Benoîte Groult. Du Journal à quatre mains à Mon évasion : trajectoires d’une écriture autobiographique (V. Montémont)

B. Groult - Le genre et le temps

 

Référence de l’article : V. Montémont, « Du Journal à quatre mains à Mon évasion : trajectoires d’une écriture autobiographique », Benoîte Groult. Le genre et le temps, sous la direction de Sylvie Camet, Rennes, PUR, 2016, p. 39-48.



Du Journal à Quatre mains
à Mon évasion :

trajectoires d’une écriture autobiographique

Philippe Lejeune, dans Le Pacte autobiographique, mettait en évidence, à propos d’André Gide, l’existence d’un espace autobiographique, défini en ces termes : « une stratégie visant à constituer la personnalité à travers les jeux les plus divers de l’écriture », ces derniers incluant obligatoirement « un récit autobiographique [1] » stricto sensu. Cette définition, qui peut être appliquée à des écrivains tels que Gary ou Perec, recouvre tout aussi bien l’œuvre de Benoîte Groult. Commencée avec Le Journal à quatre mains (1962), poursuivie à ce jour jusqu’à Mon évasion (2008), celle-ci se déploie sur quarante-six années, qui voient évoluer la relation de l’auteur à l’autobiographie  au fur et à mesure que s’affirment ses positions féministes. Autant démêler la part du vécu et de l’inventé dans une œuvre romanesque demeure un enjeu secondaire au regard de son appréciation, autant il est éclairant d’analyser comment un engagement, une expérience vécue, conditionnent le choix de certaines formes littéraires, et d’étudier comment celles-ci peuvent se compléter, entre fictionnel et factuel, pour reprendre la terminologie de Gérard Genette. Afin de mieux comprendre cette trajectoire, il importe de resituer les œuvres de Benoîte Groult dans le contexte de leur production : celles-ci en effet s’éclairent largement les unes les autres, jusqu’à Mon évasion, qui constitue une véritable clé de lecture rétrospective de l’ensemble ; cette autobiographie permet en effet d’appréhender un système subtil de variations, de réinvestissements et de transpositions, au service d’une conviction féministe qui reste, elle, inébranlable.

Le journal à quatre mains

Le premier texte que publie Benoîte Groult est écrit en collaboration avec sa sœur Flora : il s’agit du Journal à quatre mains, qui paraît en 1962, sous la couverture des éditions Denoël. Cette première édition s’accompagne de la mention infratitulaire « roman », qui invite à lire le texte comme une fiction – certes largement inspirée par la vie de ses deux auteures. La préface double revendique pourtant des accents autobiographiques : écrite à la première personne, elle atteste que Benoîte et Flora ne sont pas des personnages de fiction, mais deux sœurs bien réelles, nées dans les années 1920, qui ont vécu leur adolescence à Paris sous l’Occupation. Toutefois, une formule de Benoîte introduit une légère ambiguïté, en ce qu’elle parodie le début des contes : « Donc, il y avait une fois au 44 de la rue Vaneau, une brune et une blonde. C’était en mai 1940, une époque où l’on n’avait pas le droit d’être inconscient, et pourtant… [2]» La préface de Flora, elle, insiste davantage sur la valeur mémorielle du journal : « Encore un instant, Monsieur le Temps, encore un instant : laissez-moi relire ce journal [3]. » L’édition de 2002 est quant à elle accompagnée d’une nouvelle préface double, qui s’ajoute à la première. Dans la sienne, Benoîte revient sur la publication et le feuilletage de ces « carnets de jeune fille », tandis que Flora commente les conditions de l’écriture, décrivant par le menu le cérémonial des séances de rédaction vespérale pendant l’Occupation, où l’absence de chauffage obligeait à se fourrer tout habillée sous les couvertures : « De l’autre côté de la porte, dans un lit parallèle au mien, Benoîte écrivait elle aussi [4] ». Cette fois, la préface est plus référentielle, insistant sur les circonstances matérielles de la tenue du journal ; un changement d’optique qui pourrait sembler un détail, mais qui reflète l’ambiguïté générique qui plane sur le texte, et l’évolution de sa réception. Les paratextes participent de cette évolution : entre l’édition de 1962 et celle de 2002, la mention roman a disparu de la couverture, pour être reportée sur la page de garde. L’édition Folio de 1978, dans sa prière d’insérer, préfère parler d’un « document très troublant » et même d’une « confession », tandis que la réédition de 2002 annonce en quatrième de couverture un « témoignage d’une sensibilité unique ».

Comment peut-on expliquer cette réticence légère à identifier d’emblée le journal…comme un journal, et à le désigner comme une fiction tout en attestant de sa véridicité ? En effet, le texte remplit tous les critères d’une énonciation autobiographique : un discours à la première personne, une identité entre les auteures, les narratrices et les personnages, des entrées datées, un ancrage dans un contexte biographique directement vérifiable, avec conservation de la plupart des noms propres, et la consignation d’une actualité historique connue de tous. On peut d’abord expliquer ce flou par le fait que le texte a été remanié. Parlant de la genèse du journal, Flora Groult, dans ses Mémoires de moi, relate ainsi qu’à trente ans, elle « en train d’écrire un livre » et qu’une partie du journal, où apparaît un professeur très aimé, disparaît : « Notre livre avait été jugé trop gros et ce n’est pas moi qui avais supervisé les suppressions de mon texte [5] ». Benoîte, elle, évoque dans Mon évasion la genèse de l’ouvrage de manière un peu plus détaillée :

Nous [Flora et moi] avons retrouvé dans des malles d’osier des dizaines de carnets de moleskine noire à tranche rouge avec un élastique, modèles courants à l’époque, où nous avions consigné chaque soir notre vie quotidienne sous l’Occupation et les rêves de deux petites jeunes filles rangées entre 1939 et 1945. […] C’est pour nous faire plaisir à nous d’abord que nous en avons formé le projet d’en tirer un livre [6].

Elle parle quelques lignes plus loin d’un journal « retouché et dépoussiéré [7] » et on en trouve facilement la preuve en effectuant la lecture croisée du journal et de Mon évasion. Ainsi, dans le journal, Pierre Heuyer, le jeune mari de Benoîte, s’appelle Albert Landon et est surnommé Blaise – un accroc notable au pacte autobiographique, qui tire le texte du côté du roman. Mais surtout, les causes de sa mort sont présentées de manière dissemblable. Dans le Journal, Flora parle d’une blessure de résistant :

c’était Benoîte qui nous annonçait […] que Blaise avait été blessé dans le maquis. […] il est blessé dans le dos : le poumon perforé et deux côtés cassées, pense-t-on [8].

En réalité, le jeune étudiant en médecine est tuberculeux, ce qui lui interdira le départ dans le maquis pour lequel il s’était porté volontaire. C’est une opération chirurgicale de la dernière chance qui lui coûte la vie, après plusieurs séjours au sanatorium :

Mon jeune mari allait mettre quarante jours à mourir, d’infection de la plèvre, puis de septicémie, alors que les Américains venaient d’arriver avec la miraculeuse pénicilline. Une semaine trop tard [9].

En soi, ces variations ne remettent pas fondamentalement en cause le substrat autobiographique du journal : un deuil est un deuil, et celui-là a bien été vécu. Mais elles trahissent son hybridité, entre œuvre et document : un phénomène qui n’est pas propre à ce texte, découvre-t-on si on le compare à d’autres journaux contemporains, tenus à peu près dans les mêmes conditions.

Journaux de femmes sous l’Occupation

Les journaux de femmes sous l’Occupation ont en effet connu trois vagues de publication : l’une dans l’immédiat après-guerre, entre 1945 et 1947, l’autre à partir des années 1960, et une dernière à partir des années 1990. Alors que les textes édités tardivement, souvent au reste par des historiens, sont marqués par un scrupule philologique [10] et une volonté documentaire [11], ceux qui ont paru entre 1960 et 1975 ont un statut plus incertain. Ils sont en effet la plupart du temps le fait d’auteures qui ont déjà entamé une carrière littéraire [12] ou qui y aspirent : le journal devient alors une facette de l’œuvre publiée, et il y est régulièrement question d’écriture, ou de l’ambition de devenir écrivain. L’autre type de texte dont les années 1960-75 raffolent sont des journaux qui rompent avec une vision monolithique et héroïsée de la guerre, et font leur place aux ambiguïtés de l’Occupation. Les éditeurs semblent avoir détecté dans ces textes un véritable potentiel : ainsi Frédérique Moret avec son Journal d’une mauvaise française [13] reflète-t-elle les multiples ambiguïtés de l’opinion française tandis que Les Années doubles, de Micheline Bood [14], racontent la vie d’une lycéenne intrépide, frondeuse et ultra-patriote, ce qui ne l’empêche pas de flirter à l’occasion avec quelque soldat allemand ou italien… Sur ces textes, la pression éditoriale est évidente. Certes, il est d’usage – ce que ne font pas les sœurs Groult, et c’est tout à leur honneur – de jurer en pareil cas que l’on donne à lire une reproduction fidèle de l’original. Mais le risque d’amendement, et même de récritures, à une époque où le souvenir de la guerre est encore frais, n’est pas à exclure [15].

On peut donc en déduire que Le journal à quatre mains se trouve à la croisée d’une double exigence qu’il n’est pas le seul à épouser. D’une part il s’agit d’offrir au lectorat des années 1960 un texte qui possède un caractère authentique et évoque un pan essentiel de l’histoire française, dans lequel beaucoup de lectrices et de lecteurs pourront se reconnaître. Le journal fourmille ainsi de détails sur les faits saillants du temps, avancées militaires, rationnement, libération par les Américains, politique pétainiste et lois antijuives. Cependant, il reste, si on le compare à d’autres textes, peu politisé et en tout cas assez peu polémique. Il reflète, pourrait-on dire, la vie quotidienne de nombreuses jeunes femmes sous l’occupation, lycéennes ou étudiantes  – non astreintes au STO, elle ne sont pas aussi systématiquement appelées à rejoindre les maquis ou la résistance –, qui assistent avec dégoût à certains agissements, mais continuent à vivre comme avant faute de savoir quoi faire pour renverser la situation. Le 10 juin 1942, Benoîte écrit ainsi :

Hélène Schwartz porte l’étoile jaune et noir. […] Elle fait les mêmes études que moi ; mais c’est elle qui a été choisie pour porter le stigmate de la honte. […] La vie est d’une injustice insoutenable. Et on la soutient, bravement, lâchement, avec les meilleures raisons du monde [16].

Comme l’analyse très justement l’auteure, le public a vite pardonné une inertie politique qu’elle-même pourtant se reprochait, en termes énergiques, dans sa préface de 1962 ; car « c’est justement pour son authenticité et son innocence que le journal allait plaire [17]. » L’on pourrait d’ailleurs comparer l’excellente réception du livre des sœurs Groult à celle d’un autre texte, Un lycée pas comme les autres, de Simone Meynier [18], paru la même année que le Journal à quatre mains. Aujourd’hui bien oublié, ce roman épistolaire destiné à la jeunesse raconte la vie d’une famille rennaise sous l’occupation, dont les deux filles aînées sont mises à l’abri à la campagne. Largement autobiographique (les noms de famille et les prénoms ont été conservés, et certains documents authentiques sont donnés à lire à la fin de l’ouvrage), cet ouvrage, couronné par le Grand Prix de la Littérature pour les jeunes, a connu un vif succès. Certes, il ne s’adresse pas au même lectorat, mais en substance, le postulat est le même : restituer la qualité d’une expérience vécue, en usant d’une forme adressée (ici, la correspondance), mais dans une langue et une forme littérarisées. Du corpus de journaux de femmes sous l’Occupation que nous évoquions précédemment, il est au reste remarquable que seul celui des sœurs Groult aura connu un aussi vif succès – il faudra attendre la publication du journal d’Hélène Berr, en 2008, pour qu’un ouvrage de ce type rencontre un tel public, et encore, pas pour les mêmes raisons.

L’entrée en écriture

Car l’autre qualité du Journal à quatre mains, celle qui séduit et enchante, supplantant parfois son intérêt documentaire, c’est son style. Le texte distille en effet avec soin des références littéraires multiples (de Molière à Gide en passant par Balzac et Giraudoux) mâtinées de culture populaire (« Cahin-caha… de ci de-là… [19]). Cet intertexte demeure la plupart du temps suggéré, sans nom d’auteur, ce qui ajoute le plaisir de la connivence avec le lecteur. Mais à côté de cela, la version publiée a tenu à conserver quelques naïvetés orthographiques, comme « Degaule [20] », manière de souligner la jeunesse des auteures.

À côté de ces perles de culture, une catégorie de vocabulaire – nettement moins châtiée – détone sous la plume de ces jeunes filles qui fréquentent la Sorbonne et Victor Duruy. Ou plus exactement, ce qui étonne est la juxtaposition résolue des deux registres, le soutenu et le populaire. Celui-ci utilise volontiers des apocopes (« j’étais d’ac. »), des suffixes (« aller au cinoche »), un lexique à la mode (« collé secco ») familier (« ouvrir ses mirettes »), populaire, (« je m’emmerdais ») voire franchement argotique (« mézigue »). Le résultat fait que dans le Journal, la grossièreté n’est jamais tout à fait vulgaire : on dit « Merdre », comme chez Jarry, ou, mieux encore, « Merdam [21] ». Ce décalage participe d’une véritable démarche d’écriture : entre fleurs de rhétorique et notations spontanées, le journal, dès sa rédaction, a travaillé à trouver sa voix, son style fait d’ironie, de distinction et de gouaille. Ainsi Benoîte, la plus âgée des diaristes, dont la plume fera plus tard des merveilles dans la veine pamphlétaire d’Ainsi soit-elle ou de La Touche étoile, manifeste-t-elle tout particulièrement son goût pour les formules frappantes, les métaphores filées et même redoublées (« J’ai envie de voler de mes propres ailes, fussent-elles des ailes d’oie [22] »), et les jeux de mots (« le miracle de la multiplication des Pétain [23] »

Au fond, c’est déjà d’une œuvre littéraire dont il s’agit. Racontant, ironiquement, les efforts de sa mère pour la pousser vers les lettres, Benoîte écrit, en octobre 1940 : « Je la quittais gonflée à bloc, sûre désormais que […] j’écrirais un journal qui vaudrait en tout cas celui de Marie Bashkirtseff [24] ». Une référence significative : le journal de cette jeune peintre russe, morte de tuberculose à vingt-cinq ans, publié dans une version expurgée par sa famille en 1887, et maintes fois réédité, a été un immense succès de libraire. Le Journal à quatre mains est donc, en plus de sa fonction de conservatoire du présent, un laboratoire de l’écriture à venir ; presque son banc d’essai. Mon évasion, qui mentionne une autre diariste célèbre, ne le cache pas :

Je tenais un journal et […] des amis l’appréciaient. […] j’en distribuais des extraits à Hélène, mon amie de cœur, à des militaires aussi. L’un avait emporté mes carnets à Narvik. Un autre, un spahi, venait de me retourner mes feuillets pleins de sable du désert. Il me comparait à Katherine Mansfield ! J’écrirais un jour, c’était sûr. J’en étais sûre… [25]

Cette notation situe le livre dans une démarche d’écriture « extime » : à savoir le goût d’évoquer des événements privés, mais avec le désir d’en partager le récit écrit. Et Flora le dit bien : son émotion quand elle voit le livre en librairie s’apparente à celle de l’écrivain débutant[26]. De fait, le Journal à quatre mains signe l’entrée des deux sœurs sur la scène littéraire, celle des auteurs publiés. Un pas considérable, fondamental, même, surtout pour Benoîte, qui a grandi dans le constat de l’infériorité dans laquelle on maintient les femmes et leurs activités littéraires. Durant sa jeunesse, elle a pu constater combien le début du XXe siècle continuait à prôner l’horreur du « bas-bleuisme[27] » – terme sous lequel on fourre en vrac la moindre aspiration intellectuelle pourvu qu’elle émane d’une femme  –, notant dans son journal, à propos d’un garçon : « Il n’avait pas reniflé en moi le bas-bleu, la suffragette, la revendicatrice, bref, la fille à fuir ![28] », Certes, c’est grâce à Paul Guimard, son « mari féministe », qui est alors directeur littéraire chez Denoël, que l’occasion est donnée à Benoîte et à sa sœur d’éditer leur journal. Toutefois, l’aînée (que les couvertures des éditions de poche ou Folio de ses romans continueront à présenter, jusqu’en 1976, comme « la femme du romancier Paul Guimard »[29]) souligne que sa parution est vécue, pour la première fois, comme une libération de l’identité maritale.

C’était une nécessité, cette fois, de laisser tomber nos maris, Pringle et Guimard : nous redevenions les sœurs Groult après vingt ans d’interruption [30]!

 

Traverser l’espace autobiographique

À la suite du Journal à quatre mains, et très vraisemblablement encouragées par le succès de celui-ci, Benoîte et Flora Groult poursuivent une carrière d’écrivain en duo, avec deux titres Le Féminin Pluriel (1965) et Il était deux fois (1968). Le Journal a posé les fondations de ce que sera leur univers littéraire : elles poursuivent dans leurs romans ultérieurs le tissage rhapsodique de motifs autobiographiques, d’abord par le choix des voix. Ainsi, même si cette fois il s’agit bien de « romans », les deux livres usent d’une polyphonie narrative qui recrée la structure dialogique du Journal à quatre mains, où il arrivait déjà que les deux sœurs s’interpellassent d’une entrée sur l’autre. Flora déplorait-elle que sa sœur l’eût initiée un peu trop crûment aux mystères de la reproduction ? Benoîte écrivait trois jours plus tard, en écho : « Décidément, Flora était déjà une belle gourde dans son enfance ! [31] » Il était deux fois reprend ce principe de l’échange, et de la joute verbale : deux amies de classe, Anne Hascoët et Isabelle Mâcherolles, se retrouvent alors qu’elles ont la quarantaine. La narration à la première personne fait alterner leurs deux voix, dans lesquelles on reconnaît sans peine celle de Benoîte (la volontariste Hascoët) et de Flora (la mèrepoule Mâcherolles). À la faveur d’un épisode de vacances, le roman devient même épistolaire, restituant au plus proche le dialogue sororal initié dans le Journal. Même alternance des voix dans Le Féminin pluriel où Marianne, l’épouse, et Juliette, la maîtresse, se disputent le même homme, ce qui fait voler leur amitié en éclats ; là encore, il est facile d’identifier qui incarne l’une et qui parle par la voix de l’autre. De surcroît, ces romans réinvestissent, déjà, un certain nombre de biographèmes, parfois communs, parfois plus individuels, mais toujours en lien avec des questions féministes, et qui seront ensuite développés dans les œuvres « en solo ».

Ainsi Benoîte interroge-t-elle régulièrement les limites de la liberté conjugale, en mettant en scène dans ses romans ce qui fut son pacte avec le romancier Paul Guimard : laisser l’autre libre de mener une vie sentimentale alternative. Une scène de Il était deux fois montre comment se scelle, implicitement, cet accord un rien douloureux.

Quand nous avons fêté son deuxième anniversaire de fidélité conjugale, je me souviens d’un profond sentiment de solitude. Garine cachait mal que nous buvions le champagne pour un miracle [32].

Or cette scène a réellement été vécue, c’est Mon évasion qui nous l’apprend. Et la phrase que Benoîte fait prononcer au mari du roman, « Garine », est presque mot pour mot celle de son mari Paul Guimard dans la vie : « Tu avoueras que c’est tout de même idiot de ne pouvoir se séparer de sa femme sans qu’elle vous manque[33] ». Un thème symétrique, celui des amours parallèles, vécues tout au long de la vie avec le même amant, est lui aussi récurrent : ce type de liaison est mise en scène dans Il était deux fois (Anne rencontre un pilote danois), est l’un des fils conducteurs de La Touche étoile (Marion aime Brian) et va faire l’objet d’un très beau roman sur l’amour et le plaisir charnel, Les Vaisseaux du cœur (1988) ; cette fois, le personnage s’appelle Gauvain et il est marin. Là encore, c’est Mon évasion qui livre le substrat biographique qui sous-tend la mise en scène récurrente de ce type de relation : dans la réalité, la figure de l’amant a été un soldat américain de Pennsylvanie, que Benoîte Groult a rencontré à la Libération, mais qu’elle a refusé de suivre pour devenir une French bride. Parlant de lui, elle a cette belle formule : « j’ai continué à le voir […] tout au long de ma vie. Nous n’avons jamais réussi à ne plus nous aimer [34] ».

Biographie et féminisme

On a vu que l’espace autobiographique de Benoîte Groult se révélait particulièrement cohérent depuis le Journal à quatre mains. Il est en effet fédéré par un centre de gravité qui, dans une large mesure, explique – et justifie – qu’elle ait puisé dans son histoire personnelle pour nourrir sa création : à savoir le féminisme. L’auteure est née en 1920, dans un milieu familial atypique. Sa mère, Marie, dite Nicole, est une femme de caractère, qui fonde sa propre maison de couture et entre en rivalité directe avec son frère, le célèbre Paul Poiret [35]. Benoîte décrit son père comme un homme infiniment respectueux des femmes, qui encourage sa fille dans la voie des études. Ce cadre éducatif hors norme n’empêche pas que Benoîte reste, comme nombre de femmes de sa génération, imprégnée de l’idée que le salut est dans le mariage, et que les ambitions intellectuelles d’une femme la fragilisent socialement. Ainsi, elle-même se mariera trois fois (un veuvage, un divorce), et renoncera au métier qu’elle aurait aimé pratiquer, la médecine, car « Trop long, trop dur pour une femme et faisant fuir les prétendants, disait-on[36] ». Cet entrelacs d’aspirations et d’interdits, de réticences et de révolte, structure son univers littéraire et forme, déjà, une bonne partie du substrat du Journal à quatre mains : pendant que Flora flirte et séduit, Benoîte passe ses certificats et voit filer les prétendants, au grand désespoir de sa mère. Alors que le texte, on l’a vu, est politiquement en retrait, les entrées rédigées par Benoîte se révèlent combatives, voire militantes, en ce qui concerne le statut des femmes : il rappelle sur plusieurs points le journal de Frédérique Moret, une jeune Ardennaise révoltée contre la sujétion, la brutalité masculine et les interdits qui pèsent sur l’avortement.

Pendant l’Occupation, le sentiment dominant, chez Benoîte, est une colère mâtinée de sarcasme contre l’oppression, passée et surtout présente, infligée aux femmes par les hommes. Le 17 mai 1940, la jeune femme écrit : « C’est la guerre ! Et, depuis l’Antiquité, être vaincue pour une femme c’est régulièrement être violée[37]. » Elle est ulcérée par certaines mesures pétainistes, telle l’interdiction faite aux femmes mariées de travailler dans l’administration : « Nous sommes les Juifs des sexes », écrit-elle le 17 octobre 1940[38]. Mais c’est surtout sur la question de l’avortement que le texte va le plus loin. Rappelons que le Journal a été publié en 1962, une époque où ni la contraception, ni l’avortement ne sont légalisés, cependant que la « révolution sexuelle » de mai 68 reste encore à venir. À cette époque, les textes qui évoquent la réalité physiologique de l’avortement sont rarissimes. Annie Ernaux, enceinte en 1963, et complètement désemparée, raconte dans L’Événement combien il était difficile, voire impossible de se documenter sur la question, même quand un livre osait mentionner l’avortement[39]. Mon évasion le dit aussi : « Dans l’Encyclopédie Quillet de mon père, à avortement j’avais pu lire : “Se dit généralement pour les femelles animales. Ne concerne les femmes que s’il s’agit de manœuvres criminelles [40]” ». Or, au moment de la publication du journal, Benoîte Groult a avorté au moins trois fois. D’abord de Pierre Heuyer, quelques semaines avant leur mariage, puis de son deuxième mari, Georges de Caunes, dont elle venait d’avoir deux enfants à intervalles rapprochés. Or en 1962, ce sujet n’est pas précisément populaire : tabou dans les livres, jugé écœurant par un certain nombre d’hommes et toute une frange conservatrice de la société, il revient, en plus, à faire l’aveu que l’on a transgressé la loi. Or Benoîte en parle, et à plusieurs reprises, dans le journal, évoquant les ennuis, les manœuvres d’amies ou d’amies d’amis, jusqu’à ce que ce soit son tour. Elle raconte alors l’intervention, la souffrance physique, la mauvaise grâce du médecin, le sentiment d’humiliation :

Cela a duré trente minutes ; V. ne voulait pas avoir à y revenir. C’est vraiment une douleur personnelle et centrale dont on a du mal à s’abstraire […] trois minutes de pause toutes les dix minutes, et on remonte à l’assaut. V. ne disait rien, mais j’avais l’impression qu’il me faisait payer quelque chose. C’était l’heure de la facture, de la douloureuse. Il paraît que, dans les hôpitaux, on n’endort pas les avortées volontaires pendant le curetage, pour les punir. Il est révoltant que n’importe qui puisse punir la femme et épargner l’homme, comme d’habitude [41]. (15 juin 1943)

Mon évasion révèle à quel degré les femmes de la génération de l’auteure avaient intériorisé ce qu’elle appelle « une des fatalités de la condition féminine, la norme en quelque sorte[42] » ; des mots qui l’on retrouve, bien proches, dans La Touche étoile, qui parle de « fatalité féminine ». Dans le chapitre de ce roman qui est consacré à la sororité, la sœur cadette demande même à sa sœur aînée de pratiquer un avortement sur elle… On ne s’étonnera guère que ce thème devienne une constante de l’œuvre : dans Il était deux fois, c’est le personnage de la fille d’Isabelle, Clarisse, qui subit une interruption de grossesse, tandis que dans Le féminin pluriel, la maîtresse, Juliette, se fait avorter sans oser rien en dire à son amant. L’événement biographique est ainsi donné à voir à travers de multiples prismes romanesques, selon qu’il affecte la mère, la fille, la sœur, et aussi l’homme impliqué.

L’œuvre de Benoîte Groult va prendre une nouvelle orientation – sans rompre avec sa continuité – à compter du moment où sa sœur déménage en Finlande, rompant ainsi leur couple littéraire. L’écrivain, a posteriori, juge cette séparation forcée bénéfique : « Nous n’aurions pas réussi à devenir des auteurs à part entière [43] » écrit-elle dans Mon évasion. Même si elle publie un roman, La part des choses, la romancière, à partir de ce moment, semble attirée par une veine quelque peu différente : l’essai, le texte polémique, le pamphlet, mené sur un mode non théorique et non universitaire. Benoîte Groult n’est pas une militante féministe comme ont pu l’être d’autres intellectuelles des années soixante-dix : elle a presque cinquante ans en mai 68, n’a jamais fait partie du « ghetto universitaire[44] », n’a pas appartenu au MLF ni été éditée par Antoinette Fouque. Elle dit même avoir été considérée comme si peu féministe que nul(le) ne lui a proposé de signer le « Manifeste des 343 » – « Je le regretterai toute ma vie », écrit-elle dans Mon évasion[45]. Son féminisme à elle se transmet par un regard lucide, un humour mordant, la vraie capacité à débusquer le ridicule, tout autant que le pouvoir destructeur, des poncifs dont on accable les femmes. Une parole libérée, qui s’autorise d’une existence riche, par bien des aspects atypiques,  pour poser des questions fondamentales autour du travail, du corps, de la sexualité, des tabous, de la maternité… Autant de perspectives militantes qu’à un moment donné, l’écriture de romans ou d’articles de presse ne suffisent plus à assumer. Elles vont être relayées par une forme à nouveau hybride, de nouveau enracinée dans l’espace autobiographique : des essais qui prennent comme point de départ, ou comme poste d’observation, l’expérience vécue.

La préface d’Ainsi soit-elle (1975) peut rétrospectivement être lue comme un véritable prélude à Mon évasion : un excursus biographique, ou Benoîte revient sur son enfance, son amour pour la Bretagne, introduisant au passage la question de cette féminité, bien encombrant bagage pour une jeune femme née en 1920 qui grandit dans « le trac de ne pas correspondre à la définition imposée, donc de ne pas trouver preneur [46] ». Le livre, qui est à la fois un essai documenté, un plaidoyer et un cri de révolte – devant l’excision, par exemple –, prend soin de se soustraire à la définition générique (« Je n’avais pas envie d’écrire un roman. Mais je ne sais-quoi. Un fourre tout [47] » ) pour proposer une autre clé de lecture : Ainsi soit-elle se veut l’un de « ces livres que les femmes se mettent à écrire maintenant et qui dit enfin les choses jamais dites [48] ». Plus tard, Benoîte Groult ira plus loin dans son désir autobiographique, sans toutefois souhaiter prendre la plume seule : c’est pourquoi elle demande à la critique Josyane Savigneau de collaborer à un livre sous forme d’entretiens, qui paraît en 1997 sous le titre de Histoire d’une évasion ; l’écrivain recrée ainsi, d’une certaine manière, l’ancien dialogisme pratiqué avec sa sœur dans le Journal. Onze ans plus tard, Mon évasion, bien qu’il reprenne des fragments de cet entretien, est cette fois porté par la seule voix de l’auteur, une voix purement autobiographique. Quand elle le publie, Benoîte Groult a presque quatre-vingt-dix ans : l’âge des bilans, et celui aussi auquel on n’attente plus à l’intimité de grand monde en écrivant sa vie. Le livre, à une époque où le marché éditorial continue à survaloriser l’étiquette roman, et se délecte des autofictions de toutes espèces, se présente bel et bien comme une autobiographie – le mot est inscrit sur la jaquette de l’ouvrage. Il assume entièrement son ancrage référentiel et plus encore, revient sur des épisodes – comme la mort de Pierre Heuyer – qui permettent de prendre la mesure de ce que la récriture du Journal à quatre mains a déplacé. Il fournit également des clés de lecture pour la presque totalité des romans, clés politiques ou psychologiques : ainsi l’auteur avoue-t-elle, par exemple, avoir écrit Le Féminin pluriel « pour se défouler [49] » de l’infidélité de son mari, mais se défend-elle d’avoir voulu blesser jamais Paul Guimard avec les Vaisseaux du cœur, plaidoyer pour la liberté de décrire le plaisir féminin.

Benoîte Groult, qui a créé dans ses livres un espace narratif aussi varié dans ses formes que thématiquement cohérent, est un exemple particulièrement intéressant de ponts jetés entre autobiographie revendiquée et transposition romanesque. Il faut y ajouter l’originalité d’une écriture marquée par la pratique diaristique, qui fut son premier mode d’expression littéraire. Irriguée de part et d’autre par le féminisme, son œuvre peut être lue presque de bout en bout comme une réflexion tantôt critique, tantôt amusée, mais toujours d’une grande acuité (sans parler de sa grande actualité) sur les modèles sociaux qui ont régi la vie des femmes en France dans la seconde moitié XXe siècle.


NOTES

[1] Lejeune Philippe, Le Pacte autobiographique [1976], Paris, Seuil, 1995, p. 165.

[2] Groult Benoîte et Flora, Journal à quatre mains [1962], Paris, Denoël, 2002, p. X.

[3] Ibid., p. XI.

[4] Ibidem, p. VI.

[5] Groult Flora, Mémoires de moi, Paris, Flammarion, 1975, p. 55. Nous soulignons.

[6] Groult Benoîte, Mon évasion, Paris, Grasset, 2008, p. 172. Nous soulignons.

[7] Ibidem, p. 171-172.

[8] Journal à quatre mains, op. cit., 2 avril 44, p. 319.

[9] Mon évasion, op. cit., p. 92.

[10] Voir par exemple Dupuy Aline, Journal d’une lycéenne sous l’Occupation, Le Pas d’Oiseau, Toulouse, 2013 ; Thomas Édith, Pages de journal 1939-1944, Paris, Viviane Hamy, 1995.

[11] Voir par exemple Auroy Berthe, Jours de guerre : ma vie sous l’Occupation, Paris, Bayard, 2008 ; Berr Hélène, Journal, Paris, Tallandier, 2008.

[12] Deharme Lise, Les Années perdues, Paris, Plon, 1961 ; Gennari Geneviève, J’avais vingt ans. Journal 1940-1945, Paris, Grasset, 1961.

[13] Paris, La Table Ronde, 1973.

[14] Paris, Robert Laffont, 1974.

[15] Voir Viollet Catherine, « “Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir.” Micheline Bood, Journal 1939-1947, dans Lannegrand Sylvie et Montémont, Véronique (éd.), Résistances intérieures, à paraître, 2016.

[16] Journal à quatre mains, p. 214.

[17] Mon évasion, op. cit., p. 172.

[18] Paris, Société Nouvelle des Éditions GP, 1962.

[19] Journal à quatre mains, op. cit., p. 147.

[20] Ibidem, p. 38.

[21] Ibidem, p. 171 et 172.

[22] Ibidem, p. 173.

[23] Ibidem, p. 124.

[24] Ibidem, p. 89.

[25] Mon évasion, op. cit., p. 67.

[26] Journal à quatre mains, op. cit., p. VII.

[27] Elle raconte à Josyane Savigneau avoir été giflée en public par son mari Georges de Caunes pour ce motif : « Ah, pas de bas-bleuisme en vacances, je t’en prie ! », Histoire d’une évasion, Paris, Grasset, 1997, p. 111.

[28] Journal à quatre mains, op. cit., p. 97.

[29] Au-delà du sexisme ordinaire, on détecte l’argument commercial sous-jacent (l’un n’empêchant pas l’autre !) : Paul Guimard est alors le romancier à succès des Choses de la vie (1967).

[30] Mon évasion, op. cit., p. 72.

[31] Journal à quatre mains, op. cit., p. 102.

[32] Groult Benoîte et Flora, Il était deux fois, [Paris, Denoël, 1968], « Folio », 1975, p. 226.

[33] Mon évasion, op. cit., p. 164.

[34] Ibidem, p. 107.

[35] Voir Peyret Emmanuelle, « Poiret, sœurs et sans reproches », Libération, 20 juillet 2015.

[36] Mon évasion, op. cit., p. 63.

[37] Journal à quatre mains, op. cit., p. 18.

[38] Ibidem, p. 95.

[39] « entre le moment où la fille se découvrait enceinte et celui où elle ne l’était plus, il y avait une ellipse », Ernaux Annie, L’Événement [2000], in Écrire la vie, Paris, Gallimard, « Quarto », 2011, p. 283.

[40] Mon évasion, op. cit., 2008.

[41] Journal à quatre mains, op. cit., p. 290.

[42] Mon évasion, op. cit., p. 135.

[43] Ibidem, p. 174.

[44] Ibidem, p. 175.

[45] Ibidem, p. 174.

[46] Groult Benoîte, Ainsi soit-elle, [1975], Paris, Le Livre de Poche, 2000, p. 23.

[47] Ibidem, p. 29.

[48] Ibidem

[49] Mon évasion, op. cit., p. 276.