Joseph Ponthus : À la ligne

À la ligne : passer au paragraphe suivant quand on écrit. Quand on est ouvrier intérimaire dans l’agro-alimentaire, cela signifie se rendre à l’usine, embaucher sur des lignes de production, opérer pendant des heures de rang le tri des crustacés, l’égouttage du tofu, la manutention des carcasses de viande. C’est ce qu’a fait Joseph Ponthus pendant plus d’une année. Pas « pour écrire », pour réaliser un document, pas non plus par conviction politique, comme le faisaient ceux qu’on appelait les établis dans les années 1970. Il y est allé, dit-il sans ambages, « pour les sous », parce qu’il s’est marié, a déménagé, a  désormais un foyer, l’envie d’un enfant, et que malgré des recherches intensives, il n’a pas trouvé de travail dans son domaine de qualification.

De cette condition ouvrière, de cet avalement de la vie, du corps, de l’être par l’usine (« Je suis l’usine elle est moi elle est elle je suis moi ») est né un livre que l’on peine à qualifier, tant son essence est riche, sa facture impressionnante, son propos tout à la fois gai et implacable, cruel et tendre. Il se déroule en phrase courtes, qui ne cherchent pas la poésie mais la trouvent à leur corps défendant : beauté de ces scansions, de ces hachures, de ces instantanés, justesse de ces diagnostics posés en une phrase mais qui en disent si long sur la condition des ouvriers de l’agro-alimentaire. Une phrase comme une pause, arrachée à la fatigue, à peine le temps de la former, de la poser :

J’écris comme je travaille.
A la chaîne.
À la ligne

L’usine devient pour l’intérimaire qui a un besoin vital de travailler le lieu paradoxal dont on ne peut plus s’abstraire : elle donne autant à vivre qu’à souffrir, comme l’hôpital ou la prison. C’est un monde « parallèle », sans jours ni nuits, dont on ne sait plus où est la limite : « Tu re-rentres dans un rêve. Ou dans un cauchemar ». Mais elle est aussi une fierté, une fierté inévitable, qui se dévoile face à d’autres contextes professionnels : à côté des bavardages creux, des procédures ineptes, quand au moins on sait à qui et pourquoi on « vend sa force de travail » : Joseph Ponthus parle ainsi de la quasi « joie du boulot physique », pas pour l’exalter mais simplement parce qu’elle existe. Heureusement, d’ailleurs : car certaines usines, comme l’abattoir où il est préposé au nettoyage, puis aux carcasses de viande, le font entrer dans une autre réalité encore, celle de « l’atroce » qui réveille toutes les nuits. Mais  « mes cauchemars sont juste à la hauteur / De ce que mon corps endure . »

C’est en lisant un livre comme celui-ci, en découvrant ce qu’il dit du corps épuisé  – avec autant de force que Leslie Kaplan dans L’Excès-l’usine – qu’on comprend à quel point ce travail est une usure et une aliénation : souffrance physique du corps qui se rebelle, travail dans des entrepôts à huit degrés, horaires postés qui hachent le sommeil et interdisent à jamais le repos, même les jours de relâche, chocs, anti-inflammatoires avalés pour tenir les huit heures requises.

Certains ayant vécu une expérience de mort
imminente assurent avoir traversé un long tunnel
inondé de lumière blanche

Je peux assurer que le purgatoire est juste avant le tunnel de cuisson d’une ligne de bulots.

Tout est dans la démesure et la déshumanité : on travaille en tonnes, en milliers de pièces quotidiennes, en charges individuelles de vingt-cinq kilos, les mouvements sont mécaniques, risibles, et la fragmentation des tâches tue le sens, donnant par moments l’impression d’être un « Kamoulox vivant ». Sauf que le jeu est réel : « Certes on dirait les Shadoks. Mais c’est l’usine ». Parfois, l’épreuve est si grande qu’on rentre, qu’on s’écroule et, qu’on pleure à gros bouillons.

Cette prose en apparence si nue est pourtant nourrie – et c’est ce qui lui donne une telle force de percussion –  par un riche envers intertexuel qui a priori n’a rien à voir avec le monde brut du travail. Pourtant, le livre entier est parsemé de citations implicites, souterraines, détournées ; il est irrigué par toute une culture, par un héritage de mémoire qui s’impose, remonte par fragments à l’esprit et s’adapte avec une ironie merveilleuse au présent de l’usine (« La servitude est volontaire »). C’est la mémoire qui donne les armes pour ne pas sombrer dans la folie :  Foucault, Marx, Dumas, Rabelais, Aragon. Ronsard, Homère et Ponthus de Tyard. Apollinaire, les poèmes à Lou, parce que certains matins, l’usine est aussi douce qu’une petite tranchée. Mais aussi la chanson, Brel, Barbara, souvent convoquée, les chanteurs populaires ; Trénet et son « Y’a d’la joie ». Les mots cognent et obsèdent, la pensée s’égare, vagabonde dans des parenthèses de beauté absurde, des mises en cadence du présent en un délirant poème

J’égoutte du tofu
Encore trois heures à tirer
Plus que trois heures à tirer
Il faut continuer
J’égoutte du tofu
Je vais continuer
La nuit n’en finit pas
J’égoutte du tofu
La nuit n’en finit plus
J’égoutte du tofu. 

Devant la démesure, l’inexorable mécanique de la ligne, on tient, raconte aussi Joseph Ponthus grâce à de petits bonheurs arrachés au fil des jours, des détails comme autant de revanches : les crevettes détournées, non point du vol, mais le droit à un minimum de « reconnaissance en nature » ou celui de « manger à [s]a faim » sur son lieu de travail, la pause de dix minutes « grattée » à l’air libre, le texto trouvé sur le portable, la promenade avec le petit chien. Et la vie, la camaraderie qui reprennent leurs droits et éclosent comme les herbes sur le bitume : les covoiturages (qu’un simple changement d’horaire met en péril), les pauses cigarettes à la dérobée, le coup de main qu’on donne au collègue en train de couler. Certes, l’usine n’est pas un paradis de camaraderie ouvrière : il y a les flemmards, les idiots, les obsédés sexuels. Mais les chefs n’y sont pas des kapos et une entraide « fraternelle » peut y exister.

Une dernière ligne court sous celle de l’usine et celles dont le livre est fait : pudique, mais immense, c’est le fil d’Ariane de l’amour de l’épouse, celle qui pour qui on est parti s’installer en Bretagne, celle dont la pensée donne un sens à l’ensemble de cette épreuve ; celle pour qui on écrit, surtout, faute de parvenir à parler, comme une longue lettre trop longtemps différée, ce qu’est aussi ce livre.

C’est en n’adoptant aucune posture, ni esthétique ni stylistique, en s’abstenant de vouloir délivrer un message ou asséner une quelconque morale, en adoptant le réalisme au sens le plus exigeant, qui peut aussi se révéler le plus transfigurateur du terme, que Joseph Ponthus, dans l’immense, la magnifique, la bouleversante vérité de ce qu’il appelle ses « feuillets d’usine » a tout trouvé : la justesse de ton, une écriture époustouflante de brutalité, de tendresse et de poésie mêlées, une ironie et une intelligence qui refusent le misérabilisme. Et surtout la force transcendante du propos, qui va au-delà de la littérature, pour toucher au cœur du social. Qu’est-ce que travailler aujourd’hui ? De quel prix de souffrance humaine (et subsidiairement animale, même si tel n’est pas le propos du livre) se payent le confort de nos assiettes ? Jusqu’où accepte-t-on de s’aliéner quand on doit gagner sa vie et de quelle force de résistance est-on capable ? Ce livre peut être lu comme un témoignage, un poème, un manuel de survie, une dénonciation, l’expression calme et incroyablement efficace d’une révolte, le triomphe de l’humain sur la ligne, de l’esprit sur le corps, de l’être sur le néant. Il est un de ceux où la littérature épouse la vie, sans partage.

Hélène Gestern

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