A la chaîne : « Je » au travail (V. Montémont)

À la chaîne : « je » au travail

Véronique Montémont – Université de Lorraine // ITEM

Œuvres étudiées

  • Anthony, Moi, Anthony, ouvrier aujourd’hui, Paris, Seuil, « Raconter la vie », 2014.
  • Claire Brière-Blanchet, De Pékin à Sochaux. Voyage au bout de de la révolution, Paris, Seuil, 2009.
  • Marcel Durand, Grains de sable sous le capot. Résistance et contre-culture ouvrière : les chaînes de montage à Peugeot, 1972-2003 [La Brèche, 1990], Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2006.
  • Leslie Kaplan, L’Excès-usine, POL, 1987.
  • Robert Linhart, L’Établi [1978], Paris, Minuit, « Double » 1978.
  • Virginie Linhart, Volontaires pour l’usine. Vies d’établis 1967-1977, Paris, Seuil, 1994 [réed. 2010]
  • Jean-Pierre Martin, Le Laminoir, Seyssel, Champ Vallon, 1995
  • Sylvain Pattieu, Avant de disparaître. Chronique de PSA Aulnay, Plein Jour, 2013.

Beauté Parade [2015], Livre de Poche, 2016

  • Joseph Ponthus, À la ligne, La Table Ronde, 2019.
  • Jean Rolin, L’Organisation, Paris, Seuil, « Points », 1996.
  • Daniel Rondeau, L’Enthousiasme [1988], Grasset, 2006.
  • Martine Sonnet, Atelier 62, Cognac, Le Temps Qu’il Fait, 2008.

En intitulant cette conférence, « je » au travail, je souhaitais examiner plusieurs types de récits, relevant, à un titre plus ou moins explicite, du champ autobiographique, et racontant l’expérience de l’établissement ouvrier. Au fil des lectures, j’en suis venue à l’élargir au récit d’usine, et parfois même à d’autres expériences de travail : ce qui m’intéresse ici, c’est de voir par quel moyen, médiat ou immédiat, par quel truchement ceux qui ont fait, qui font l’expérience souvent douloureuse d’une certaine forme de travail industriel ou répétitif parviennent à la porter au jour sous la forme d’un livre qui les implique personnellement. Je ne fais ici que rappeler des évidences, mais il existe bien souvent un fossé entre la condition sociale, ou la destinée qui conduit à l’usine, et le capital de compétences ou de connaissances exigé pour investir le champ littéraire considéré comme légitime, celui de la publication à compte d’auteur. En d’autres termes, celui ou celle qui voudrait partager n’en a pas toujours les moyens littéraires et/ou sociaux ; celui ou celle qui les possède, a contrario, n’a pas forcément l’expérience de la chaîne, les établis ayant constitué l’exception notable de cette contradiction, puisqu’il s’agissait dans bien des cas d’étudiants ou de jeunes intellectuels.

La question se pose donc, dans un premier temps, des moyens par lesquels le récit du travailleur, de la travailleuse, peut parvenir jusqu’à nous, comment il peut rendre compte, au plus exact, d’une condition que les lecteurs ne connaissent pas ou n’auront pas connue directement. Ensuite, il paraît essentiel de questionner ce qui pousse à entreprendre cette démarche. Pour mener cette brève enquête littéraire, je me suis appuyée sur douze livres dont vous trouverez la liste en tête de l’exemplier : certains sont des récits autobiographiques, d’autres, plus précisément encore, des témoignages, d’autres se présentent comme des romans.

1. L’énonciation

Dans ce type de récit, l’énonciation est une question cruciale : qui parle ? L’une des pierres de touche du pacte autobiographique qu’a défini Philippe Lejeune est l’usage de la première personne, celle d’un sujet qui s’engage à dire la vérité sur sa propre histoire. L’auteur est à la fois le narrateur et le personnage, il porte le même nom que le ou la protagoniste du livre ; il ou elle s’exprime en son nom propre, sans intermédiaire, même si cette clause peut connaître des exceptions[1]. Notre corpus se partage entre des textes qui relèvent de ce cadre énonciatif immédiat (au sens de « non médié ») et d’autres qui se sont appuyés sur une voix tierce pour faire le relais. Cette question engage à la fois celle du profil des gens qui écrivent, et celle des dispositifs qui ont permis de mettre en œuvre la parole, en prenant en compte des considérations d’ordre bourdieusien ; l’auteur peut-il toujours puiser dans son héritage social et son habitus les moyens et les compétences de mettre en mots son récit ?

a) Certains ouvrages assument pleinement leur énonciation à la première personne. Ils se présentent comme des récits, des autobiographies ou des témoignages. Le plus emblématique est sans aucun doute L’Etabli, de Robert Linhart (1978). Il faut d’abord ici rappeler le principe de cette démarche, l’établissement ouvrier, concept développé par Linhart, alors étudiant à Ulm, au sein de l’UJC (ml) : il consistait à inciter de jeunes intellectuels à s’« établir » (= se faire embaucher) en usine, de sorte à d’approcher ce qu’ils appelaient « les masses », de les convaincre de la pertinence d’une révolution, puis d’organiser des cellules d’action et de grève, le plus souvent en opposition avec les représentations syndicales traditionnelles, en particulier la CGT. Les jeunes étudiants s’inventaient ainsi un faux passé, des certificats de fausses expériences ouvrières et essayaient de pénétrer les grands bastions de l’industrie : Billancourt, Citroën, Peugeot-Sochaux, les chantiers navals de Saint-Nazaire. Ils opéraient ensuite un travail d’approche, souvent extrêmement lent, et découvraient que la graine révolutionnaire était plus difficile à faire germer que prévu, pour des raisons dont ils avaient sous-estimé ou ignoré l’existence : la fatigue physique, les clivages ethniques, etc. Leur particularité était que plusieurs venaient de milieux sociaux aisés, ou avaient pu acquérir, en passant le bac et en fréquentant l’université, suffisamment de culture littéraire pour être en capacité de formaliser, ensuite, leur expérience sous forme d’un livre. Celui de Linhart a été publié aux Éditions de Minuit, une maison prestigieuse. Il se présente comme la relation autobiographique de la vie à la chaîne automobile chez Citroën et débute in medias res, comme un journal d’usine (le premier chapitre s’appelle « Le premier jour ».)

[1] Je regarde l’ouvrier qui travaille. Je regarde l’atelier. Je regarde la chaîne. Personne ne me dit rien. Mouloud ne s’occupe pas de moi. Le contremaître est parti. […] La chaîne ne correspond pas à l’image que je m’en étais faite. (R. Linhart, p. 9)

Claire Brière-Blanchet a pour sa part publié un récit à la tonalité bien différente, mais qui revendique son ancrage autobiographique :  Voyage au bout de la révolution. De Pékin à Sochaux (2009). Fille de directeur d’usine, étudiante en histoire, puis journaliste et écrivain, Claire Brière-Blanchet a fait partie des « établis ». Son livre peut être lu comme une autobiographie complète, au sens de « récit rétrospectif en prose qu’un individu fait de sa propre vie[2] » ; il est aussi l’occasion d’une autocritique assez sévère de son engagement ouvrier dans les années 1970 mais surtout de son jusqu’au-boutisme idéologique.

Un jour, la Louisette m’avait fait cette remarque : « Quand tu en auras marre, tu pourras toujours changer de vie ! » J’avais répliqué dans un cri sincère et indigné : « C’est faux ! Impossible ! Il n’y aura pas de retour ! » Nous nous étions auto-persuadés que notre apnée ouvrière serait définitive, irréversible. En ce sens nous fûmes de vrais, d’authentiques tricheurs, par nous-mêmes intoxiqués. (Brière-Blanchet, 252)

Comme Robert Linhart, Claire Brière-Blanchet possède une triple légitimité : elle a vécu l’établissement dont elle entend livrer, quatre décennies après mai 68, un portrait souvent âpre, elle a fait des études, ainsi qu’une longue psychanalyse avec Maud Mannoni, ce qui lui donne une compétence d’intellectuelle et d’écrivante, et sa pensée politique – très à gauche en même temps que souvent au rebours de certaines doxas de gauche, justement, a pu s’affirmer durant ses années de journalisme sur le terrain, lesqueles lui ont apporté une forme de reconnaissance sociale. Elle a ainsi été éditée aux éditions du Seuil, où Patrick Rotman, l’auteur de Génération, qui y est directeur littéraire, accueille volontiers les récits tournant autour de Mai 68.

Un troisième récit assume complètement sa part subjective : il s’agit de À la ligne, de Joseph Ponthus (2019). L’auteur, au chômage de longue durée, et donc contraint d’aller travailler à la chaîne dans l’agro-alimentaire, raconte ses mois de travail de force dans ce qu’il nomme, en guise de genre littéraire, des « feuillets d’usine ». L’appellation ici, qui n’est pas sans parenté avec certains autres textes autobiographiques (comme les Feuilles d’hôpital de Lorand Gaspar) et elle renvoie beaucoup plus à la sphère personnelle des carnets qu’à celle du roman. Là encore, l’énonciation se fait à la première personne, parfois de façon crue quand la fatigue l’emporte, dans la lignée de la forme du journal

C’est mercredi et c’est le milieu de la semaine.

J’ignore si c’est la monotonie ou les efforts répétés qui fatiguent autant alors que hier et lundi ça allait bien bordel.

Et encore deux jours à tirer

Et demain cette foutue nouvelle journée de grève

Ça va encore être la misère.

(Ponthus, p. 181)

Joseph Ponthus a comme point commun avec les deux auteurs précédents d’être lettré (il a fait une hypokhâgne et des études de travailleur social) et de posséder un solide bagage intellectuel, dont il explique d’ailleurs qu’il lui a permis de ne pas devenir fou durant ses heures d’usine. Il a co-signé un essai, Nous, la cité, publié en 2012 aux Éditions La Découverte. S’il n’est pas un écrivain à proprement parler, il possède donc déjà une forme d’accès à la sphère dans la sphère éditoriale : cela ne garantit pas la publication d’un roman mais rend le geste d’en écrire un moins impressionnant.

b) D’autres ouvrages ont préféré la voie du roman, la semi-fiction, de l’autofiction, (bien que ce mot ne veuille pas dire grand-chose), du poème en prose : c’est-à-dire que les auteurs ont choisi de placer une forme de distance avec la relation de leur expérience d’établissement. On notera que cette démarche est le fait d’auteurs qui ont parfois déjà une activité d’écriture de fiction. Entrent dans cette catégorie L’Organisation, le dixième livre de Jean Rolin, récit qui malgré son désignateur générique de « roman » obéit à presque tous les canons de l’autobiographe (première personne, récit rétrospectif, mention de personnes ayant réellement existé, comme Olivier Rolin ou Alain Geismar). Simplement, Rolin a opté pour une tonalité ironique qui colore son propos, et son expérience du travail sert de toile de fond au récit d‘un engagement politique maoïste décrit avec puissante autodérision. L’auteur raconte par exemple le nettoyage de la cuve d’un pétrolier, qui se fait dans une pestilence atroce et quasiment dans le noir :

Comme prévu, nos demandes d’aller à intervalles réguliers respirer en surface se heurtaient à une résistance opiniâtre de la maîtrise. En somme, c’était, dans un décor d’une ampleur exceptionnelle, où l’air raréfié empestait et où la moindre chute d’un outil se répercutait en cascades infinies de déflagrations, une illustration presque inespérée de l’enfer du salariat. (Rolin, 1996 : 88)

On citera aussi un ouvrage moins connu, Le Laminoir, de Jean-Pierre Martin, paru chez un éditeur savoyard, Champ Vallon, en 1995. Jean-Pierre Martin était étudiant en philosophie lorsqu’il s’est établi et est resté cinq années en usine, à Saint-Nazaire, puis à Saint-Etienne, dans une fonderie. Après divers métiers, notamment la confection de sabots suédois, il a repris ses études de lettres sur le tard, est devenu enseignant, puis professeur d’université et membre de l’Institut Universitaire de France. Il publie en 1995 son premier roman, qui relate l’histoire d’un jeune garçon, Simon, totalement séduit par les idéaux de la Gauche Prolétarienne, et qui rêve de sacrifier à la Cause, avec un C majuscule. Le livre est écrit à la fois et la troisième et à la première personne : le narrateur homodiégétique est un médecin qui aurait été l’ami de Simon. Ce narrateur a accès au journal intime de Simon aux lettres que ce dernier a adressées à une amie, Murielle, grâce auxquelles il aurait pu suivre et raconter la destinée de son ami. L’exposé du dispositif laisse clairement entrevoir la nature autobiographique de l’histoire (Simon est le double de l’auteur), ou en tout cas le parti pris de Jean-Pierre Martin, qui consiste à faire intervenir la fiction comme opérateur de récit :

Il ne me restait plus qu’à romancer : rendre lisible. […] C’est ce que d’une certaine façon il semblait demander, Simon : un passé qui puisse resurgir non sous forme de souvenirs, ou de biographie, mais avec la distance ironique d’une affabulation ; qui puisse ainsi mieux cicatriser la blessure (Martin, 32)

Leslie Kaplan a opté pour une autre forme, que l’on pourrait dire, suivant Annie Ernaux, transpersonnelle. Étudiante en psychologie, en philosophie et en histoire, elle s’est établie en usine pendant trois ans, entre 1968 et 1971. Elle raconte cette expérience dans un premier livre L’Excès-L’Usine, paru chez POL en 1987. Il s’agit d’un poème en prose divisé en neuf sections, faites de paragraphes courts, voire de simples phrases séparées par des lignes de blanc. La répétition et la variation y sont extrêmement présentes, car elles servent à dire le caractère obsessionnel du travail. En revanche, l’auteur évite le pronom « je » au profit du « on » : façon de refléter d’autres subjectivités que la sienne, mais aussi de témoigner de la dépersonnalisation imposée par la chaîne :

On travaille neuf heures, on fait des trous dans des pièces avec une machine. On met la pièce, on descend le levier, on sort la pièce, on remontre le levier. Il y a du papier partout. (Kaplan, 13).

On circule entre les parois informes. Tôle, mou et gras. Quel intérêt, quel intérêt. Ce fil par terre. Personne ne peut savoir le malheur que je vois. On est partie chercher. On absorbe tout. On va, on descend. On voit les autres faire. On est seule, on est dans ses gestes. On marche, on se sent marcher.  On est à l’intérieur. On sent chaque mouvement. (Kaplan, 14)

c) Dans d’autres cas, l’auteur, qui ne dispose pas d’un capital littéraire fourni par l’université, mais a développé, par l’autodidaxie et les lectures, une compétence en matière d’expression écrite, a été incité à prendre la parole : c’est le cas de Grains de sable sous le capot (2006), un texte écrit à la première personne signé Marcel Durand. Il s’agit du pseudonyme d’Hubert Truxler, un ouvrier de l’Est de la France, qui a choisi un nom banal pour refléter une parole que son auteur considère non comme la sienne propre, mais comme le fruit de la vie collective de l’usine.

Alain, Nadia, Michel, Guy et d’autres auraient pu écrire cette chronique de la chaîne à Peugeot-Sochaux. Je l’ai signée du pseudonyme de Marcel Durand pour ne pas m’approprier cette mémoire collective. Rebuffade un chouïa syndicale, un poil révolutionnaire mais sans base politique définie. Mouvance anarchisante, alors ? Une pincée sans doute. Une poignée de braillards, mais avec une conscience professionnelle. (Durand, 49).

Hubert Truxler est ouvrier spécialisé. Il est né en 1947, dans les Vosges, où il a grandi. Il a toujours aimé écrire. Les sociologues du travail Michel Pialoux et Stéphane Beaud, au cours d’une enquête, prennent connaissance de textes anonymes ronéotés qui circulent en 1983 à Sochaux. Ces feuillets sont atypiques, lucides et parfois assez drôles, racontant des moments de vie quotidienne, entre pénibilité, partage, luttes, blagues, sexisme et sabotages minuscules. Michel Pialoux parvient à rencontrer leur auteur.

J’ai ensuite parlé longuement avec Marcel Durand, en 1986, du contenu et de la forme de ces textes, de la manière dont j’étais touché par eux, de l’intérêt qu’il y aurait à les faire connaître d’une autre façon, de les rassembler et de les prolonger. (Pialoux, préface à Durand, 11).

Fait intéressant, le sociologue, malgré son intercession, échoue pourtant à les faire publier. Une sélection paraît cependant à la Brèche, une maison d’édition liée à la LCR, en 1990. Mais Durand et Pialoux restent liés, notamment par une correspondance dont le sociologue dit à quel point elle lui a été précieuse pour l’aider à « regarder, ne serait-ce quelques instants, le monde avec les lunettes qu’ils [Marcel Durand et Christian Corouge, un autre militant] nous proposaient de chausser (préface à Durand, 2006 : 13). Une édition augmentée paraît quinze ans plus tard chez Agone, éditeur marseillais militant : elle comprend d’abord les chroniques d’usine aigres-douces, sous forme de brefs instantanés, puis le récit de la grève de 1981, et enfin une dernière section qui raconte la résistance à la mise en place de nouvelles méthodes de gestion et de management de 1982 à 1988.

d) Une quatrième catégorie est celle que l’on pourrait appeler les « récits médiés ». Ceux-ci passent par un ou plusieurs témoins, et la narration ou la synthèse est assumée par un auteur unique externe clairement identifié. Celui-ci, outre qu’il possède une compétence d’écrivain, est en général déjà installé dans le champ littéraire, ce qui fluidifie la question de la publication. On notera également un décalage générationnel : cette appropriation de la parole sur le travail se fait dans le cadre de l’historicisation de la vie ouvrière ; en d’autres termes elle est aussi une façon d’en fixer la mémoire avant sa disparition. Ses motivations sont diverses.

générationnelles. Deux auteurs, Virginie Linhart et Martine Sonnet, ont un parent qui a été impliqué, temporairement ou durablement, dans la vie ouvrière. V. Linhart, que le public a véritablement découverte avec Le Jour où mon père s’est tu (2008) avait publié précédemment Volontaires pour l’usine. Vies d’établis 1967-1977 (1994, réédité en 2010). Virginie est la fille de Robert Linhart et durant son enfance, son père, mais aussi sa mère, s’étaient établis. Cependant, dans cette famille, le passé est amer : Robert, surengagé, a connu après mai 68 de graves troubles psychiatriques qui l’ont muré dans le silence. La motivation de Virginie Linhart a donc d’abord été biographique, un point sur lequel elle revient dans sa préface de 2010.

Pour la première fois, j’entrevoyais une possible réconciliation avec le passé militant de mes parents, dont je ne connaissais que les désenchantements. Je pensais que, si je parvenais à bien comprendre cette histoire, la mienne ferait sens. (Virginie Linhart, p. II).

La documentariste opte pour une approche double. Son livre débute par un long texte d’introduction à l’établissement, nourri par un certain nombre d’interviews et de rencontres. Elle tient à y ajouter, en seconde partie, la reproduction des 13 témoignages collectés dans leur intégralité : « On ne pouvait envisager de substituer l’écrit à la parole en ce qui concernait l’expérience à proprement parler » écrit-elle(V. Linhart, 97). Elle se place donc le rôle d’une médiatrice historienne (restituer les clés de compréhension du contexte) qui tente ensuite de rendre au plus près la parole des témoins.

Martine Sonnet, elle, a choisi de revenir sur l’histoire de son père, Amand Sonnet, décédé au moment où elle entreprend son récit. Elle est historienne et a déjà publié un ouvrage sur l’éducation des filles[3] ; mais c’est la première fois qu’elle se tourne vers une forme d’écriture qui ne soit pas académique. Son père, qui n’était pas établi, mais forgeron dans l’Orne, a fait l’expérience de l’exode rural pour entrer à la Régie Renault, à Billancourt, en 1951. Il a travaillé à l’atelier 62, l’un des plus durs en termes de pénibilité et de risques physiques, d’où le titre du livre. Là aussi, un paramètre biographique entre en jeu, comme l’auteur du livre nous l’a expliqué dans un entretien accordé au moment de sa sortie. Chez elle, c’est une exposition de photographies juste avant la démolition de Billancourt qui a fait déclic :

Et devant les photos exposées, j’ai vraiment pris conscience que c’était mon histoire qu’on était en train d’effacer complètement, puisque Renault avait autorisé quelques photographes à circuler deux demi-journées dans tous les bâtiments juste avant que commence la démolition. Parmi ces photos-là, j’ai trouvé que les plus frappantes étaient les photos des vestiaires et des armoires métalliques qui étaient rouillées, écaillées mais sur lesquelles on voyait encore la trace de l’étiquette, celle des bouts de scotch ; il y avait encore une humanité dans la place. Je pensais qu’on ne pouvait pas balayer tous les hommes qui étaient passés là. Qu’on pouvait tout démolir effectivement, qu’on enlèverait tout, mais que ça avait été la vie, la vie complète d’un certain nombre de générations d’ouvriers. Et il se trouve qu’il y avait mon père, dedans.  (« La vie à Billancourt : Martine Sonnet, Atelier 62 », suivi d’un entretien inédit avec Martine Sonnet, La Faute à Rousseau, n°50, février 2009, p. 63-65)

Martine Sonnet a choisi une narration à deux voix : d’un côté la sienne, celle de l’enfant qu’elle a été, et qui donne à voir le père dans un cadre privé, de l’autre celle des documents et de certains témoins qui ont travaillé à la Régie. Elle s’est en effet livrée à une recherche approfondie de sources, avec cette originalité qu’elle les a retraitées, non pas en historienne – ce qui aurait été la tentation logique, puisque telle est sa profession –  mais en écrivain. Par exemple, pour décrire la variété des emplois à la Régie, elle écrit une liste de métiers composées de simples substantifs, sans commentaire.

Ajusteurs en matrices,
calibreurs,
caristes,
chauffeurs de fours,
cisailleurs,
conducteurs d’engins de manutention,
couleurs,
[…] en fait, au 62, où je pensais naïvement au début qu’ils s’appelaient tous forgerons, on avait besoin de tout un tas de mots pour dire au juste ce qu’ils faisaient. (Sonnet, 31-32)

Elle offre donc deux visages de l’usine : vue « du dedans », à travers la figure de son père, et vue « du dehors » avec la littérature syndicale, les archives Renault et les travaux des sociologues. Atelier 62 paraît chez un petit éditeur de Cognac, Le Temps Qu’il Fait, après avoir essuyé dix-huit refus.

circonstancielles

L’attention de celui que nous appellerons un écrivain médiateur peut être attirée par un fait d’actualité. C’est le cas avec Avant de disparaître. Chronique de PSA Aulnay, un ouvrage de l’historien et romancier Sylvain Pattieu publié en 2013. Sylvain Pattieu dans ses recherches antérieures, s’est intéressé à l’histoire de la gauche (Trotzkystes et anarchistes dans la guerre d’Algérie, 2012) et a publié Tourisme et travail. De l’éduction populaire au secteur marchand. Il consacrera ultérieurement un texte au récit de la vie d’un couple de militant des Black Panthers[4], et un autre à la grève des coiffeuses africaines et des manucures chinoises du boulevard de Strasbourg, intitulé Beauté parade[5]. L’annonce de la fermeture de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois, où travaillent 3000 salariés, déclenche une grève. Sylvain Pattieu se rend sur le site et mène un certain nombre d’entretiens avec les ouvrières et les ouvriers de la chaîne – mais pas les cadres ni la maîtrise : écrire est une façon pour lui de s’impliquer politiquement et de se solidariser avec cette lutte. On notera que le je est évincé au profit d’une forme impersonnelle, de phrases non verbales ou à l’infinitif.

Qu’est-ce qui fait classe ?
Qu’est-ce qui permet d’unir le multiple, le divers, le fait politique, le fait commun ? C’est tout un travail. Rien d’objectif là-dedans, tout de construction. Des organisations, des mouvements, des porte-parole, des actions, des mouvements sociaux, des utopies, des rêves, des discours. À la fin tout devient discours, même le plus concret. Pas de ceux fondés sur du vent. De l’histoire, de la mémoire, instituée, perpétuée. Encore du travail. Du récit. Des récits. Essais, photos, films, chansons, souvenirs. Alors pourquoi pas de la littérature ?
Mais pas de la fiction. Des rencontres, une présence, des entretiens, des discussions, des choix, une parole. Des êtres humains transformés en personnages de papier, le plus proches possible, une certaine violence, quand même, malgré le souci de ne pas trahir ; de transformer sans déformer. Ne pas être en surplomb, pas de tour d’ivoire. (Pattieu, 2013, 14-15)

L’auteur se rend à l’usine et collecte des entretiens, qu’il restitue par morceaux, qu’il appelle des « fragments au long cours » (Pattieu, 15) : c’est la voix des ouvrier.e.s qu’il veut faire entendre. Chaque extrait est précédé du prénom du locuteur et la parole est captée au plus proche, parfois avec des mots familiers, mais sans hésitation ou signes d’oralité, marque d’une remise en forme stylistique minimale. Les extraits qui se succèdent sont assemblés, parfois selon certaines thématiques (les chefs, la grève, la progression salariale), parfois plus librement. L’objectif de ce vaste collage semble être de donner non pas un portrait linéaire et fantasmé de l’« ouvrier » monolithique, une erreur de perspective qu’ont reconnue a posteriori tous les militants de la Gauche Prolétarienne, mais de montrer ce que le travail représente dans la vie de chacun, avec des variations considérables selon les situations (ancienneté, nationalité, génération, sexe…). De temps en temps, l’auteur reprend la parole, toujours en minorant la présence de la première personne, pour des aperçus à la fois analytiques et engagés, qui peuvent se référer aux précédents mouvements ouvriers (Le Front populaire, Lip), au rôle des femmes, à la dénonciation de la rhétorique capitaliste. Après quoi le livre va raconter la grève, jour par jour, avec une succession accélérée de témoignages. Le narrateur se montre, explicitement, comme celui qui ne fait que consigner, même les débats contradictoires.

Alison. Un jour ou l’autre, tout se paye. La dernière fois un non-gréviste me souhaite bon courage. Je lui dis non, à toi, bon courage, ce sera plus difficile de nous virer que quelqu’un qui ferme sa gueule (Pattieu, 2013, 263)

Ahmed. Je suis un militant CGT, c’est tout, un militant honnête, pas corrompu.
Rachid. Non, c’est un leader, écris-le que c’est un leader. (Pattieu, 237).

Là encore, le texte est publié chez un petit éditeur, Plein jour, alors que l’auteur est par ailleurs publié en tant que romancier par les éditions du Rouergue, qui sont une filiale d’Actes Sud.

externes

         Un cas particulier est celui de la collection « Raconter la vie », devenue « Raconter le travail » de Pierre Rosanvallon. Lancée en 2013, la collection se donnait initialement pour tâche de concrétiser un « Parlement des Invisibles », afin d’offrir une réponse à la crise contemporaine, particulièrement perceptible au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy. N’importe qui pouvait donc déposer sur le site son expérience de vie, qui était publiée en ligne, gratuitement ; certains titres de la collection avaient ensuite vocation à être publiés sous forme papier par les éditions du Seuil. La Faute à Rousseau, la revue de l’autobiographie, s’était naturellement intéressée à la naissance de cette collection et la directrice littéraire, Pauline Peretz, s’était prêtée au jeu des questions réponses lors du lancement[6]. Il en ressortait que cette parole « spontanée » subissait tout de même un léger reformatage : format court imposé (50 000 signes), relecteurs, éditeurs qui intervenaient sous la forme d’un rewriting. Il existait donc, déjà, une forme d’adaptation du texte et de médiation, certainement légitime pour harmoniser linguistiquement les récits et en faciliter l’accès, mais pas complètement neutre en termes d’incidence sur leur contenu. Annie Ernaux elle-même m’a dit s’être vu imposer une coupe dans son récit Regarde les lumières mon amour.

         La collection papier, qui était la vitrine du projet, avait au départ accueilli des récits d’anonymes, comme « Anthony », manutentionnaire et cariste, dans Moi Anthony, ouvrier d’aujourd’hui (2014). Cependant, le principe de la collection publiée a rapidement vrillé, peut-être parce que les récits ordinaires de travail n’intéressaient pas spécialement le lectorat. Elle a fait place à des auteurs plus connus, dont la sensibilité politique n’est pas toujours un mystère :  Annie Ernaux, Maylis de Kérangal, François Bégaudeau. Dans plusieurs cas, ce sont les écrivains qui prennent en charge l’énonciation de ceux qui travaillent, comme le fait Ivan Jablonka dans Le Corps des autres, un livre consacré au métier des esthéticiennes : cette médiation semble marier l’exigence d’un nom connu, nécessaire pour toute production écrite commerciale à faire vendre – car on ne peut pas éditer éternellement à perte – , et l’intention initiale, porter témoignage. À noter que Raconter la vie est devenu Raconter le travail, mais cette fois en ligne uniquement, un media plus propice à porter la parole des « invisibles ». On ignore cependant combien de fois et par qui ces récits, dont certains tiennent parfois en quelque pages, sont lus.

Ce premier tour d’horizon permet de voir qu’il n’existe au fond pas de discours autobiographique type sur le travail. Dans certains cas, il est inclus dans une biographie (Brière-Blanchet) plus large, ou un récit de filiation (Martine Sonnet). La parole peut être portée par un auteur unique ou collectée, elle peut être orientée par une intention testimoniale, militante, littéraire, voire récréative, comme les premiers feuillets ronéotypés de Marcel Durand. Parfois, le travail est corrélativement évoqué à une autre dimension, la politique étant la première. Le geste d’écriture (Robert Linhart, Jean-Pierre Martin, Daniel Rondeau, Jean Rolin), dans des proportions plus ou moins fortes, rend donc autant compte du travail que du geste politique qui l’a porté. Exception notable : Leslie Kaplan, qui au fond ne témoigne que de la douleur, l’étrange aliénation provoquée par l’usine, en gommant tout l’arrière-plan idéologique qui a motivé son établissement. Du point de vue du genre littéraire, les ouvrages peuvent emprunter à l’autobiographie (Brière-Blanchet, Ponthus), au récit fictionnel (Martin), au témoignage (Pattieu, Linhart). Les tonalités elle-même sont variées : cliniques et factuelles (Linhart), ironiques (Durand), burlesques (Rolin, Rondeau), poétiques (Kaplan, Ponthus). Enfin, l’histoire de la publication de ces textes est variée : les anciens établis « décrochent » parfois de grandes maisons (Minuit, Le Seuil, Grasset) mais le reste des textes demeure plutôt cantonné à des maisons d’édition de taille plus modestes, ou régionales.

2. Comment dire le travail ?

L’hétérogénéité de ces récits renvoie à une question centrale : comment dire le travail ? Et que cherche-t-on à délivrer comme message à travers son évocation, qu’elle soit directe ou médiée ? Il faut, me semble-t-il, distinguer plusieurs positionnements : celui des établis par exemple est très particulier, entre engagement politique et expiation sacrificielle. Comme l’écrit Daniel Rondeau : « Je voulais poser ma tête sur le billot des établis, disparaître pour renaître, autrement, dans la brutalité ouvrière » (Rondeau, 37). De même, Simon, le double de Jean-Pierre Martin, obéit au même appel : « Entends le chant des métallos. Il te faut changer de peau, petit couillon. Casse-toi. Prends des risques. » (Martin, 23). La relation au travail peut être douloureuse et profondément aliénante, comme le montre bien le livre de Leslie Kaplan, mais d’abord elle répond en partie à cette vocation christique, ce que Christian Jambet appelle « se mortifier dans une surenchère morale de prolétarisation ». (Viriginie Linhart, 175). Pour les établis, l’usine reste subsidiaire, du moins au début, par rapport à un dessein politique plus vaste. « Je ne suis pas entré chez Citroën pour fabriquer des voitures, mais pour “faire du travail d’organisation dans la classe ouvrière“. Pour contribuer à la résistance, aux luttes, à la révolution. » écrit Robert Linhart (Linhart, 60). Autre constat : la condition d’établi est possiblement réversible, et ceux qui l’épousent auraient les moyens de gagner leur vie autrement. Il est d’ailleurs notable que c’est dans ce pan du corpus que les auteurs prennent eux-mêmes en charge la relation de leur expérience.

Leur témoignage vaut donc d’abord par son contenu politique, parfois pas exempt de désenchantement, comme le montre Rolin, pour qui l’établissement n’est que l’étape d’un militantisme assez compliqué qui passe par Saint-Nazaire, puis l’IRA, avant de s’échouer dans la drogue et diverses addictions. Les ouvrages plus récents, qui sont aussi parfois les livres « médiés » ou inscrits dans une collection abordent le problème sous un autre angle : celui de gens qui ont besoin de travailler à l’usine pour vivre, et dont le rapport au travail est plus nuancé, plus complexe. Cependant, l’ensemble des textes se recoupe certains points.

2.1. La souffrance physique

Presque tous les récits qui évoquent l’usine parlent de la souffrance physique. Celle-ci est une découverte pour les jeunes établis qui n’ont pour la plupart accompli de travail de force : « Je rentre éreinté et anxieux. Pourquoi tous mes membres sont-ils douloureux ? Pourquoi ai-je mal à l’épaule, aux cuisses ? » (R. Linhart, 25). Antony, le cariste, raconte : « Le soir, c’est comme si j’avais fait muscu toute la journée » (Anthony, 24). Joseph Ponthus explique qu’il doit prendre des anti-inflammatoires avant d’aller travailler pour supporter les huit heures de chaîne à l’abattoir. Les manipulations répétées usent les articulations et abîment le corps de manière accélérée. Un ouvrier confie à Sylvain Pattieu : « J’ai mal aux jambes, j’ai des varices, tout le temps debout » (Fred, Pattieu, 188). Et cela surtout quand les affectations ne correspondent pas au gabarit des hommes :

Un pare-chocs, non seulement c’est lourd, mais ça se fixe en bas de la caisse. Il faut se baisser au maximum. La colonne vertébrale est soumise à une tension inhabituelle. (Durand, 105)

L’atteinte peut aller jusqu’à la blessure physique.

Le premier jour des sièges, j’étais rentré chez moi les pouces gonflés et sanguinolents. […] Le soir, je sentais ma main si lourde et gonflée qu’il me fallait une bonne heure après la fin du travail pour en retrouver un usage à peu près normal. (Linhart, 39)

L’accident fait partie des hantises. Joseph Ponthus raconte ainsi qu’un jeune intérimaire a perdu un doigt à l’abattoir, qu’il n’a pas été possible de retrouver pour le recoudre. (« “Le plus chiant c’est de retrouver le bout de doigt par terre“. / Qu’il me raconte Jean-Paul / « “Avec le sang et tous les bouts de viande qui trainent en permanence” » [Ponthus, 52]) Lui-même y pense sans cesse :

Aujourd’hui j’ai failli me niquer un doigt dans un croc de boucher
Le fémur sur une chute
J’ai fort pensé à mon collègue Brendan le frais amputé de vingt-deux ans. (Ponthus, 213).

En des termes plus fleuris, Jean-Pierre Martin dit la même chose :

On y perdait instantanément, sous l’effet du gel, qui un doigt, qui un orteil, – il tombait qui de la paluche, qui du ripaton, comme un éclat de verre. (Martin, 85)

Et Leslie Kaplan, avec d’autres mots encore :

 On voit des bouches arrachées, des cheveux perdus, des corps brûlés. (Kaplan, 92)

En plus de la charge de travail, l’ouvrier vit donc avec la conscience du risque, dans un environnement professionnel susceptible de devenir dangereux à tout moment. Au-delà des accidents que l’on pourrait appeler ponctuels (les syndicats en recensent 776 chez Renault, certains mortels, pour une seule année, selon Martine Sonnet [155]), il y a en plus les maladies professionnelles, qui écourtent sévèrement l’espérance de vie. L’historienne en dresse une liste, dans le chapitre « Tombeau des forgerons », qui aligne des noms et des âges. La voix de l’usine Renault, bulletin CGT, recense un départ à la retraite à 65 ans pour 57 morts entre 41 et 61 ans : cancers du larynx, emphysème, pathologies de l’estomac dues aux dix litres de liquide absorbés quotidiennement. « Les forgerons n’en finissaient pas de compter et de recompter leurs morts » écrit la fille d’Amand Sonnet. (Sonnet, 47). Anthony note que dans les entrepôts, « il y a beaucoup d’arrêts pour tendinite au bras, mal de dos ou écrasement par les charges » (Anthony, 41). Le vrai scandale est que cette souffrance et ce danger sont en général parfaitement connus de la direction, qui fait le minimum pour en atténuer les effets : protections dérisoires ou inadaptées (Marcel Durand parle des lunettes en plastique impossibles à porter à cause de la buée, Martine Sonnet de galoches en bois qui font chuter les ouvriers sur les billes de métal). On impose aux pistoletteurs, qui travaillent à la peinture des voitures, une prise de sang, ce qui dit la dangerosité de leur métier, mais sans proposer de faire tourner le poste Comme le raconte un ouvrier à Sylvain Pattieu, l’usine ruse, avec cynisme, pour ne pas reconnaître les accidents du travail si l’ouvrier se plaint trop tard. Christophe raconte subir les conséquences d’un geste qui l’a blessé deux jours plus tôt :

Je sentais plus mes doigts. [Le chef] a entendu et pour le coup il m’a dit de me les mettre là où il pense. J’étais interdit et je suis retourné bosser, sur un bras, pour porter des pièces. (Christophe, Pattieu, 135).

 Que le travail soit dur, personne n’en doute, mais que des stratégies concertées détruisent la santé des ouvriers n’est pas acceptable : ce sens, en témoigner par la littérature est politique – c’est tout le cynisme d’une forme de capitalisme qui est dénoncé là et le terme d’« esclave moderne » utilisé par Durand n’est pas trop fort. Leslie Kaplan, elle, a symboliquement divisé son texte en neuf « cercles », allusion transparente aux cercles de l’enfer de Dante.

2.2. La souffrance morale

Mais la souffrance du corps semble au fond moins terrible que l’autre souffrance créée par l’usine, morale, celle-là. Les tâches mécaniques et répétitives, couplées à la pression, sont psychiquement délétères. « Travailler et ne faire que travailler en chaîne sans penser à autre chose, c’est s’assurer de devenir dingue au bout de quelques années. » (Durand, 78). Leslie Kaplan, dans sa prose poétique, décrit la hantise de la ligne qui avance :

De la chaîne, on voit tout.
Tout rentre, tout rentre sans cesse.
Innocence forcée. La douleur est sans profit.
On a ses dix minutes de pause, on descend aux cabinets. (Kaplan, 23)

Comme le raconte Linhart, l’expérience des débuts est si traumatisante qu’on continue à rêver de la chaîne la nuit : « Je n’arrive pas à trouver le sommeil. Dès que je ferme les yeux, je vois défiler les 2 CV, procession sinistre de carrosseries grises. (R. Linhart, 26). On a « l’esprit rongé par la chaîne » (Durand, 74) et l’emprise de celle-ci ne s’arrête pas une fois qu’on est rentré chez soi :  le corps vit toujours dans la terreur du réveil à venir.

C’est le week-end
Je devrais reconstituer ma force de travail
C’est-à-dire
Me reposer
Dormir
Vivre
Ailleurs qu’à l’usine
Mais elle me bouffe
Cette salope (Ponthus, 52)

La question des levers à n’importe quelle heure et des postes qui détruisent la vie familiale est récurrente : « T’as pas de vie perso » constate Anthony. Les divers témoignages montrent également que les ouvriers sont soumis à un stress intense : des chronométreurs viennent les observer, avec pour effet de raccourcir les cadences, les horaires sont changés à la dernière minute, des menaces de licenciement, de perte du logement social, du titre de séjour, sont régulièrement brandies, ce qui constitue une forme de harcèlement moral.

2.3. La résistance spontanée

En conséquence, un certain nombre des récits de travail sont aussi l’histoire d’une résistance, et de l’organisation de celle-ci. Elle peut d’abord se jouer à l’échelle individuelle, chacun se fabriquant sa carapace et ses techniques pour tenir. Joseph Ponthus raconte par exemple comment il chante, comme beaucoup d’ouvriers : les jours trop durs, dit une collègue, sont ceux où on n’arrive même plus à chanter. Plusieurs racontent la dissociation entre les gestes et la tête : « On a les mains ailleurs, on pense. La pensée est collante. » (Kaplan, 53). Claire-Brière Blanchet « relit mentalement » un livre de Roger Vailland (Brière-Blanchet, 249). Durand consigne des séances de chant collectif, parfois vociférantes, qui peuvent aussi devenir un défouloir, quand les ouvriers produisent des sons plus ou moins musicaux avec les outils. Pour les postes du matin, l’enjeu est de prolonger la nuit, toujours trop courte. Daniel Rondeau explique que pour les postes pris à l’aube, « chacun avait sa recette pour faire durer l’engourdissement du sommeil » (Rondeau, 94). Dans l’entreprise de nettoyage maritime où travaille Jean Rolin, tout le monde fait sa tâche le plus lentement et le plus mal possible. Mais le cas des établis est à part, certains accomplissant leurs tâches à la perfection, pour pouvoir rester sur site, d’autres les négligeant joyeusement et presque ouvertement.

La plupart du temps, c’est dans le collectif, un collectif qui n’est pas forcément politisé, que s’organise la résistance. Linhart relate ainsi comment, durant son premier jour, Mouloud, soudeur, rattrape une à une ses erreurs ; comment un ouvrier qu’il ne connaît pas vient l’aider entre deux voitures à gainer ses vitres (Linhart, 33). Ponthus parle du « collègue qui aide juste en devinant ton regard » (Ponthus, 194). Daniel Rondeau, qui certes travaille dans des conditions moins dures, fait avec ses copains d’atelier durer les pauses de façon exagérée, au nez et à la barbe de la maîtrise :

Le contremaître avait renoncé depuis longtemps à ses réflexions. Nous formions un groupe compact.  Il ne pouvait plus nous heurter de front, sauf à emprunter un registre geignard. (Rondeau, 94)

Mais c’est sans doute Marcel Durand qui donne dans son livre le plus éclatante démonstration de ce que peut être une résistance non gréviste. Contrairement à certains établis, il ne cherche pas à bâcler le travail ou paralyser la chaîne. En revanche, les ouvriers rendent coup pour coup à la maîtrise et aux fayots. Durand travaille pendant quatre ans à l’assemblage des planches de bord, un travail à la fois complexe, technique et pénible. Quand les cadences deviennent intenables, ou que le chef leur fait la vie dure, ils inventent des stratagèmes pour forcer à ralentir le rythme :  erreurs volontaires, mégots laissés allumés dans la voiture en montage, avec début de combustion à la clé, bataille de boules de neiges, niches diverses, casse-croûtes pantagruéliques installés au milieu de l’atelier, autocollants provocateurs sur la blouse. Il faut « faire le fou pour ne pas le devenir » (Durand, 78). La troisième partie de l’ouvrage explique justement comment le management des années 1980-1990 essaye de casser cet esprit de solidarité entre les ouvriers récalcitrants qui se sont eux-mêmes surnommés les « Hen-Hein ».

2.4. La résistance organisée

Le syndicalisme est une autre manière de s’opposer à l’usine, mais sa perception en tant que force de résistance est beaucoup plus complexe. Martine Sonnet a dépouillé La Voix de l’usine Renault, le bulletin CGT de la Régie, des années 1961 à 1962 et les compte-rendus des délégués du personnel, expression d’un syndicalisme énergique qui demande inlassablement à la direction des protections, des aménagements, de la sécurité et la prise en compte de ce qu’on appelle aujourd’hui la pénibilité. Mais plus on avance dans le temps et plus la perception qu’on peut avoir de certains syndicats est ambiguë, notamment parce les directions mettent en place leur propre syndicat, qu’elles pilotent souterrainement :

Nous avons parmi nous des mouchards de toutes nationalités, et surtout le syndicat maison, la C. F. T., ramassis de briseurs de grèves et de truqueurs d’élections. Ce syndicat jaune est l’enfant chéri de la direction : y adhérer facilite la promotion des cadres et, souvent, l’agent de secteur contraint des immigrés à prendre leur carte, en les menaçant de licenciement, ou d’être expulsés des foyers Citroën. (Linhart, 67).

Marcel Durand raconte que « SIAP », le nom du syndicat Peugeot, est devenu une insulte au sein de l’usine. Cela dit, les relations avec les forces syndicales traditionnelles ne sont pas toujours simples non plus. Durand dénonce par exemple la volonté de « dialogue » de Force Ouvrière :

FO préfère le dialogue à l’agitation révolutionnaire à karaktère politike. […] FO dialogue tellement avec la direktion k’elle est complètement à kôté de ses pompes. Elle gobe la konfiture sans s’apercevoir ke c’est de l’huile de foie de morue (Durand, 132).

À l’inverse, Pattieu et Virginie Linhart donnent la parole à plusieurs militants syndicaux, SGT, SFTC, qui évoquent leur savoir-faire, les différents types de poste où servir au mieux. « Je défendais vraiment les salariés » (Aramane, Pattieu, 84), « C’est l’injustice qui m’attire, c’est ça que je veux combattre » (Roland, Pattieu, 35). On perçoit que dans les années 2000, les luttes syndicales politisées et idéologiques appartiennent au passé et qu’il est parfois difficile de pouvoir même se syndiquer. « D’ailleurs, des syndicats, j’en ai rencontré que deux fois dans les boîtes où j’ai travaillé ». (Anthony, 37).

Pour les établis des années 1970, l’objectif consiste à soulever « les masses », comme ils les appellent, en court-circuitant les syndicats qui les haïssent : « La CGT nous en voulait tout autant que la maîtrise et dénonçait les militants. » (Brière-Blanchet, 241). Linhart raconte ainsi le lent travail de patience qu’est l’organisation d’une grève, la responsabilité aussi qu’elle implique : prendre sur le peu de temps libre, la fatigue, faire encourir des risques aux grévistes.

Cette grève, il faudra la construire. Patiemment. Poste par poste. Homme par homme. Atelier par atelier. C’est la première fois que je vois la question sous cet angle. La guerre des classes au ras de la tranchée. Niveau lampiste. (Linhart, 85)

Mais là encore, il y a plusieurs types de grèves. Celle que déclenche Linhart est une riposte à une mesure injuste, l’obligation de récupérer les jours de congé alloués en 1968. Elle est aussi un symbole politique, la capacité à fédérer ceux que l’usine s’emploie à diviser.

Puis il [Primo, un camarade gréviste] me dit, d’une voix douce, soudain différente (et, du coup, je me mets à l’écouter, lui, et j’oublie la chanson du juke-box et les sons de la brasserie) : « Tu sais, notre grève, ce n’est pas un échec. Ce n’est pas un échec parce que… » Là, il s’arrête, il cherche ses mots. « … parce que nous sommes tous contents de l’avoir faite. Tous. Oui, même ceux qui ont été forcés de partir et ceux qu’on a mutés sont contents de l’avoir faite. Les ouvriers de Choisy que je rencontre disent que, maintenant, les chefs font plus attention. Il y a moins d’engueulades. Les cadences ne bougent plus depuis la grève. La direction a pris la grève au sérieux, comme un avertissement. On s’en souviendra longtemps, tu sais. On en parle même dans les autres usines Citroën. Ceux de Choisy disent maintenant : « Nous, à Choisy, on a montré qu’on ne se laisse pas faire. » Cette grève, c’est la preuve qu’on peut se battre dans les boîtes les plus dures. Il y en aura d’autres, tu verras… » (Linhart, 131)

Celle qui décrit Durand, à Peugeot, en 1981, part de plus grave : augmentation de la productivité, qui passe par un ensemble de mesures défavorables, dans un contexte où les ouvriers et ouvrières sont déjà à la limite de l’épuisement. Et à terme, la suppression de 1000 emplois. Une grève d’exaspération, donc, parce que « Peugeot […] n’a pas tenu compte de la limite à ne pas dépasser » (Durand, 135). Durand, qui place ici le débat hors du politique, estime que « faire grève, c’est donc manifester [s]on mécontentement et relever la tête en adulte responsable ». (Durand : 136). Il s’agit d’éviter à long terme une dégradation des conditions de travail qui rendra les postes intenables « Nous n’arrêtons pas le travail par plaisir, pour faire le bordel ». (Durand, 167). Ici, la grève se solde par un constat d’échec : « Nous n’étions pas assez à tirer le cordon et les roulettes étaient mal huilées » (Durand, 178).

Pour les ouvriers PSA que Sylvain Pattieu a rencontrés, la grève est celle du désespoir : le site va fermer, beaucoup d’ouvriers ont des familles, des crédits immobiliers. La question est d’obtenir qui des indemnités, qui un reclassement. Le plan social prend les ouvriers en traître. Un ouvrière, Alison, déclare : « Là, on nous demande de nous laisser cracher à la gueule » (Pattieu, 257). Mais en attendant, il y a encore des commandes qui doivent être honorées, et qui ne le seront pas si la chaîne s’arrête : les travailleurs disposent donc d’une dernière cartouche dont ils vont user. Sylvain Pattieu résume : « C’est quitte ou double. La grève de la dernière chance, le dernier coup de pression. Ça passe ou ça casse ». (Pattieu, 239). Installé dans l’usine, recueillant les récits, il raconte la complication, les manœuvres, la désinformation, la reprise du travail forcée pour raisons financières, le cœur lourd, alors qu’on aurait voulu rester solidaire plus longtemps. « Dans notre tête, on est grévistes » dit Alison (Pattieu, 299). Même constat que pour Robert Linhart : on n’évite pas la catastrophe mais au bout de seize semaines de lutte acharnée, on arrive à obtenir quelques avantages, des garanties, à arracher des indemnités plus conséquentes, à faire payer la grève : « Il voulaient nous virer comme des chiens, on a eu une réaction humain indispensable ». (Philippe, Pattieu, 328). En revanche, le livre de Ponthus, le plus récent, montre des temps durcis, au point que lui qui voudrait faire la grève ne le peut pas du tout faute d’argent

Je rêve d’être en grève
Comme lorsque j’avais un vrai boulot et que je ne risquais rien.
Je rêve de pouvoir aller à la manif
Mais je sais que quand je rentrerai je serai trop crevé.
[…] J’aurais bien été parmi eux à foutre un coup de pression aux flics devant la préfecture. (Ponthus, 175).

Le récit d’Anthony permet aussi de voir cette évolution : les CDD, l’intérim rendent le travail précaire et la lutte beaucoup plus difficile. Il relate une conversation avec son grand-père « De mon temps, m’a-t-il dit […], on faisait la grève, on ne se laissait pas faire. C’était pas couche-toi ou fous le camp. » (Anthony, 37). Le jeune cariste constate une maltraitance effective, des comportements inacceptables de chef, mais la seule arme de résistance qu’il ait, c’est de partir en fin de CDD, ou de refuser le CDI. Il note le cas du bâtiment, où beaucoup de travailleurs sont sans-papiers et subissent de plein fouet des conditions de travail dégradées. En ce sens, la grève des coiffeuses clandestines du boulevard de Strasbourg, déclenchée par le non-paiement de leur salaire, et appuyée par la CGT, et dont la chronique est relatée par Sylvain Pattieu dans Beauté Parade, est comme à Aulnay un quitte ou double, une grève du désespoir qui se produit, inexorablement, quand on trop exigé, trop pris, trop bafoué.

2.5. Dignité

Une dernière chose est très frappante dans ces récits. Le travail est dur, il abîme le corps, le moral, la vie, mais pourtant les ouvriers sont fiers de le faire. Martine Sonnet raconte comment la forge où travaillait son père était perçue comme une véritable aristocratie.

Il [un témoin] me dit à la fois leur saleté épouvantable et leur noblesse, et leur identité de forgerons, fiers de ce qu’ils faisaient, prenant le pas sur celle d’ouvriers de chez Renault. On disait « la forge arrive » et les autres s’écartaient pour les laisser passer. Il évoque leur entrée à la cantine aussi bien que leur marche en tête des cortèges. Toujours mis en avant les forgerons. Font peur les forgerons. (Sonnet, 33)

Les ouvriers de PSA font également état de leur fierté : technicité des métiers, savoir-faire, compétences :

Si on fait des bagnoles qui tiennent la route, c’est parce qu’on a à cœur de faire du bon boulot, et parce que c’est un boulot collectif. (Roland, Pattieu, 241).

Faut pas croire, on fait pas les voitures n’importe comment (Roland, Pattieu, 23)

Hubert Truxler dit la même chose : certes, le travail est parsemé de mini-sabotages, mais il n’en demeure pas moins qu’on y est attaché. « Une poignée de braillards, mais avec une conscience professionnelle. (Durand, 49). Anthony, le jeune cariste, souligne aussi, quand il travaille dans une usine d’extincteurs, « le sentiment de faire quelque chose de pointu » (Anthony, 27). Le problème n’est pas tant, au fond, celui de l’exigence du travail que de ses conditions : le fractionnement excessif des postes, des tâches, la pression démesurée, l’absence de compassion des chefs (un ouvrier de PSA raconte à Sylvain Pattieu comment un chef a renâclé à lui accorder quelques jours de congés après de la mort de son père), le mensonge institutionnel, qui dans les années 1990, accompagne les plans sociaux. Dans un contexte aussi dur et aussi astreignant, le manque de respect pour la souffrance physique ou les besoins élémentaires (manger, aller aux toilettes, prendre une pause) est insupportable. Anthony le résume : « J’étais prêt à travailler dur, mais je voulais qu’on me traite correctement ». (Anthony, 37). A différents titres, personnels, militants ou politiques, faire le récit de l’expérience du travail, c’est inévitablement rencontrer la question de la dignité ; et ce que montrent ces livres, c’est que c’est aussi pour elle, et pas seulement pour son revenu ou ses conditions de travail, que l’on se bat, parfois avec succès.

Pour l’honneur, a dit Primo. Pour la dignité, avons-nous mis sur les tracts. Au fond, toutes les grèves se ramènent à ça. Montrer qu’ils n’ont pas réussi à nous briser. Que nous restons des hommes libres. (R. Linhart, 90)

Pour conclure…

Quelques observations de synthèse peuvent être tirées de cette lecture croisée du corpus.

  • Même dans un contexte autobiographique, il existe une certaine variété des positionnements : du récit le plus factuel (Robert Linhart) au recours à la fiction (Martin), avec un travail stylistique parfois fortement marqué qui colore ces récits (Rondeau, Rolin, Kaplan). Cela ne signifie pas que l’auteur a voulu altérer la réalité ; simplement, une distance, parfois grande, a été prise entre le moment de l’usine et le récit qu’on en donne. Au fond, les auteurs remettent en scène les convictions et les affects qui les ont animés durant ces années d’usine : cela va de la foi intacte en la pertinence de leur action (Robert Linhart) à une vision quelque peu désenchantée des années militantes (Rolin), ce qui n’exclut pas la joie d’avoir connu, même pour un temps, cette existence alternative.
  • En réalité, le corpus dessine assez nettement une ligne de partage entre deux approches : la première est celle de jeunes intellectuels politisés qui, une dizaine ou une vingtaine d’années après, en pleine possession de leurs moyens d’écriture, reviennent sur ce qui a été pour eux une expérience, un passage, plus militant qu’ouvrier. L’autre concerne des travailleurs au long cours, qui ont parfois passé leur vie à l’usine, et qui n’ont pas forcément d’alternative, comme Marcel Durand. Ceux-là n’ont pas la même facilité, ni à écrire, ni surtout à publier. D’où l’importance de l’écrivain ou du directeur de collection, qui va jouer un rôle de médiateur, voire susciter la parole testimoniale en se rendant sur place pour suivre la grève (c’est ce que fait Sylvain Pattieu). Tout l’équilibre repose alors dans ce positionnement du porte-parole : Virginie Linhart et Pattieu affichent clairement le leur.
  • Enfin, on note que les récits contemporains, ou plus récents, dessinent un paysage inquiétant. Ce que la génération du père de Martine Sonnet avait gagné de haute lutte par la voie syndicale et la grève, la génération contemporaine semble l’avoir perdue. On voit un travail qui lentement se dépolitise, tellement la précarité et le chômage sont forts : on ne peut pas se permettre de mettre son emploi ou même son salaire en danger. En apparence, on a amélioré la sécurité, les conditions de travail ; dans les faits, le management est inhumain, parfois pervers, souvent absurde, conçu pour faire des travailleurs une matière jetable, que l’on finit de toute façon par jeter au terme de plans sociaux menés par des entreprises multimillionnaires. Il semble que l’idéal politique qui permettait d’offrir de la résistance, la solidarité des « Hen-Heins », ces ouvriers réfractaires décrits par Marcel Durand ne trouve plus la force de s’alimenter, faute de structure, faute de durée dans un poste. En qu’en parallèle la nécessité d’une prise de conscience, d’une résistance soit plus que jamais vivace ; le succès public rencontré par le livre de Joseph Ponthus est de ce point de vue un signe plutôt positif.

[1] Même si certaines autobiographies célèbres et se revendiquant comme authentiques dans leur propos, comme Une soupe aux herbes sauvages d’Emilie Carles ont été élaborées avec l’aide d’une tierce personne

[2] Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1986 (éd. Révisée), p. 14

[3] Martine Sonnet, L’Éducation des filles au temps des Lumières, Paris, Cerf, 1987.

[4] Et nous avons arpenté un chemin caillouteux, Paris, Plein Jour, 2017.

[5] Plein Jour, 2015.

[6] « Raconter la vie », entretien avec Pauline Peretz, La Faute à Rousseau, n°66, juin 2014, p. 8-11

(c) Véronique Montémont – Autobiosphère, 2019. Tous droits réservés.

Pour citer cet article : Véronique Montémont, « A la chaîne : ‘Je’ au travail », conférence donnée le 24 juin 2019 dans le cadre du DU HIVIF (université de Tours), Autobiosphère, https://wordpress.com/page/autobiosphere.wordpress.com/1595