Annie Ernaux : La Chambre d’échos (V. Montémont)

Référence de l’article : « La chambre d’échos. Sur Les Années, d’Annie Ernaux », colloque international « L’intertextualité dans l’oeuvre d’Annie Ernaux », Rouen, dans Robert Kahn, Laurence Macé et Françoise Simonet-Tenant, Annie Ernaux. L’intertextualité, PUHR, 2015, p. 153-164.

Version pdf Annie Ernaux, La chambre d’échos.

Voir aussi Les Années, vers une autobiographie sociale (V. Montémont)


 

La chambre d’échos

À la mémoire de Bernard Magné

Les Années s’ouvrent par une épigraphe de José Ortega y Gasset : « Nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous. » Cette phrase pourrait résumer l’œuvre d’Annie Ernaux, ou plus exactement éclairer la dynamique de l’ensemble de son travail d’autobiographe. Son écriture, son propos, n’ont jamais dissocié l’expérience de vie, la sienne, du contexte social qui l’a façonnée ; son journal d’écriture, L’Atelier noir, porte témoignage de la volonté de l’auteur de toujours rendre compte de ces deux dimensions simultanément, avec toutes les difficultés que cela implique. « Le social et l’historique sont la matière de mon être », écrit-elle en 1994.

Son projet, dans Les Années, consiste à proposer une vaste entreprise autobiographique qui relève à la fois du personnel et du collectif : une autobiographie sociale ou « autosociobiographie » selon les propres termes de l’auteur. Un système de points de vue superposés où ce qui arrive à une femme française née en 1938 devient une porte d’entrée sur la compréhension d’une société tout entière ; et où, réciproquement, l’Histoire éclaire un parcours individuel, auquel elle a imprimé ses accidents, ses nécessités et ses aléas.

Ce projet singulier se nourrit d’un travail de construction d’une exigence extrême. Trouver une forme pour dire cette vie de femme, telle est l’obsession dont témoigne, aussi, L’Atelier noir : « Le problème est toujours de trouver une forme qui permette de penser l’impensé (le mien, celui des autres) » (AtN, 99). Celle des Années a été le lieu de longues et complexes interrogations, oscillant entre un projet de « roman total » et d’« autobiographie vide », entre « elle » et « je ». L’une des solutions viendra d’un choix énonciatif, justement, qui donne la parole à une multitude d’énonciateurs : le je d’un journal intime, mais surtout le elle, le nous, le on, qui alternent dans le texte et dont la succession brise le solipsisme de la première personne : « Aucun “je” dans ce qu’elle voit comme une sorte d’autobiographie impersonnelle – mais “on” et “nous” – comme si, à son tour, elle faisait le récit des jours d’avant. »

Toutefois, ce déploiement ne resterait qu’un procédé, s’il n’était le réceptacle d’une véritable polyphonie ; c’est elle qui rend le livre apte à porter la voix des différentes sphères temporelles et sociales que l’auteur prétend restituer. Ce choix de la pluralité énonciative implique une écriture plastique, poreuse, capable d’intégrer dans sa structure un melting pot de sociolectes, de lexiques, d’expressions, puisés dans chacun des milieux traversés. La voix narrative, alors, se diffracte et devient la chambre d’échos d’une vie, mais aussi de toute l’époque qui l’a portée et dont elle restitue, intacts, l’écume et les éclats.

1. Voix mêlées

Différents textes tierces habitent Les Années, notamment dans le long chapitre inaugural, qui a des allures de monologue joycien ; un flux de conscience suprêmement structuré néanmoins, qui rassemble des éléments collectés durant plus de vingt ans . Ce chapitre mêle différents types de matériaux mémoriels : des souvenirs, fixés sous forme d’images, des descriptions, des mentions d’événements historiques, mais aussi des lexies, des phrases, des paroles entendues, dont l’origine se trouve aussi bien dans les livres de philosophie que dans les slogans publicitaires. Annie Ernaux restitue le bain de langage qui a bercé l’enfant, l’adolescente, la jeune femme qu’elle a été, en intégrant en particulier la rumeur familiale à cette évocation liminaire. Elle relate les interminables banquets de l’après-guerre où l’on s’étourdit d’évocations de l’Occupation :

Les voix mêlées des convives composaient le grand récit des événements collectifs, auxquels, à force, on croirait avoir assisté.
Ils n’en avaient jamais assez de raconter l’hiver 42, glacial, la faim et le rutabaga, le ravitaillement et les bons de tabac, les bombardements (An, 23).

Mais la famille est surtout présente à travers sa langue intime : les usages linguistiques propres, les fautes, les tournures familières que l’itération grave dans les mémoires de génération en génération forment le socle de la langue vernaculaire liée à l’enfance. La famille pratique un « français écorché, mêlé de patois » (An, 32) dont on retrouve quelques échos dans le texte : « locher les pommes » (An, 33), « s’accouver » (An, 57), le « lapin décarpillé » (An, 13) auquel est comparé le nouveau-né qui vient de naître. Annie Ernaux désigne dans La Honte ce français comme « la langue matérielle d’alors », avec la conscience aiguë que celle-ci est aussi liée à un lieu où l’on « parle mal » (H, 57). Peu à peu, le cercle s’étend : à la parole parentale, qui brasse ses locutions, ses proverbes (« t’occupe pas du chapeau de la gamine »), s’ajoute la langue du dehors, entendue à l’école, chez les amis, les autres ; une langue souvent populaire à laquelle le passage du temps et le phénomène du souvenir confèrent une valeur inattendue.

vieux kroumir, faire du chambard, ça valait mille ! tu es un petit ballot ! les expressions hors d’usage, réentendues par hasard, brusquement précieuses comme des objets perdus et retrouvés, dont on se demande comment elles se sont conservées. (An, 16)

Les citations de mots, d’expressions, leur appropriation sont en effet, qu’on le veuille ou non, la trace d’une empreinte et une continuité générationnelles. La narratrice, qui a appris à l’école « le bon français » (H, 52) devient ainsi l’héritière de la langue de l’enfance, avec tout ce que celle-ci implique de familiarité et d’habitude : « des phrases lui viennent spontanément aux lèvres, que sa mère utilisait dans le même contexte, des expressions qu’elle n’a pas le souvenir d’avoir utilisées avant, “le temps est mou”, “il m’a tenu le crachoir” » (An, 177). Mais en même temps, elle s’approprie les tournures et le lexique de ses propres enfants, ce qui est une manière de continuer à partager leurs préoccupations :

À leur contact on renouvelait notre provision de mots en circulation chez les jeunes, dont ils nous transmettaient l’usage à bon escient, nous permettant de pouvoir intégrer à notre vocabulaire « j’hallucine grave », « un truc de ouf », d’être dans la même énonciation des choses qu’eux. (A, 190)

Cet intertexte, qu’on pourrait qualifier de linguistique, est un outil de repérage sociologique et temporel dans Les Années, œuvre fondée sur le passage du temps mais où les dates interviennent assez peu. Le livre réfracte l’écho des divers sociolectes que l’auteur a dû acquérir, ceux-ci marquant tout à la fois l’avancée en âge et le changement de sphère amicale ou sociale. Ainsi, grandir, c’est aussi apprendre des garçons des contrepèteries et des jeux de mots (« T’as le gaz chez toi, va te faire cuire un œuf » [An, 64]) qui sont comme un sésame dans le nouveau monde de l’adolescence :

C’est grâce à eux [les garçons] qu’elles [les filles] enrichissaient leur stock de mots et d’expressions qui les feraient paraître évoluées aux yeux des autres filles quand elles diraient aller au pieu, un falzar, etc. (An, 64)

Exemplaires sont les évocations des chansons, dont titres et paroles reviennent scander le texte à intervalles réguliers : plusieurs fois dans L’Atelier noir, elles sont mentionnées comme l’un des matériaux fondateurs du livre, au même titre que la photo . Au début, ce sont les refrains d’après-guerre (« Pour finir, ils chantaient Ah le petit vin blanc et Fleur de Paris, en hurlant les mots du refrain, bleu-blanc-rouge sont les couleurs de la patrie, dans un chœur assourdissant » [An, 25]), qui cèdent la place aux « chansons du poste » : refrains sentimentaux (« qu’as-tu fait de ton amour pour qu’il pleure sous la pluie » [An, 55]), succès de Mariano ou de Mouloudji. L’une des marques de rupture avec le milieu d’origine se manifeste par le désir de « laisser derrière les vieux goûts des parents et l’ignorance des péquenots » (An, 63) en écoutant des chanteurs américains. Ceux-ci sont ensuite détrônés par Brassens et Brel ; eux qu’à la quarantaine on n’écoutera plus, parce que l’un est « trop moral » et l’autre « trop aimablement anarchiste » (An, 134). Ils sont à leur tour remplacés par Renaud et Souchon, emblématiques d’une génération ; mais aussi par ce qu’écoutent les enfants, « la chanson des Aristochats et La Bonne du curé » (An, 117). La boucle générationnelle est bouclée lorsque l’écoute de Only You et Capri c’est fini (An, 173) sur Radio Nostalgie annulent le sentiment du passage du temps. Annie Ernaux mentionne souvent les chansons d’amour, comme L’Eté Indien de Joe Dassin (A, 134) ou Les amants d’un jour, qui, dit-elle « donnent la chair de poule » (An, 63) ; les mentions musicales, chez cet écrivain, renvoient l’image d’une culture composite qui mêle vieux standards français et fascination pour la culture américaine de l’après-guerre, tubes populaires entendus sur une antenne commerciale et chanteurs à textes, dont l’accès se conquiert en même temps que celui à la culture et aux études.

2. Langue publique

On trouve également dans Les Années des traces nombreuses de ce que Marcel Bénabou appellerait le « langage cuit » : parémiologie, « métaphores si usées qu’on s’étonnait que d’autres puissent les dire » (An, 18), contrepèteries (« l’explorateur mit le contenu de ses fouilles dans des caisses », [An, 17]), expressions figées, citations de vers connus. Le chapitre liminaire en constitue un précipité, et fait entrer de plain-pied dans un discours hétérogène, à l’articulation entre sphère privée et formes de dire collectif. Plus tard, les slogans publicitaires et les jingle, dont la présence dans le texte est récurrente, scandent l’avènement de la société de consommation, qui prend naissance après guerre, au moment où se lèvent les restrictions et que commence à résonner la litanie des marques :

[Les nouveautés] surgissaient comme dans les contes, inouïes, imprévisibles. Il y en avait pour tout le monde, le stylo Bic, les shampooings en berlingot, le Bulgomme et le Gerflex, le Tampax et les crèmes pour duvets superflus, le plastique Gilac. (An, 42)

Comme les « je me souviens de Perec », les slogans qui les vantent sont de puissants marqueurs de mémoire collective. Chaque lecteur, en fonction de sa date de naissance, pourra reconnaître dans le livre des énoncés familiers : « Les meubles Lévitan sont garantis pour longtemps, dop dop dop, adoptez le shampooing Dop » (An, 43) ; « L’Oréal, parce que je le vaux bien » (An, 198). On notera combien la radio, et notamment « Radio Luxembourg », future RTL, joue un rôle essentiel dans la reconstitution du flux temporel, parce sa mémoire subconsciente s’est définitivement mêlée au souvenir du temps passé en famille. C’est sur ses ondes qu’on entend les chansons que nous avons évoquées précédemment, mais aussi les jeux radiophoniques.

Est-ce qu’on peut tirlipoter avec une fourchette? Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants ? (An, 17)

De nombreux titres d’émissions, radiophoniques et télévisées, sont ensuite déclinés. Les premiers concernent la génération d’Annie Ernaux, Une minute pour les femmes, d’Annick Beauchamp, sur Europe 1 (An ,109), Le Petit Rapporteur (An, 128), Aujourd’hui Madame (An, 132) ; une autre strate est celle des programmes regardés avec les enfants : Le Manège enchanté (An, 94), Titi et Grosminet (An, 133). C’est parfois leur souvenir qui recouvre ensuite une réalité dont elles se font le reflet parodique : dans l’esprit de l’auteur, De Gaulle est assimilé à la voix grondeuse de Nounours dans Bonne nuit les petits (An, 91) ; Chirac et Mitterrand, quant à eux, disparaissent derrière leurs imitateurs des Guignols :

Plus tard on se souviendrait moins des candidats et de leurs discours que de leurs marionnettes chaque soir sur Canal + (An, 188).

Cette phrase, qui mélange la mémoire politique et sa sécularisation médiatique, restitue avec justesse la marque d’une époque, qui traite les personnalités publiques avec une irrévérence nouvelle. Au rebours d’une vision répandue dans (ou propagée par) les élites intellectuelles, qui tendent à passer sous silence ou décrier l’usage de la télévision, Annie Ernaux fait état de son omniprésence dans l’espace familial, et surtout de la force socialisante de ces discours médiatiques partagés : comme elle le souligne, acheter la télévision, c’est « achev[er] le processus d’intégration sociale » (An, 94). Paroles et émissions contribuent à construire un « savoir commun » (An, 133) et une « nouvelle mémoire » (An, 94), dans le flux désordonné de laquelle les individus viennent piocher, de manière plus ou moins confuse, leurs repères temporels. C’est aussi les fils de ce savoir collectif composite que tentent d’entrelacer, dans leur déroulé, Les Années.

Le mode d’insertion de ces lexies ou de ces segments langagiers dans le texte est le fruit d’un travail d’écriture qui règle avec une précision d’orfèvre la proxémie des discours extérieurs et de la voix narrative personnelle. Dans certains cas, les phrases ou titres cités sont signalés comme du discours direct, marqués typographiquement par la présence de guillemets ; dans d’autres, ils apparaissent comme du discours indirect grâce à des verbes introducteurs (« sa mère lui criant plus tard tu nous cracheras à la figure » [An, 121]). Mais le plus souvent, les éléments cités sont injectés sans médiation dans le texte, identifiés simplement par des italiques, ce qui les place au même niveau que la voix de la narratrice, dans une forme de style indirect libre. Certes, les deux discours sont distincts à l’œil, mais ils subissent une fusion syntaxique qui les unit dans une même phrase (« obéir aux parents et recevoir des calottes, il aurait fait beau répondre » [29]) ». Les Années vont en constituer, en quelque sorte, la traduction sociologique d’un discours par l’autre, en ajoutant à la véhémence propre des phrases entendues, déposées telles quelles dans le texte, l’explication des pulsions qui les animent :

l’orgueil et la blessure, c’est pas parce qu’on est de la campagne qu’on est plus bête que les autres. (An, 33)

Ainsi se résout, en partie, la dialectique du personnel et de ce que l’auteur appelle l’ « impersonnel » (A, 161).. En termes de poétique, mais aussi de projet sociologique, le procédé marque le refus d’une perspective surplombante, le désir d’intégrer, dans une œuvre à la littérarité indiscutable, des paroles issues d’un monde qui n’est pas celui de la culture cultivée. Non seulement Annie Ernaux fait usage dans son livre d’un discours populaire qui n’est plus le sien ; mais de surcroît, elle l’affirme comme l’une des bases organiques de sa relation au monde et à son écriture.

3. Littérature

En parallèle, le texte convoque régulièrement des discours littéraires. Durant ses études, la narratrice a lu, beaucoup, avec avidité :

Elle s’est abreuvée d’existentialisme, de surréalisme, a lu Dostoïevski, Kafka, tout Flaubert, également éperdue de nouveauté, Le Clézio et le Nouveau Roman, comme si seuls les livres récents étaient capables d’apporter le regard le plus juste sur le monde d’ici et maintenant. (An, 87)

Pour elle, la rencontre de ces œuvres est à la fois rupture et fondation : rupture avec la langue du milieu originel, et fondation d’un nouveau savoir auquel correspond un nouveau lexique : « anamnèse, épigone, noème, théorétique, les termes notés sur un carnet avec leur définition pour ne pas consulter à chaque fois le dictionnaire » (An, 15). Les livres ajoutent une strate de langage disponible, quand la fille de petits commerçants devient lycéenne, puis étudiante, accédant à des territoires intellectuels où elle est la première des siens à pénétrer. Les citations à proprement parler sont relativement rares ; il s’agirait plutôt de ce que Bernard Magné appelle des « impli-citations », qui obéissent à la même règle que les paroles rapportées : peu de formules d’introduction et d’attribution, mais plutôt des phrases surgissant dans le texte comme si elles émanaient d’un flux de conscience où se mélangent les images du réel et celles de la littérature. Ces dernières forment une mémoire seconde qui vient doubler la perception de l’Histoire :

Les soldats morts dans les Aurès ressemblent au Dormeur du val, couchés dans le sable où la lumière pleut avec deux trous rouges au côté droit (An, 68).

Mais si plus tard l’auteur cite Kant (« agis de telle sorte que ton action puisse s’ériger en maxime universelle » [An, 131]), c’est pour dire à quel point les nouveaux philosophes de la télévision ne lui inspirent que défiance ; si elle convoque les vers des Yeux fertiles d’Éluard, c’est pour les associer à son souvenir des grèves de 1986. Les citations d’auteur ne s’inscrivent jamais, dans Les Années, dans un discours d’autorité. Elles surgissent comme des éclats, des amers mémoriels vidés de toute intention didactique, bulles de mots qui viennent crever à la surface de la mémoire. Au début et à la fin du livre, elles apparaissent sans aucun nom d’auteur, dans la beauté et la nudité de leur tournoiement : « Exister, c’est se boire sans soif » (An, 16), « Je me suis appuyée à la beauté du monde / Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains. » (An, 241)

La manière d’introduire les titres des œuvres et les noms d’auteur dans le texte mérite elle aussi d’être examinée. Parce qu’elle met en œuvre le même mécanisme que celui évoqué précédemment, qui consiste à faire coexister des allusions à la culture cultivée et des références populaires, matérialisant ainsi le choc sociologique qu’a éprouvé Annie Ernaux, et avec elle tous les transfuges de classe. Parmi le riche intertexte proustien  que mobilise l’œuvre, on retiendra cette image :

cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, […] arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne et qui faisait penser à Céleste Albaret telle qu’elle était apparue un soir dans une émission de Bernard Pivot. (An, 12)

Se mélangent, dans cette description, le personnage de La Recherche (domaine livresque) et la célèbre gouvernante de Proust, entrevue, elle, à la télévision (domaine populaire et médiatique). Même chose pour Molly Bloom, l’héroïne de Joyce, mentionnée deux fois : une première référence est véritablement intertextuelle , qui renvoie à son fameux « oui je veux bien », une autre mêle sa figure à celles d’autres femmes.

[sensation] fréquente aussi, que son existence, ses « moi », sont dans des personnages de livres et de films, qu’elle est la femme de Sue perdue dans Manhattan et de Claire Dolan, vus il y a peu, ou Jane Eyre, ou Molly Bloom – ou Dalida. (A, 205)

La clausule de cette phrase porte en elle une évidente violence : celle de la désacralisation de la culture. Elle affirme la coexistence dans une même vie et dans un même habitus d’éléments en apparence irréductibles les uns aux autres. C’est peut-être là que se situe la force de rupture des Années, et que s’incarne avec le plus d’évidence l’audace du projet autobiographique qui porte l’ensemble de l’œuvre : la construction, l’emboîtement délicat, parfois imperceptible, dans l’écriture, du discours propre et du discours cité, faisant la preuve de l’inéluctable hétérogénéité du capital culturel d’un être. Mais le livre montre surtout que loin d’obéir à un processus de décantation qualitative, les expériences successives, et les mots qu’elles nous apprennent, déposent leur limon aléatoire de discours et d’images, en un mouvement de concentration et de tourbillon, que déplie justement le texte. La langue de l’enfance, d’Yvetot, ne peut être effacée par celle de Proust ; les discours qui nous ont construits, intimement, socialement et intellectuellement, parfois se croisent, parfois se recouvrent, mais jamais ne s’annulent.

4. Une autre écriture de l’histoire

Enfin, et puisqu’il s’agit aussi d’une traversée des époques, l’intertexte des Années va s’attacher à reconstituer ce qu’on pourrait appeler « l’air du temps ». On y trouve par voie de conséquence l’équivalent de ce que François Le Lionnais avait baptisé, pour le texte imprimé, troisième secteur et qui fascinait tant Perec : à savoir réclames, tracts, slogans, politiques. Là encore, leur mention va jouer un double rôle : à la fois ancrage chronologique, mais aussi révélateur socio-politique des idéaux, croyances et luttes qui ont animé les époques traversées par la narratrice. On relève ainsi le slogan féministe : «Une femme sans homme, c’est un poisson sans bicyclette » (An, 111), ou des assertions post-soixante-huitardes telles que « nous sommes tous des judéo-crétins » (An, 109). Les enfants de la narratrice, malgré leur dépolitisation, adoptent le mot d’ordre anti-raciste lancé par Harlem Désir : « Touche pas à mon pote » (An, 151). Quant à la nouvelle honte d’une époque, le sida, elle résonne tant dans la peur personnelle qu’a narratrice de contracter la maladie que dans une rumeur citée en italiques (Isabelle Adjani a-t-elle le sida ? [An, 186]) ; on se rappellera que l’actrice avait dû aller en personne la démentir sur le plateau du journal de vingt heures. Cette simple mention rend concret le caractère collectif de la peur ; non celle d’une femme seule, mais de toute une société tétanisée par le spectre de ce que l’on présentait alors comme une nouvelle peste.

L’actualité, elle, est scandée par la nomination des événements, mais aussi par les titres des journaux qui en rendent compte ; leur reprise littérale révèle au passage les épaisseurs de manipulation ou d’erreur qui ont entouré la présentation des faits, et qui datent l’époque plus sûrement que la froideur des chiffres.

Les gens étaient persuadés de la délicatesse technologique des bombes, croyaient à une « guerre propre » et aux « frappes chirurgicales », une « guerre policée » écrivait Libération. (An, 171)

Les Français sont inquiets, affirmaient les journalistes. D’après les sondages – qui dictaient les émotions – l’insécurité était le premier souci des gens. Elle avait la figure inavouée d’une population basanée de l’ombre et de hordes rapides à délester les honnêtes gens de leurs portables. (An, 213)

Cette polyphonie médiatique participe là encore d’un projet autobiographique singulier : rapporter ces paroles est une autre manière d’écrire l’Histoire, en faisant le choix d’un angle collectif sous lequel lui « tendre un miroir » pour reprendre la formule de Stendhal. Au discours théorique rétrospectif se substitue, en partie, l’écume langagière de telle ou telle période, charriant avec elle ses convictions, ses préjugés et ses erreurs. Une telle écriture permet de sortir d’une vision subjective, qui s’en tiendrait aux opinions de la narratrice : c’est précisément parce que celle-ci accueille dans son texte des paroles auxquelles elle-même n’adhère pas qu’elle peut restituer la teneur de ces années dans leur intégrité, leur densité.

Annie Ernaux définit au sein même du livre cet aspect de son travail : « s’efforcer de réentendre les paroles des gens, les commentaires sur les événements et les objets, prélevés dans la masse des discours flottants, cette rumeur qui apporte sans relâche les formulations incessantes de ce que nous sommes et devons être, penser, croire, craindre, espérer. » (An, 239). On peut prendre l’exemple de la manière dont le livre retrace la progression de la xénophobie qui recommence à faire son lit à partir des années 80. Les premières allusions se situent à la fin des années 70, quand lors du déménagement en banlieue, on évite Sarcelles, la Courneuve et Saint-Denis, et leur « gros contingent de “population étrangère” » (An, 126), l’expression étant isolée entre guillemets. Puis c’est la citation du résultat d’un sondage, – formulé en des termes aujourd’hui impensables –, qui révèle à quel point le racisme est ancré dans les esprits : « Cinquante-cinq pour cent des Français pensent qu’il y a trop d’Arabes » (An, 146). Le traumatisme du 21 avril 2002 et l’onde de choc qu’il provoque dans la société française résonnent dans la rumeur des manifestations et leurs slogans sarcastiques : « Mieux vaut un vote qui pue qu’un vote qui tue. […] 17,3 sur l’échelle de Hitler » (An, 216). Mais le sursaut républicain ne suffira pas ; toujours en recourant à la citation des formules qui ont imprimé la mémoire collective, le livre met en évidence la récurrence d’un discours politique qui utilise le levier de l’insécurité pour instiller la méfiance, en amalgamant étrangers, délinquants et habitants des cités franciliennes. « Le sentiment le plus encouragé était celui d’une dangerosité confuse qui avait pour figures floutées “le Roumain”, le “sauvageon” des banlieues » (An, 195-196). On reconnaît la citation d’un mot célèbre de Jean-Pierre Chevènement, qui s’hyperbolisera plus tard dans la bouche d’un ministre de l’Intérieur, futur président de la République, qui disait « vouloir “nettoyer au karcher” la “racaille” des banlieues ». (A, 227).

L’écriture d’Annie Ernaux est une écriture sans frontières : elle s’attache à effacer la ligne de démarcation qui sépare le singulier du collectif, articule des univers sociologiques a priori irréductibles les uns aux autres, suture entre elles plusieurs générations, qui ont vu changer le monde à un rythme accéléré. Sa voix, portée par un elle transpersonnel, dans lequel se réverbèrent le je, le on, le nous, le singulier et le pluriel, est celle d’une femme, elle est parfois celle de toutes les femmes, mais aussi souvent la voix de tous, sans distinction de sexe : on pourrait décrire le livre comme une autobiographie de tout le monde, et c’est sans doute ce qui a fait des Années, malgré l’exigence de sa construction, un grand succès populaire.

Parvenir à restituer ce sentiment du collectif passe par un travail d’écriture d’une précision impressionnante. Celui-ci va mobiliser une pluralité d’intertextes, tirés aussi bien des œuvres de Sartre et d’Apollinaire que du discours journalistique, des émissions d’Arte que de celles de la télé-réalité. Ce mouvement de coexistence des deux langues, discours autobiographique et discours exogène, langue littéraire et langue populaire, ne va pas de soi : dans le prolongement du reste de l’œuvre, il est aussi une façon d’assumer ce qui, dans une vie, blesse ou a blessé (l’avortement, le geste fou du père, la passion amoureuse, la maladie). En enchâssant dans un texte mémoriel les traces lexicales d’une enfance dont les racines sont à chercher du côté d’un prolétariat semi-rural, Annie Ernaux accomplit au sein de son écriture la « déshumiliation » (An, 123) de la mémoire qu’elle évoque dans Les Années ; nous permettant aussi, peut-être, d’y retrouver à notre tour, sans honte, les traces de ce qui nous a construit, tout ce qui nous a construit.