Soutenance de thèse d’Alexandre Antolin sur Violette Leduc (Lille, 19 novembre 2019, 14h)

« « La société se dresse avant que mon livre ne paraisse » Étude d’un cas de censure éditoriale dans les années 1950 : Ravages de Violette Leduc » : Alexandre Antolin présente une thèse sous la direction de Mme Florence de Chalonge, dans l’unité de recherche « Analyses Littéraires et Histoire de la Langue » au sein de l’École Doctorale Sciences de l’Homme et de la Société.

La soutenance aura lieu le 19 novembre à 14h00 à l’adresse suivante :

F0.44 – Université de Lille – Campus Pont-de-bois, rue du Barreau, Villeneuve d’Ascq.

Prix Clarens du Journal Intime : Sélection finale

Prix Clarens du Journal Intime

Sélection finale 

Le 10 octobre, pour la sélection finale du Prix Clarens du journal intime, le jury a retenu les quatre titres suivants :

Julien Green
Journal intégral, tome 1, 1919-1940
Texte établi par Guillaume Fau, Alexandre de Vitry et Tristan de Lafond. 
Collection Bouquins 

Sándor Márai 

Journal, Les années hongroises, 1943-1948, Tome 1
Traduit du hongrois par Catherine Fay, postfacé par András Kányádi et annoté par Catherine Fay
   et 
András Kányádi. 
Albin Michel

Goliarda Sapienza
Carnets
Traduit de l’italien par Nathalie Castagné.
Le Tripode 

John Steinbeck
Jours de travail, Les journaux des Raisins de la colère 
Traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina.
Seghers

Le jury est composé de Daniel Arsand, Monique Borde, Michel Braud, Béatrice Commengé, Colette Fellous, Jocelyne François, Gilbert Moreau (président du jury) et Robert Thiery. Il se réunira le 21 novembre pour désigner le lauréat.


Plus d’informations sur les sites du Prix Clarens du Journal intime et de Les Moments littéraires

Hommage à Serge Doubrovky (Maison de la Poésie, 10 juin, 19h)

Isabelle Grell nous informe de la tenue d’un hommage à Serge Doubrovsky, récemment disparu, qui se tiendra à la Maison de la poésie le 10 juin 2017 à 19h00. Pour plus d’information, voir le site de la Maison de la Poésie.

Serge Doubrovsky avait fait l’honneur au séminaire Autobiographie et Correspondances d’être son invité. Son œuvre était suivie et chroniquée régulièrement dans La Faute à Rousseau.  Nous republions ici, en son hommage, la chronique qui avait été consacrée à Un homme de passage (2011).


L’adieu à soi

2006. Un appartement à New York. L’homme qui l’a habité pendant vingt-huit ans est sur le point de le quitter. A soixante-dix neuf ans, presque quatre-vingts, il s’apprête à faire « l’ultime voyage vers Paris, vers la vieillesse, la mort ». Cet homme a été professeur, critique, écrivain. Il a aussi été fils, mari, père, amant (et ô combien). Juif persécuté, intellectuel adulé. Tuberculeux, mourant, ressuscité. Analysant et analyste des mots. Il a été Protée. Mais ce jour-là, il est seul, au milieu des objets et des souvenirs, vidant une pièce après l’autre. Et en quelques jours, toute sa vie va défiler entre ses mains, au gré des traces matérielles qu’il en a conservées.

Alors, le livre s’enclenche, comme un vertige, celui des lettres, des photographies, des documents, autant d’effecteurs de mémoire, qui font remonter pêle-mêle l’Europe et l’Amérique, l’enfance et l’âge adulte, les amours et la paternité. Rien qui ne soit éminemment doubrovskyen dans cette rétrospective, où l’on retrouvera le spectre de la guerre, les étoiles jaunes cousues au revers, la maladie, la passion, la littérature, l’analyse, l’autofiction et leurs hantises. Mais tout y est transcendé par la profondeur du regard d’un homme qui sait qu’il n’a plus « la vie devant [lui], mais derrière [lui] », et qu’il descend peut-être pour la dernière fois dans les arcanes de soi.

Dans son bureau, Doubrovsky a accroché deux images : l’une est la photographie divan de Freud, l’autre un portrait Marcel Proust : « Après le maître à penser, le maître à écrire ». Et c’est bien l’ombre majeure de l’auteur de la Recherche qui traverse cette sommative plongée dans le passé. D’abord parce que le livre est un feuilletage temporel, qui additionne les strates et les déplie une par une : derrière l’apparente anarchie, la méthode. Comme une caméra, le texte s’enroule autour de l’axe d’un présent d’écriture qui dure plusieurs années ; le regard, qui se déplace tout en faisant retour aux mêmes scènes, donne à percevoir une donnée constitutive de l’épaisseur du temps : la capacité à revivre chaque souvenir, et à relire, par cette répétition, sa propre vie autant de fois que nécessaire. Mais le texte veut aller plus loin, outrepasser la collection rétrospective d’instants, et ramener dans le récit, par le récit, la pulsation immédiate de la vie : « Non pas raconter à distance une scène vécue ; mais la faire revivre. Dans les mots. Selon leur loi propre, celle de l’écriture. » Pas question dans ces conditions de se statufier, d’introduire de l’ordre où il n’y en a pas eu, ou de polir une icône. C’est plutôt une topographie de ses brisures que l’écrivain tente de reconstituer, une vie de Juif errant, clivée entre deux continents. « Même mort, je ne reste jamais en place », dit-il avec humour ; il aura été sa vie durant un homme de passage, « de l’Ancien Monde au Nouveau, […], de continent en continent, de femme en femme, de vie en vie ».

Femme, le mot est prononcé. Car c’est bien l’amour qui aimante et traverse cette rétrospection avec le plus d’intensité. Les prénoms féminins, Claudia, Rachel, Elisabeth (I et II), Ilse, du Livre Brisé, « Elle » ; des compagnes de longue date, épouses, mère, qui ont partagé des années de vie, de passion, de désespoir, dans des histoires qui connaissent, à deux reprises, la tragédie du suicide. Mais aussi les flirts, les rencontres épisodiques, les étudiantes, qui donnent au hasard des rencontres le plaisir, la découverte, la confiance. Les mêmes qui écrivent plusieurs années après des lettres pleines de tendresse que l’amant devenu vieux relit avec une émotion intacte, dans le crépuscule new-yorkais. Le goût de la chair, irréductible, est assumé : c’est la « boulimie de féminin », la vie qui se joue à « sex-appeal ou face ». Courageusement, Doubrovsky évoque aussi l’impuissance qui s’en vient et désespère (« coté zizi, zéro »), mais qui est combattue, est-il dit sans détour, par tous les moyens qu’offre la chimie, des piqûres aux pilules : pas de tragique à la Gary dans cet aveu, simplement le désir de vivre, de continuer. Au-delà du sexe, une lutte est engagée contre ce corps tout entier, marqué et couvert des tavelures, des taches et des « crachats de la vieillesse ». Mais aucun renoncement n’est permis quand on se préfère « vieux que mort ».

Reste alors l’écriture qui sauve du glissement vers le néant, de l’avalement de la mémoire dans les mâchoires du temps, « seul moyen de triompher de la mort ». Les heures matinales passées devant la machine à écrire deviennent l’ultime « rendez-vous quotidien avec [s]oi » et organisent les journées. Elle sont aussi le dernier rempart contre tout ce qui menace de se dissoudre, réparant, consolidant, redonnant forme : « ÉCRIRE QUOI. MOI. La machine à m’ÉCRIRE. Pourquoi. Parce que j’en ai le besoin pressant, l’envie irrésistible. Je veux transformer mon corps en existence exsangue, mon corps avachi en corps d’imprimerie. » Au passage, le livre en cours revient sur ceux qui l’ont précédé : le « Monstre », Fils, le fameux Livre Brisé  qui relate la mort d’Ilse, L’Après-vivre. Autant d’occasions de constater que Serge Doubrovsky ne se renie pas, et ne désempare pas non plus. Il a été l’inventeur, le promoteur et le chantre de l’autofiction ; il aura même fait cadeau, non sans une certaine fierté, du mot à la langue française. Depuis, celui-ci a été commenté, amplifié, détourné, dénaturé par une nuée de « moustiques », qui « adorent enculer les mouches autofictives ». Qu’importe. L’écrivain continue à plaider, avec fougue, pour cette forme d’écriture du soi, avec la même sincérité qu’il y a quarante ans (« fiction ne veut pas dire mensonge ») :

« Un roman, oui, mais un roman vrai, où ma personne est mon personnage. Un self-roman. […] Ma vie me pèse déjà si lourdement, s’évanouit aussi de minute en minute si totalement. Il faut que je la rattrape, que je la reprenne en main, que je la domine, que je la façonne, que je sois son jugement dernier. »

Cette ambition pourrait paraître au mieux démiurgique, au pire égoïste. Or, et c’est sans doute l’un des plus lumineux constats du livre, si l’on s’écrit jusqu’à l’os, que l’on se dénude et se départit de toutes ses pudeurs, c’est d’abord pour toucher l’autre. Doubrovsky a des mots de gratitude sincère pour ses lecteurs, mais aussi, ce qui est plus rare, pour les critiques qui ont accompagné son œuvre. On découvre qu’il aime échanger des lettres avec ses lecteurs, quels qu’ils soient ; il donne même à lire une surprenante correspondance entretenue avec celle qui deviendra sa femme. Toutes les images se renversent : celui que l’on croyait Don Juan est aussi un sentimental, l’universitaire célèbre cache un homme seul, l’écrivain accusé de « moi-moiisme » se révèle infiniment perméable à l’altérité. Son but suprême : « faire participer autrui à sa vie » ; et c’est dans cet espoir qu’il cherchera ici encore à « [s]e revivre par éclairs ».

On lit Un homme de passage comme on se confronte à l’eau : tantôt porté, tantôt immergé, toujours captivé. Ses cinq cent cinquante pages, dont certaines d’un lyrisme inattendu, sont baignées par la lumière ardente et apaisée des adieux. La fougue qui secouait l’écriture en tous sens, faisait accoucher les mots des uns des autres, cette « éruption, volcan de vocables » est toujours bouillonnante, et secoue les pages au rythme de ses hachures : intact, le vif-argent qui dans Fils faisait glisser syllabes et lexies les unes sur les autres, mêlant leur matière sonore en de lumineux raccourcis. Mais la voix a aussi su quitter la violence du torrent pour se faire fleuve, encalminée, éclairée  par une tendresse nouvelle : celle du regard d’un vieil homme sur les multiples autres qu’il aura été. « Quand on reparcourt sa vie en sens inverse, après le temps des Confessions vient immanquablement celui de Rousseau juge de Jean-Jacques », note l’écrivain sans indulgence. Paradoxalement, la nostalgie, qui aurait pu (dû ?) hanter le livre échoue à l’obombrer : car au fur et à mesure que le poignant adieu à soi s’organise, il dévoile un indéracinable amour de la vie, une force combattante en marche : « J’ai beau haïr l’âge qui m’envahit un peu partout et me grignote, j’aime la vie. » En réalité, dans Un homme de passage, Doubrovsky, comme Annie Ernaux dans Les Années, n’a plus d’âge : c’est la vie tout entière, dans son immédiateté, que l’écriture a su enclore et transfigurer.

Véronique Montémont
La Faute à Rousseau, n°57, juin 2011.

Disparition de Benoîte Groult et de Pierre Pachet

Benoîte Groult, auteure avec sa soeur Flora du Journal à quatre mains, s’est éteinte à Hyères le lundi 21 juin 2016, à l’âge de 96 ans. Benoîte Groult, dont toute l’oeuvre s’ancrait dans l’espace autobiographie, était l’auteure de romans, seule ou à quatre mains – ceux-ci écrits avec sa soeur – et d’essais. Elle avait signé en 2008 une autobiographie intitulée Mon évasion, qui revenait sur son parcours, celui d’une jeune fille parisienne de bonne famille qui, lentement, mais irréversiblement, s’était dégagée des servitudes sociales et matrimoniales. Son ironie mordante et sa plume sûre faisaient merveille dans le registre pamphlétaire où par ailleurs elle excellait : bien qu’étant restée, notamment pour des raisons générationnelles, à la marge des mouvements militants des années 70, elle était une voix majeure du féminisme en France. L’écrivain, au-delà du succès populaire qu’elle a rencontré, a offert, par la mise en scène récurrente de sa propre expérience (avortement, indépendance au sein du couple, liberté sexuelle, inégalité dans le vieillissement), une véritable radiographie, de ce que fut la condition féminine des Françaises au XXe siècle.

Pierre Pachet, né en 1937 , est décédé le 21 juin à son domicile parisien. Enseignant à l’Université, auteur, entre autres, d’un essai sur le journal intime, Les Baromètres de l’âme, collaborateur de La Quinzaine littéraire, Pierre Pachet était aussi autobiographe. Avec Autobiographie de mon père (1987), il avait reconstitué, à travers la voix de son père, la destinée d’un juif venu d’Odessa émigré en France et qui avait dû y vivre sous la menace durant l’Occupation. De ce livre en prise sur l’Histoire du siècle, Pierre Pachet avait aussi fait une tentative pour épouser les méandres d’une mémoire détruite par la maladie. Le même élan était à l’origine de Devant ma mère (2007), rédigé cette fois  avec un je qui est bien celui de l’autobiographe : un fils qui voit se déliter la personne qu’il a connue et tente de la rejoindre à travers l’altérité nouvelle qu’impose la maladie d’Alzheimer. La voix de Pierre Pachet, lucide et discrète, était celle d’un homme qui observe, accompagne et déchiffre l’autre, jusque dans les marges où sa conscience se perd. Il avait enfin écrit sur la perte de son épouse (Adieux, 2001) et les femmes qu’il avait aimées (L’Amour dans le temps, 2005).

Voir la nécrologie de Patrick Kéchichian et Jean Birnbaum dans Le Monde du 23 juin 2106.

Sur Benoîte Groult, voir V. Montémont, « Du Journal à quatre mains à Mon évasion : trajectoires d’une écriture autobiographique », Benoîte Groult. Le genre et le temps, sous la direction de Sylvie Camet, Rennes, PUR, 2016, p. 39-48.