Eaux mêlées : Laura Alcoba, Les Rives de la mer Douce, Mercure de France, 2023 (Hélène Gestern)

La collection « Traits et portraits », dirigée par Colette Fellous, n’est pas avare en merveilles et le livre de Laura Alcoba, Les Rives de la mer douce, le prouve une fois de plus. Ce sont les mots, les premiers héros de ce livre : ceux que l’écrivain Hector Bianciotti, compatriote de l’autrice, a perdus suite à une maladie de la mémoire ; ceux qu’il a écrits, posés dans ses livres sur un douloureux souvenir enfantin, accompagné du « désarroi de nommer en ignorant et d’éprouver la sensation panique d’être, faute de mots, prisonnier en [s]oi-même ». On pense d’abord que cette citation reflète l’envie de décrire un rapport au langage, celui d’une traductrice et écrivaine argentine arrivée en France à l’âge de dix ans ; d’une locutrice qui a dû acquérir une langue étrangère, apprendre à la manier et à la chérir. Et on est d’autant plus enclin à le penser que le livre médite ensuite sur les paysages de plaine et le Río de la Plata, des souvenirs qu’Alcoba et Bianciotti ont en commun et qui « parlent à [l]a mémoire »; s’enchevêtrant à ceux de l’Aven, en Bretagne, lieu où vit maintenant celle qui a rédigé ce récit.

C’est l’eau qui fait le lien, mer, fleuve, rivière et mascaret. Les pages superbes, qui racontent comment l’eau douce des fleuves recouvre celle de la mer, dans l’estuaire du Río de la Plata (qu’on surnomme « La mer Douce »), ne sont pourtant que le prélude à une autre histoire : celle qui fait que Laura Alcoba n’a pu revenir dans son pays natal que douze ans après son départ d’Argentine. Eaux mêlées, celles du Parana « couleur de lion » qui recouvre la salinité de l’Atlantique ; mais aussi métaphore des couches d’oubli qui ont enfoui loin au-dessous du verbe les eaux de l’enfance, rendues amères et muettes par l’Histoire. Et ce n’est pas par hasard qu’on évoque, au fil d’un récit ancien, un Espagnol épargné par les Indiens qui l’ont recueilli, qu’apparaît un homme qui a perdu sa langue quand il est retrouvé par les siens dix ans plus tard.

Ce n’est que dans la seconde partie du livre que se dévoile le vrai motif de ce silence. Laura Alcoba est la fille de deux journalistes opposants à la dictature militaire argentine. Son enfance a été profondément marquée par le secret et la hantise de la disparition (au sens littéral) des siens dont on sait que, sous ce régime, elle signifiait la mort. À partir du moment où ses parents entrent en clandestinité, l’enfant cloisonne sa vie, intériorise la nécessité du secret, apprend la double identité, les séparations, longues, inexpliquées. Après l’arrestation de son père, elle se réfugie avec sa mère chez un couple de militants, Diane et Daniel, et passe plusieurs mois avec eux. Ce n’est qu’adulte qu’elle connaîtra leur sort et entreprendra de retourner sur les lieux de son enfance, pour réconcilier deux pans de sa vie qui, comme l’eau douce et l’eau salée, refusent de se mêler, prisonniers qu’ils sont du secret ancien et de l’obligation vitale de se taire.

Dans ce livre superbe se mêlent la douceur de la Bretagne et des pans de culture sud-américaines, avec leurs récits légendaires. Il parle de voix tues, de mutisme forcé, de fractures existentielles, de déracinement. Mais les évoque avec une infinie douceur et une grande retenue, sans jamais prononcer le mot de traumatisme. Avec une intensité dramatique qui croît au fil des pages, Laura Alcoba nous fait pourtant traverser sa mémoire d’enfant et celle de son pays, semblablement meurtries, comme on travers le Río de la Plata pour se rendre d’un pays à un autre. L’autrice restitue, par ce récit d’enfance et par les photographies qui l’accompagnent, un visage aux desaparecidos, disparus et enfants des disparus que les « Grands-mères de la Place de Mai » ont réclamés sans relâche pendant des décennies. Pour arriver à formuler l’évocation de deux figures amies, aimées, avalées par l’Histoire, les mots ont dû déplacer la ligne de partage des eaux, la bouleverser. Ils l’ont fait une force, une pudeur et une sincérité qui vont droit au cœur.

Laura Alcoba, Les Rives de la mer Douce, Mercure de France, « Traits et portraits », 149 pages ill.