Ajar / Gary : Vertiges (H. Gestern)

Ajar: Gary pseudoEn 1976 paraît au Mercure de France Pseudo, d’Emile Ajar. Il s’agit du quatrième roman de l’auteur, couronné l’année précédente par le prix Goncourt pour La Vie devant soi. Ajar, dont le premier manuscrit a été envoyé du Brésil, est longtemps resté une figure mystérieuse aux yeux de ses propres éditeurs, avant de finir par dévoiler son identité : Paul Pavlowitch, petit-cousin de Romain Gary, une information qui restera longtemps inconnue du grand public. Il devient alors un personnage médiatique, qui rencontre les éditeurs, les journalistes fréquente les radios et les plateaux de télévision. En réalité, Pavlowitch est à la fois le complice et l’homme de paille de Gary, qui l’a entraîné dans une entreprise de supercherie littéraire de grande ampleur, ce qui le conduit incarner un auteur créé de toutes pièces.

L’auteur des Racines du ciel (prix Goncourt 1956) est en effet donné dans les années soixante-dix par les journalistes pour un auteur fini. Le premier roman d’« Ajar », Gros-câlin, histoire délirante et poétique d’un homme amoureux de son python domestique, est d’abord une tentative pour les faire mentir. Mais le succès est au rendez-vous, un deuxième livre suit puis un troisième, La Vie devant soi, qui obtient le Goncourt… un prix dont Gary avait déjà été le récipiendaire en 1956 et qu’« Ajar », évidemment, tente de refuser. L’écrivain est alors dans la nasse, et Pavlowitch, qui a accepté de jouer le rôle de l’auteur aussi, puisqu’à la supercherie littéraire s’ajoute un possible scandale médiatique et financier. Pire, l’intérêt suscité par Ajar attire sur ses livres l’attention de lecteurs sagaces, qui commencent à émettre des doutes sur l’authenticité de ses œuvres, relevant en particulier certaines ressemblances stylistiques avec celles de son illustre cousin. Gary, acculé, est contraint d’allumer de toute urgence un pare-feu : ce sera Pseudo.

Écrit à la première personne, ce fascinant roman se déboîte comme un jeu de poupées russes : il est censément écrit par Paul Pavlowitch qui feint de s’y dévoiler sous sa « véritable » identité, ou plus précisément de mettre en scène un patient écrivain (lui) interné à Copenhague pour soigner une forme de schizophrénie, liée à une perception paranoïde du monde, avec sa violence, ses guerres, ses tortures. Et comme la meilleure défense reste l’attaque, le narrateur y fait apparaître, sous le personnage transparent de « Tonton Macoute », Romain Gary : un petit-cousin envahissant avec lequel Pavlowitch-Ajar entretient des rapports d’amour et de haine. À partir de là, le livre devient un vertigineux brouillage de pistes qui ne cessent de s’annuler les unes les autres. Pavlowitch, le prétendu narrateur, déplore qu’on veuille lui retirer la paternité de son œuvre littéraire. « Tonton Macoute est un salaud, mais cela ne veut pas dire nécessairement qu’il est mon père. […] Ce sont les critiques qui ont insinué, après la publication de La Vie devant soi, qu’il était mon véritable auteur. » Pour survivre dans un monde déréglé, il dit n’avoir trouvé d’autre solution que de faire « pseudo pseudo » : endosser mille et une identités, changer de prénom toutes les cinq minutes, et surtout écrire. Les prétendus aveux qu’il amorce (« Finissons-en avec cette question du “canular” : oui, j’en suis un ») ouvrent à chaque fois sur un nouveau miroir truqué. Et quand il raconte ses démêlés avec « Ajar », sa créature, on ne sait plus lequel des deux parle, le créateur ou le pseudo-Pavlowitch.  « Il était là. Quelqu’un, une identité, un piège à vie, une présence d’absence, une infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar. »

Pseudo peut se lire à plusieurs niveaux, où se téléscopent sans cesse la réalité et la fiction. C’est d’abord la fausse confession d’« Ajar », qui remet en scène divers épisodes réels (les soupçons des journalistes, la rencontre avec son éditrice, un titre, La Tendresse des pierres, qui faillit le trahir) dans une affabulation moqueuse et survoltée ; mais on y entend aussi, traduite perversement par Gary, la vraie souffrance de Pavlowitch, que cette situation a quasiment rendu fou, comme il l’a raconté ultérieurement dans L’Homme qu’on croyait, un livre cette fois authentiquement autobiographique. Ensuite, c’est une tentative désespérée de Gary pour couvrir ses traces, en flirtant avec l’aveu aussi près qu’il est possible et en le retournant sans cesse par des jeux de langage pyrotechniques : baroud d’honneur d’un écrivain virtuose qui continue à provoquer jusqu’au bout ceux qu’il a défiés. Mais le livre est aussi l’aveu de l’impossible fixation identitaire de Roman Kacew, juif lituanien, qui eut pas moins de trois pseudonymes littéraires et qui emprunte la voix de son petit-cousin pour régler ses comptes avec lui-même dans un portrait virulent :  celui d’un écrivain prédateur qui a tiré du malheur des siens de quoi faire de la littérature. Celui, aussi, d’un manipulateur sans scrupule qui tint Pavlowitch sous sa coupe financière.

Vie et mort d'Emile AjarGary/Ajar avoue enfin, à travers ces feuilletages identitaires, des obsessions qui, elles, sont on ne peut plus autobiographiques : la judéité, la tentation du suicide, mais surtout son « besoin effrayant de fraternité », si souvent déçu. Sous son burlesque apparent, Pseudo révèle la véritable histoire d’un combat à la vie à la mort entre l’auteur et ses doubles, une tentative pour juguler la folie par l’écriture, au cours de laquelle le narrateur se « scinde en deux, schizo, à la fois exterminé et exterminateur ».  Dans son aveu posthume, Vie et mort d’Émile Ajar, Gary dit avoir été atteint par « la plus vieille tentation protéenne de l’homme, celle de la multiplicité. » Y succomber fut pour lui un vertige, une jubilation, une ivresse, mais aussi une angoisse et une douleur. Il mit fin à sa vie, ses vies, à soixante-six ans, une sortie flamboyante et tragique, à son image. Les derniers mots de son testament littéraire sont : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci ».

Émile Ajar, Pseudo, Mercure de France, 1976, 213 p.
Romain Gary, Vie et mort d’Émile Ajar, Gallimard, 1981, 48 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau (2019)

 

 

Christiane Rochefort sur le pied de guerre (V. Montémont)

Rochefort-journalEntre 1986 et 1993, à la fin d’une vie presque entièrement consacrée à l’écriture, Christiane Rochefort, la romancière des Petits Enfants du siècle et de Stances à Sophie, a tenu un journal et confié à son amie Misha Garrigue Burgess le soin de l’éditer après sa mort. La publication de ce texte est en elle-même une aventure génétique. En effet, Christiane Rochefort ne tenait pas son journal sous une forme continue, mais sur « un ensemble de feuilles manuscrites de grand et de petit format », regroupées dans cinq dossiers parallèles. Ses trois éditeurs, Misha Garrigue, Catherine Viollet et Ned Burgess ont donc choisi de reconstruire le texte de sorte à retrouver un ordre chronologique essentiel à sa compréhension. Car quand elle commence son journal, Christiane Rochefort est en pleine écriture de La Porte du fond : les premières notations nous font plonger dans le laboratoire d’un écrivain qui s’attache à décrire le processus complexe de la naissance d’un livre, avec ses « départs in-concertés », suivis de l’exigence de « dégorger une essence » de ce matériau. La Porte du fond, qui traite de l’inceste, pose de multiples problèmes et l’évocation de son élaboration difficultueuse lève le voile sur un autre aspect de la « méthode Rochefort » : le travail collectif, dont ses lecteurs avaient déjà eu un avant-goût dans Ma vie revue et corrigée par l’auteur. Non seulement l’écrivain parle de ses textes à ses amis proches, tenant avec eux ce qu’elle appelle des « conférences littéraires », mais elle leur en fait la lecture à haute voix, avant d’intégrer au fur et à mesure leurs avis et leurs suggestions. Ceux de Misha, « pas indulgente, juste-juste, au petit poil », ceux du peintre Amos Kenan, complice particulièrement cher, avec qui partager les « riches heures Kenan-Rochefort ».

Les amitiés tiennent en effet une place cardinale dans la vie d’une femme qu’on découvre assez solitaire : la diariste ne manque jamais de noter qui lui a rendu visite et tout le plaisir qu’elle en a retiré. L’entourage devient d’autant plus vital que la maladie gagne du terrain : atteinte à partir du début des années 1980 d’une ostéoporose aiguë, qui limite son autonomie physique et la fait considérablement souffrir, Christiane Rochefort se sert aussi de son journal pour décrire le minutage des journées, étape par étape, afin de résister à la fatigue et s’imposer plusieurs heures de travail quotidien, à placer là où elle en a la force. Mais l’écrivain est une femme combative. Si la révolte qu’elle porte chevillée au corps n’a plus que le plan rhétorique où s’exercer, son journal fait malgré tout état d’indignations récurrentes, contre les promoteurs immobiliers (« Tout ce que vous touchez, ça meurt »), les exégètes musicaux qui veulent « faire passer Mozart par [leur] trou d’cul », l’administration. L’actualité mondiale la consterne ; en juin 1990, dans un élan de pessimisme, elle écrit : « Bon dieu mais qu’est-ce qui se passe avec cette malheureuse planète ! »

Mais ni la colère, ni l’âge, ni la maladie n’éteignent le goût de vivre, les désirs (y compris d’amour) et les émerveillements. Derrière un tempérament entier, et des sarcasmes souvent aussi drôles que ravageurs, le journal laisse entrevoir une femme généreuse, qui ne ménage pas ses réserves d’affection pour ce(ux) qu’elle estime. L’écrivain entretient ainsi une relation fusionnelle avec les animaux et la nature. Elle prend le temps de décrire, non sans ferveur, la floraison du camphrier (« comme les bras levés d’une ballerine, entre lesquels les grappes maintenant visibles sont courbées en crosse »), d’admirer les martinets, le ballet des hirondelles, d’écouter le cri des merles. En 1992, elle consacre des pages bouleversantes à la mort de son chat très aimé, Machat, dont le « petit fantôme » la hante des jours après sa disparition. L’expression d’un amour absolu, inconditionnel : « Ô Machat, rien de mauvais n’est jamais venu de toi. De quelles relations entre humains peut-on dire ça ? »

Le Journal pré-posthume possible, témoignage de la condition d’un écrivain en cours de création (« Les jours où je n’écris pas, où je n’essaye pas, je me sens inutile sur la terre ») est aussi un texte d’une variété littéraire remarquable, où se côtoient courts poèmes, notations en prose, listes et aphorismes — un humour lapidaire qui n’est pas sans rappeler par endroits celui d’Erik Satie. Les éditeurs ont pris le soin d’enrichir ces pages transcrites avec des dessins, photographies et croquis, ceux de Rochefort de ses amis ; ils y ont ajouté des extraits manuscrits et ont complété le volume avec un cahier photographique tiré de l’album personnel de la diariste. Cet élégant travail de mise en page, tout d’intelligence et de sensibilité, contribue à placer le lecteur au plus proche de la matérialité de l’écriture, et à lui donner un aperçu des talents pluriels de l’écrivain. Mais il fait aussi du journal une fenêtre ouverte sur une personnalité atypique et attachante, celle d’une femme qui écrivait en 1986 : « Mon courage est aussi violent que ma peur ».

Christiane Rochefort, Journal pré-posthume possible, édition établie par Ned Burgess et Catherie Viollet, Éditions iXe, 2015.

Françoise Xénakis, celle qui n’aimait pas la mer (Irène Bathori)

0504362Un titre en forme de cri de guerre pour ce petit ouvrage autobiographique de Françoise Xenakis, qui n’a pas pris une ride, bien qu’il ait été écrit en 1972. La femme du maestro Yannis Xenakis y raconte comment, depuis vingt ans, par solidarité conjugale, elle endure chaque été un périple de plusieurs semaines… en kayak, pour faire le tour d’une île à la rame. « 183 km du nord au sud. Aller-retour 183 km multiplié par deux ». Au départ un seul bateau, pour le couple, puis arrivent un bébé, un animal, et donc un kayak à quatre places (« Trois trous d’homme et un trou de chien »), suivi d’un petit bateau-remorque où il arrive à l’auteur d’être reléguée, « quand elle est trop odieuse ». Car Françoise Xenakis le dit, le hurle et le répète sur tous les tons, elle n’aime pas la mer. Ni d’ailleurs la nature sauvage ou le camping sur les récifs, pas plus qu’elle ne raffole de l’angoisse du requin qui lui fait soudain battre des records de vitesse (« En tout cas bravo », lui dit, impavide, son époux à l’arrivée, « moi je n’ai pratiquement pas ramé »). La beauté de l’effort et la vie de Robinson la laissent froide : elle bravera s’il le faut le mépris conjugal et les éléments déchaînés pour récupérer un pot de nescafé tombé à l’eau.

Les scènes se succèdent, hilarantes : comment, jeune mariée, elle a dû voyager debout sous la pluie dans une 2CV afin de tenir la bâche qui protégeait le précieux esquif (« Mais un bateau, ça va sur l’eau » ose lancer la malheureuse, aussitôt rabrouée),  le passage du cuit au cru, un tantinet difficile pour une « campagnarde portée sur les fromages vins rouges en guise de petit déjeuner », la recherche effrénée d’eau et de nourriture dans un village de vacances où on paye en collier de perles, le matelas gonflable (proscrit par le Maître) dissimulé autour du ventre, les fantasmes de papier toilette moelleux, de sac à main au bout du bras et de bisque de homard. Les disputes, récurrentes, jalonnent ces équipées : « vraiment je n’aime pas la mer et elle fait sourdre en moi tout ce dont je n’ai pas à être fière », avoue Françoise Xénakis qui, au fil du roulis, ressasse ses griefs maritimes. La conclusion est toujours identique : chaque été, c’est décidé, elle va divorcer au retour du « dangereux malade mental » qui la force à grimper sur ce kayak avec une enfant et un chien qu’il finira par faire mourir de faim, de noyade ou de soif (« J’espère que la ligue de protection des mineurs nous fera un procès carabiné posthume »). Et la thalassophobe de se consoler en imaginant le dialogue avec l’avocat et le montant de la pension, de plus en plus faramineuse, qu’elle exigera. Dans un délire vengeur, elle se voit même acquérir avec le pretium doloris un manteau de léopard (« et le chapeau en léopard, aussi »).

Mais ce livre d’abhorration de la chose maritime se révèle en creux celui de l’adoration conjugale : car il en faut de l’amour pour braver les éléments, supporter vingt km de marche avec une enfant au bout du bras pour trouver un peu de nourriture, continuer à trouver beau le visage raviné par le sel ou le soleil, ou passer la nuit entière à hurler le long  d’un rivage le prénom de celui qu’on pense abîmé dans les flots, avec le souvenir déchirant de « toutes ces goulées d’amour qu’[on] n’a pas données ». Foin du divorce, des imprécations et autre « Je ne t’aime plus » : c’est stoïque que la femme du Maître écoutera, une fois revenue à terre, les projets de la future traversée qui « si on rame sans s’arrêter, ne devrait pas nous prendre plus de 120 heures ».

Françoise Xénakis, Moi j’aime pas la mer, Balland, 1972, 118 p.

Irène Bathori

 

 

 

Antonio Munoz Molina, Comme l’ombre qui s’en va (Hélène Gestern)

Suite portugaise

124267_couverture_Hres_0Avec Comme l’ombre qui s’en va, le romancier espagnol Antonio Muñoz Molina sort des sentiers du roman qui sont les siens d’ordinaire pour livrer son autobiographie. Mais il le fait à sa manière, entremêlant récit rétrospectif et documentaire selon le mode touffu, entrelacé et choral qui lui est propre. D’un côté, le livre raconte la cavale d’un homme, qui fuit les États-Unis et trouve refuge pendant dix jours au Portugal, du 8 au 17 mai 1968. On comprendra peu à peu qu’il s’agit de James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King. De l’autre côté, au fil de chapitres alternés, le romancier raconte sa première visite à Lisbonne en 1987 : il est alors fonctionnaire et père de famille, en train d’écrire un roman qui a la capitale portugaise pour cadre (ce sera Un hiver à Lisbonne). Et parce qu’il a un besoin impératif de visiter la ville pour pouvoir l’évoquer, il décide d’y séjourner trois jours, alors que sa femme vient d’accoucher de leur deuxième enfant et que rien dans sa vie de jeune père rangé et désargenté n’autorise cette escapade.

La capitale portugaise, point central du livre, est le point de départ d’une formidable reconstitution de la cavale de James Earl Ray. Le romancier, se fondant sur une documentation minutieuse, a tenté de retracer l’angoisse, la peur, le refuge dans les bas-fonds, revenant sur l’itinéraire social, intellectuel et personnel de l’assassin, dans le contexte d’une Amérique déchirée par les conflits interraciaux. Il voudrait raconter « ce qui se passe dans la conscience d’un autre », voir la ville par ses yeux. Mais sa propre escapade lisboète, sur laquelle il revient de manière rétrospective, est aussi l’emblème de la contradiction qui déchire alors la vie de l’écrivain, ce « tracas permanent de désirs inassouvis, de morceaux éparpillés qui ne s’ajustaient pas ». D’un côté le besoin d’écriture, de liberté, de musique et de romanesque ; de l’autre, l’emploi salarié, les obligations familiales, les enfants, une routine qui lui pèse et qu’il ne sait comment combattre. Avec une lucidité qui ne l’épargne pas, l’auteur raconte comment l’écriture d’un roman peut envahir une vie, le succès et la griserie de l’alcool, dont la face obscure est le travail forcené et l’aliénation personnelle. Il évoque la magie de la fiction, son pouvoir, son emprise ; mais montre également comment elle dévore son existence privée, faisant du couple et de la paternité – auxquels l’auteur est pourtant attaché – un insupportable fardeau.

Petit à petit, chaque récit devient la caisse de résonance de l’autre : au Lisbonne ancien de 1968, celui de Earl Ray, répond celui de 1987 ; au Lisbonne réel de la fuite celui, fantasmagorique, des personnages du roman que l’écrivain conçoit alors, avec leur passion pour le jazz, l’alcool et les énigmes. Le lieu est ressaisi dans son unité lors d’une ultime visite en 2012, vingt-six ans après la première, durant laquelle le romancier parle à son fils, désormais adulte et installé au Portugal, de l’écriture de Comme l’ombre qui s’en va. Mais malgré la complexité borgésienne de sa construction et des échos qui le traversent, ce récit alterné se déroule avec limpidité. Il est marqué par le désir sincère de rendre compte, le plus honnêtement possible, de ce que l’écriture donne et de ce qu’elle prend, d’en décrire la genèse au plus près sans sombrer dans le mysticisme de la création. « Le roman » écrit , « fait entrer la vie dans ses propres limites mais l’ouvre en même temps à toute une abondance de trésors cachés ». Document de choix, et sur la vie d’Earl Ray, et sur le processus qui voit naître et s’achever une œuvre, Comme l’ombre qui s’en va trace un émouvant portrait d’écrivain, de mari, d’amant et de père, dans sa richesse et ses contradictions. Il est soutenu par une enquête haletante dont les fils narratifs ne cessent de se croiser et de se toucher, au détour des rues de la plus poétique des capitales d’Europe.

Antonio Muñoz Molina, Comme l’ombre qui s’en va, traduit de l’espagnol par Philippe Bataillon, Paris, Seuil, 2016, 448 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau, 2017.

 

 

Enfance tchadienne : Michaël Ferrier, Scrabble (Mercure, de France, 2019)

 

 

9782715253162_1_75Chaque livraison de la collection Traits et portraits, de Colette Fellous, promet des œuvres autobiographiques rares, singulières, marquées par des dialogues toujours réinventés entre texte et image. Scrabble, de Michael Ferrier, finaliste du prix Fémina 2019, ne fait pas exception à la règle. On savait la poétique de cet écrivain marquée par le Japon, où il réside et travaille depuis longtemps ; mais on ignorait combien son enfance tchadienne, cette enfance qu’il nous restitue aujourd’hui dans un récit vibrant, significativement dédié « aux animaux, aux malades, aux mutilés », avait façonné sa sensibilité.

Écrire sur l’enfance, ce n’est pas seulement faire remonter le souvenir à la mémoire : c’est « défriche[r] des paysages anciens » pour s’immerger entièrement dans cette explosion de sensations, cette myriade d’odeurs, de couleurs, de lumières, reconnaître leur extrême présence, puisqu’au fond, « rien de tout cela n’est passé » constate Michaël Ferrier. Sous sa plume, « l’enfance s’ouvre comme une mangue », déroulée au fil d’une écriture lumineuse, qui rencontre la poésie à chaque mot sans paraître jamais chercher à la convoquer.

« Je revois les matinées ensoleillées frissonner dans une scintillement de détails, la dentelle déchiquetée des feuilles et des branches, la terre luisante d’avoir tant été balayée, les pieds de piments rouges et jaunes et la paisible blancheur des murs. […] Je cueille le soir frissonnant de l’éclat jaune des lampes et l’étirement des fumées noires qui montent des lanternes de zinc une poignée de souvenirs suspendus aux grandes palmes vertes des bananiers, je recueille les bruits et les parfums saisis à la volée du vent. À la tombée du jour, je me retrouve en compagnie des ombres démesurées qui préparent le poivron, le maïs et le poisson dans l’odeur du charbon brûlé, les rires qui se lèvent et le crépitement des bois. »

Une écriture capable de nous restituer ce que toute enfance possède d’âpre et de merveilleux, dans son art de combiner la splendeur et la cruauté.

Le narrateur a grandi entre son père, militaire de carrière, sa mère et son frère à N’Djaména. Une enfance urbaine, mais au plus près d’une nature violente, sauvage, omniprésente, au bord des « eaux limoneuses du fleuve Chari ». Une enfance en forme de leçon de choses permanente, dans l’observation des bœufs, des « zébus au poil acajou » ; une « enfance de sable et de poussière » baignée par le vent qui remodèle sans cesse le relief et anime les paysages, faisant vibrer ses mille et une nuances de lumière. Le corps entier est mobilisé dans cette fabuleuse entreprise d’apprentissage : goûter les saveurs, même celle des herbes et de la terre, écouter, que ce soit le son du muezzin ou le « solfège insolite » de la brousse. Contempler le moindre détail pendant des heures, dès lors que  « chaque grain de poussière devient une carte du monde ». Quand bien même les deux écritures ne se ressemblent pas, il y a quelque chose de la luxuriance antillaise d’Éloges, de Saint-John Perse, dans cette sensualité violente et irrésistible, cette « incandescence de la sensation », selon les mots du narrateur, dont on voit comment elle irradie le corps et le pénètre pour façonner un rapport au monde d’une intensité particulière.

Les animaux, omniprésents dans le récit, sont des compagnons de jeux, de vie, d’observation : ceux qui font partie de la famille (les deux chiens Dick et Sao), ceux dont on s’occupe, chèvres, cochons, poulets, lapins. Mais aussi ceux de l’« arbre aux bêtes » qui donne asile à toutes sortes d’espèces, oiseaux bruissants, fourmis, lézards, mangoustes ; ou encore ratels, de petits blaireaux teigneux et agressifs capables de tenir tête à un lion. « C’est là », écrit Michaël Ferrier, « que j’ai pris langue avec les bêtes et avec la terre, et ce négoce ne m’a jamais quitté ». Car bien plus qu’un intérêt, ou même une source de fascination, les animaux sont les premiers éducateurs de l’enfant, eux qui lui apprennent la vie, l’amour et la cruauté. Ces pages superbes d’émotion et d’évidence nous rappellent à quel point la nature forme un tout, un corps organique dont l’équilibre repose sur un réseau de luttes et de coexistences plus ou moins pacifiques entre les espèces : la nôtre n’est qu’une pièce parmi d’autres, simple lettre sur la case du jeu – et pas certain qu’elle compte triple.

Peu à peu, le récit dévoile les figures familières qui entourent le petit garçon, à commencer par celle de Baba Saleh, le boy, qui apprend à l’enfant l’essence de la culture tchadienne, ses plantes, ses rites, ses sagesses, ses légendes. Avec lui, Michaël est  Toumaï, prénom tchadien qu’il reçoit comme un cadeau. Visages de l’école aussi : une photo de classe, reproduite, montre cette micro-société où se mélangent sans distinction enfants noirs et enfants blancs. Les amis du jeune garçon sont bergers : Abdelkader, qui est touareg, et Yousssouf, un jeune berger toubou. Riches de leur expérience, ils complètent les apprentissages reçus à l’école, abstraits, mais grâce auxquels le narrateur, malgré leur caractère abstrait, goûte le plaisir de comprendre. L’enfant est très myope et refuse de parler en classe : non qu’il soit malheureux ; mais la vraie vie, il la vit ailleurs, dans sa relation fusionnelle avec son environnement. Il apprend aussi le trouble, celui des corps féminins, celui de la belle Amaboua qui lui fera découvrir « le pouvoir combustible des baisers ». Enfin, il est initié à un double éblouissement : celui, ensorcelant, de la lecture, puis celui de la musique, enseignée par un professeur merveilleux, qui donne à l’enfant l’impression d’aller « rendre visite aux dieux du vent et du sable, de la terre et de la forêt », grâce à la simple vibration d’une flûte à bec.

Ce que nous décrit, d’une manière à la fois magistrale et émouvante, Michael Ferrier, c’est l’essence même de l’enfance, qu’il a su capturer dans son récit. La magnifique alchimie entre une jeune âme et la ville qui le voit grandir, cette N’Djaména dont il se sent « le fils »,  le mouvement perpétuel de l’imprégnation, de la découverte, de l’amitié et de l’amour, étendus à l’échelle d’un territoire et de toutes ses créatures ; le dialogue, ininterrompu, vital, entre l’esprit le corps, au fil de jours « multipliant la joie de vivre, de courir et d’apprendre ».

Mais la guerre est là, qui gronde à bas bruit et place les armes dans les mains des enfants-soldats. Elle éclate le 12 février 1979 et pulvérise tous les équilibres dans des scènes d’une cruauté inouïe. Une violence qui « ne se raconte pas » mais laisse dans le jeune être si sensible, qui en est hélas le témoin direct, le souvenir indélébile du meurtre, de la barbarie ; la mémoire du corps mourant de son ami Youssouf dont il tient la main, conscient que c’en est fini, désormais, du temps heureux de l’enfance.

Le jeu du scrabble éponyme est le fil rouge et l’allégorie de ce récit ; la scène liminaire, qui décrit une partie jouée en famille, se dédouble pour devenir, dans le même temps, une ode au langage ; comme si la découverte du jeu de lettres métaphorisait celle de l’écriture elle-même, « multitude de mots et de sens, de saveurs et de significations, déverrouillant les ondes selon les permutations des lettres et leur position sur la grille, dans le temps comme dans l’espace, dans l’étendue aussi bien que dans la profondeur ». Elle sera le réservoir où l’enfant capitalisera son « butin de langage », pour plus tard. Scrabble est une mosaïque, un récit tissé d’éclats sensoriels, de vibrations, de perceptions charnelles ; du pays de son enfance, auquel son livre rend un magnifique hommage, Michaël Ferrier a su restituer la beauté sévère et âpre, la brutalité et la bonté, la sécheresse et l’opulence.

Michaël Ferrier, Scrabble, Mercure de France, 2019, 227 p. ill.

© Hélène Gestern/ La Faute à Rousseau (2020)

Journal buissonnier : Michel Longuet, Adresses fantômes (Françoise Simonet-Tenant)

 

Les lecteurs de La Faute à Rousseau connaissent bien Michel Longuet, pionnier en matière de chronique personnelle sur Internet. Depuis 2000, il met en ligne certaines feuilles d’un journal illustré commencé en 1993, et les internautes peuvent aller se promener sur son site touffu (« Les carnets illustrés de Michel Longuet », http://michel.longuet.free.fr). En 2008 est publié chez Actes Sud L’Abécédaire de l’Odéon illustré par des dessins de Michel Longuet qui s’est plu à s’aventurer dans les coulisses de l’Odéon (voir chronique dans FAR, n° 49, p. 63-64). Du monde du théâtre, Michel Longuet est passé au monde des rues, qui est une autre forme de théâtre, et il a publié en avril 2013 chez Grasset ces Adresses fantômes, tout à fois carnet de croquis et journal de promenades urbaines dont les dessins sont extraits des « carnets illustrés » (2003-2012).

            Michel Longuet s’est arrêté sur les inscriptions commémoratives que nos yeux de citadins pressés ne voient plus : « bien des fois au cours de mes promenades dans Paris, en m’arrêtant devant une plaque Dans cette maison vécut…, j’ai ressenti un frisson. » (p. 11). Tout à la fois diariste- dessinateur et journaliste-enquêteur, Michel Longuet prend au mot plusieurs de ces plaques et a exploré, bien au-delà des façades, les adresses d’écrivains et artistes disparus (Georges Méliès, Toulouse-Lautrec, Albert Marquet, Paul Gauguin, Eugène Atget, Calder, Beckett, Michaux, Follain), ranimant les fantômes des disparus. C’est tour à tour  émouvant, sensible, érudit, nostalgique, drôle et poétique. De chapitre en chapitre (10 au total), on suit le personnage du dessinateur en quête de traces, d’adresse en adresse, de déconvenue en découverte, d’hésitation en certitude. C’est presque de petits récits d’aventure que nous livre Michel Longuet, où flotte parfois l’ombre du fantastique : « Comment croire que la chaise du bureau d’Atget ne soit qu’une simple chaise ? […] Que la lueur rouge dans l’œil de cette dame chez qui j’ai dessiné la cheminée où Lautrec faisait des feux d’enfer ne soit due qu’au hasard ? » (p. 11)

            Le livre est un miracle d’équilibre entre textes et images. Les grands dessins en pleine page, le plus souvent datés et légendés, sont accompagnés d’une myriade de petits dessins éparpillés dans les marges qui mettent en valeur un détail ou croquent d’amusants petits personnages. Les illustrations elles-mêmes sont pleines de lettres, celles qui peuplent nos rues, celles des enseignes, des panneaux indicateurs, des affiches, des tags. Le lecteur ne sait plus où donner du regard… Entre les dessins court le texte du journal tenu par le diariste-enquêteur dans ses flâneries-enquêtes :

mardi 10.IV.07

Ah ! mon pauvre monsieur, me dit la gardienne du 17 bis rue Campagne-Première où s’installa Atget de 1899 jusqu’à sa mort, il ne reste plus rien. Du temps de Monsieur Blanchet (journaliste), l’appartement était en l’état parce qu’il avait connu Monsieur Atget. Mais avec les nouveaux arrivants… Ils ont ôté le plancher (pause) et ils ont abattu une cloison pour faire une grande pièce avec cuisine américaine… Madame la gardienne lève les yeux au ciel. (p. 65)

Ce livre est fait de minutie et de détails : consignation des progrès minuscules sur les traces des grands hommes disparus, petits croquis de détails architecturaux, de portes et d’objets, précisions historiques ou topographiques. Si maintes investigations sont parisiennes, Michel Longuet s’échappe parfois de la capitale et part à Albi (p. 43) sur les traces de Toulouse-Lautrec, à Canisy et à Saint-Lô sur les traces de Follain (p. 100 et p. 102), à Reims (p. 96)…

            Le dessinateur est discret mais présent, se tenant le plus souvent dans les coulisses – de même que son autoportrait dessiné s’inscrit sur le contreplat de couverture. De temps à autre, des bribes de sa propre histoire intime apparaissent de façon elliptique au détour d’une page dans les interstices de la chasse aux fantômes : l’évocation de Méliès suscite le souvenir de la brouille avec son père, sourd aux ambitions cinématographiques de son fils Michel (p. 27)… et Michel Longuet de dessiner dans la marge la bobine du film, Fantôme de l’infirmière – encore un fantôme! , premier court-métrage qu’il a réalisé ! Quelques pages plus loin (p. 97), dans le chapitre consacré à Michaux, une escapade à Reims et le dessin de la porte des toilettes publiques à côté du Palais de justice conduisent le dessinateur à faire allusion à l’homosexualité telle qu’adolescent au début des années 1960, il l’a vécue, sur le mode clandestin, dans le cadre bien-pensant de la capitale champenoise. Le très beau quatrième chapitre, consacré aux « cinquièmes étages de Albert Marquet », semble nous livrer la clé de la dédicace imprimée : « Pour Adrien ». Alors que Michel Longuet a obtenu la permission de dessiner dans le salon même de l’appartement qu’occupa Albert Marquet, rue Dauphine, il remarque une toile de Marquet accrochée au mur, Le port de Boulogne ; la toile appelle immédiatement le souvenir d’Adrien dont on saura qu’il fut un ami cher et proche, « petit monsieur avec une perle piquée dans sa cravate » (p. 54), qu’il possédait une toile de Marquet qu’il a promis de léguer à Michel Longuet, peut-être comme un passage de témoin ? Ce sont également les fantômes de son passé que Longuet ressuscite dans ce livre, élégant et subtil.

Françoise Simonet-Tenant

Michel Longuet, Adresses fantômes, Grasset, 2013, 112 p., 18, 50 €.

 

 

Une Anglaise hors du continent : Vivienne de Wattewille, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros (Claire Paulhan, 2019)

couv-Watteville-567Les éditions Claire Paulhan, fidèles à leur tradition de découverte de textes aussi rares que passionnants publient, une fois n’est pas coutume, une traduction : celle de Seeds That The Wind May Bring, de Vivienne de Watteville (1900-1957), œuvre proposée au lecteur français sous le titre d’Une île sans pareille. « Une île sans pareille », c’est l’expression que l’écrivaine et exploratrice britannique utilise pour qualifier Port-Cros, où elle eut l’idée, à la fois téméraire et séduisante, de se fixer en 1929, une aventure qu’elle narre avec humour, verve et profondeur dans ce recueil de souvenirs rédigés à la fin de sa vie.

Lorsqu’elle entrevoit l’île pour la première fois, la jeune Anglaise a 29 ans et son histoire en elle-même est singulière : orpheline de mère à neuf ans, elle a été éduquée par son père, un naturaliste suisse, qui ne la sort du pensionnat que pour l’entraîner dans ses expéditions : enfance rude, singulière et atypique, faite de vie au grand air, de campements et d’escalade, de chasse et de pêche en Norvège et dans les Alpes, en compagnie d’un père adulé surnommé « Dadboy », avec qui la relation est fusionnelle et exclusive. Devenue adulte, Vivienne suit son père, mandaté par le Muséum de Berne pour rapporter des spécimens africains. Mais en 1924, alors qu’ils se trouvent au Congo, à la tête d’une expédition de soixante porteurs, Bernard de Watteville, que sa fille appelle « Brovie », est attaqué par un lion et succombe à ses blessures, un drame qui laisse chez Vivienne une « empreinte incandescente ». Elle terminera seule l’expédition, chassant de quoi nourrir les porteurs et traversant le Congo alors qu’elle est en proie à la douloureuse fièvre sodoku.

1920-VdeW-567Une telle histoire ne peut que façonner une personnalité singulière. Vivienne est une femme libre, un curieux mélange de stricte éducation anglaise, perceptible dans son sens inné de l’euphémisme et sa gêne comique devant certaines situations (tel le drolatique achat de pots de chambre au Bon Marché) et de spontanéité européenne ; alors qu’elle aspire à se fixer pour écrire, elle demeuré dévorée par le goût des expéditions et un « besoin pathologique de liberté ». Elle ne dit pas non au mariage, mais pas avec n’importe qui – l’une des conditions étant que le prétendant ait le « torse glabre ». Sa délicieuse Grandminon, merveilleuse et tout aussi originale grand-mère suisse, devient pour elle une véritable amie (« aux âges de vingt-huit ans et de soixante-dix ans passés respectivement, […] nous fûmes mûres l’une pour l’autre », écrit joliment Vivienne). Mais elle entretient avec la solitude, aussi subie que choisie dans son cas, une relation vibrante, qui nourrit la fibre spirituelle qui traverse ses souvenirs.

La découverte de Port-Cros se fait au hasard d’une promenade en bateau vers l’île de Porquerolles, en juin 1929. Le coup de foudre est immédiat, attisé par la réputation de sauvagerie du lieu, celle-là même qui fait choir Vivienne et sa grand-mère « dans les rets de l’île ». Immédiatement, elle est obsédée par le désir de s’y installer, d’y créer un gite pour ses amis, dans ce qu’elle appelle un « petit paradis à l’écart de tout ». En conséquence, elle se met sur-le-champ en quête d’une maison. Il en est bien une de disponible, à Port-Man : une demeure vétuste et sans commodités, une « maisonnette blanche, blottie comme une mouette juste au-dessus de la roselière », qui offre une vue superbe sur la mer. Problème : Port-Cros est propriété (âprement contestée par des jeux de testament et d’héritage) de Marcel Henry, un notaire. Celui-ci forme un étrange ménage à trois avec sa femme Marceline, dont il séparé, et le nouveau compagnon de celle-ci, Claude Balyne, un poète tuberculeux. Et les Henry-Balyne n’entendent pas accueillir aussi facilement une étrangère dans leur petite communauté, qu’ils appellent une « colonie utopique ». Il s’ensuit des descriptions hilarantes de thés avec le trio, qui déclamant du Racine, qui contemplant le ciel, tandis que Vivienne tente désespérément de les gagner à sa (prosaïque) cause. « Comment diable obtenir les faveurs de ce trio d’idéalistes et de poètes ? » se demande-t-elle…

Il faudra bien des ruses et des négociations : moyennant un bail léonin, un loyer exorbitant, et de gros travaux qu’elle doit prendre à sa charge, Vivienne est autorisée à résider là-bas. Tout à son projet d’aménager le havre rêvé pour ses amis, elle se lance alors dans de folles expéditions au Bon-Marché, écluse les antiquaires, fait venir des caisses et des caisses de meubles par bateau, tout en se lançant elle-même dans des travaux de peinture et de rénovation effrénés. Elle reçoit un premier aperçu de la vie méridionale, avec les équipes d’ouvriers qui prennent leur temps pendant qu’elle se « dépens[e] vigoureusement sous leurs yeux », espérant (en vain) susciter un éclair d’émulation… En cela, Port-Cros sera pour Vivienne de Watteville une rude école de rapports humains. Elle qui multiplie les gestes de gentillesse, offre des cadeaux de Noël, tente d’établir des relations cordiales avec les Henry, son « rameau d’olivier », comme elle le dit, toujours à la main, reste méprisée et mise à l’écart. On la prend pour une écervelée, une rentière qui jette inconsidérément l’argent par les fenêtres, mais qu’on escroque allégrement. De son côté, elle finit par percevoir les Méridionaux comme « un peuple au cœur cuirassé de cynisme », corrompu par la manne touristique, qui ne voit en elle qu’une « nigaude, […] une évaporée, ou […] une vache à lait. »

L’autre problème, et de taille, est que Vivienne doit s’adjoindre les services d’une domestique. Les Henry lui en dénichent non pas une, mais un : Joseph, homme à tout faire napolitain, vanté pour ses mérites multiples, mais cadeau empoisonné : il a été chassé de sa place précédente pour avoir séduit Françoise Supervielle, la fille du poète. Ardent travailleur, dur à la tâche, solide et dévoué, il est hélas aussi « caractériel qu’un prima donna » et ses sautes d’humeur coûtent une bonne partie de sa tranquillité à sa jeune Anglaise. Évidemment, il ne tarde pas à s’amouracher de Vivienne, ce qui donne lieu à des descriptions de scènes rétrospectivement burlesques – mais qui durent l’être un peu moins sur le moment : Joseph couché devant la porte que Vivienne doit verrouiller à double tour, Joseph lui mordant la cheville par dépit amoureux ( !), Joseph jaloux, Joseph cherchant à se suicider avec un couteau émoussé (« Mais Joseph, pas avec ce couteau-là, tout de même » ?) , Joseph accomplissant des travaux herculéens pour lui plaire… Voici donc la jeune femme obligée de « refroidir ses ardeurs, tâche aussi délicate que la manipulation de substances hautement explosives » Là encore, source pour l’autrice de méditations sur les relations de pouvoir qui régissent les êtres, notamment entre maîtres et serviteurs, et sa propre inaptitude à imposer sa propre autorité. « On ne se mue pas en despote sans y avoir été passivement encouragé » note-t-elle.

Mais c’est peut-être justement parce que l’île enchanteresse se révèle pleine de chausse-trapes, de rudesse climatique, de rapports humains sournois, hostiles et biaisés qu’elle répond bien malgré elle aux attentes de Vivienne de Watteville, venue au fond dans cette retraite interroger qui elle est et ce qu’elle attend de la vie. La contemplation de la nature, que la bassesse humaine ne peut entamer, fait chanter en elle un pur désir d’élévation, une spiritualité vibrante, une réflexion sur une foi approchée en toute liberté.  Son paganisme « jett[e] ses derniers feux », elle lit Platon, Marc-Aurèle, Epictère, s’éprouve face à la solitude, apprend à connaître ses propres limites, moque sa prétention à l’anachorétisme, médite sur le fait que l’on ne « parvient à la paix que par le renoncement absolu à soi-même ». Ses méditations aux accents pascaliens se nourrissent de l’observation passionnée de la nature, clé vers l’infini de la sensation : « Le microcosme d’une seule goutte de rosée, unique et scintillante, me procurait des sensations aussi intenses que toute l’étendue céleste couronnant de son immense voûte les cyprès sombre et duveteux dont les cônes se teintaient d’or ». L’écrivaine défriche, au sens propre, des clairières dans lesquelles elle se réfugie, loin de Joseph, écrit ses souvenirs d’Afrique, et s’abîme dans de puissantes contemplations du paysage qui continue à nourrir son âme et sa mémoire ; celle, chérie entre toutes, de Brovie, et de leur relation plus sororale que parentale – Œdipe, es-tu là ? – qui ne semble nullement la troubler… Port-Cros hébergera aussi des amis chers en visites, des amours naissantes (laissons le lecteur les découvrir), des moments de grâce, dans la compagnie des oiseaux, du perroquet de compagnie et de l’ânesse Modestine ; laissera aussi à la jeune femme le loisir aussi de s’interroger sur son étrange (et très moderne) place dans la monde, à la croisée des rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes.

La délicate traduction de Constance Lacroix, dans sa minutie, restitue la grâce d’une langue que l’on devine complexe, souvent lyrique pour décrire la beauté d’un lieu où « l’air lui-même est azur », son exubérance végétale, sa « lumière cuivrée », ses « rocs drapés de leur manteau de pins ». Claire Paulhan a par ailleurs fait le choix d’une édition en quadrichromie, agrémentée d’une riche iconographie, tant du Port-Cros de l’époque, dont elle est fine connaisseuse, que de Vivienne de Watteville elle-même que l’on peut contempler sur de nombreux portraits et photos de famille. Le beau papier crème et le sépia des photographies achèvent d’embellir de ce livre de souvenirs qui est bien plus, malgré l’humour et la poésie dont il est empreint, qu’une banale (re)collection de vignettes pittoresques et de cartes postales : il est aussi le récit de la façon dont une jeune âme en deuil, mais pleine d’amour de la vie, choisit un paysage paradisiaque pour se confronter à son passé, ses chagrins, son aspiration à l’indépendance, dans la pure liberté d’un coup de foudre pour un lieu superbe autant que cruel, avant de se tourner, résolument, vers les autres, la vie et le bonheur.

Vivienne de Watteville, Une île sans pareille. Souvenirs de Port-Cros, Claire Paulhan,  2019, 317 p. ill.

© Hélène Gestern / Autobiosphère (2020)

Les photos d’Anny (Anny Duperey, Seuil, 2018)

61SiRDFBKHLAvec Les Photos d’Anny, publié comme ses précédents ouvrages aux éditions du Seuil, Anny Duperey poursuit l’élaboration d’une lente, patiente, minutieuse et passionnante entreprise autobiographique, un dévoilement, au sens propre, puisqu’il s’agit, pas à pas, de soulever ce « voile noir » qui s’abattit sur elle et obtura sa mémoire après la mort brutale de ses parents, lorsqu’elle avait huit ans et demi. Anny Duperey a longuement observé les photos de son père (Le Voile noir, 1992 ; Lucien Legras, photographe inconnu, 1993) et a tenté à travers lui de comprendre qui était ce jeune photographe qui se levait aux aurores pour capter la brume et la lumière. Dans Les chats de hasard (1999), c’est sa relation aux animaux qui se fait le médiateur de cette mémoire enfouie, jamais recouvrée. Le Rêve de la mère, paru en 2017, revenait sur une figure familiale centrale, la tante de l’auteur, qui a élevé la petite fille, tout en retraçant la naissance de la passion d’Anny Duperey pour la peinture, sa première formation, puis les arts du cirque, une passion dont elle découvrira qu’elle avait été en partie héritée de sa mère. Mais dans Les Photos d’Anny, un pas supplémentaire est franchi puisque, pour la première fois, l’artiste évoque sa propre relation à la photographie, sur laquelle elle était restée jusqu’alors silencieuse. Or, comme le livre le montre, son premier appareil, le Rolleiflex Leica qui lui tombe entre les mains un peu par hasard lorsqu’elle était jeune femme, a été un fidèle compagnon de vie pendant plusieurs décennies. Il a permis une permutation des rôles chez une jeune femme qui a utilisé son métier d’actrice comme rempart contre son chagrin : derrière son appareil, elle « n’étai[t] plus qu’un regard et oubliai[t] le paraître ». Et comme tous les photographes dans l’âme, elle a pris goût à la traque de l’image, l’évaluation de la lumière, « l’affût pour réussir à capter un instant unique, fugitif ».

Pendant vingt ans, l’auteur accumule ainsi les images, que le livre présente sous forme de sections thématiques, qui correspondent aussi à ce que furent ses passions. Sans s’en rendre véritablement compte – elle n’a pas encore, à cette époque, reçu ni enfoui les plaques originales de son père dans une « commode-sarcophage » d’où elle mettra dix ans à les extraire –, elle remet ses pas dans ceux de Lucien Legras, choisissant comme lui de regarder ce qu’elle aime à travers un objectif. Elle se forme aux tirages, apprend les bains, la manipulation du matériel, se passionne pour le travail de laboratoire, répétant inconsciemment les gestes paternels. Elle porte son objectif d’abord sur les êtres qui lui sont chers : sa sœur Pitou, certains des hommes qu’elle a aimés, ses amis comédiens, réalisant d’eux des portraits qu’un photographe professionnel ne désavouerait pas. Mais elle capte aussi la nature, l’herbe haute, les chats, un oiseau perdu dans un mégapole américaine, des espadrilles trempées de pluie dans le Midi, et photographie pendant des mois, avec fascination, la démolition de la partie sud du quartier Montparnasse. « Si faire ces photos-là, parfois à la limite de l’abstraction, me séduisait autant, c’est peut-être parce que je m’approchais au plus près de la recherche photographique de mon père, tout près, si près… » Jusqu’au jour où son agrandisseur, pour une raison mystérieuse, se dérègle, lui inspirant l’envie d’en acheter un neuf et le projet de l’utiliser pour développer les images de son père, qu’elle regarde pour la première fois… On connaît la suite.

Ce livre extrêmement riche d’images (186 pages illustrées), écrit comme toujours d’une plume limpide, sincère et élégante, nous fait pénétrer dans l’univers d’une véritable photographe, dont les images séduisent par leur beauté intrinsèque. Mais le texte qui les accompagne et en retrace la genèse les charge de surcroît d’un sens nouveau, ce qui permet aussi de les apprécier comme les pièces supplémentaires d’une fragile mosaïque de mémoire. De livre en livre, Anny Duperey raconte magnifiquement comme l’art, les arts, lui ont servi de passerelle pour se réapproprier son passé et en transcender la cicatrice douloureuse, lui permettant d’aller, librement et lucidement, du côté de la vie.

Anny Duperey, Les Photos d’Anny, Paris, Seuil,  2018, 186 p. ill.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau, 2018

 

 

 

 

Proust en questions (Evelyne Bloch-Dano, Une jeunesse de Marcel Proust, 2017)

Une-jeunee-de-Marcel-ProustTout le monde connaît le questionnaire de Proust ; beaucoup pensent qu’il l’a même inventé. Mais non seulement le futur auteur de la Recherche n’a fait qu’y répondre, mais en plus, il ne fut pas le seul à se livrer à l’exercice. Dans un passionnant essai, intitulé Une jeunesse de Marcel Proust, Évelyne Bloch-Dano livre le récit de la redécouverte de ce texte, qui en réalité connut deux versions :  Proust répondit pour la première fois en 1887, alors qu’il était âgé de treize ans, et une seconde fois trois ans plus tard. Dans le premier cas, il a écrit dans un album intitulé Confessions. An Album to Record Thoughts, Feelings & c. : ce type de petit livre imprimé, très en vogue, était vendu à Paris dans sa version anglaise (so chic !) dans les années 1890 ; il comportait des pages préimprimées avec une série de questions, plus ou moins personnelles. Il était d’usage de faire circuler ces albums auprès de ses ami(e)s, durant ses goûters ; de soumettre, aussi, les adultes de son entourage au jeu, par politesse. La seconde série de réponses de Proust, cette fois bel et bien intitulée « Questionnaire », a été donnée trois ans plus tard et figure dans un autre album, Confidences de salon.

Le coup de génie de la biographe a ici consisté à s’intéresser au reste du cahier dans lequel figuraient les réponses de Proust ; celui-ci a appartenu à Antoinette Faure, la fille du futur président de la République, alors âgée de 13 ans. Car, sept ans après l’avoir vu dans une exposition, Évelyne Bloch-Dano réussit à voir, et même à photographier les autres pages de l’album d’Antoinette, qui, éclipsées par la notoriété de Proust, avaient été négligées : et ce qu’elle découvre, à travers les 42 séries de réponses conservées, c’est le portrait d’une génération adolescente, celle des enfants d’une bourgeoisie française aisée, qui prend ses quartiers d’hiver à Paris et ceux d’été sur la côte de Nacre, « un groupe social, des intérêts communs, des liens d’une famille à l’autre ». L’auteur a ainsi enquêté sur les profils familiaux des répondants et des répondantes qu’elle a identifiés, parvenant parfois à retracer une partie de leur curriculum vitae, tel celui du médecin de la famille, Victorine Benoît, ou celui de la professeur de piano, Wanda Wawroswska. Mais, plus précieux encore, elle reconstitue le milieu dans lequel fut élevé Marcel Proust, qu’un effet d’optique rétrospectif nous conduit à voir comme un génie singulier, météoritique et solitaire. Or, enfant, lui aussi a baigné dans cette atmosphère de nurses anglaises, de jeux au Parc Monceau, de leçons de piano, de lectures choisies et de réceptions entre familles du même cercle, une sociabilité dans laquelle il a puisé les nombreux détails qui nourrissent À l’ombre de jeunes filles en fleur.

En croisant les réponses, Évelyne Bloch-Dano a ensuite entrepris de dresser le « portrait type de l’adolescent de cette époque », avec ses idéaux, ses goûts, ses modèles, imprégnés de culture antique, d’aspirations matrimoniales, de patriotisme et de fantaisie mêlés : le tableau révèle la ligne de fracture qui sépare les filles de garçons, la façon dont les uns voient les autres. Les filles, et l’essai le souligne avec pertinence, sont encore éduquées dans la droite ligne de la domination masculine ; la jeune fille est considérée comme un être « inachevé, inaccompli, ignorant, soumis à l’autorité de ses parents en attendant celle de l’époux ».  Les réponses trahissent que certaines, pourtant, aimeraient regimber : elles admirent Jeanne d’Arc, Charlotte Corday, et plusieurs avouent qu’elles aimeraient être…des garçons, parce qu’à cette époque, pour « ouvrir l’horizon et s’approprier le monde, il faut être un homme » note l’analyste. Autre passionnant constat : l’émergence, par comparaison, de la singularité précoce de Marcel Proust. Alors que certains adolescents, surtout les garçons, concèdent des réponses farfelues, lui se livre avec la plus grande sincérité, sans craindre le ridicule ou le décalage. Son idea of misery ? « Être séparé de maman ». Qui aimerait-il être ? « Pline le Jeune ». Mais certaines de ses réponses montrent aussi l’exceptionnelle subtilité de son intelligence : il préfère les héros « qui sont un idéal plutôt qu’un modèle » ; quant aux qualités qu’il apprécie le plus, ce sont « toutes celles qui ne sont pas particulières à une secte, les universelles ». Rare maturité, pour un garçon si jeune, qui laisse aussi apparaître « son goût des nuances, son besoin de tendresse, son affectivité » selon les mots de la biographe.

Cette enquête aux rebondissements multiples, qui a mené l’auteur dans les archives départementales et celles de l’AP-HAP, au cadastre, à la BNF, l’a lancée sur les traces des journaux personnels des camarades de Proust aussi bien qu’à la poursuite d’émissions de télévision utilisant le questionnaire, nous fait aussi partager l’exaltation de la quête, les émotions et les déceptions de tout chercheur ; grâce à la précision de la documentation, deux pages singulières, ce questionnairedeproust en un seul mot, reprennent peu à peu, sous la plume ferme et vivante de l’auteur, leur épaisseur historique, au milieu de ce qui est aussi une fascinante  radiographie de l’adolescence de la fin du XIXe siècle. « Les biographes passent leur temps à faire revivre les disparus » écrit Évelyne Bloch-Dano : à partir de quelques lignes sur un cahier, elle a réussi le tour de force de ressusciter une époque.

Evelyne Bloch-Dano, Une jeunesse de Marcel Proust, Stock, 2017, 281 p.

© Hélène Gestern / La Faute à Rousseau (2017)