Jacqueline Paulhan, Une petite fille si fragile (F. Simonet-Tenant)

 

Récit d’enfance et de jeunesse

Les lecteurs fidèles de Jean Paulhan connaissent bien Jacqueline Paulhan qui, inlassablement, depuis des décennies, est une des chevilles ouvrières de la Société des lecteurs de Jean Paulhan (voir http://jeanpaulhan-sljp.fr), laquelle s’emploie à faire connaître et lire l’œuvre de l’éminence grise de la Nouvelle Revue française. Aussi est-on ravi et curieux de faire la connaissance dans ce récit autobiographique de Jacqueline Weiler, avant qu’elle ne devienne Jacqueline Paulhan.

On a entre les mains un récit d’enfance et d’adolescence qui court de 1927, année de naissance de la narratrice, à septembre 1947 : on quitte la jeune fille alors qu’elle a obtenu le baccalauréat à Grenoble, qu’elle a rejoint ses parents qui viennent de s’installer à Paris, qu’elle entre en classe de Mathématiques supérieures au lycée Fénelon, qu’elle a subi une énième opération de la jambe et qu’une fois sa maudite jambe « impeccablement redressée », elle danse avec succès au bal de l’École normale supérieure. 23 chapitres composent le récit : non seulement ils suivent l’ordre chronologique mais ils sont aussi précisément datés et localisés (chapitre I : Le Havre, Sainte-Adresse. Octobre 1927 – Septembre 1929. 1 et 2 ans ; chapitre 2 : Algérie. Octobre 1929 – Juin 1932. 3 et 4 ans etc). Ces 23 chapitres sont également enrichis d’un court titre évocateur : « Petits débuts », « La vie facile », « Les belles vacances », « Tout irait bien, si… », « C’est l’aventure ! », « Ce n’est pas juste ! » etc. Cette table des matières aux titres primesautiers rappelle irrésistiblement les titres-sommaires des chapitres dans les romans de la comtesse de Ségur, destinés à mettre les jeunes lecteurs en appétit. Dès les titres, c’est donc un esprit de jeunesse qui souffle sur le livre : celui-ci va nous conter non pas « Les malheurs de Sophie » mais « Les aventures de Jacqueline », entourée d’une sœur Colette, d’un an sa cadette, dont elle est inséparable, et de parents, professeurs de lettres, aimants et attentifs.

Une petite fille si fragile accorde une large place aux scènes attendues du récit de jeunesse : portrait des parents et des grands-parents, scènes (nombreuses) de jeux, fêtes enfantines, portraits d’institutrices et scènes scolaires, premières amitiés, lectures (Jules Verne, Stevenson, Walter Scott, Rousseau, Zola, Louis Hémon, Verlaine, Voltaire), vacances… Ce qui fait de l’enfance de Jacqueline une enfance singulière est la fragilité de sa santé. De l’âge de 5 à 20 ans, l’existence de la narratrice a été ponctuée d’opérations graves (moult ostéotomies et une néphrectomie). Loin d’assombrir l’enfance, ces diverses opérations sont représentées comme les étapes de l’apprentissage de la vie que fait une enfant volontaire, rieuse, volubile et casse-cou. Le récit conduit de l’Algérie (1929-1933) où le père de Jacqueline est professeur au lycée d’Alger à Grenoble (1934-1946) en passant par les mois de soin à Leysin en Suisse (1933-1934) où la petite fille suit un traitement dans un clinique héliothérapique renommée.

Le grand charme de ce récit est son ton : alacrité, vivacité, légèreté. L’entrain de la narratrice est contagieux et le lecteur avale d’un trait les 23 chapitres. Le large usage du présent de l’indicatif contribue à cette impression de fraîcheur donnée par le récit : l’âge de l’auteur qui se penche sur ses souvenirs ne compte pas ; c’est une force de vie jeune et enjouée qui traverse ces pages. Alors que l’enfant est malade, obligée de rester souvent alitée, sa mère lui fait une suggestion :

« Justement, Maman vient de me donner une bonne idée : je vais écrire mon journal. Je ne tiens plus en place. Je commence tout de suite, sur un vieux cahier de brouillon.
    Premier problème : il faut quelques lignes d’introduction, comme dans les livres de la Comtesse de Ségur, ça se fait. Une heure de réflexion pour arriver à la plus stupide des phrases ; j’en suis parfaitement consciente : “Ce qui m’a donné l’idée d’écrire mon journal, c’est l’envie d’améliorer mon orthographe qui n’est pas très bonne.”
    C’est bête, c’est faux, mais c’est fait.
    Deuxième problème : quelqu’un pourrait lire ce journal et je ne veux pas que l’on puisse savoir ce que je pense, ce que je ressens ; donc je ne raconterai que ce qui s’est passé : aucun sentiment, aucune confidence. Par précaution, je le cacherai.
    Sur mes traces, Colette a commencé, elle aussi, son journal. Mais elle le pose, bien en évidence, sur la table de la salle à manger. Tout le monde doit le lire. Même moi. Elle est pleine d’idées. » (p. 145-146)

L’intérêt du récit tient également à la précision des souvenirs, aux détails qui restituent les atmosphères, à la narration très évocatrice des temps de l’Occupation. Les récits d’enfance et de jeunesse sont nombreux, et cet exercice autobiographique est rien moins que facile. Jacqueline Paulhan a su trouver le ton fait de vivacité et de clarté méthodique ainsi que le rythme allègre qui donnent à son autobiographie une grâce particulière et malicieuse.

Jacqueline Paulhan, Une petite fille si fragile, La Part commune, 2016, 337 p.

Françoise Simonet-Tenant