement blessé d’une balle à la mâchoire, et si l’on ignorait encore le sens médical du mot « lambeau », il est précisé en quatrième de couverture : un segment de peau conservé, lors d’une amputation, pour « recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple ». Ce livre n’esquive rien de ce qui fut, et demeure encore, un événement abominable, suivi d’un véritable parcours du combattant médical : il échappe pourtant à toute horreur. Ou peut-être serait-il plus juste de dire que Philippe Lançon a su, avec une rigueur et une intelligence qui rendent chaque ligne nécessaire, mettre en mots, en phrases, ce qui aurait pu demeurer dans les ténèbres de la terreur.

Avant de chercher à le décrire, à le qualifier, il faudrait d’abord énoncer ce que ce livre n’est pas : ni un réquisitoire, ni une tentative forcenée pour conférer du sens à une tuerie qui n’en avait guère, ni un déversoir de la douleur, ni une héroïsation. Il n’est ni dominé par le l’émotion, ni infiltré par le ressentiment, en dépit de ce que l’écrivain a enduré. C’est le livre d’un homme qui, en quelques minutes, voit sa vie passée s’engloutir irrémédiablement et est forcé de se reconstruire, étape par étape, en devenant un autre. C’est ce chemin, cet exercice de patience, cette méditation, cette réintégration de son propre corps, de sa mémoire, de son esprit que Philippe Lançon décrit. Il le fait dans une langue d’une justesse exemplaire, dont la sobriété n’empêche pas la nuance, dont l’épreuve n’a n’éteint ni la beauté ni la profondeur.

La structure du récit est simple : l’auteur suit le fil chronologique qui va de la soirée qui a précédé l’attentat à ses mois d’hospitalisation, puis de convalescence. La veille, il est allé au théâtre avec une amie et a vu La Nuit des Rois, de Shakespeare. Il a également lu Soumission de Michel Houellebecq, qu’il doit rencontrer quelques jours plus tard pour un entretien. Après avoir renoncé une carrière de grand reporter, il est désormais journaliste à Libération et à Charlie, par ailleurs écrivain, divorcé, et sur le point de bâtir un avenir avec Gabriela, qui vit à New York. « Un journaliste ordinaire » comme il se qualifie sans la moindre humilité vicieuse. Ce matin-là, il décide de passer à la conférence de presse de Charlie avant de se rendre à Libé et gare son vélo au bas de l’immeuble. Il retrouve ses collègues, débat vivement avec eux du livre de Houellebecq, passe son caban, se ravise et prend quelques minutes pour montrer à une photo à Cabu. Les tueurs sont déjà dans la cage d’escalier. Ensuite, tout bascule.

Il faut un courage exceptionnel pour raconter ce qui a suivi. Philippe Lançon l’a eu. Il entend les cris. Comprend que quelque chose est anormal. La suite est rythmée par le claquement des balles et les cris fanatiques. Les pieds du tueur sous la table où il s’était réfugié, les interminables secondes durant lesquelles il se demande si celui-ci va l’achever. Il est finalement laissé pour mort. Ensuite, c’est la dissociation. Le journaliste a reçu trois balles dans le corps, mais n’a pas perdu conscience. Il se voit, moitié mort, allongé au sol, et en même temps observe la salle de rédaction. Il note les détails, les postures qui émergent dans son champ de vision. Les jambes de Fabrice Nicolini. Le visage de Tignous. La cervelle de Bernard Maris, qu’il contemple jusqu’à ce qu’elle devienne « une partie de lui-même ». Et le silence d’après la tuerie et d’avant les secours, qui « fabriquait le temps ».

Ces pages sont violentes, mais leur existence était fondamentale pour rendre à l’événément, aujourd’hui devenu symbole, sa sordide vérité : celle d’un assassinat commis de sang-froid. Concernant ceux qui leur ont tiré dessus, l’auteur n’a rien à dire, rien à déclarer. Il a juste fait face ce matin-là à « deux têtes vides et cagoulées qui portaient la bigoterie et la mort ».

Philippe Lançon se réveille à la Salpêtrière. Il se croit, à cet instant, encore dans sa vie d’avant, celle où une femme l’aime et l’attend à New York. Quelques secondes qui précèdent le deuil de son ancien corps, de son ancienne vie. Il « ne sen[t] rien et [il] souffre déjà de tout ». Il est touché aux deux bras et une balle a emporté une partie de sa mâchoire. Une équipe médicale, emmenée par une chirurgienne exceptionnelle, va entreprendre, opération après opération, de réparer ce visage blessé dont la description évoque les gueules cassées de 14. Faire cicatriser, greffer un morceau de péroné, gonfler la peau, la rabattre sous la lèvre. Une relation se noue entre le médecin et son patient : on songe ici, fugitivement, à Guibert et Claudette Dumouchel, sauf qu’il ne s’agit pas d’amour, plutôt d’un engagement acharné dans la guérison qui va au-delà des strictes exigences de la profession. Philippe Lançon comprendra, après la greffe du péroné réussie, que toute l’équipe était suspendue à son succès. Est décrite ici une de ces relations médicales rares où le patient demeure une personne de plein exercice dont on va tenter de respecter l’intégrité morale et d’épouser les blessures, en en faisant le premier acteur des soins qui lui sont dispensés.

La douleur qui habite le corps aurait pu tout ravager. Philippe Lançon, lorsque les doses de morphine diminuent, la combat par l’esprit. Il écoute Bach durant les soins les plus pénibles et certaines opérations sous anesthésie locale. Il refuse la télé, la radio, mais relit Proust, Kafka et Thomas Mann. Il s’appuie sur les siens, son frère, ses parents, son amie Gabriela, les policiers qui le protègent. Privé de la parole une partie du temps, il recommence sa chronique hebdomadaire dans Charlie, sans en changer le titre : façon de prier ses morts et d’aller au-delà du bruit des balles qui ont voulu le faire taire. Aux Invalides, où il poursuit sa rééducation, la mue continue. L’auteur a peur, souvent, il traverse des cauchemars, des turbulences amoureuses, des moments de découragement, se voit parfois comme un « amas de chair couvert de tuyaux et de plaies qu’on appelait Monsieur Lançon ». Mais il est reconnaissant à l’amie qui lui fait des scènes, lui rappelant ainsi qu’il est aussi un amoureux, reconnaissant à un président de la République qui plaisante sur la beauté de sa chirurgienne, car un instant de frivolité, dans un tel contexte, a valeur de cadeau. Il demeure extraordinairement attentif aux autres, sensible au mal que l’attentat, ce « viol collectif » leur a fait, a eux aussi. Chaque expérience est accueillie, hébergée, transfigurée. Chaque seconde est le combustible d’une réparation.

Cependant la plume se refuse aux poncifs du combat et de la victoire. L’attentat est un irrémédiable, qui a « crevé le tourbillon de la vie » et l’homme qui en renaît le « produit d’une soustraction », celle d’une partie de sa mâchoire et d’une partie de son histoire. L’auteur est obligé de faire abstraction de ce qui le fondait, de rejeter les anciennes photographies, les anciennes culpabilités, l’ancien agencement de son appartement. « Je n’ai plus ni nostalgie ni regret : sur ce plan, l’événement m’a tout pris ». Ce qu’il a vécu rue Nicolas-Appert ne s’effacera jamais ; une part de lui fera toujours chemin en compagnie des morts et de la cervelle de Bernard Maris.

Il faut, avec Le Lambeau, dépasser notre crainte d’être mis dans ces pages face à l’insoutenable. L’écriture de Philippe Lançon, au contraire, a affronté l’abjection, la violence, la douleur, avec une retenue, une dignité et une exactitude si pénétrantes que c’est plutôt à un extraordinaire et bouleversant voyage qu’il nous convie. Voyage d’un être au travers sa conscience, à l’instant exact où vie et mort sont proches à se toucher, voyage d’une conscience au travers d’un corps, dont il accompagne les métamorphoses douloureuses et la « suite folle de naissances », voyage d’un homme au travers de sa vie, qu’il relit, remodèle, agençant la somme de ce qu’il donna et de ce qu’il reçut, en termes d’amour et de regrets, de plaisirs et de passions, d’espérances et d’échecs. C’est un grand livre, qui mieux que n’importe quelle théorie ou discours, rend palpable le conflit entre raison et folie qui ôta, ce jour-là, la vie de douze personnes et en blessa onze autres. En l’écrivant, son auteur démontre, comme d’autres avant lui, que la parole des agressés pèsera toujours plus lourd que la mémoire des agresseurs.

On peut enfin lire Le Lambeau comme un admirable précis de recomposition, parce qu’en dépit des blessures, physiques et morales, Philippe Lançon a trouvé la force de faire place à la vie, après la survie. Son récit est tissé de douleur et de deuil, mais il raconte une histoire de solidarité, de complicité et de fraternité, entre ceux qui souffrent et ceux qui réparent, ceux qui ont succombé et ceux qui ont survécu.

Au même titre que ceux de Robert Antelme ou Primo Levi, Le Lambeau est un livre de témoin. Un livre d’homme.

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018, 510 p.

© Hélène Gestern

 

Appel à ouvrage collectif : Poétique(s) et (en)jeux du témoignage dans les littératures à travers le monde et le temps. (Re)vivre et (re)penser l’Histoire sous le prisme de la contemporanéité

Armel Jovensel Ngamaleu nous fait part d’un intéressant appel à ouvrage collectif :

Poétique(s) et (en)jeux du témoignage dans les littératures à travers le monde et le temps. (Re)vivre et (re)penser l’Histoire sous le prisme de la contemporanéité

 

« La diversité des témoignages historiques est presque infinie. »
Marc Bloch
                                 « La littérature a cette faculté de créer un espace de mémoire. »
Véronique Tadjo
 « L’homme ne se souvient pas du passé ; il le reconstruit toujours. […]. Il part du présent et c’est à travers lui, toujours, qu’il connaît, qu’il interprète le passé. »
Lucien Febvre

 

Le monde a une Histoire. Chaque peuple, nation ou pays a également une histoire. Les histoires singulières font partie intégrante de l’Histoire. Les pages de cette Histoire ont été écrites par des événements heureux mais aussi malheureux. Les figures ayant marqué l’histoire tribale, ethnique, nationale et mondiale se démarquent de par les causes (nobles ou ignobles) qu’elles ont défendues et surtout par leur(s) mode(s) opératoire(s) mis en œuvre pour atteindre leurs objectifs. C’est dans ce sens que les faits historiques demeurent ou devraient demeurer dans la mémoire individuelle et collective, de génération en génération. Les productions scientifiques et artistiques constituent des moyens d’interrogation, de reconnaissance, de transmission, de pérennisation ou d’archivage des faits et des hommes de l’Histoire. Aussi peut-on songer à l’expression ou à la formule consacrée et en vogue qu’est « le devoir de mémoire » (Primo Levi et al, 1997). Ce « devoir », mieux ce défi a, de plus en plus, une envergure plus accrue à l’heure actuelle de la mondialisation et de l’hypercommunication/médiatisation. À côté du « devoir de mémoire » clamé par Levi et désormais décrié autant par les critiques que les artistes (le cas « Opération Rwanda » n’y a pas échappé), émerge, dans les pratiques testimoniales de l’extrême-contemporain, une autre formule (neutre) qu’est le « travail de mémoire » qui sous-entend autant une prise de distance avec l’événement qu’une heuristique mesurée de la mémoire (Coquio, 2015). C’est dire que le désir de témoigner, de se remémorer semble s’imposer aux (sur)vivants, aux contemporains. D’ailleurs, l’historienne Annette Wieviorka (1998) parle, elle, de « l’ère du témoin », vu que l’acte testimonial ou mémoriel est devenu une pratique sociale importante.

Le témoignage est, en effet, un acte d’éveil de la mémoire pour dire sa/la vérité ou ses/les vérités sur le(s) vécu(s) individuel(s) et/ou collectif(s) plus ou moins lointain. Selon Hélène Wallenborn (2006 :121), il s’agit de « l’expression d’une expérience qui en même temps atteste de ce qui s’est passé ». C’est une entreprise de rétrospection et d’introspection, voire de sublimation qui a la particularité, en littérature (appréhendée ici dans son sens le plus large), de se présenter sous plusieurs formes (roman, théâtre, poésie, nouvelle, mémoire, récit, biographie, autobiographie, autofiction, alterfiction, non-fiction, photo-roman, etc.). À ce titre, l’écriture testimoniale, sur le double plan poético-thématique, est sous-tendue, entre autres, par la factualité/référentialité, la fictionnalité ou « fictivité » (Varnerot, 2010), le travail de (la) mémoire, l’oubli, la négation, le déni, la subjectivité ou l’objectivité et l’hybridité générique. En outre, elle est une initiative qui est (profondément/psychiquement) motivée et a une intention(nalité), du moins des enjeux tant au niveau individuel (de l’auteur.e-témoin/enquêteur ou reporteur) qu’au niveau transindividuel (tribal, ethnique, social ou inter/national).

Le présent appel à contribution pour ouvrage(s) collectif(s)[1] se propose d’interroger la/les poétique(s) et les (en)jeux du témoignage en littérature ou de la littérature du témoignage indépendamment du (sous-)genre, de la période et de l’aire géographique et culturelle. Les axes suivants, loin d’être exhaustifs, peuvent guider la réflexion des contributeurs :

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