Mémoire cousue main : Norbert Czarny, Mains, fils ciseaux (Arléa, 2023) (Irène Bathori)

Tresser le récit d’enfance à partir des silences parentaux : une des formes de l’héritage léguée par un siècle que deux guerres – trois si l’on compte celle d’Algérie – traversèrent, entraînant leur lot de traumatismes enfouis, de dissimulations, de souvenirs tronqués, difficilement partagés car difficilement partageables. Comme Ivan Jablonka, Pierre Pachet, Stéphane Audoin-Rouzeau ou Françoise Milewski en ont témoigné, c’est alors aux enfants ou aux petits-enfants qu’échoit la tâche de rassembler les pièces éparses et de les coudre les unes aux autres en un récit, dans un geste qui tient de l’hommage et de l’amour.

Dans le cas de Norbert Czarny, la métaphore de la couture est à prendre au sens propre : dans Mains, fils, ciseaux, il s’agit bel et bien pour ce fils de tailleur de travailler à partir des bribes, images, paroles, voix.

« Avant que tout s’éparpille, se disperse et disparaisse, je collecte, je ramasse, je grappille et je glane […] Plus tard, j’écoute les vieux airs chantés par Fréhel ou Germaine Montero, je contemple les photos sépia qui racontent ce qui n’est plus et qui me touchent comme si j’y reconnaissais les miens. Je conserve, je mets de côté ; comme les boutons, les fils et les ciseaux crantés, ça peut servir. »

Le récit, qui fait abstraction de la chronologie, se déroule (se dévide ?) suivant des chapitres thématiques, qui s’arrêtent sur un souvenir, un objet, une sensation, lesquels entraînent le reste comme un aimant. Cette déambulation, autobiographique et biographique, permet à l’auteur de reconstituer la vie de ses parents, la part qu’il ignore et celle qui se confond avec ses souvenirs d’enfance ; de suppléer à leur mémoire brouillée par la maladie ou les médicaments.

Le narrateur a renoncé aux illusions d’exactitude il laisse l’écriture « flotte[r] dans le temps, dérive[r] », comme une surface sensible qui s’imprime au creux des sollicitations apportées par la vie. Comme chez Perec, c’est une histoire tragique qui se dit à mots couverts, où les noms et prénoms changeant : Szaba, venu de Pologne, qui devient Salomon en Allemagne qui devient Salek qui devient Serge en France, Dora enfant qui fugue pour voir son père prisonnier. Des images noires traversent le texte, crevant comme des bulles à sa surface, barbelés, châlits, tatouage, étoiles cousues sur la poitrine, boulevard Ornano. D’autres les rattrapent, l’enfance, un canari jaune, un atelier, des ciseaux crantés, les chemises dont on efface les plis, des naissances, des films, des chansons populaires, le goût de la vie, du labeur, du chaud soleil de la Terre promise, des retrouvailles.

 « J’essaye d’assembler les fragments, avant que tout ne s’envole avec moi » écrit Norbert Czarny. C’est cette modestie, cette patiente et douce lutte contre la dispersion qui structure ce récit dont le décousu n’est qu’apparent. Aucun éditeur n’ayant souhaité accueillir les souvenirs des parents et leur exactitude documentaire, c’est alors leur fils a pris la plume, autrement, puisque « glaner, écrire, c’est un même geste ». Ce faisant, Norbert Czarny érige son propre monument, au sens propre, dressé à ceux qu’on a pu voir comme des « gens de peu » : un dictionnaire de la tendresse filiale, entre émotion, respect, sobriété et pudeur, la collection minutieuse d’un homme qui se sait dépositaire de la voix de son père et de sa mère, et les accompagne dans les servitudes du grand âge avec un amour tel que l’épreuve en est transfigurée.

Norbert Czarny, Mains, fils, ciseaux, Arléa, coll. « La Rencontre », 2023, 173 p.

Enfant de Minuit : Mathieu Lindon, Une archive (POL, 2023) (H. Gestern)

S’il n’est jamais facile d’être l’enfant de ses parents, la tâche est particulièrement ardue quand on s’appelle Mathieu Lindon ; qu’on est journaliste, écrivain, et fils de Jérôme, fondateur et directeur des emblématiques éditions de Minuit. Outre qu’il a été l’une personnalités les plus marquantes de la vie éditoriale française après guerre, Jérôme Lindon a laissé en héritage un catalogue qui constitue l’un des fleurons de la littérature française (deux prix Nobel, trois si l’on compte Elie Wiesel, et deux Goncourt, entre autres). Une archive naît d’un refus ; ou plus exactement de la réticence d’Irène Lindon, qui a pris la succession de son père, et ne souhaite pas livrer la correspondance paternelle à de potentiels biographes.  Mais a-t-on besoin d’archive, se demande Mathieu Lindon, quand on est soi-même une vivante archive, née en 1955, et qui a grandi entourée de Samuel Beckett (« Sam »), Alain Robbet Grillet, Claude Simon, Pierre Vidal-Naquet ? La cession de la maison à Gallimard en 2021 est un autre des déclencheurs de son projet d’écriture :

« En réalité, je ne souhaite pas tant évoquer Jérôme que les éditions de Minuit, si prégnantes dans ma vie, telles que je les ai connues, telles qu’on me les a racontées, que je les ai vécues. Soudain, il me semble que ça rassemble ce sur quoi je tâche d’écrire depuis longtemps, tout ce sur quoi je pense devoir le faire : les éditeurs, les écrivains, ma vie dans les livres, depuis le premier jour. Ou peut-être, au contraire, sous prétexte de Minuit, pouvoir les écrire enfin, les livres autours des éditeurs, des écrivains, des livres, de mon père et moi. »

Jérôme Lindon au milieu des auteurs des Editions de Minuit. Photographie Mario Dondero, 1959.

On ne trouvera pas dans Une archive d’anecdotes croustillantes ou de petits secrets honteux. De la première à la dernière ligne, Mathieu Lindon est attentif à ce que le livre ne vire pas au portrait charge, ni ne dresse sa propre statue au Commandeur, ce qu’il aurait si facilement pu faire tant la personnalité de Jérôme Lindon était redoutable. Quant aux auteurs, Beckett, objet d’un « coup de foudre » et dont Lindon assurera la renommée jusqu’au Nobel, Duras, Simon, Pinget – ils sont saisis dans des instants de vie qui révèlent un peu d’eux – un match de rugby, la crainte d’un impair à table, une partie de pétanque ou un tête-à-tête complice –, sous le regard de l’enfant ou de l’adolescent qu’était Mathieu.

Ce livre n’est pas un récit linéaire et chronologique, pas un essai d’histoire littéraire, mais une méditation qui a la douceur des ressassements, quand on s’interroge sur soi ; sa progression circulaire est prise dans une phrase souvent complexe, qui tourne autour du passé pour y happer des moments, dont certains reviendront tel un leitmotiv. Ainsi de la rupture paternelle avec André, le frère aîné, dont Jérôme ne verra jamais les enfants, ses seuls petits-enfants, et qui l’obsèdera. Tout comme l’obsèdera l’un de ses derniers combats, la question du prix unique du livre, défendue avec fureur et le succès qu’on sait.

De Jérôme Lindon, nul n’ignore combien il a pu être courageux, littérairement et politiquement, imperméable à toutes formes de pression, subissant menaces et même un plasticage de l’appartement familial dont Mathieu se souvient : il ferraillera contre la torture en Algérie, pour la Palestine, pour le Syndicat National de l’Edition. Sa personnalité est contrastée : pleine d’intelligentillesse, selon un mot que Mathieu Lindon aime à reprendre, mais aussi vivant avec l’amour du pouvoir chevillé au corps, un pouvoir d’autant plus fort exercé, jusqu’à des formes souterraines de chantage, que l’éditeur bâtit un véritable royaume, éditorial, intellectuel et littéraire, dont il est le seul monarque malgré la présence d’Alain Robbe Grillet à ses côtés. « La manipulation était sa façon d’être » écrit de lui son fils ; simplement, la puissance ne cherche pas à nuire, plutôt à servir un idéal professionnel porté si haut qu’il conduit à une « ivresse dominatrice dont il ne se rendait plus compte ».

La question de la succession aurait pu déchirer le lien entre le père et le fils.  Des éditions de Minuit, Mathieu Lindon s’est « éloigné » calmement, ne se sentant pas l’étoffe du successeur, pressentant peut-être aussi ce qu’une coexistence professionnelle allait leur coûter, à l’un comme à l’autre. Il a dirigé un temps la revue Minuit, tandis que les rênes de la maison sont allées à Irène ; occasion là aussi de méditer sur ce qu’hériter veut dire, comment on peut continuer d’être affectivement et intellectuellement solidaire d’une histoire dont on n’est plus, de son propre choix, partie prenante :

« Les éditions étaient plus qu’un symbole pour moi. Elles n’étaient pas ma chair et mon sang mais de ma chair et de mon sang, pas mon identité mais une partie d’elle. Elles étaient là, familières, même quand je n’avais aucun rapport spécial avec elles, sinon qu’elles avaient toujours été là et le seraient toujours. Elles étaient plus concrètes qu’un symbole : un morceau de ma vie, un énorme morceau de ma vie dont je pouvais m’éloigner mais qui n’en resterait pas moins un énorme morceau de ma vie, comme si, du haut de mes échasses proustiennes, je les gardais autant attachées à moi que mon enfance et mon adolescence […] » »

Un désengagement décrit avec douceur, presque tendresse, qui va de pair avec un engagement symétrique : celui, au bout de deux livres sous pseudonyme, de changer d’éditeur pour rejoindre POL. Et c’est là une autre part importante du livre que ce portrait de Paul Otchakovsky-Laurens, éditeur autant qu’ami, qui entraîne, en miroir, une réflexion sur la place qu’un éditeur « occupe dans l’espace mental », dont on ne prend conscience que le jour où il disparaît. Mais disant POL, le livre dit aussi en creux Jérôme, et plus largement caractérise ce lien étrange, presque organique, qui lie certains auteurs à « leur » éditeur – et vice-versa.

D’un côté, Une archive dessine le parcours d’un homme qui doit trouver sa place dans un champ littéraire que sature en partie la figure de Jérôme Lindon et le catalogue extraordinaire de ses éditions ; à ce titre, c’est un livre qui ne peut que passionner ceux qui ont goût ou affection pour les éditions de Minuit ou souhaiteraient de découvrir, vues de l’intérieur, les années Nouveau Roman, un mouvement que Lindon contribua à façonner en profondeur. De l’autre, à l’articulation de la biographie et de l’autobiographie, c’est un témoignage délicat, purgé de la violence des passions filiales, qui montre un père véritable, dans sa rigueur et ses attentions, son exigence et sa bonté. Une méditation dont on devine sous les mots pudiques qu’elle dut connaître ses douleurs et ses éclats de révolte, mais qui s’offre apaisée, sur ce qui nous construit ; une longue, belle et lente lettre d’amour d’un père à un fils, comme la réponse aux missives posthumes que Jérôme Lindon, l’homme qui n’écrivait pas de romans, laissa, en guise d’héritage, à chacun de ses enfants.

Mathieu Lindon, Une archive, POL, 2023, 239 p.

Anthony Passeron, Les Enfants endormis (Globe, 2021), (Véronique Montémont)

Avec Les enfants endormis, c’est un récit familial, singulier et collectif, que signe Anthony Passeron sur un sujet qui reste, encore aujourd’hui, une forme de tabou : le sida. Si une génération garde dans le vif de sa mémoire les récits déchirants d’Hervé Guibert, de Jean-Baptiste Niel (La Maison Niel), de Pascal de Duve (Cargo vie), les romans de Cyril Collard et de Guy Hocquenguem, tous morts de cette maladie, si la parole des malades condamnés est parvenue à résonner durant les années fatales de l’épidémie, avant l’arrivée des trithérapies, on a moins parlé du choc que la maladie avait pu représenter pour les familles, les accompagnants. Le très beau film de Robin Campillo, Cent vingt battements par minute (2017), en donnait, même s’il abordait surtout le sujet de la lutte militante, une idée ; c’est aussi ce sujet qu’évoque le livre d’Anthony Passeron, dont l’oncle toxicomane, Désiré, est mort du sida, attrapé par l’intermédiaire d’une seringue contaminée. De cet homme, nul ne parle, car « les archives familiales ont censuré la fin de sa vie ». Et si l’éditeur a choisi de décrire en quatrième de couverture un « roman » social, ce n’est aucunement d’un roman, mais bien d’une autobiographie dont il s’agit, autobiographie dont le pacte, d’une rigoureuse honnêteté, est au demeurant explicite :

Ce livre est l’ultime tentative que quelque chose subsiste. Il mêle des souvenirs, des confessions incomplètes et des reconstitutions documentées. Il est le fruit de leur silence. J’ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d’autres, a traversé dans une solitude absolue. Mais comme poser mes mots sur leur histoire sans les en déposséder ? Comment parler à leur place sans que mon point de vue, mes obsessions ne supplantent les leurs ? Ces questions m’ont longtemps empêché de me mettre au travail. Jusqu’à ce que je prenne conscience qu’écrire, c’était la seule solution pour que l’histoire de mon oncle, l’histoire de ma famille, ne disparaissent pas avec eux, avec le village. Pour leur montrer que la vie de Désiré s’était inscrite dans le chaos du monde, un chaos de faits historiques, géographiques et sociaux.

Ce livre est à plusieurs entrées et s’inscrit à sa façon dans la lignée des Ernaux, Eribon ou Louis, avec la particularité d’être focalisé non sur l’auteur, mais sur un tiers. L’histoire de Désiré, sa chute dans la toxicomanie, sa lente agonie, ce n’est pas seulement la confession d’un ado effrayé – l’auteur à l’époque – devenu un adulte désireux de comprendre, un ado qui a vu son oncle, sa tante, puis sa cousine (la fille de Désiré, contaminée in utero) s’éteindre de mort lente et affreuse. Elle est relue à la lumière de toute une trajectoire sociale, qui a permis à des gens pauvres, notamment la grand-mère de l’auteur et mère de Désirée, une immigrée italienne, d’accéder au statut envié de commerçante ayant pignon sur rue.

L’action se passe dans un village du Sud, jamais nommé, près de Nice, et se déroule comme un huis clos, dans un bourg reculé où la famille, à la dure, s’est fait une place au soleil. Emile et Louise (fille de réfugiés italiens), au prix d’un labeur acharné, sont devenus bouchers. Ils sont connus, respectés, de quasi-notables. Oubliées, les humiliations : leurs quatre enfants seront « appelés par leur prénom, vus à l’église et sur les terrains de tennis ». Désiré hérite de toutes les espérances : pendant que son frère travaille à la boucherie, il fait des études, travaille à Nice. Un « voyage » qui a tout d’une fugue à Amsterdam lui fait goûter à l’héroïne : de cette dépendance, jamais il ne sortira.

En parallèle, selon une stricte alternance, le livre relate, de manière méthodique et extrêmement documentée, la genèse de la découverte de la maladie, et la façon dont le milieu médical tarde à prendre conscience de sa gravité. On voit des médecins pionniers, plus motivés (et plus lucides) que d’autres, de jeunes chercheurs convaincus de se lancer sur ce sujet qui alors n’intéresse guère. Ils s’appellent Willy Rozenbaum, Jacques Leibowitch, Françoise Brun-Vézinet, Françoise Barré-Sinoussi, Luc Montagnier. Ils sont inquiets de cette pneumopathie qu’on pensait éradiquée qui arrive tout droit des Etats-Unis, des syndromes de Kaposi qui frappant tout à coup essentiellement des homosexuels jusque là en bonne santé.  Mais ils doivent déployer beaucoup d’efforts et d’énergie pour convaincre ; leurs propres confrères chercheurs d’abord, sur fond de rivalités médicales entre la France et les Etats-Unis qui feront perdre de précieuses années, puis les pouvoirs publics de la gravité et de la nouveauté de ce virus (le scandale du sang contaminé dit assez le scepticisme qu’ils ont dû affronter). Et enfin, il faut sensibiliser le grand public, indifférent à ce « cancer gay » dont ils pensent encore qu’il ne les concerne pas. Plus on avance dans le livre, plus les chapitres prennent l’allure d’une course contre la montre, une lutte acharnée pour élaborer des traitements alors que de plus en plus de jeunes gays, mais aussi une proportion croissante de femmes, d’hétérosexuels, d’hémophiles, et même d’enfants nés avec le virus meurent, désespérés, sous les yeux de médecins impuissants.

Et si l’on est si sensible au caractère d’urgence que prend cette rétrospective médicale, c’est parce qu’au centre du livre, il y a Désiré qui agonise, ainsi que Brigitte, sa femme, pour les mêmes raisons, puis Émilie, leur petite fille, à qui est consacrée  la dernière partie du livre. Un silence de plomb écrase la réalité de la situation ; tout en lui rendant visite chaque jour à l’hôpital, sa mère instaure un déni absolu autour de la maladie de Désiré, de sa toxicomanie. De même, mais cette fois pour ne pas terroriser l’enfant, elle cache à Émilie la réalité de son état, refusant que la petite et ses cousins entendent le mot « sida ».

Comme l’analyse très bien l’auteur, cette maladie signifie la destruction de toute une trajectoire tendue vers la sortie du milieu d’origine, comme l’avortement d’Annie Ernaux, raconté dans L’Événement, la renvoyait brutalement à sa condition première. « Un micro-organisme, surgi d’on ne sait où, réussissait à enrayer une longue histoire d’ascension sociale, une lutte pour devenir quelqu’un de respecté. Il suscitait des sentiments de honte, d’exclusion, d’humiliation ». Et c’est, au fond, une classe sociale, celle de tout petits bourgeois à peine sortis du prolétariat, et la génération de leurs enfants (lesquels auraient préféré « crever de la came plutôt que d’avoir la vie de [leurs] parents », selon les mots d’une survivante) qu’Anthony Passeron radiographie, sans complaisance, mais sans aucun mépris, jamais : des gens percutés par la maladie qui vient déstabiliser de plein fouet leurs certitudes, mais qui, en dépit du mensonge dont ils recouvrent la vérité, usent jusqu’à leurs dernières forces pour accompagner leurs enfants malades et les maintenir en vie quand la médecine ne peut plus rien pour eux.

En ce sens, le livre est aussi un hommage sobre et sincère à leur courage, à leur amour, l’arme ultime, donné sans compter durant ces années de plomb où l’on s’épuise à dispenser affection, tendresse, soins et attentions à des êtres condamnés : « Tous se sont montrés héroïques. Pas au sens où les films américains aiment à l’entendre. Chacun a joué jusqu’à la fin son rôle de personnage modeste, impuissant, dans une intrigue absurde et sans enjeu ». Il y a donc plus d’une raison de lire Les Enfants endormis, enquête sociologique, médicale, familiale, mais aussi coupe sagittale dans la vie d’une famille à qui la maladie a tout pris, jusqu’aux mots pour la dire ; tout, sauf l’amour.

Anthony Passeron, Les Enfants endormis, Globe, 2022, 273 p.

Les Moments Littéraires n°49 : Diaristes libanais

Nous recevons l’annonce de la parution du n°49 de la revue Les Moments Littéraires, une livraison consacrée aux diaristes libanais. Nous la reproduisons ici

« Avec ce numéro dédié aux écrivains libanais, Les Moments littéraires poursuivent la série des numéros « géographiques » consacrés aux diaristes francophones (n° 43, Amiel & Co, les écrivains suisses ; n° 45, les écrivains belges ; n° 47, les écrivains du Luxembourg).

Par les journaux ou les carnets intimes d’écrivains vivant au Liban ou faisant partie de la diaspora libanaise, la littérature réussit à rendre compte de la crise protéiforme que connaît le Liban depuis de nombreuses années.

Karl Akiki note dans sa préface : « L’exercice que proposent Les Moments littéraires à ces différents diaristes libanais […] est excitant d’un point de vue intellectuel. Cette mise à nu personnelle et collective corrobore la marche de l’histoire de la littérature libanaise francophone. Deux mouvements clairs et perpendiculaires parcourent ces écrits en suivant deux sentiments antithétiques. D’une part, celui de la pudeur qui refuse de se livrer, de se dénuder et de marcher en pleine lumière. […] D’autre part, s’installe le sentiment de la dénonciation externe, celle qui plonge le doigt dans la plaie et qui crie ces vérités que tous les Libanais connaissent et qu’ils taisent. L’écriture de l’intime devient miroir fractal fait de morceaux de verre recollés où l’identité individuelle tente de se reconstituer en harmonie avec l’identité collective. »

Dix autoportraits de Laura Menassa nous offrent « un souvenir nostalgique, un journal délicat sur l’étrangeté de la vie et du temps ». »

Source : Les Moments littéraires. La revue peut être commandée en suivant ce lien.

Arnaud Genon : Fous d’Hervé. Correspondance autour d’Hervé Guibert (Presses Universitaires de Lyon, 2022)

Avec un retard dont nous sommes honteux, nous relayons, et avec quel plaisir, l’annonce du bel ouvrage d’Arnaud Genon paru cet automne. Spécialiste de longue date de l’auteur de Fou de Vincent et d’À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, auquel il a consacré plusieurs ouvrages : Hervé Guibert. L’écriture autobiographique et le miroir de soi (avec Jean-Pierre Boulé, PUL, 2015), Arnaud Genon a également publié ou codirigé plusieurs essais autour de l’autofiction, notamment Lisières de l’autofiction, avec Isabelle Grell (PUL, 2016) Il est également l’auteur de plusieurs livres autobiographiques : Tu vivras toujours (Éditions Rémanences, 2016), consacré à sa mère, Mes écrivains (Rémanence, 2019), Les Indices de l’oubli (Éditions de la Reine Blanche, 2019). Arnaud Genon a enfin cofondé deux sites : herveguibert.net et autofiction.org.

Auteur d’une œuvre unique, Hervé Guibert suscitait de son vivant une fascination peu courante. Trente ans après sa disparition, cette fascination reste vivace et nombreux sont ceux qui se sentent encore intimement liés à lui. Arnaud Genon fait partie de ces personnes. Il a dédié la majeure partie de son travail de chercheur à l’écrivain et à son œuvre multiforme – écriture de soi, écrits critiques, photographies, réalisations vidéo. Dans cet ouvrage, ce n’est pas à Hervé Guibert qu’il donne la parole, mais à ceux qui l’aiment, le lisent, l’admirent, souvent sans jamais l’avoir rencontré. Arnaud Genon cherche à mieux connaître une œuvre à part, à identifier les traces laissées par l’écrivain, à savoir enfin si sa folie pour lui est partagée. Il nous donne ainsi à lire ses riches échanges avec une vingtaine d’écrivains, d’universitaires, de photographes, de journalistes et d’artistes autour de leur passion commune. »

Se procurer le livre en librairie ou sur le site de l’éditeur.

Claire Riffard : Jean-Joseph Rabearivelo. Une biographie (CNRS Editions, 2022)

Nous sommes heureux de relayer l’annonce de parution transmise par Claire Riffard, responsable de l’équipe Manuscrits Francophones de l’ITEM, qui vient de publier :

Jean-Joseph Rabearivelo. Une biographie

Jean-Joseph Rabearivelo l’avait prédit : « On s’intéressera, plus tard, terriblement à moi – ne serait-ce que parce que j’aurai été un fameux précurseur ! Une petite manière de vengeance sur ce siècle – sur ce temps – sans foi et ingrat. Le mien. J’aurai ma légende. Une légende qui sera à souhait grossie et, à souhait aussi, à grands coups d’érudition, ramenée à ses justes proportions… »
Le poète, disparu en 1937, avait vu juste : on s’intéresse en effet de plus en plus à lui.
Son image a longtemps été limitée à une photographie sépia, quelques poèmes et une fin tragique, son suicide au cyanure à 34 ans. À rebours de cette figure d’écrivain maudit qui a dominé tout le siècle dernier, l’étude ici menée rend compte des recherches récentes dans les archives du poète. On y découvre une œuvre considérable, écrite à l’interface entre langue malgache et langue française, sortie de l’ombre où elle avait été longtemps conservée. Et un joyau : le journal des cinq dernières années de la vie du poète, ses Calepins bleus, sa « vie écrite ».
Le récit biographique proposé par Claire Riffard s’appuie sur ce journal intime, mais aussi sur les autres manuscrits de l’écrivain, qui permettent d’accéder à la genèse de son écriture. Elle retrace le parcours d’un jeune homme dans sa ville, Tananarive, qu’il n’a presque jamais quittée, et l’itinéraire d’un artiste à la croisée des mondes. Comment survivre aux contradictions qui furent celles de Rabearivelo en pleine période coloniale ? Sommé de choisir entre son amour passionné pour la littérature étrangère et sa fidélité radicale « à la terre et aux morts » de Madagascar, il refuse d’obtempérer. De ce refus naît une œuvre immense.

Pour acheter l’ouvrage : https://www.cnrseditions.fr/catalogue/arts-et-essais-litteraires/jean-joseph-rabearivelo/

Aux délices du Palais : Maurice Garçon, Journal 1912-1939, Les Belles-Lettres/Fayard, 2022 (Hélène Gestern)

Aux lecteurs qui avaient eu le bonheur de goûter la lecture du Journal 1939-1945 de Maurice Garçon (Fayard, 2015), Pascal Fouché et Pascale Froment ont offert sept ans plus tard 700 pages de joie supplémentaire : l’édition des années qui ont précédé, à savoir le Journal 1912-1939. Avant de dire quelques mots de ce texte passionnant, il faut rappeler brièvement qui fut Maurice Garçon : né en 1889 et mort en 1967, fils d’un éminent professeur de droit, l’étudiant en droit qu’il était hésitait entre devenir écrivain ou avocat, carrière qu’il embrassa finalement en 1911. Son goût pour l’écriture l’a toutefois conduit à signer des pièces de théâtre, une multiplicité d’essais (sur le droit, mais aussi le spiritisme), des biographies, des récits d’affaires criminelles ; il sera reçu à l’Académie française en 1947.  Maurice Garçon, outre qu’il s’est illustré à plusieurs reprises dans les procès d’assises, sera aussi l’avocat du tout-Paris littéraire et mondain, ami de Pauvert et défenseur de Simenon, entre autres.

Le personnage est fascinant, atypique, parfois paradoxal : s’il a laissé l’image d’un homme brillant, arrogant et honni de ses confrères – le Journal le révèle au reste candidat malheureux au bâtonnat –, il se révèle aussi probe, modéré, scrupuleusement honnête, amoureux de la campagne, pudique et travailleur acharné. Le jeune homme de 23 ans qui commence à écrire ne sait pas exactement dans quoi il s’engage. « Ce ne sont pas des mémoires. C’est trop tôt. Ce n’est pas un journal. Je ne vois pas assez de choses. Et ce ne sont pas non plus des pensées. Je ne suis pas assez sûr de moi. Ce sont des notes, des notes dont je veux me souvenir et que seul peut-être j’aurai du plaisir à relire….… Si j’ai la constance de persister. » (29 février 1913) Cette constance, il l’aura, quoique entrecoupée de longues interruptions : le mois de janvier est souvent l’occasion de déplorer des trimestres, voire une année entière sans écrire. Car, les années passant, la réputation s’installe et l’avocat est débordé par le travail.

Mais dès les premières pages, ce qui fait et le sel du journal et l’intérêt de la personnalité de son auteur est bien présent : un mélange d’extrême ambition et de modestie lucide quant à ses limites (« Il faut croire à son génie si l’on veut seulement développer son petit talent »), une curiosité de tout et de tous, une plume ferme, élégante, parfois corrosive. Jeune, encore hésitant entre ses deux vocations, Garçon peint, tente d’écrire et mène une vie mondaine active : soirées, dîners, boîtes de nuit, opéra, vernissages, bals interlopes, soirées spirites, fumeries d’opium, et même description de bordels, comme les fréquentent les hommes célibataires de son époque. On se demande plus d’une fois s’il visite ces lieux de divertissement en consommateur, en entomologiste, ou les deux. Comme il le dira joliment, quelques années plus tard, il aura « rarement fui devant le plaisir », mais pas sûr que celui-ci implique la débauche…  Par ailleurs, cet observateur passionné de son temps est de tous les défilés, les conférences, les expositions, prêt à attendre des heures pour voir passer une manifestation ou à assister à l’atterrissage d’un aviateur.

Il a vingt-cinq ans quand éclate la Première Guerre mondiale. La relation qu’il fait du début est d’un calme étonnant. « Décidément, c’est la guerre », écrit-il le 2 août 1914.  Lui la fera à Paris, ou plutôt ne le fera pas, puisqu’il est réformé à cause d’une suspicion de tuberculose : toute sa vie, on lui en fera grief. Il reste dans la capitale et travaille : occasion de narrer ce Paris de l’arrière, plongé dans « l’angoisse abominable » faute de nouvelles, bombardé, harcelé par les Zeppelin ; une angoisse qui fait parfois regretter à l’auteur de ne pas être en train de combattre avec les autres. Mais Garçon, et ce sera le cas toute sa vie, nourrit une méfiance certaine pour le discours patriotique, brocarde les femmes de la bourgeoisie avides de jouer les infirmières (« Avoir des blessés serait leur orgueil ») et surtout ne supporte pas l’arrogance des soldats « grossiers et cambronniens ». Quant à l’aveugle brutalité de la justice militaire, où « les peines les plus fortes tombent comme la grêle », elle le révolte purement et simplement. Son indignation s’exprimera encore plus crûment durant la Seconde Guerre mondiale, où il parlera de « justice prévôtale » et défendra des juifs, communistes, anarchistes sans le sou, qui n’étaient pas sa clientèle ordinaire, par principe… En attendant, il s’avoue qu’il n’a pas « l’humeur belliqueuse », franchise révélatrice d’un trait de personnalité profond : une honnêteté qui, même quand elle ne lui donne pas le beau rôle, est rarement prise en défaut. Même si de tels moment sont rares, il arrive par ailleurs à ce diariste qui maintient systématiquement une forme de réserve sur ses propres émotions de laisser entrevoir ce qu’il ressent. Dans le récit de la première exécution capitale à laquelle il assiste, en qualité d’avocat, on perçoit son écœurement et pour le procédé, et pour l’insensibilité des hommes présents – Garçon exprimera plus tard sa répugnance pour la peine de mort.

Le prêtre se tournait vers les assistants. Il envoyait à Roose [le condamné] des paroles de paix et de bonté mais les paroles venaient se heurter à la muraille sombre des hommes qui, debout et graves, écoutaient et ne pardonnaient pas. L’homme regardait par l’étroite fenêtre. Il cherchait à voir le ciel n’y parvenait pas tant l’obscurité était encore profonde. Ses yeux cherchaient hors de nous, et tandis que son corps et ses mains tremblaient d’une saccade convulsive, son esprit errait très loin de nous dans les souvenirs d’autre fois. (30 décembre 1916)

Le choix des affaires plaidées par Garçon révèle toute la complexité du personnage, qu’on serait bien en peine de situer politiquement. C’est un homme pour qui « les radicaux sont trop à gauche […], le Bloc national est trop à droite », un conservateur qui dîne avec des anarchistes, un antisémite qui fréquente des juifs et en défend certains, un contempteur des femmes avocates, mais qui loue l’intelligence et le talent d’une future stagiaire de la Conférence, un rationaliste fasciné par la sorcellerie. Et on pourrait continuer longtemps la liste des paradoxes… Pour résumer, celui incarne par endroits, et pas toujours de façon anecdotique, les préjugés de son temps (il n’est qu’à voir certaines remarques sur des femmes, des juifs, des homosexuels ou des gens de couleur !) place ses principes de juriste et d’homme au-dessus de ses inclinations propres, ce qui lui confère une rectitude dont le journal porte la trace. C’est, par exemple, pour cette raison qu’il va aux enterrements de ceux de ses connaissances, même quand il ne les aime pas : « J’estime qu’on doit cet hommage à ceux qu’on a fréquentés même en les méprisant ».

Dans une émission de radio consacrée à son père, la fille de Maurice Garçon raconte qu’il dessinait pendant les procès. De fait, l’avocat et brillant plaideur est aussi un portraitiste hors pair : tendre quand il parle des petites gens gageant leur affaires ou Mont-de-Piété, impitoyable quand il a envie faire mouche et d’épingler les hypocrises. Son journal, et tel n’est pas le moindre de ses charmes, donne à voir le petit monde de la basoche et du Palais (« tout ce monde sérieux…] un peu ridicule lorsqu’on le regarde vivre, s’agiter et désirer »), le barreau de Paris, ses ténors, ses piliers, ses médiocres et ses intrigants. Dans cette galerie, certains sont vilipendés, tel un juge d’instruction nommé Bouchardon, « broussailleux, […] débraillé et les yeux injectés de haine » dont la méchanceté effraie le diariste :

Et depuis six mois, tapi dans son cabinet, il instruit secrètement avec férocité. La torture lui manque, mais il ne lui manque que cela et ce que j’ai pu voir de ses procédés m’a fait frémir. Il jouit de la souffrance, il n’est pas un homme qui juge et qui instruit mais un homme qui s’amuse à juger et à instruire, et qui y prend un plaisir sadique (Mai 1918)

D’autres évocations sont drolatiques, tel ce confrère croisé au bal qui lui semble « danseur par profession et avocat en amateur », ou un autre qui a « une tête de massacre ». Le bâtonnier Henri-Robert est une « vieille coquette », le futur bâtonnier Moro-Giafferri tantôt dépeint comme un « brouillon généreux et abondant », tantôt un comme « Corse verbeux et demi-fou », Antonin Dubost, magistrat, est croqué en « tribun raté, [qui] s’agite comme un guignol ». Celui qui n’échappe jamais au mépris de Garçon, c’est Pierre Laval, « cet Auvergnat aux dents sales, au sourire gras et au teint suintant » dont l’avocat brocarde constamment la médiocrité et l’arrivisme. Il lui réservera ses plus belles piques dans le tome suivant. En attendant, presque à chaque page, on sourit, et même on rit devant cet humour au vitriol qui frappe fort et juste – et permet de comprendre pourquoi Maurice Garçon était à ce point un interlocuteur redouté !

À travers les causes et les procès qu’il évoque, c’est enfin un portrait de la IIIe République moribonde, – surnommée par lui « l’autocratie démocratique » – qui se dessine. Elle est dépeinte dans ces lignes, et pas toujours à tort, comme affairiste, instable et corrompue. Maurice Garçon représentera ainsi la famille du conseiller Prince, qu’on suppose assassiné pour avoir enquêté sur l’affaire Stavisky, victime d’un meurtre commandité pour préserver le gouvernement Chautemps qui fermait les yeux sur les activités de l’escroc. Aux premières loges, l’avocat énumère les scandales, s’émeut des prébendes, du mensonge ; fin analyste des rapports de pouvoir et de sujétion, il raconte les liaisons dangereuses de la justice et de la politique, quitte à se faire moraliste.

Les magistrats sont vraiment de pusillanimes pantins, au moins ceux de Paris qui ont employé toutes les ruses et toutes les bassesses pour leur avancement et qui cèdent chaque jour à tous les remous du pouvoir et de l’opinion publique. Tristes gens ! Chaque jour j’en recueille des exemples plus malodorants. Depuis vingt-cinq ans que je suis au Palais, je souffre de mon inégalité en face de mes confrères parlementaires. Jusqu’à l’an dernier, il suffisait d’être député pour faire la loi à ces domestiques. Ils obéissaient platement à toutes les influences, étaient accessibles à tout ce qui pouvait, même lointainement, appartenir au gouvernement au pouvoir […]. Ils n’étaient pas vénaux, mais assoiffés de de décorations et d’avancement. J’aurais mieux aimé qu’ils sollicitent de l’argent. Au moins on aurait connu le tarif (4 janvier 1936).

La grande Histoire s’invite évidemment, et souvent, dans ces pages, avec l’assassinat de Jaurès (dont Garçon admire la sincérité) et plus tard, son entrée au Panthéon, l’armistice, la grippe espagnole, le congrès de Tours, les émeutes du 6 février 1934, le colonel de La Rocque et les Croix-de-Feu, le Front Populaire, les accords de Munich. En cela, ce journal plus extime qu’intime fait songer à celui d’Hélène Hoppenot, bien que Garçon et elle ne fussent pas du même bord (mais peut-être se seraient-il plu…) : des intelligences aiguës, une prodigieuse faculté d’observation, un désenchantement lucide et une verve imparable, qui aime à épingler ses contemporains sans pour autant se faire de cadeau.

« Que le diable fasse à ces pages le sort qu’elles méritent », écrivait Maurice Garçon en mai 1927. Le diable a bien agi en plaçant ces carnets, retrouvés par hasard par chez Françoise Lhermitte, la fille du diariste, entre les mains de deux éditeurs passionnés et minutieux, Pascal Fouché et Pascale Froment. Ce qu’ils nous offrent, à travers ce patient travail d’établissement du texte et d’identification de ses acteurs, est une coupe sagittale dans la vie d’un homme complexe, le monde grouillant de la justice et ses passions, mais aussi une époque politiquement fracturée par la Première Guerre Mondiale, suivie par vingt années qui travailleront à préparer la Seconde.

Maurice Garçon, Journal 1912-1939, édition établie, présentée et annotée par Pascal Fouché et Pascale Froment, Les Belles-Lettres / Fayard, 2022, 715 p., suivies d’un index.

Ill 1 Maurice Garçon à son bureau, Agence Meurisse (source, Gallica)
Ill 2 Maurice Garçon lors de sa plaidoirie au procès de René Hardy, accusé d’avoir dénoncé Jean Moulin à la Gestapo, 8 mai 1950 ©AFP – Sylvain Peuchmaurd

Des témoignages autour de Maurice Garçon peuvent être écoutés sur France Culture, La Fabrique de l’Histoire, « Une brève histoire du crime », épisode 2 : « Maurice Garçon au prétoire« .

Revue « Epistolaire », n° 48, 2022 : « Epistolaire et biographie »

Le dossier de la revue Epistolaire n48 se propose d’étudier un lien particulier, celui qui unit la correspondance à la biographie. La correspondance n’est-elle qu’un matériau informatif pour le biographe, ou celui-ci peut-il en tirer d’autres types d’enseignement ? Comment utiliser la lettre ? La correspondance peut-elle égarer le biographe ? Celui-ci utilise-t-il de la même manière lettres, journaux intimes ou textes autobiographiques de celui dont il raconte la vie ou accorde-t-il à ces différentes écritures de soi des places différentes ? Françoise Simonet-Tenant propose une réflexion générale sur les rapports entre lettre et biographie. José-Luis Diaz analyse avec acuité les relations privilégiées entre biographe et correspondance dans la seconde moitié du XIXe siècle. Geneviève Haroche-Bouzinac s’intéresse à l’exploitation que peut faire le biographe de la matérialité de la lettre. Stéphanie Genand s’interroge sur la trace mémorielle que constitue l’épistolaire chez Sade et Germaine de Staël, écrivains réfractaires à l’intime. Jean-Marc Hovasse montre ce que peuvent encore apporter les lettres inédites à la biographie de Victor Hugo. Pierre-Jean Dufief s’interroge sur l’utilisation des lettres par les frères Goncourt dans les biographies qu’ils ont composées et souligne que les biographes des deux frères se sont mis à leur école, découvrant dans leurs lettres le complément du Journal. Philippe De Vita compare l’utilisation de la lettre dans deux biographies de Jean Renoir, celle de Célia Bertin (1986) et celle de Pascal Mérigeau (2012). Hélène Gestern analyse l’apport indispensable qu’a constitué la correspondance échangée par le poète Armen Lubin avec Jean Paulhan, Henri Thomas, la peintre Madeleine Follain pour raconter la vie qu’il a menée en France. 

Vous pouvez télécharger la table des matières, suivie de l’avant propos-introductif

Allegro con spirito : Philippe Cassard, Par petites touches (Mercure de France, 2022) (H. Gestern)

Par petites touches : c’est avec un titre à double sens que le pianiste (également connu comme producteur d’émissions radiophoniques de haute tenue) Philippe Cassard fait son entrée en autobiographie. Sollicité par Colette Fellous pour sa belle collection Traits et Portraits, le musicien livre un autoportrait ponctué de photographies (puisque telle est la règle de composition), articulé autour de plusieurs entrées. La première, c’est l’enfance, l’enfance d’un petit garçon merveilleusement doué, petit-fils de paysan et fils d’enseignants, dont la professeure Suzanne Verrier remarque le talent. Elle l’oriente vers celui qui sera son premier maître, Pierre Barbizet, lequel accueille le petit garçon plusieurs fois par an à Marseille. Jacques Bloch prendra la relève, puis Geneviève Joy, au Conservatoire de Paris, où l’adolescent suit des cours deux jours par semaine, tout en poursuivant sa scolarité au CNED ; après quoi le jeune pianiste rejoindra la Hochschule für Musik de Vienne. Une carrière brillantissime, très tôt amorcée, sur laquelle l’auteur reste discret : on ne trouvera pas entre les lignes de cette partition-là moindre autosatisfaction, le moindre attendrissement sur son parcours de jeune virtuose. Plutôt la conscience d’avoir été intelligemment accompagné par des adultes qui ne l’ont pas brisé en chemin, au contraire de ces petits prodiges exhibés à la télévision, « enfants aux gestes d’automates et aux sourires forcés ».  

Certes, il arrive à Philippe Cassard d’avoir la dent dure : d’expliquer comment l’exigence du travail en quatuor peut briser des amitiés, de critiquer vertement l’interprétation du lied selon Elisabeth Schwartzkopf, ou encore la pauvreté de la culture musicale des jeune interprètes, asséchés par les programmes des grands concours internationaux ; une franchise au demeurant roborative, en ce temps de bienveillance obligatoire, de cœurs et de likes dégoulinants. Mais ces coups de griffe ne sont que des ponctuations, les contrepoints fugaces de vibrants hommages, humains et musicaux :  à lire Philippe Cassard, on comprend que les « touches » qui forment le clavier de la vie d’un musicien, ce sont d’abord ses maîtres, et ensuite les musiciens avec qui il travaille. Pour eux, il n’est que gratitude : « J’ai eu cette chance extraordinaire d’avoir été formé par une chaîne fraternelle ininterrompue de musiciens et de musiciennes passionnés, qui aimaient leur métier, plaçaient très haut leurs exigences et poussaient toujours leurs élèves à se dépasser, à ne jamais baisser la garde de la curiosité ». Dans son cas, outre Pierre Barbizet, il y aura Nikita Magaloff, le lumineux Dominique Merlet, « esthète », amateur de bon vin, professeur exigeant et érudit, qui sait dénouer les pièges de la technique mais aussi élargir l’horizon musical de ses jeunes élèves jusqu’à Barber, Boulez ou Ginastera.

Plus tard dans sa vie, l’auteur apprendra à partager la musique par un autre truchement, celui de la radio, qui jouera de son propre aveu un rôle essentiel dans sa vie d’interprète. Les auditeurs de France Musique ont bien connu ses Notes du traducteur, présentes sur les ondes durant dix saisons, dont il explique qu’elles ont été « essentiel[les] à son métier de musicien » : l’occasion de faire des recherches, d’approfondir le rapport à la musique, à l’interprétation, de « réinjecte[r] du combustible » dans son propre jeu. Le plaisir aussi de transmettre, d’instruire, de partager le savoir, quand la vie n’a pas laissé le temps et l’espace d’assumer la responsabilité d’une classe au Conservatoire.

La plume est tonique, fluide : si parler de musique est toujours périlleux, le traducteur transformé en écrivain a ici su trouver les mots pour la dire. Quand il évoque les artistes qu’il aime, ses descriptions se font d’une délicatesse, d’une beauté lyriques : on notera en particulier le portrait magnifique de Thierry De Brunhoff, devenu moine après avoir été musicien, le superbe hommage à Radu Lupu, pianiste rare et sensible, à « sa manière de laisser couler la musique, d’en infuser tranquillement toutes les beautés secrètes, attirantes comme des trésors, dans le mental, puis à travers tout le corps de l’auditeur ». Ou encore le récit d’une sonate de Scarlatti par Horowitz au Théâtre des Champs-Élysées, épiphanie miraculeuse : « Jamais de tels pianissimi, de tels dégradés de couleur n’avaient à ce point ensorcelé un auditoire parisien ».

Mais le livre fait aussi place à beaucoup, beaucoup d’humour : on se régale de l’hilarante évocation des concerts de Richter, où Cassard joue le rôle du tourneur de pages et se fait martyriser par un maestro colérique, du récit de la technique de Christa Ludwig pour réchauffer les mains glacées de son pianiste, de celui d’un festin dans le TER partagé avec Anne Gastinel et David Grimal ; on lit comme un roman sa redécouverte de partitions originales de Debussy, qui lui furent finalement offertes par une fidèle auditrice, descendante d’amis du compositeur, et que Natalie Dessay accepta de faire revivre.

En cela, Par petites touches est un autoportrait joyeux. On y entend l’exigence extrême de la musique, mais non la souffrance qui accompagne souvent l’évocation d’une pratique artistique de haut niveau et d’une carrière précoce. On y suit les pas d’un homme qui n’a cessé d’approfondir son rapport à son métier, cultivant les amitiés vives et la mémoire de ses chers fantômes, un homme qui aime les jardins, les voyages, la beauté des lieux, les gourmandises, l’écoute et le travail minutieux de la partition ; un homme qui sait goûter la vie, et toute la lumière que la musique sait y déposer.

Philippe Cassard, Par petites touches, Mercure de France, « Traits et portraits », 2022, 194 p. ill

François II Rákóczi, Confession d’un pécheur, traduite du latin par Chrysostome Jourdain, Champion, 2020 (Odile Richard)

Nous avions déjà recensé avec Bernard Bray (†) pour la revue Épistolaire (n°39, 2013, p. 265-269), un bel ouvrage dû à la même excellente équipe de chercheurs hongrois dirigée par Gabor Tüskés, et paru dans la même maison d’édition en 2011 : Lettres de Turquie, de Kelemen Mikes, mi-roman épistolaire, mi-mémoires, dont l’auteur fut le poète et chambellan attaché à la cour du prince en exil François II Rákóczi (1676-1735), dont il sera question ici. Rákóczi, Prince de Transylvanie, personnage toujours fameux et quasi héroïque en Hongrie, contribua au soulèvement et à la quête d’indépendance de cette nation lorsque celle-ci, restée alliée aux Turcs, était sous domination de l’Empire des Habsbourg dirigé depuis Vienne.

« La Confessio peccatoris, ouvrage d’environ 400 pages, texte capital pour l’histoire de l’écriture de soi, constitue en effet une forme de chaînon manquant entre les Essais de Montaigne, les Mémoires de Saint-Simon et les Confessions de Rousseau. (Odile Richard)

Très tôt orphelin de père et recueilli par un beau-père Emeric Thököly, resté sous l’influence turque, le jeune et brillant aristocrate à la culture largement européenne (ses études à Vienne et Prague seront suivies d’un long voyage en Italie) bascule dans le camp des insurgés dès le traité de Carlowitz (Serbie), qui entérine la reconquête de la Hongrie et de la Slavonie par les Habsbourg sur les Turcs. S’ensuivent de sa part une quête de soutien et des tentatives de rapprochement diplomatique avec la France hostile à l’Empire, ainsi qu’un épisode fameux d’emprisonnement et d’évasion (1701). Le soulèvement de son pays conduit en 1704 à la proclamation de Rákóczi prince souverain de son État de Transylvanie, toujours avec le soutien de la France. À partir de 1704, la reconfiguration diplomatique de l’Europe (mort de Léopold Ier et avènement de Joseph Ier, entrée dans le concert des nations influentes de Pierre Ier de Russie, intervention des Suédois, hostilité du pape Clément XI à la guerre d’indépendance) réduit les chances de Rákóczi de maintenir son pouvoir. En 1709 Louis XIV, lui-même contraint par la bascule des alliances, doit interrompre son aide financière ; en 1711 Rákóczi, ayant refusé de signer la paix de Szatmar qu’il juge défavorable à son pays, menacé physiquement, s’exile en Pologne, puis à Dantzig où il s’embarque en 1713 jusqu’à Dieppe d’où il atteint Paris : le roi le reçoit « comme un fils ». S’ensuivent quelques années d’exil heureux à la cour de France où Rákóczi est apprécié et fêté, vivant dans la compagnie des princes de sang au rythme des chasses et des fêtes, entre Versailles, Marly et Fontainebleau. En août 1715, très affecté par l’agonie du roi, qu’il compare majestueusement à la chute d’un « cèdre du Liban », il se retire trois jours avant sa mort au couvent des Camaldules de Grosbois (près de Yerres, dans l’Essonne), où la première partie de sa Confession rédigée sur place témoignera dès lors d’un esprit de retraite spirituelle qui ne va plus le quitter. Il s’y tient pourtant au courant des événements de son pays : cette même année, il est condamné par la Diète à la peine capitale et à la confiscation de ses propriétés….

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