Séminaire Autobiographie et Correspondances : séance du 11 décembre 2021 (Hélène Gestern et Janine Altounian)

Séminaire Autobiographie et Correspondances

Séance du 11 décembre 2021 (10h-13h)

ENS, 45 rue d’Ulm, Salle Beckett

Le passe sanitaire ne sera pas exigé, mais le port du masque sera obligatoire

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Armen : une vie à écrire
Hélène Gestern

En 2020 a paru aux éditions Arléa Armen, d’Hélène Gestern. Le point de départ de ce livre était une enquête sur la vie, mal connue ou en partie oubliée, de l’écrivain et prosateur arménien Chahan Chahnour, qui devint poète français sous le nom d’Armen Lubin. Il publia ainsi quatre recueils de poèmes (dont Le Passager clandestin, en 1946) et une suite de courts textes poétiques (Transfert nocturne, 1955) aux éditions Gallimard entre 1946 et 1957. Armen, sa biographie, est un livre qui n’a jamais été conçu comme un ouvrage académique, en raison de la forte empreinte subjective qui était la sienne. Pour cette raison, il a néanmoins confronté, durant son écriture, son autrice à plusieurs problématiques.

La première était celle de l’arménien : comment dire l’autre quand on ne parle pas sa langue et que, de fait, une partie de ce qu’il vécut et écrivit est vouée à demeurer inconnue ?  La seconde question était celle de l’écriture : est-il possible, dès lors qu’on choisit de ne pas s’inscrire dans un modèle académique, d’éviter l’écueil de la fictionalisation, ou de la romantisation d’une destinée, fussent-elles l’une comme l’autre involontaires ? À quelle distance demeurer de son sujet et comment raconter une vie sans la trahir ? 

Mais la question la plus centrale, qui a terme a déterminé l’ensemble de la conception du livre, a été celle de l’affinité : pourquoi, lorsqu’on s’engage dans le récit de la vie d’un tiers, se tourne-t-on vers lui plutôt qu’un autre ? Qu’est-ce qui, dans son existence, nous arrête et nous retient au point qu’on s’y absorbe pendant plusieurs années ? Ici, la trajectoire de la vie d’un homme, détruit par l’exil et la maladie, sauvé par l’écriture, consonait avec certaines préoccupations anciennes de la vie de la narratrice, qu’elle n’avait pas souhaité interroger jusque-là. Le livre, finalement, a été construit comme un récit double, sur le mode d’un dialogue et d’une mise en échos des existences du biographié et de sa biographe : une forme de subjectivité, de partialité résolue, peut-être seule à même de racheter l’incomplétude de la démarche.

Le premier chapitre du livre
Greg Kerr sur Armen
Sur l’Arménie


Acquiescer à la vie
Janine Altounian

Janine Altounian est essayiste, germaniste, traductrice de Freud. Née en 1934 de parents rescapés du génocide arménien, elle a consacré sa vie à penser la traduction du traumatisme. Elle ainsi publié la traduction du récit de déportation de son père, publié et commenté dans « Ouvrez moi seulement les chemins d’Arménie », un génocide aux déserts de l’inconscient (Paris, Les Belles Lettres, 1990), et poursuivi une réflexion d’une forme particulièrement originale, où biographie et autobiographie sont régulièrement convoquées comme pivots d’une pensée à la fois personnelle, politique et psychanalytique. Dans L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (Paris, PUF, 2019), qu’elle nomme son « livre testament », Janine Altounian décrit ainsi sa pratique : « Une écriture testimoniale d’un certain type où le récit autobiographique instruit à chaque fois une ”vignette clinique” sur laquelle s’étaye la secondarisation d’une réflexion analytique ». L’expérience de vie y est immédiatement déchiffrée dans un dialogue entre l’affect et la raison, entre la brutalité des émotions et une patiente démarche de leur élucidation par la psychanalyse, par une écriture qui, si elle est bien celle de l’essai, n’en est pas moins riche d’une force poétique intrinsèque.

Nous nous entretiendrons avec Janine Altounian à propos de son approche singulière de la biographie et de l’autobiographie : quel(s) rôle(s) ont-elles joué dans son œuvre, et comment dire la vie d’un tiers (son père ?) qui a longtemps gardé le silence sur son histoire ? Comment faire face à l’intraduisible ? Ce qui nous amènera également à évoquer avec elle le rôle de la langue, de la transmission de la mémoire traumatique par le récit, et  à nous interroger sur la portée des expériences singulières et du témoignage, lorsqu’ils sont de la sorte réhistoricisés et remaniés par le travail analytique.

Sur l’ouvrage de Janine Altounian
Le site de Janine Altounian