Queneau gastronome (V. Montémont)

product_9782072847769_195x320Raymond Queneau, on le sait, a toujours été un fin gourmet, toute son œuvre romanesque en témoigne. À cette omniprésence de la nourriture et à l’avidité des personnages — tel le duc d’Auge, dont la devise semble être « j’ai faim, oh là là j’ai faim » — correspond une gourmandise sans nulle doute autobiographique, sur laquelle renseigne le Journal de l’auteur, tenu de 1914 à 1965. Queneau y évoque régulièrement les repas et les libations qui ont été les siens. La première mention date de 1919 (il a alors seize ans) : reçu au bac, il « dîne au restaurant des Gourmets », avec son père. Certains repas le marquent au point qu’il en consigne le menu, tel celui qu’il prend avec Armand Salacrou en 1922 : « asperges, confitures, sel, jambon, cherry, fromage, Saint-Emilion, pain, sauce blanche, moutarde, café, calvados ». Queneau est ce que l’on appelle une fine gueule : il aime les huîtres, les pâtisseries, les bons vins, et lors d’une permission en 1939, il note qu’il a invité son épouse Janine à savourer « pigeons, petits pois, foie gras, soufflé au chocolat ». Le gourmet est aussi un ogre : « Je m’empiffre », note-il en 1923 ; « je suis glouton » précise-t-il en 40. Il aime d’autant plus la bonne chère qu’il a traversé des périodes de difficultés financières : le 24 novembre 1927, il inscrit un simple mot : « famine ». Et lorsqu’il apprend sa mobilisation le 27 août 1939, il se contente de consigner : « Peu d’appétit au déjeuner »… Bien que la vie de caserne soit fort loin du confort domestique, que la promiscuité et la bêtise lui pèsent, la campagne militaire n’est pas pour lui synonyme de privations trop sévères. Il peut arriver que la nourriture soit frugale ou mauvaise (il dit avoir « grignoté du maïs » dans un champ), mais le soldat Queneau trouve toujours quelque table hospitalière, de restaurant ou de particulier, pour lui faire partager des plats rustiques qu’il ne dédaigne pas : frites, boudin, poulet, omelette, cochonnailles. Ce n’est qu’en septembre 1940, lors de la démobilisation, qu’il commence à évoquer des difficultés d’approvisionnement et mentionner les « cartes d’alimentation ».

Les années 40 à mi-44 ont été perdues ou détruites : on ne sait donc malheureusement rien de la manière dont Queneau a supporté les restrictions imposées par l’Occupation. Lorsqu’il reprend ses cahiers, les mentions de nourriture sont plus rares : l’écrivain évoque peu les mets, mais davantage les « déjeuners » et « coquetèles » auxquels le son rôle de plus important chez Gallimard (il en deviendra le secrétaire général à partir de 1941) et son élection à l’Académie Goncourt l’astreignent. Les descriptions détaillées de plats ne réapparaissent qu’à l’occasion de ses voyages : il évoque par exemple en 1955 de manière circonstanciée — et pas forcément appétissante — la nourriture mexicaine : « mangé des couilles de taureau (pour finir), pour commencer du pozole (potage au maïs) et du mole verdâtre ». Et d’ajouter « La bouffe, c’est important dans un pays pareil ». En 1958, on trouve la mention de « saturnales calorifiques », mais sans plus de détail : peut-être s’agit-il de l’un des banquets du Collège de ‘Pataphysique, où Queneau avait été élu Satrape en 1950. Les repas dont il parle sont à cette époque essentiellement, les expressions d’une sociabilité, à la fois professionnelle, mondaine et amicale ; leurs mentions répétées laissent à voir à quel point l’homme était sollicité et par le milieu littéraire et impliqué dans sa vie, sans parler d’autres cercles, comme l’Oulipo, dont il a été l’un des membres fondateurs. Les dernières années de la vie de Queneau relatées dans le Journal précèdent de dix ans sa mort. Elles sont assombries par la dégradation de son état de santé, sur lequel nous renseignent quelques entrées désabusées : il mentionne en 1961 n’avoir bu « que de l’eau et du tonic » avec Frénaud et note en 1964 avoir refusé les huîtres lors de déjeuner Goncourt (« je ne mange plus d’huîtres ».)

La question de la boisson est plus problématique, car elle prend d’emblée le tour d’une dipsomanie : la bière et le vin blanc sont régulièrement mentionnés dans les années de jeunesse et d’adolescence, par litres parfois. En 1920, Queneau note qu’il est rentré « assez ivre », en 1922 qu’il prend une « cuite formidable », et la campagne militaire de 39-40, dans son ennui, est souvent l’occasion d’interminables beuveries : il met de l’eau-de-vie dans la soupe du matin, mentionne des sergents saouls, des soirées d’ivresse, avec ou sans « dégueulis ». Il dit une fois avoir bu tellement de vin blanc qu’il « ne se souvien[t] plus très bien comment il est rentré » (19 septembre 40). En Angleterre, Janine lui dit qu’il n’a « pas dessaoûlé ». Le journal reste fort pudique sur cette dépendance à l’alcool, mais des notes sur le taux d’alcoolisme au Havre, prises en 1949, ou la mention en 1951 d’un « quart Vichy » consommé dans un bistrot (où le serveur comprend d’ailleurs « Ricard-Vichy ») et d’un « Viandox » commandé dans un café en 54 laissent à penser que Queneau a dû combattre son penchant pour la boisson à certaines époques de sa vie.

La place prise par le boire et le manger, dans la vie de Queneau, telle que nous la révèle son Journal, est un précieux outil d’enquête biographique. L’écrivain a la gourmandise de son époque, qui aime la cuisine substantielle, les repas plantureux, et considère l’appétit comme une vertu (les temps ont bien changé…). Mais parler de manger, et de la manière dont on le fait, revient aussi parler des autres : on voit Queneau soldat méditer sur la mesquinerie humaine, lorsqu’il s’agit de partager la « boustifaille » lors de la débâcle, puis Queneau personnage de la scène littéraire parisienne, accumulant des mondanités qui l’ennuient souvent, et qu’il meuble à grand renfort de « ouisqui » et de « sandwiches ». Son rapport difficile à l’alcool va de pair avec la mélancolie profonde qui traverse sa vie et son œuvre, oeuvre, dont on ne retient trop souvent que le caractère ludique : un certain mal-être familial, une longue psychanalyse, des amours clandestines et douloureuses, un désarroi existentiel qui ne l’a pas quitté à partir l’adolescence ont peut-être poussé l’auteur de Pierrot mon ami à chercher dans les nourritures terrestres l’apaisement d’un inextinguible questionnement spirituel.

Raymond Queneau, Journaux 1914-1965, Paris, Gallimard, 1248 première parution en 1996, dans une édition d’Anne-Isabelle Queneau ; nouvelle édition en 2019.

Véronique Montémont

Sur Queneau, voir aussi Corpus quercuscanis Frantexto et Quenacouatique