Séminaire A&C : une fin d’année en toutes lettres (séance du 15 juin 2019, ENS Jourdan, 48 Bd Jourdan, 10h-13h)

La dernière séance de l’année, en attendant un repos bien mérité, sera consacrée à Madeleine Follain et Armen Lubin, deux artistes qui furent étroitement liés leur vie durant et qui continueront le dialogue à travers le temps. Nous aurons le plaisir d’accueillir

Elodie Bouygues (Université de Besançon) : Vivre ensemble et séparés : la correspondance de Jean et Madeleine Follain

Madeleine+Follain+archives++Famille+DenisEn 1934, Madeleine (1906-1996), quatrième fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, épouse Jean Follain (1903-1971), jeune avocat d’origine normande qui commence à se faire un nom comme poète d’avant-garde. Les jeunes mariés adoptent d’un commun accord un mode de conjugalité original, vivant la plupart du temps en totale indépendance, chacun chez soi. Ils mènent à Paris, ensemble ou séparément, une vie de bohème un peu désargentée. Follain a besoin d’un calme absolu pour écrire, et Madeleine de son propre espace pour peindre. Ainsi, de 1934 à 1954 (date à laquelle elle s’installe définitivement avec son mari place des Vosges), Madeleine et Jean se retrouvent ou se croisent dans l’atelier de l’une ou l’appartement de garçon de l’autre, et s’y laissent des petits mots. Ils voyagent beaucoup, en France et à l’étranger, rarement ensemble. Ils s’écrivent tout le temps, pour un rien, ou pour se dire l’essentiel. La correspondance conservée et déposée à l’IMEC (1932-1971) est donc une correspondance conjugale, mais traversée par la grande Histoire et susceptible d’apporter également des éclairages sur leurs œuvres respectives et sur la vie intellectuelle et artistique de leur temps.

Elodie Bouygues est maîtresse de conférences à l’Université de Franche-Comté. Sa thèse de doctorat, dédiée au poète Jean Follain dont elle est l’ayant droit, est publiée sous le titre Genèse de Jean Follain (Garnier, 2008). Elle se consacre à l’étude, à la promotion et à la diffusion de son œuvre par des rééditions (Comme jamais, Le Vert sacré, 2003 ; Petit glossaire de l’argot ecclésiastique, L’Atelier contemporain, 2015 ; Célébration de la pomme de terre, Héros-Limite, 2016) et publications d’inédits. En collaboration avec la famille Denis, elle met également en lumière le travail de peintre de Madeleine Follain-Denis dite « Dinès » de son nom d’artiste (www.madeleinedines.com).

Hélène Gestern : Séparés, mais ensemble : la correspondance d’Armen Lubin et de Madeleine Follain

Armen cigaretteEn 1923, Chahnour Kérestédjian, âgé de 20 ans, débarque à Marseille et gagne Paris. Les accords de Lausanne, en entraînant l’exode définitif de milliers d’Arméniens, ont fait de ce jeune dessinateur et poète en herbe un apatride. Tout en gagnant sa vie comme photographe, il commence à écrire, en arménien, dans le quotidien Haratch, sous le nom de Chahan Chahnour, puis, à composer, à partir de la fin des années 1920, des poèmes en français sous celui d’Armen Lubin. Dans les cafés, il se lie à la bohème de Montparnasse et rencontre en 1932 celle qui s’appelle encore Madeleine Dinès. C’est le début d’une longue amitié : elle fait son portrait, il lui dédie un poème. Mais en 1936, Lubin tombe malade et lorsque la guerre éclate, en 1939, il doit quitter Paris pour les Pyrénées, où l’accueille la famille d’un compatriote. Commence alors une longue errance sanitaire qui pendant vingt ans le mènera d’hôpital en sana. Affaibli, isolé, Lubin n’a plus que l’écriture et la correspondance pour se raccrocher au monde. Au fil des quelque 350 lettres qu’il a écrites à Madeleine entre 1938 et 1973, on comprend comment celle-ci fut la personne cardinale de sa vie, y jouant tous les rôles, d’assistante sociale à quasi-soeur. Les lettres d’Armen à Madeleine, déposées à l’IMEC et encore inédites, sont donc une source d’informations irremplaçable pour mieux connaître la biographie du poète ; mais elles gardent aussi la mémoire d’une superbe relation entre deux êtres sensibles, démeurés unis malgré les aléas d’une vie qui aurait dû les séparer.

Hélène Gestern est écrivain. Complice de longue date de l’équipe « Autobiographie et correspondances », elle écrit sur la photographie, la perte et la mémoire. Elle prépare actuellement une biographie d’Armen Lubin (à paraître en mars 2020).

Attention, nos habitudes changent :  en raison de la session d’examens en cours, la séance aura exceptionnellement lieu dans l’amphithéâtre Jourdan, à l’ENS du 48 boulevard Jourdan, Paris 14e. Comme à l’ordinaire, l’entrée du séminaire est libre et gratuite.

Natalie Clifford-Barney et Liane de Pougy, Correspondance amoureuse

Suzette Robichon nous signale la parution de la Correspondance amoureuse de Natalie Clifford-Barney et Liane de Pougy, dont elle a été la co-éditrice avec Olivier Wagner dans la collection Blanche de Gallimard. Voici la présentation qu’en donne le site.

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L’une était une riche héritière américaine, l’autre l’une des plus célèbres courtisanes de la Belle Époque.
La très jeune Natalie Clifford Barney se présenta un jour de 1899 au domicile de Liane de Pougy. Travestie en page florentin, elle se prétendit la messagère de l’amour envoyée par Sappho ; avec l’assurance invulnérable de ses vingt-trois ans, elle obtint ce qu’elle osa à peine demander. Cette liaison dura moins d’un an, laissant place ensuite à des sentiments plus complexes. Natalie n’était pas arrivée à arracher Liane à sa très lucrative vie de galanterie.
De leur improbable rencontre naquit une passion dont les cent soixante-douze lettres présentées ici, totalement inédites jusqu’à ce jour, narrent les stations obligées, des illusions divines des débuts au goût amer des regrets. Nous suivons, au fil de ces pages, les développements d’un amour qui s’était écrit en même temps qu’il s’était vécu et qui, l’espace de quelques mois, dessina l’espoir immense d’une possible émancipation à deux, loin de l’oppression des hommes.
C’est dans les feux de cette passion que se forgea le caractère indomptable de Natalie Clifford Barney, qui devint l’Amazone, multipliant amours et amitiés, salonnière incontournable et figure littéraire de l’entre-deux-guerres. À travers certaines lignes empreintes de lassitude s’entrevoit aussi ce que serait le destin de Liane de Pougy, qui après sa rencontre avec Natalie deviendrait princesse Ghika, avant de terminer sa vie dans l’ordre des sœurs tierces dominicaines.
Ces lettres montrent une hardiesse et une liberté dans l’expression qui, jamais leste ni vulgaire, ne fait guère mystère de la nature de certaines extases. Elles offrent enfin le portrait inédit de deux personnalités qui furent, chacune à son propre titre, des figures de leur temps.

Édition de Suzette Robichon et Olivier Wagner
Introduction et postface d’Olivier Wagner

Consulter la page du livre sur le site de l’éditeur.

Gallimard, juin 2019
368 pages, 140 x 205 mm
ISBN : 9782072819049

Le Jardin d’acclimatation, d’Yves Navarre, en édition participative

Crowdfunding NavarrePar l’intermédiaire de notre amie Sylvie Lannegrand, nous relayons ici une initiative de l’Association des Amis d’Yves Navarre et de l’éditeur H&O, qui proposent un financement participatif (crowdfunding) en vue de la réédition du Jardin d’acclimatation, le plus célèbre des romans d’Yves Navarre, qui lui valut le prix Goncourt. Largement inspiré de l’expérience biographique de l’auteur, il relate l’histoire douloureuse d’un jeune homme dont le père, qui ne peut admettre l’homosexualité de son fils, est prêt à tout pour l’en « guérir », quitte à attenter à son intégrité physique. Ci-joint le communiqué du site

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L’association Les amis d’Yves Navarre a entamé la publication des Œuvres complètes de l’auteur en novembre 2018 avec le volume 1971-1974. En parallèle, elle a décidé de faire circuler le roman le plus populaire d’Yves Navarre, Le Jardin d’acclimatation, en le rendant accessible au plus grand nombre à petit prix. Les éditions H&O avaient déjà publié ce roman dans leur collection de poche en 2009, mais le stock arrive à épuisement. Dix ans après, l’ouvrage ressort donc dans une nouvelle mise en page, imprimé sur un papier plus fin pour une meilleure maniabilité et préfacé par l’écrivaine Tatiana de Rosnay, qui a eu un véritable coup de cœur pour le roman.

Une prévente à 9 euros

L’opération de financement participatif permet de réserver son ou ses exemplaire·s au tarif préférentiel de 9 euros port compris. Les bienfaiteurs peuvent contribuer à hauteur de 50 euros et verront leur nom figurer sur la page du site Internet consacrée au crowdfunding. Enfin, l’association en appelle aux mécènes en leur proposant un soutien de 300 euros (ou plus) ; les noms ou logos des contributeurs seront insérés dans le livre.

La campagne de crowdfunding se déroule du 2 mai au 31 juillet 2019 sur HelloAsso et sera relayée sur le réseaux sociaux avec le hashtag #Goncourt1980.

Joseph Ponthus : À la ligne

À la ligne : passer au paragraphe suivant quand on écrit. Quand on est ouvrier intérimaire dans l’agro-alimentaire, cela signifie se rendre à l’usine, embaucher sur des lignes de production, opérer pendant des heures de rang le tri des crustacés, l’égouttage du tofu, la manutention des carcasses de viande. C’est ce qu’a fait Joseph Ponthus pendant plus d’une année. Pas « pour écrire », pour réaliser un document, pas non plus par conviction politique, comme le faisaient ceux qu’on appelait les établis dans les années 1970. Il y est allé, dit-il sans ambages, « pour les sous », parce qu’il s’est marié, a déménagé, a  désormais un foyer, l’envie d’un enfant, et que malgré des recherches intensives, il n’a pas trouvé de travail dans son domaine de qualification.

De cette condition ouvrière, de cet avalement de la vie, du corps, de l’être par l’usine (« Je suis l’usine elle est moi elle est elle je suis moi ») est né un livre que l’on peine à qualifier, tant son essence est riche, sa facture impressionnante, son propos tout à la fois gai et implacable, cruel et tendre. Il se déroule en phrase courtes, qui ne cherchent pas la poésie mais la trouvent à leur corps défendant : beauté de ces scansions, de ces hachures, de ces instantanés, justesse de ces diagnostics posés en une phrase mais qui en disent si long sur la condition des ouvriers de l’agro-alimentaire. Une phrase comme une pause, arrachée à la fatigue, à peine le temps de la former, de la poser :

J’écris comme je travaille.
A la chaîne.
À la ligne

L’usine devient pour l’intérimaire qui a un besoin vital de travailler le lieu paradoxal dont on ne peut plus s’abstraire : elle donne autant à vivre qu’à souffrir, comme l’hôpital ou la prison. C’est un monde « parallèle », sans jours ni nuits, dont on ne sait plus où est la limite : « Tu re-rentres dans un rêve. Ou dans un cauchemar ». Mais elle est aussi une fierté, une fierté inévitable, qui se dévoile face à d’autres contextes professionnels : à côté des bavardages creux, des procédures ineptes, quand au moins on sait à qui et pourquoi on « vend sa force de travail » : Joseph Ponthus parle ainsi de la quasi « joie du boulot physique », pas pour l’exalter mais simplement parce qu’elle existe. Heureusement, d’ailleurs : car certaines usines, comme l’abattoir où il est préposé au nettoyage, puis aux carcasses de viande, le font entrer dans une autre réalité encore, celle de « l’atroce » qui réveille toutes les nuits. Mais  « mes cauchemars sont juste à la hauteur / De ce que mon corps endure . »

C’est en lisant un livre comme celui-ci, en découvrant ce qu’il dit du corps épuisé  – avec autant de force que Leslie Kaplan dans L’Excès-l’usine – qu’on comprend à quel point ce travail est une usure et une aliénation : souffrance physique du corps qui se rebelle, travail dans des entrepôts à huit degrés, horaires postés qui hachent le sommeil et interdisent à jamais le repos, même les jours de relâche, chocs, anti-inflammatoires avalés pour tenir les huit heures requises.

Certains ayant vécu une expérience de mort
imminente assurent avoir traversé un long tunnel
inondé de lumière blanche

Je peux assurer que le purgatoire est juste avant le tunnel de cuisson d’une ligne de bulots.

Tout est dans la démesure et la déshumanité : on travaille en tonnes, en milliers de pièces quotidiennes, en charges individuelles de vingt-cinq kilos, les mouvements sont mécaniques, risibles, et la fragmentation des tâches tue le sens, donnant par moments l’impression d’être un « Kamoulox vivant ». Sauf que le jeu est réel : « Certes on dirait les Shadoks. Mais c’est l’usine ». Parfois, l’épreuve est si grande qu’on rentre, qu’on s’écroule et, qu’on pleure à gros bouillons.

Cette prose en apparence si nue est pourtant nourrie – et c’est ce qui lui donne une telle force de percussion –  par un riche envers intertexuel qui a priori n’a rien à voir avec le monde brut du travail. Pourtant, le livre entier est parsemé de citations implicites, souterraines, détournées ; il est irrigué par toute une culture, par un héritage de mémoire qui s’impose, remonte par fragments à l’esprit et s’adapte avec une ironie merveilleuse au présent de l’usine (« La servitude est volontaire »). C’est la mémoire qui donne les armes pour ne pas sombrer dans la folie :  Foucault, Marx, Dumas, Rabelais, Aragon. Ronsard, Homère et Ponthus de Tyard. Apollinaire, les poèmes à Lou, parce que certains matins, l’usine est aussi douce qu’une petite tranchée. Mais aussi la chanson, Brel, Barbara, souvent convoquée, les chanteurs populaires ; Trénet et son « Y’a d’la joie ». Les mots cognent et obsèdent, la pensée s’égare, vagabonde dans des parenthèses de beauté absurde, des mises en cadence du présent en un délirant poème

J’égoutte du tofu
Encore trois heures à tirer
Plus que trois heures à tirer
Il faut continuer
J’égoutte du tofu
Je vais continuer
La nuit n’en finit pas
J’égoutte du tofu
La nuit n’en finit plus
J’égoutte du tofu. 

Devant la démesure, l’inexorable mécanique de la ligne, on tient, raconte aussi Joseph Ponthus grâce à de petits bonheurs arrachés au fil des jours, des détails comme autant de revanches : les crevettes détournées, non point du vol, mais le droit à un minimum de « reconnaissance en nature » ou celui de « manger à [s]a faim » sur son lieu de travail, la pause de dix minutes « grattée » à l’air libre, le texto trouvé sur le portable, la promenade avec le petit chien. Et la vie, la camaraderie qui reprennent leurs droits et éclosent comme les herbes sur le bitume : les covoiturages (qu’un simple changement d’horaire met en péril), les pauses cigarettes à la dérobée, le coup de main qu’on donne au collègue en train de couler. Certes, l’usine n’est pas un paradis de camaraderie ouvrière : il y a les flemmards, les idiots, les obsédés sexuels. Mais les chefs n’y sont pas des kapos et une entraide « fraternelle » peut y exister.

Une dernière ligne court sous celle de l’usine et celles dont le livre est fait : pudique, mais immense, c’est le fil d’Ariane de l’amour de l’épouse, celle qui pour qui on est parti s’installer en Bretagne, celle dont la pensée donne un sens à l’ensemble de cette épreuve ; celle pour qui on écrit, surtout, faute de parvenir à parler, comme une longue lettre trop longtemps différée, ce qu’est aussi ce livre.

C’est en n’adoptant aucune posture, ni esthétique ni stylistique, en s’abstenant de vouloir délivrer un message ou asséner une quelconque morale, en adoptant le réalisme au sens le plus exigeant, qui peut aussi se révéler le plus transfigurateur du terme, que Joseph Ponthus, dans l’immense, la magnifique, la bouleversante vérité de ce qu’il appelle ses « feuillets d’usine » a tout trouvé : la justesse de ton, une écriture époustouflante de brutalité, de tendresse et de poésie mêlées, une ironie et une intelligence qui refusent le misérabilisme. Et surtout la force transcendante du propos, qui va au-delà de la littérature, pour toucher au cœur du social. Qu’est-ce que travailler aujourd’hui ? De quel prix de souffrance humaine (et subsidiairement animale, même si tel n’est pas le propos du livre) se payent le confort de nos assiettes ? Jusqu’où accepte-t-on de s’aliéner quand on doit gagner sa vie et de quelle force de résistance est-on capable ? Ce livre peut être lu comme un témoignage, un poème, un manuel de survie, une dénonciation, l’expression calme et incroyablement efficace d’une révolte, le triomphe de l’humain sur la ligne, de l’esprit sur le corps, de l’être sur le néant. Il est un de ceux où la littérature épouse la vie, sans partage.

Hélène Gestern

Hélène Hoppenot, acte 3

C’est avec une impatience non dissimulée que les lecteurs des tomes 1 et 2 du journal d’Hélène Hoppenot attendaient la suite de la parution de son exceptionnel journal. C’est chose faite avec le troisième volume, Journal 1940-1944, paru en mars 2019 aux éditions Claire Paulhan. Il offre, comme pour les deux tomes précédents un riche appareil critique élaboré par Marie France Mousli, ainsi que des photographies, fac-similés, documents et un index qui en font aussi un véritable outil de travail. Nous avions laissé l’auteur, le 5 octobre 1940, « devant appeler à la rescousse tout ce qui [lui] rest[ait] de courage », avec son mari, le diplomate Henri Hoppenot et leur fille Violaine, sur le point de gagner Montevideo. Une nomination qui sonnait comme une relégation : le gouvernement de Vichy se méfiait de ce proche d’Alexis Leger, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, et tentait ni plus ni moins de s’en débarrasser en l’expédiant dans cette lointaine ambassade  uruguayenne.

« Représenter cet ignoble gouvernement »

Le couple arrive dans une communauté française déchirée entre les pétainistes et des gaullistes zélotes. Sa situation est ambiguë : gaullistes de la première heure, sincères admirateurs du Général, les Hoppenot arrivent pourtant en qualité d’« envoyé[s] du maréchal Pétain » et rencontrent la forte (et logique) hostilité d’une partie du personnel diplomatique, ainsi que celle des ministres étrangers. Tous deux exècrent pourtant la politique de Vichy et le journal révèle combien chaque nouvelle reçue de France aggrave le désarroi d’Hélène, comme les lois anti-juives (un « choc pour moi »), les otages fusillés… Dans ces conditions, rester en poste revient à accepter implicitement l’autorité d’un gouvernement honni. Pour Hélène, dès le 27 octobre 1940, la situation est claire : il faut « s’apprêter à prendre [ses] cliques et ses claques ». Mais Henri Hoppenot hésite, en partie à cause de leur fille Violaine, séduite par la personnalité de celui qu’Hélène n’appelle que « le Terrible Vieillard », en partie à cause d’un dilemme propre à nombre de personnalités de son temps : partir, n’est-ce pas laisser la place à des hitlériens convaincus qui ne feront qu’aggraver les choses ?

Hélène consigne comment son mari « se demande anxieusement où est son devoir, décidé à démissionner dès qu’il lui sera demandé une démarche ou une déclaration qu’il réprouverait » (21 décembre 1940). Mais celle-ci n’arrive pas et même le désaveu par Hoppenot des lois anti-juives n’entraîne pas la révocation espérée. Enfin, après deux années d’attente et de mépris chaque jour un peu plus grand contre un maréchal « défaitiste-né » et les « fripouilles et les traîtres » qui forment l’entourage de ce dernier, c’est la délivrance. Le 18 octobre 1942, le diplomate prend contact avec les Anglais, et le 23, les deux époux chiffrent ensemble son télégramme de démission. Certains reprocheront à Hoppenot ce ralliement tardif : mais le journal a le mérite de montrer combien toute décision, en des temps aussi confus et incertains, est difficile à prendre pour un homme conscient de ses responsabilités.

L’Amérique

Depuis l’Argentine où ils sont réfugiés, Hélène Hoppenot aimerait un ralliement immédiat à De Gaulle – on saura plus tard qu’un télégramme du général, demandant au diplomate démissionnaire de le rejoindre à Londres, a été intercepté ; Henri Hoppenot, de son côté, fait connaître sa disponibilité aux Anglais et aux Américains. Alexis Léger, ancien secrétaire Général du Quai d’Orsay, qui avait gardé un silence farouche jusque-là, presse soudain les Hoppenot de venir à Washington, où lui-même est réfugié. Le 26 janvier 1943, après un épuisant voyage, les Hoppenot foulent le sol américain. Là-bas, la situation est tout aussi tendue : Roosevelt ne soutient de Gaulle que du bout des lèvres, lui préférant Giraud. En bon diplomate, Henri Hoppenot, bien que sa sympathie aille naturellement à De Gaulle aimerait travailler à « unifier gaullistes et giraudistes » (29 janvier 1943). En septembre 1943, il est nommé chef de la Délégation du Comité de Libération Nationale, et en 1944, délégué du Gouvernement provisoire aux États-Unis, soit le statut d’un quasi-ambassadeur. Hélène Hoppenot renoue avec les obligations diplomatiques, les visites, dont elle reçoit, note-t-elle ironiquement, sa ration bi-quotidienne, « comme l’avoine ».

Mais l’Amérique lui est une épreuve et les problèmes de santé se mettent de la partie. Elle n’aime pas Washington, ses intrigues, son climat humide, la propagande anti-gaulliste de la presse américaine, et de façon générale, le « complexe de supériorité » de ce peuple, ainsi que l’omnipotence de son président. Quelques éclaircies : New York, dont elle découvre avec émotion les gratte-ciel, avec sa lumière qui lui rappelle celle de Pékin tant aimée. « Un choc. Beau, exceptionnel ». Mais si une partie de son cœur est restée en Chine, l’autre bat pour la France : elle écoute fébrilement les nouvelles et refuse farouchement d’envisager la défaite, et ce dès le début, parce qu’un « monde nazifié ne [lui] est pas concevable ». Son admiration pour de Gaulle ne faiblit pas : elle a l’intime conviction, malgré l’océan qui la sépare de la France et les relations difficiles avec les Américains, qu’il est ce chef « direct, obstiné, intelligent » dont le pays a besoin.

Patriote sincère, intègre, mais sans cocarde ni fanatisme, Hélène Hoppenot, pourtant, suractive dans ses tâches de représentation, a sans cesse conscience du privilège qu’elle a d’être à l’abri, et estime qu’elle n’a pas participé à la libération « ni par [s]es efforts, ni par [s]es souffrances ». À l’heure où les diplomates s’apprêtent à la célébrer la victoire au restaurant, elle ressent surtout de la tristesse en pensant à ceux qui sont tombés et ne pourront plus désormais « ni manger, ni boire ».

« Nous aurons encore de la douleur en réserve »

Si Hélène Hoppenot n’est pas femme à se plaindre, une forme de mélancolie point parfois entre les lignes, durant et à cause de ces années d’épreuves successives. La première est le regret persistant de la Chine, à laquelle elle consacre des pages magnifiques, se remémorant sa découverte de la nourriture, de l’habillement, des mœurs… La deuxième source de chagrin se trouve dans ses rapports problématiques avec sa fille Violaine, avant son départ pour la France, où la jeune fille s’engagera dans la Résistance. D’autres passages étonnent davantage, chez celle qui semble avoir une force de vie et une équanimité à toute éprouve, notamment les anniversaires qui donnent lieu à de rudes examens de soi : le 25 juillet 1941, jour de ses quarante-sept ans, Hélène Hoppenot dresse un bilan sans complaisance : première rides, cernes, mais « refus de vieillir moralement ». Les rapports humains ont aussi changé sous la pression de cette guerre : Hélène rapporte les lettres des collègues diplomates déboussolés, qui pour la plupart se résolvent à faire le grand saut et se retrouvent sans travail (« Il y en aura bientôt à revendre.. Qui en veut ? »), celles des amis juifs exilés ou pourchassés, comme Gisèle Freund ou les Milhaud.

Mais son humour est intact, son œil toujours aussi vif, et ses portraits, en particulier, valent le détour : scène hilarante d’un bébé dont elle est la marraine et qui se vide dans ses langes pendant le baptême, peinture moqueuse de Geneviève Tabouis, journaliste exilée qui manie tantôt le fouet, tantôt la caresse à leur égard. Évidemment, l’un de ceux qui a la part belle dans ce journal est Alexis Léger. Exilé, dénationalisé, occupant un modeste emploi de bibliothécaire à la bibliothèque du Congrès, l’ancien secrétaire général du Quai a développé une haine névrotique pour de Gaulle. Hélène Hoppenot a du mal à pardonner à ce très vieil ami ses deux années de silence, dues selon lui à son refus de communiquer avec les diplomates restés sous les ordres de Vichy. Magnanime, elle passe aussi sur les réflexions de plus en plus aigres à mesure qu’Henri Hoppenot sert le Comité français de Libération. À plusieurs reprises, elle se demande toutefois si leur vieille amitié y résistera. Mais elle est toujours aussi amusée de le voir à l’œuvre, quand il régale les convives lors de dîners de récits fantastiques dont les deux tiers sont pure affabulation : ce qu’elle appelle un « récit légéen plein de fioritures ».

Ce journal se révèle donc d’une lecture passionnante pour des raisons multiples. Il fait bien sûr la part belle à l’Histoire, dévoilant de l’intérieur les tractations américaines, tout sauf désintéressées, dans leur engagement aux côtés de la France, et les tensions internes qui minent la Résistance. Il permet aussi de comprendre comment des serviteurs de l’État dont les convictions politiques sont aux antipodes de celles du gouvernement de Vichy ont pu se trouver pris en tenaille, victimes de leur propre loyauté, non pas au régime, mais à leur pays. Mais au-delà de ces soubresauts, on voit comment Hélène Hoppenot garde intacte sa force de caractère et sa combativité, refuse le désabusement, faisant le départ entre patriotisme et opportunisme, continuant à promener sur le monde un œil curieux et avide de comprendre le pays dans lequel la destinée l’a jetée, cultivant les amitiés qui lui sont chères, et surtout s’émerveillant, régulièrement, du miracle de l’amour intact qui la lie à son époux : « Nous avons eu des heures  joyeuses, tragiques ou sombres, nous les avons vécues appuyés l’un sur l’autre ».

Hélène Gestern

Hélène Hoppenot, Journal 1940-1944, Claire Paulhan, Paris, 2019, 461 p. illustrées.

Site de l’éditrice et commande en ligne ici.

Séminaire A&C : Nouvelle séance avec le Groupe Hugo manuscrits ! (18 mai 2019, Paris)

Le Groupe Hugo manuscrits, propose, à titre exceptionnel, une seconde séance conjointe avec le séminaire Autobiographie et Correspondances.

Celle-ci aura lieu le 18 mai 2019, de 10h à 13h, à l’ENS (45 rue d’Ulm) en salle des Résistants.

Elle nous donnera le plaisir d’entendre :

  • Thomas Cazentre (Conservateur des bibliothèques) : «  L’écriture journalière de Victor Hugo : l’exemple du carnet de 1872 »
  • Gérard Audinet (Conservateur général du patrimoine) : «  Ce que j’aime dans les manuscrits, c’est qu’il y a des dessins »

Les résumés et présentations sont au bas du message.

Au plaisir de vous y retrouver nombreux.

L’équipe du séminaire et du Groupe Hugo manuscrits

Groupe Hugo manuscrits

séance coorganisée par le CERILAC, Université Paris-Diderot, et l’ITEM (CNRS / ENS)

Séance du samedi 18 mai 2019 (10h-13h)

ENS, 45, rue d’Ulm, salle des Résistants (à droite en entrant, galerie du 1er étage)

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Thomas Cazentre

L’écriture journalière de Victor Hugo : l’exemple du carnet de 1872

Le département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France a acquis par préemption en novembre 2018 un carnet tenu quotidiennement par Victor Hugo entre juin et décembre 1872, qui n’était jusqu’ici connu que par quelques extraits, et qui vient prendre sa place dans l’importante série de carnets similaires conservés dans le fonds Hugo. Cette communication sera l’occasion de présenter ce document et, à partir de celui-ci, de s’intéresser à cette forme très particulière d’écriture journalière pratiquée par Hugo. Car si ces carnets sont des sources inestimables d’informations biographiques, ils ont jusqu’ici peu retenu l’attention comme objets matériels et textuels. Que peut-on déduire de l’examen et de la lecture de ce carnet quant à la fonction que Hugo assignait à cette écriture quotidienne, qui mêle comptabilité, agenda social, annales biographiques et historiques, anecdotes familières et notations météorologiques, choses vues et mots entendus, mise en scène de soi et confidences intimes cryptées ?

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Thomas Cazentre

Ancien élève de l’ENS Ulm, agrégé de lettres modernes, auteur d’une thèse sur « La lecture gidienne et l’idée de littérature » soutenue en 2001 à l’Université de Paris-Sorbonne et publiée en 2003 sous le titre Gide lecteur. Conservateur des bibliothèques depuis 2008, a été de 2008 à 2017 chargé des collections de photographie du XIXe siècle au département des Estampes et de la photographie de la BnF. Depuis 2017, conservateur au département des Manuscrits de la BnF, chargé entre autres des fonds Roger Martin du Gard, Paul Morand, Victor Segalen, Roland Barthes et Victor Hugo. Dans ce dernier fonds, a notamment accompli le catalogage intégral des dessins de Hugo, préalablement à leur numérisation.

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Gérard Audinet

Ce que j’aime dans les manuscrits, c’est qu’il y a des dessins

Victor Hugo a légué ses manuscrits à la Bibliothèque nationale. Paul Meurice a respecté cette volonté lorsqu’il a créé la Maison de Victor Hugo, n’incluant aucun manuscrit dans la collection alors même que son projet voulait « illustrer » tous les aspects de la vie et de l’œuvre du grand homme. Malgré cela, au fil du temps, le musée a réuni un fonds important de manuscrits. Si cela peut se justifier par la présence d’une bibliothèque de recherche en son sein, il n’en demeure pas moins que le manuscrit reste un objet problématique d’un point de vue muséal. Cette présence paradoxale du manuscrit dans la collection sera l’occasion de quelques réflexions autour de manuscrits dessinés – « manuscrits paradoxaux » – que l’intervention graphique rend hybrides au risque de les faire basculer dans le domaine des arts graphiques. Manière de se demander si le manuscrit ne serait pas le berceau du dessin hugolien…

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Gérard Audinet

Conservateur général du patrimoine (Ville de Paris), directeur des Maisons de Victor Hugo, Paris / Guernesey, depuis septembre 2010. Outre la politique générale du musée, la programmation des expositions et certains commissariats, s’est particulièrement impliqué dans la valorisation des collections, la documentation des œuvres, leur étude et leur publication en ligne. Pour conduire la restauration de Hauteville House, s’est intéressé à l’esthétique du décor hugolien.