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Colloque journaux d’écrivains France-Pologne (24 et 25 mai 2019, Sorbonne et ENS)

 

Journaux d’écrivains : entre pratique d’écriture ordinaire et littérature (XIXe-XXIe siècles)

[programme au bas du descriptif]

Ce colloque se penchera sur une question centrale : celle de l’inclusion des journaux d’écrivains dans l’espace littéraire. En d’autres termes, il s’agit de voir comment le journal, objet d’une écriture initialement privée, peut se voir transformé en œuvre. L’objectif consistera donc à identifier les principales caractéristiques des journaux d’écrivains, à décrire leur typologie, à étudier la façon dont les écrivains au cours des XIXe et XXIe siècles ont fait évoluer ce type d’écriture, ainsi que les relations qui unissent les journaux des écrivains au reste de leur œuvre, qu’il s’agisse de leurs écrits personnels (correspondance, autobiographie) ou fictionnels (romans, nouvelles, etc.) Nous souhaiterions proposer trois pistes de réflexion principales :

1) Le journal d’écrivain : une écriture ordinaire ? Il faut d’abord faire l’hypothèse qu’au départ, et du point de vue aussi bien typologique qu’historique, le journal d’écrivain n’est en rien distinct du journal de non-écrivain. Il appartient à la catégorie des journaux personnels, qui peuvent être traités comme relevant d’une pratique d’écriture connue, celle qui consiste à créer « une série de traces datées » (Philippe Lejeune), qui possède sa propre dimension performative (multifonctionnalité), matérielle (utilisation de certains outils et de supports d’écriture, introduction de matériaux iconographiques divers, d’objets, etc.) et textuelle (signification). Toutefois, le journal d’écrivain occupe une place à part dans le corpus des journaux personnels : en effet, dans chaque cas, il existe une tension entre le caractère commun de la pratique et la possible originalité que lui confère le statut de son auteur. Cette originalité doit toujours être analysée à la fois par rapport aux caractéristiques de la pratique diaristique mais aussi à la lumière de critères littéraires (poétique, style, contenu). Cette dualité invite donc à envisager une présence plus ou moins prononcée de l’écriture comme sujet au sein du journal des écrivains : elle-est nécessairement pour eux un objet central ? Ou bien un journal d’écrivain peut-il prendre naissance, au fil du temps, au sein d’un journal plus vaste (ainsi, le journal de Gide, qui dériverait, d’une certaine manière, d’un carnet de lectures) ? S’il faut admettre que la pratique de l’écriture ordinaire, notamment celle du journal, est distincte de l’écriture de création, toutes deux peuvent parfois converger, se réfléchir, voire se confondre.

2) L’évolution du journal d’écrivain. Il s’agira ici de prendre en compte, dans sa dimension diachronique et historique, les changements de statut qu’a pu connaître le journal d’écrivain. Cette réflexion engage, par exemple, une étude de l’image que l’écrivain se forme de son propre journal : le considère-t-il comme un écrit strictement privé ? Le journal est-il le réceptacle de notations intimes ou une chronique de sa vie sociale ? Tient-il lieu pour lui de notes de régie, rôle joué, par exemple, par Le Cahier noir chez Annie Ernaux ? Ou bien le journal est-il le réservoir où puiser ultérieurement du matériau littéraire, comme l’ont fait Henri Thomas ou Yves Navarre ? Cette analyse implique également la prise en considération du journal dans le paysage éditorial : doit-il être considéré comme une œuvre à part entière (tel est le cas du journal de Léautaud, de Gide, de Catherine Pozzi) ? ou comme un complément à l’œuvre existante, que les éditeurs jugent bon de porter à la connaissance du public, dans le cas d’un auteur déjà publié et connu ?  Ce cas englobe, notamment, le journal que l’on publie pour donner à voir les coulisses de l’élaboration d’une œuvre spécifique. On peut aussi s’intéresser à la réception du journal et la façon dont il est consacré comme œuvre par les lecteurs, au point d’éclipser parfois le reste de ses écrits.

3) Genèse et édition. Si nous lisons aujourd’hui les journaux d’écrivain sous leur forme imprimée, il faut toujours se rappeler que le journal, sous sa forme primaire – le plus souvent manuscrite ou dactylographiée –, n’est pas l’équivalent du manuscrit d’un livre, au sens éditorial du terme. Ce constat est valable quelle que soit l’intention de son auteur (dont il faut bien entendu tenir compte). On peut cependant affirmer que les pratiques contemporaines vont vers une réduction des frontières entre le journal et l’œuvre : celui-ci n’est plus toujours strictement cantonné à une pratique d’écriture ordinaire et régulière, mais peut faire l’objet d’une littérarisation, ce qui lui vaut d’être de plus en plus souvent, et de plus en plus vite, inclus dans l’espace littéraire. On pourra donc s’interroger sur certains aspects matériels et génétiques de la publication : en d’autres termes, sur les mécanismes qui transforment le manuscrit du journal en livre. La publication est-elle anthume ou posthume ? À quel moment de la carrière de l’écrivain, ou à quelle phase de la réception de son œuvre, est-elle intervenue ? Qui a été à son initiative (auteur, éditeur, amis, famille ?) Le texte a-t-il été publié intégralement, a-t-il subi des opérations de coupe, de censure, d’autocensure, de récriture ou de retouche ? Enfin, fait-il apparaître un lien avec le reste des écrits de l’auteur (journal de genèse, recyclage ou réutilisation) ?

Organisateurs :

• Centre de civilisation polonaise (Sorbonne Université)
• Équipe Autobiographie et Correspondances ITEM (CNRS/ENS)
• Centre Scientifique de l’Académie Polonaise des Sciences à Paris
• UFR d’Etudes Slaves (Sorbonne Université)

Comité scientifique :

Pierre-Jean Dufief, Philippe Lejeune, Malgorzata Smorag-Goldberg, Claire Paulhan, Pawel Rodak

Comité d’organisation

Jean-Marc Hovasse, Véronique Montémont, Pawel Rodak, Françoise Simonet-Tenant, Aneta Bassa, Mateusz Chmurski

Dates et lieux :

24-25 mai 2019 (vendredi et samedi)

Vendredi 24 mai 2019, Sorbonne Université, 54 rue Saint-Jacques, 75005 Paris, Salle des actes.

Entrée libre. Les personnes extérieures à l’Université sont priées de s’inscrire à l’adresse mail : centre-civilisation-polonaise@paris-sorbonne.fr (jusqu’au 21 mai) 

Samedi 25 mai 2019:  Salle des Actes, École Normale Supérieure, 45 rue d’Ulm

Entrée libre. 

Langues :

français, anglais

Programme

Vendredi 24 mai 2019
Salle des Actes, Sorbonne Université, 54 rue Saint-Jacques

I. Un statut littéraire du journal (1) ?

9.30-10.30 Michel Braud (Université de Pau) : Métamorphoses du journal d’écrivain au XXIe siècle

10.30-10.45 Pause-café

Modératrice : Françoise Simonet-Tenant

10.45 Anna Tylusińska-Kowalska (Université de Varsovie) : Diario intimo de Niccolò Tommaseo – une œuvre littéraire

11.15 Judith Lyon-Caen (École des hautes études en sciences sociales) : Exercices d’écriture de soi dans la grande ville : les deux premières Memoranda de Jules Barbey d’Aurevilly (1835-1838)

11.45 Emmanuelle Tabet (CNRS) : Les Carnets de Joubert : œuvre ou ébauche d’un livre à venir ?

II. Un statut littéraire du journal (2) ?

Modérateur : Mateusz Chmurski

14.30 Pawel Rodak (Sorbonne Université) : Le journal d’écrivain : entre la pratique d’écriture ordinaire, témoignage et la littérature (le cas des journaux d’écrivains polonais au XXe siècle)

15.00 Adam Fitas (The John Paul II Catholic University of Lublin) : Literariness of Janusz Korczak’s Diary

15.30 Maciej Nowak (The John Paul II Catholic University of Lublin) : From notebook through diary and archive” to the published book. The Bobkowski’s practice of writing

16.00-16.15 Pause-café

16.15 Mateusz Antoniuk (Jagiellonian University, Cracovie): Looking beyond the published version or « is there a diary in this diary? ». The case of Czesław Miłosz’s “The Year of the Hunter”

16.45 Paweł Wolski (Université de Szczecin) : Writer or witness, journal or testimony ? Diaristic authenticity vs. testimonial responsibility : the case of professional writers-survivors of Shoah

15.30 Maciej Nowak (The John Paul II Catholic University of Lublin) : From notebook through diary and archive” to the published book. The Bobkowski’s practice of writing

16.00-16.15 Pause-café

16.15 Mateusz Antoniuk (Jagiellonian University, Cracovie): Looking beyond the published version or « is there a diary in this diary? ». The case of Czesław Miłosz’s “The Year of the Hunter”

16.45 Paweł Wolski (Université de Szczecin) : Writer or witness, journal or testimony ? Diaristic authenticity vs. testimonial responsibility : the case of professional writers-survivors of Shoah

Samedi 25 mai 2019
Salle des Actes, École Normale Supérieure, 45 rue d’Ulm, 75005 Paris

III. Journaux inédits & Publication posthumes
Édition des journaux d’écrivains

9.30-10.30 Claire Paulhan (IMEC, Editrice) : « Que de livres on n’écrit pas et qui sont les mieux ! » (M. Havet) : les paradoxes de l’écriture autobiographique chez Catherine Pozzi et Mireille Havet

10.30-10.45 Pause-café

Modérateur : Michel Braud

10.45 Clara Royer (Sorbonne Université) : Le journal personnel comme « vie secrète ». Étudier les journaux manuscrits d’Imre Kertész (1958-1997) ?

11.15 12. Zoltán Z. Varga (Institut des Études Littéraires de l’Académie hongroise de Sciences / Université de Pécs)
Esterházy, l’intimiste : de l’autofiction au journal personnel post-moderne

11.45 Mateusz Chmurski (Sorbonne Université)
Corps, texte/corps, littérature : la comptabilité existentielle chez Csáth et Gombrowicz

12.15 Anna Synoradzka (Université Lille 3-Charles de Gaulle)
Les notes privées de Jerzy Andrzejewski : état des lieux et problèmes de leur édition

IV. Hybridités et mutations (journal intime – journal extime)

Modératrice : Véronique Montémont

14.30 Sylvie Lannegrand (Université de Galway) : Journal de l’œuvre, journal comme œuvre : Yves Navarre

15.00 Cécile Meynard (Université d’Angers) : Le Journal d’Irlande de Benoîte Groult (1977-2003), des cahiers à l’édition

15.30-15.45 Pause-café

15.45 Daniel Moreira (Paris 13) : Le Journal d’André Gide comme archétype du journal d’écrivain au Brésil : ses disciples et sa postérité

16.15 Aneta Bassa (Académie Polonaise des Sciences à Paris) : Blog d’écrivain : un journal extime focalisé sur le monde des livres 

Le programme peut être téléchargé en version pdf

Programme Journaux d’écrivains recto

Programme Journaux d’écrivains verso

 

 

Hélène Hoppenot, Journal 1940-1944 (Claire Paulhan, 2019)

Après la remarquée parution du tome 1 (1918-1933) où l’on voyait Hélène Hoppenot commencer la première partie de sa vie itinérante auprès de son mari diplomate, puis celle du tome 2 (1936-1940) qui nous dévoilait, dans les coulisses du Ministère des Affaires Étrangères, comment la guerre s’était préparée, Claire Paulhan livre un troisième volet (1940-1944) de cet extraordinaire journal, dont nous rendrons bientôt compte sur Autobiosphère. Le couple Hoppenot, relégué à Montevideo, est écartelé entre la peur de céder la place aux  collaborationnistes d’un gouvernement qu’ils exècrent, et l’impossibilité morale de continuer à servir sous les ordres de Laval et de Pétain. La présentation de l’éditrice est reproduite ci dessous ; vous pouvez également lire les chroniques du tome 1 et du tome 2 rédigées par Hélène Gestern et initialement parues dans La Faute à Rousseau.

°°°

« Que passent les heures, les jours, les nuits et que la France renaisse. »

ans le premier tome de son Journal 1918-1933, Hélène Hoppenot (1894-1990), femme de diplomate, nous entraînait de Paris à Rio de Janeiro, Téhéran, Santiago du Chili, Berlin, Beyrouth, Damas et Berne. Dans le deuxième tome (1936-1940), elle racontait avec verve les tractations secrètes et les décisions erratiques du gouvernement français. Son mari, Henri Hoppenot, est alors à la tête de la « Sous-Direction Europe » et tous deux sont proches d’Alexis Léger (soit Saint-John Perse), secrétaire général du Quai d’Orsay).
Au début du troisième tome, en 1940, nous retrouvons les Hoppenot en Uruguay : « Nous tous, exilés diplomatiques, sommes devenus des épaves. » Soumis au rythme des chassés-croisés incessants, des ordres et contre-ordres incohérents, ils subissent l’illisible politique de Vichy. Malgré tout, Hélène Hoppenot garde espoir : « Depuis deux ans – et quels qu’aient été les désastres subis – j’ai toujours cru à la victoire de l’Angleterre. Par instinct et non, hélas, par raison. Un univers nazi est inconcevable. » Elle va rapidement convaincre son mari qu’il lui faut choisir le général de Gaulle contre le « terrible vieillard » et le gouvernement de Vichy – dont Henri Hoppenot est pourtant le représentant légal à Montevideo – et contre Alexis Léger, qui voit en de Gaulle un futur dictateur. La tension et la complexité de ces années difficiles affectent le moral de Hélène Hoppenot, mais pas son sens critique qui ponctue, en temps réel, les échos, les fausses nouvelles et les rumeurs qu’elle consigne…
Heureusement, elle retrouve de vrais amis sur le continent américain : Gisèle Freund, Darius Milhaud, Jules Supervielle, Henri Seyrig, la famille de Paul Claudel… Et le tumultueux séjour à Montevido de Louis Jouvet et de sa troupe de comédiens en 1941 est une distraction bienvenue dans le désert culturel urugayen.
Après la démission de Henri Hoppenot, le 25 octobre 1942, ils partent sans regret pour les États-Unis, où ils retrouvent Alexis Léger et des intellectuels européens exilés. Traversée du désert… Mais c’est Henri Hoppenot, nommé à la tête de la délégation française à Washington, qui organise en juillet 1944 – soit entre le Débarquement et la Libération de Paris – le séjour à Washington et New York du général de Gaulle. Soutenu par Hélène Hoppenot, il fait alors partie de ceux qui contribuent à arracher aux autorités américaines la reconnaissance officielle du chef de la Résistance française.
Hélène Hoppenot était très consciente de l’importance de noter les propos entendus, les choses vues dans la coulisse, avant de les retrouver déformés ou censurés par les journalistes, comme Geneviève Tabouis ou « Pertinax », selon leur orientation… Ce Journal 1940-1944 livre donc quantité d’informations pour les historiens, tout en constituant un témoignage d’une grande honnêteté intellectuelle.

(Présentation de l’éditrice).

Édition établie et annotée par Marie France Mousli, qui a déjà proposé le Journal 1918-1933 de Hélène Hoppenot, paru en 2012, puis le Journal 1936-1940, paru en 2015.

464 pages
13 x 21,5 cm
51 illustrations n. & bl
Index des noms cités
Isbn: 978-2-912222-64-0
PVP: 35 €

Le livre, disponible en librairie, peut être commandé sur le site de l’éditrice à la page  : https://www.clairepaulhan.com/auteurs/helene_hoppenot3.html

 

Note de lecture : Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (Hélène Gestern)

Acquiescer à la vie

Janine Altounian, essayiste, germaniste, traductrice de Freud, nous offre avec L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud un ouvrage précieux à plus d’un titre. Celui-ci reprend, résume et reformule les réflexions nées d’une vie entière consacrée à penser la traduction du traumatisme. Ce qui a porté le désir de rassembler les textes qui forment, selon les mots de son auteur, un « livre testament » est un constat, non dépourvu de pessimisme, sur les répétitions des traumas à l’échelle temporelle. Née de parents rescapés du génocide arménien, l’auteure voit, des décennies plus tard, se répéter ce drame historique avec l’arrivée de ceux qu’on appelle aujourd’hui les « migrants ». Elle s’interroge : avoir survécu au traumatisme et en avoir élaboré les effets peut-il nous rendre capables d’entendre la douleur de ces nouvelles victimes et de combattre les discours qui créent autour d’eux l’opprobre et le rejet ? Cela peut-il contribuer à nouer un « dialogue » transhistorique, selon les mots de l’essayiste, afin de mieux résister à la violence d’un tel présent ? Ces drames ont en effet en commun d’avoir voulu effacer leurs victimes, leur langue, leur culture. Comment survit-on à ce manque, cette négation, ce deuil empêché, à la fois par la douleur intime des sujets et par un discours d’État cherchant à occulter la réalité des exactions commises ?

 Cent ans après le génocide arménien, consciente d’appartenir à la génération des derniers héritiers directs de ses traces – Janine Altounian a participé à la traduction du récit de la persécution subie par son père – l’auteure veut témoigner de sa propre expérience, dans un sens à la fois individuel et collectif, avec le « désir de prêter une voix aux pertes et de les rendre fécondantes ». Qu’on ne s’y trompe pas : l’autobiographie, ici, est aussi personnelle que politique et psychanalytique.  « Une écriture testimoniale d’un certain type où le récit autobiographique instruit à chaque fois une ”vignette clinique” sur laquelle s’étaye la secondarisation d’une réflexion analytique ». Mais on n’a à redouter aucune obscurité sémantique, aucune recherche de complexité conceptuelle : l’expérience de vie est immédiatement déchiffrée dans un passionnant dialogue entre l’affect et la raison, entre la brutalité des émotions, dans leur inextinguible brûlure, et la patiente démarche de leur élucidation par la psychanalyse.

Loin des discours convenus sur la « résilience » (qu’elle ne promet pas), Janine Altounian commence par réfléchir à partir de ses propres souvenirs de retour à Bursa, ville natale de ses parents, où elle constate la violence de cet « effacement des lieux ». Elle questionne ensuite la problématique de l’inscription au monde, quand les enfants nés des déracinés doivent se construire sur du silence ou sur des ruines. Fondamentale, mais aussi paradoxale, douloureuse et complexe est la notion du « deuil de ce qui n’existe plus dans le monde », que la destruction du lieu d’origine ait été physique ou symbolique. Le livre déplie ainsi la souffrance des mères qui donnent la vie en terre d’exil, mais chez qui la transmission est empêchée et qui ne disposent pas en elles de l’espace nécessaire pour accueillir leurs enfants ; puis celle de ces enfants, justement, qui ensuite doivent composer avec une « part mutilée d’eux-mêmes ».

Écrire et traduire sont deux des réponses que Janine Altounian a offert à ce manque. L’écriture, dit-elle, loin d’appauvrir la cure, « introduit un remaniement salutaire dans l’organisation psychique de son héritage traumatique ». L’écriture crée en effet un objet, confère une réalité, un corps ; elle donne une forme pensable aux disparus, ceux qui ne furent enterrés nulle part, à l’insoutenable douleur des siens, celle qu’on ne pourrait se figurer sans exploser sous sa sauvagerie. Elle dégage de la nappe des silences, de la « gangue de sensations » étouffantes où les descendants sont « enterrés vivants ». Le propre chemin de l’auteur l’a conduite à l’écriture par des procédures successives qui participent de l’adoption : de l’école de la République, celle si bien évoquée par Mona Ozouf, qui l’a accueillie, aux Temps modernes et à Simone de Beauvoir qui ont publié ses premiers textes sur la mémoire arménienne et la parole empêchée des victimes. Essentielle s’est également révélée la rencontre avec des passeurs comme Krikor Beledian, écrivain et traducteur de l’arménien. C’est lui qui a traduit le journal de déportation de Vahram Altounian, un document longtemps muet pour sa fille qui n’en comprenait pas la langue, un document d’une violence telle que pour exister à ses yeux, il a eu besoin de la mise à distance offert par un « encadrement d’hommes et de femmes répondant de lui ». On voit par cette opération patiente comment la fille d’un déporté peut devenir son héritière, au plein sens du terme, et comment ce travail de traduction désamorce la charge mortifère du souvenir, permettant de le travailler et même de l’aimer ; l’amour, point cardinal de ce renversement, de cette réconciliation profonde entre les vivants et les morts.

La traduction a été au centre de l’existence de Janine Altounian : germaniste de formation, elle a rejoint, par le hasard d’une rencontre lors d’un séminaire, le groupe de Jean Laplanche chargé de la traduction des Œuvres complètes de Freud, dont elle fut « l’harmonisatrice ». Sous la plume de l’auteure, les figures pour elles paternelles que furent Jean Laplanche, André Bourguignon et Pierre Cottet reprennent vie ; ce qui est décrit est autant un travail collectif et patient de recherche du sens, de partage profond, qu’une adoption par une famille tierce. L’une des thèses centrales du livre est qu’il existe des liens étroits entre traduction linguistique et traduction psychique ; c’est en particulier en lisant des écrivains arméniens traduits que l’auteure a pu accepter l’existence de certains souvenirs traumatiques des parents, dont elle avait connaissance, mais qu’elle ne pouvait intégrer à sa propre mémoire sans cette indispensable médiation.

Enfin la dernière partie de l’ouvrage examine à quel prix la dynamique d’appropriation du souvenir collectif peut (ou doit ?) prendre place dans un cadre politique et historique. La parole de ceux qui ont vécu le traumatisme étant rendue inaccessible aux témoins directs, en deuil de leur langue et d’eux-mêmes, elle ne peut passer que par les héritiers : plusieurs pages, magnifiques, évoquent ainsi les grands-mères de l’auteure et leur rôle ambivalent, à la fois parce qu’elles garantissent la continuation de la vie mais aussi qu’elles portent elles le souvenir de la mort atroce donnée aux leurs. D’autres sont consacrées aux femmes arméniennes épousées et turquisées de force, à la résurrection de leur parole par la voix de leurs descendants turques, qui font ainsi vaciller la négation d’État du génocide. Janine Altounian s’est aussi penchée sur le travail d’auteurs qui, à un titre un autre, ont eu à remettre en mots des substrats mémoriels historiques ou sociaux douloureux : notamment Stéphane Audoin-Rouzeau, avec la mémoire de la Grande Guerre ou Annie Ernaux, amenée à témoigner de la « privation culturelle » d’une famille dont elle a dû quitter le système de valeurs et le mode de pensée pour accéder au savoir. C’est là que le collectif rejoint l’individuel : l’école, entendue au sens républicain, joue un rôle fondamental, car elle offre à l’héritier non seulement un espace sûr, dans un lieu sûr, mais aussi les outils linguistiques pour « métaboliser » l’expérience enfouie, celle qui autrement rongerait inexorablement les générations par son silence délétère.

La conclusion du livre confesse un certain pessimisme, celui-là même qui ouvrait le propos : non seulement les migrants d’aujourd’hui ont subi pareilles misères et sont eux aussi douloureusement marqués par de multiples privations identitaires, mais il se pourrait bien que les états dits républicains ne soient plus en capacité de leur offrir un espace où leurs enfants, en ayant acquis la langue à l’école républicaine, pourront y déposer leur mémoire ; ne pourront plus « déchiffrer », selon la magnifique formule de l’auteur, « le destin familial dans l’alphabet d’une société de culture autre que la sienne ». L’inquiétude est là, avouée, lucide. Mais on reste sous le coup des maîtres mots qui traversent le livre sans jamais s’y afficher comme un slogan, posés là comme des acquis biographiques dotés de la force de l’intime conviction, celle qui naît de l’expérience : « vitalité psychique », « curiosité », « amour de l’héritage », « résistance » « réparation »…

Ce beau livre, porté par une écriture féconde et lumineuse, jamais jargonnante malgré sa nécessaire précision analytique, n’est donc pas seulement le récit singulier d’un témoin ou d’une traductrice, deux caractéristiques qui pourtant suffiraient déjà à en légitimer la pertinence. Par la précision de ses analyses, l’équilibre qu’il instaure entre les affects et leur théorisation, par l’intelligence profonde, lucide, empathique qui imprègne chaque ligne, il éclairera, chez beaucoup de lecteurs, des parts d’ombre et de souffrance parfois encore informulées, leur donnant à leur tour le moyen de penser l’impensable, nommer l’innommable, d’assumer cet héritage sans pour autant en devenir le prisonnier. Leur ouvrira, peut-être, des chemins pour accepter, selon la superbe formule de son auteure, de « transmettre [l]a mémoire tout en continuant d’acquiescer à la vie ».

Janine Altounian, L’Effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud, PUF, 2019, 274 pages ill.

H. Gestern © Autobiosphère, mars 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

La correspondance de Vassily Kandinsky et d’Andreï Papp

Le 26 mars, Serge Chamchinov et Anne Samson (revue Ligature, Éditions de l’association LAAC : Livre d’Artiste & Art contemporain), qui travaillent autour du livre d’artiste, sont venus présenter la correspondance de Kandinsky adressée à Andreï Papp,  publiée dans le numéro 13 de Ligature, au printemps 2018. Cette correspondance, constituée de 5 lettres et deux documents, rédigés à Munich, s’est accompagnée de la redécouverte de 24 dessins dont certains pourraient être attribués (sans certitude) à Kandinsky lui-même ; les deux matériaux, correspondance et dessins, étaient séparés depuis les années 1980 par le jeu des successions et de ventes. Dans ces lettres, Kandinsky donne à Papp de multiples conseils pratiques sur la préparation de la toile, des pinceaux…, mais aussi des recommandations pédagogiques.

À l’issue d’un passionnant exposé, qui allait de la question du livre d’artiste à l’analyse génétique de ce matériau documentaire rare, le public du séminaire a eu la joie de pouvoir admirer les dessins, restaurés, apportés par leur propriétaire et offerts le temps d’un soir à la contemplation… Merci à lui et aux deux intervenants pour ce moment d’une grande richesse.

Kandinsky

 

 

Janine Altounian, L’effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (parution)

Notre amie Janine Altounian, essayiste, vient de publier L’Effacement des lieux, un ouvrage qui reprend, résume et reformule les réflexions nées d’une vie entière à explorer, traduire et penser la traduction du trauma. Dans une langue où les concepts psychanalytiques prennent toute pertinence et leur clarté, Janine Altounian expose comment les survivants, mais aussi leurs descendants, doivent faire face à l’innommable, l’innommé, et recréer en eux un espace où donner corps au deuil d’une terre, d’un traumatisme et d’une culture niés par la mécanique implacable du génocide. Ceux qui s’intéressent au travail de Janine Altounian pourront également se référer à son site http://janinealtounian.com. Ils y trouveront de multiples informations sur ses travaux  et publications autour du deuil, de la transmission, de la psychanalyse, de la traduction, du traumatisme et du génocide arménien.


(Présentation de l’éditeur)

Recourant à l’autobiographie et à la psychanalyse, Janine Altounian témoigne de son expérience d’analysante singulière, ayant travaillé d’une part à la traduction des survivants à un génocide aux lieux effacés, d’autre part à celle des Œuvres complètes de Freud sous la direction de Jean Laplanche.
Cherchant à traduire les traces de la disparition d’une culture et de ses lieux afin d’en inscrire l’effacement, elle décline les conditions de cette traduction selon trois perspectives :

– Une expérience d’effacement demande à être traduite dans la langue de l’autre pour s’inscrire dans le monde.
– C’est par ce travail de traduction que les héritiers d’un crime de masse peuvent subjectiver et transmettre leur histoire.
– Ce travail de traduction requiert plusieurs générations avant que ce qui a pu être « traduit » au « pays d’accueil » s’inscrive dans le champ culturel et politique de celui-ci.

Nombre de pages:  280
Code ISBN: 978-2-13-081407-8
Numéro d’édition: 1
Format : 13.5 x 20 cm

Page de l’éditeur : https://www.puf.com/content/Leffacement_des_lieux


 

La correspondance d’Andre Spire et d’Otokar Fischer

Le 7 mars, Marie-Odile Thirouin est venue évoquer pour nous l’amitié épistolaire qui a uni le poète français André Spire (1868-1966) et le poète tchèque Otokar Fischer (1883-1938). Vous pouvez lire ici une version abrégée de son intervention, assortie de nombreuses références biographiques sur l’oeuvre des deux poètes. Merci à notre collègue pour ce partage !