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Publication en ligne : le Journal de guerre (carnets d’un prisonnier du STO) de Félicien Hantz (Editions du Temps d’Antan, 2020)

« Vous avez ouvert ce livre. Dans les pages suivantes, vous allez découvrir la vie d’un homme qui, pendant la Seconde Guerre Mondiale, a été emmené pour faire le Service au Travail Obligatoire (STO), Félicien Charles Hantz (1884-1967). Appelons-le Félicien. Notre survivant de la Première Guerre nous livre en toute simplicité le récit de ses péripéties en Allemagne dans deux carnets de notes rassemblés ici. Ces deux carnets ont été tenus du 9 novembre 1944 au 28 avril 1945. Félicien a été déporté pendant 161 jours, laissant derrière lui sa femme, Marie Joséphine (tous deux se sont mariés le 10 mai 1910) et ses neuf enfants. Il a été amené à effectuer de nombreux déplacements, là où les Allemands avaient besoin de main d’œuvre. Comme il était bûcheron de profession, en plus d’être cultivateur, il a notamment été amené à travailler dans les métiers du bois.« 

Une fois n’est pas coutume, Autobiosphère a le plaisir de vous proposer la lecture d’un texte inédit. Il s’agit d’un carnet tenu par Félicien Hantz, un habitant de la Bresse (Vosges), déporté comme beaucoup des habitants de son village en Allemagne pour y effectuer le STO. Sa captivité a duré six mois, du 9 novembre 1944 au 28 avril 1945, et il a tenu, au jour le jour, un carnet pour consigner la monotonie de sa vie de prisonnier.

Ce texte a été conservé par sa famille, qui en avait effectué une première transcription informatique, sans notes. Dans le cadre d’un travail d’édition, en licence de Lettres, Morgane Viry, arrière-petite-fille de Félicien, a souhaité travailler sur ce texte, dont elle a assuré la mise en forme, l’annotation et la présentation avec le concours de son père Alain, petit-fils de Félicien, et la collaboration d’Hélène Gestern.

Il est vite apparu que, compte tenu de son intérêt intrinsèque, ce carnet du STO, témoignage rare, pouvait intéresser des lecteurs au-delà du cercle familial et universitaire. Morgane et Alain Viry ont généreusement donné leur accord pour une publication en ligne : elle vous est proposée ici sous la forme d’un fichier imprimable d’une centaine de pages, au format livre, pour en assurer le confort de lecture. La consultation est libre et le texte peut être cité, avec sa source, sous forme d’extraits ; les droits du texte lui-même sont réservés et sa reproduction et sa rediffusion sur d’autres sources ou supports sont interdites.

Lire la préface de Morgane Viry

Lire la présentation d’Hélène Gestern

Pour citer ce texte : Félicien Hantz, Carnets de guerre, transcrit et annoté par Morgane et Alain Viry, Éditions Temps d’Antan, chez l’auteur, Poligny, 2020, 100 p. ill.

Parution : Daniel et Marianne Halévy – André Spire Correspondance 1899-1961 Des ponts et des abîmes : une amitié à l’épreuve de l’histoire (2020, Champion)

La correspondance croisée entre l’écrivain et poète André Spire (1868-1966) et l’historien Daniel Halévy (1872-1962), est l’une des plus longues et des plus riches du XXe siècle, s’étendant de 1899 à 1961. Née dans les combats et l’effervescence politique de l’affaire Dreyfus – où Spire se bat en duel -, cette relation engagée dans le mouvement des Universités populaires et la mouvance de Charles Péguy et ses Cahiers de la Quinzaine, devient houleuse lors de la montée des périls au début des années Trente, et se fracasse dans l’essor de l’hitlérisme, en raison d’allégeances politiques devenues inconciliables. Leur correspondance très engagée – plus de 700 lettres – éclaire le devenir de ces deux figures d’écrivains emblématiques de leur époque. Au-delà de leurs destins individuels, leurs échanges ouvrent une vaste perspective sur l’histoire sociale, politique et intellectuelle de leur temps.

Marie-Brunette Spire-Uran, universitaire et traductrice, a traduit des œuvres d’Israël Joshua Singer et d’Israël Zangwill, et a déjà publié les correspondances croisées d’André Spire avec Jean-Richard Bloch et Ludmila Savitzky.

The correspondence between poet André Spire and historian Daniel Halevy spans from 1899 in the midst of the Dreyfus Affair to 1961 the end of Algeria’s War of Independence. Their dialogue, their political views and commitments, once similar but later more antagonistic, mirror the social and intellectual turmoils of their time.

ÉDITIONS HONORÉ CHAMPION

Bibliothèque des correspondances N° 115. 2020. 1152 p., reliés, 2 vol., ill., 15,5 x 23,5 cm. ISBN 978-2-7453-5449-5.
CHF 50 ht / 48 € ttc

Conférence en ligne : « La correspondance amoureuse de Liane de Pougy et Natalie Clifford Barney » (Suzette Robichon et Olivier Wagner)

Suzette Robichon nous informe de la captation, à l’École des Chartes, en octobre 2020, d’une conférence donnée avec Olivier Wagner sur la correspondance de Natalie Clifford Barney et Liane de Pougy. [Attention, spoiler !] Sous réserve de l’évolution de la situation sanitaire, Suzanne Robichon et Olivier Wagner seront les invités du séminaire le 31 janvier 2021, pour une présentation de cette correspondance – l’autre partie de la séance étant consacrée à la présentation de la correspondance de Renée Vivien. Mais si d’aventure vous n’êtes pas à Paris, ou que vous ne pouvez réfréner votre impatience, le lien est ici.

Parution : Renée Vivien, Lettres inédites à Jean Charles-Brun (éditions du Mauconduit, 2020)

Édition établie, présentée et annotée par Nelly Sanchez

Figure majeure mais dérangeante de la littérature féminine et décadente du début du xxe siècle, Renée Vivien sort d’une longue éclipse grâce à des travaux universitaires et à des rééditions diverses réalisés depuis une quarantaine d’années.

Restait un mystère, enfin dévoilé ici : ces lettres inédites envoyées entre 1900 et 1909 à son conseiller littéraire et confident Jean Charles-Brun. Elles montrent l’importance que la poétesse portait à son travail d’écriture et évoquent les coulisses de la vie mondaine et littéraire de l’époque : Colette, Natalie Clifford Barney (avec laquelle Renée Vivien eut une liaison tumultueuse), Lucie Delarue-Mardrus, l’éditeur-imprimeur Alphonse Lemerre, etc. Elles révèlent un autre visage de la poétesse, trop souvent réduite à une égérie du lesbianisme sous le nom de « Sapho 1900 ».

Sous la femme de lettres exigeante et passionnée par son art explose sa nature libre, primesautière, capable d’une ironie féroce et d’une langue très crue. Provocante en son temps, Renée Vivien semble aujourd’hui d’une étonnante actualité, cultivant l’ambiguïté entre les sexes – déconstruction du genre avant l’heure ? Ainsi surnomme-t-elle son conseiller littéraire : « Chère Suzanne. »

Source : Éditions du Mauconduit

Parution : Vladimir Pozner, Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France, 1939 (Claire Paulhan Ed, 2020)

Le 23 mars 1939, l’écrivain, journaliste et militant antifasciste Vladimir Pozner arrive à Perpignan. Missionné par le Comité d’accueil aux intellectuels espagnols, présidé par son ami Renaud de Jouvenel, il s’apprête à sillonner la région (Ariège, Aude, Pyrénées-Orientales) durant deux mois, afin de sortir des camps, érigés à la hâte par l’administration française, les intellectuels qui y sont internés :

«J’avais loué à Perpignan une échoppe d’artisan abandonnée qui me servait de bureau lorsque je ne courais pas le pays. Installé sur un tabouret devant une machine à écrire posée à l’extrémité d’un établi, je rédigeais de longs rapports, heureux lorsque je réussissais à retrouver derrière les barbelés un Espagnol dont Paris m’avait envoyé le nom, plus encore quand je parvenais à le faire libérer.» Parmi les personnes repérées, des journalistes, écrivains, artistes, professeurs, musiciens, architectes…

Notes prises sur le terrain, lettres, témoignages, coupures de presse, cartes postales et photographies –tous documents d’époque conservés par l’écrivain – constituent la matière de ce livre inédit, en forme de puzzle documentaire.

Né à Paris en 1905 dans une famille de Russes émigrés anti-tsaristes, Vladimir Pozner passe une partie de sa jeunesse en Russie, où il assiste à la Révolution. Après avoir débuté comme poète au sein du groupe des frères Sérapion, il se fait un nom, à son retour en France en 1921, comme passeur de la jeune littérature russe. Dans les années 1930, il s’engage dans la lutte antifasciste.Correspondant français de l’agence Inpress fondée par Alex Radó, il intervient dans la presse de gauche (Monde, Regards, Vendredi…). Il apporte son aide aux réfugiés allemands, adhère à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) et devient secrétaire de rédaction de la revue Commune. Sur les conseils de Maxime Gorki, il adhère au Parti communiste français, puis, en 1936, au Comité franco-espagnol de soutien à l’Espagne républicaine. Il publie coup sur coup Tolstoï est mort (1935), biographie de montage, Le Mors aux dents (1937), roman d’aventure révolutionnaire, et Les États-Désunis (1938), roman documentaire. Il traverse la drôle de guerre et l’exode comme chauffeur militaire, connaît une vie de scénariste à Hollywood pendant la guerre, puis, revenu en France, est plastiqué par l’OAS après avoir publié Le Lieu du supplice en 1959. Jusqu’à la fin de sa vie (1992), il poursuit une œuvre littéraire exigeante, témoignant des grandes tragédies du XXe siècle.

Édition établie, annotée et préfacée par Alexis Buffet, docteur en littérature française.

(Source : Editions Claire Paulhan)

Télécharger la présentation de l’ouvrage et des Cahiers Cahier « Jean Paulhan et ses environs » (nouvelle série, n°8, 2020) : « Jean Paulhan en 1920 / Lettres d’il y a un siècle »

Christine Delory-Monberger : « Feuilleter la mémoire qui se débat » (H. Gestern)

Avec sa trilogie photographique intitulée Exils/Réminiscences, la photographe et universitaire Christine Delory-Momberger, autant qu’une œuvre, nous offre un espace : un lieu où penser autrement la surface sensible de l’image, en interroger la matérialité, l’ambiguïté fondamentale, le caractère charnel, opaque, indéchiffrable. « Traverser la fixité de sa surface pour toucher l’enfoui, le profond, l’inouï » ; s’approcher de la photographie par la photographie, l’utiliser comme son propre médiateur, et à travers sa matière dessiner une nouvelle cartographie de sa signification. Guidée par le désir de « feuilleter la mémoire / qui se débat », l’artiste a fait le choix de rephotographier des images existantes, offrant ainsi à leur sujet, leur texture et leurs perspectives une incarnation nouvelle. Ce regard, volontairement décentré, est aussi une manière, à travers le travail physique opéré sur des sommes anciennes de chimie et de photons, de figurer concrètement le travail de la réminiscence, tremblé et magmatique, perpétuellement en mouvement entre l’évident et l’opaque, le clair et ce qui doit se deviner.

Ce beau coffret, publié chez Arnaud Bizalion, se compose de trois livres. Le premier, Tendre les bras au-dessus des abîmes, se fonde sur une image, une seule, une photo de famille retrouvée dans un album. Dans un des poèmes liminaires, en vers libre ou en prose, qui éclaire chaque livre, la photographie en décrit brièvement les protagonistes, la surface « plane » du papier glacé et ses « visages fuyants ». Une affaire de photos de famille, donc, mais pas telle qu’on la connaît ordinairement : ou plus exactement, une narration seconde de cette photographie, dont la réappropriation vient remanier la lecture. L’image première est recadrée, agrandie, étirée : le tirage crée des flous, épaissit le grain ou le vaporise, décale le regard au point que, parfois, l’œil doit réinterroger longuement ces vallées de noir d’où sourdent  des taches claires pour y resituer une main, une fleur. Les visages sont là, mais mangés d’ombre, floutés, comme s’il s’était agi d’imprimer sur des effigies convenues la marque lente du temps qui défait et qui altère, de matérialiser les strates mémorielles et les altérations qui sédimentent le souvenir. L’unité de la photographie de famille se transforme en mosaïque mystérieuse, inaugure un rapport nouveau, ému et secret au passé, qui cache autant qu’il dévoile, s’arrache par fragments et par éclats de classique narration familiale.

Le deuxième opus, Dans le souffle du labyrinthe, convoque plus explicitement l’exil. Il parle des frontières interdites (celles de l’Allemagne), de ce « Kein Grenzübergang », panneau que l’on retrouve en guise de photo liminaire, marque à la fois territoriale et symbolique  d’un seuil interdit. Cet interdit que la photo justement dépasse : ses images sont toujours happées par le grain noir, lourd, vibrant, qui leur confère leur force d’énigme. Tout ce qui apparaît, de distingue, se reconnaît, s’arrachant à ces ténèbres, prend alors une valeur décuplée. Se succèdent, reconsidérés par la prise et le cadrage, des spectres de villes en ruines (après quelle guerre ? quel bombardement ?) et des silhouettes d’enfants, dans le dialogue continu que le livre nourrit entre le mort et le vif. Mais les méplats des visages, des mains, ne sont que plus terriblement présents, qui semblent émerger de paysages et d’arrière-plans qui furent bien quelque part mais pourraient avoir existé n’importe où. Ces lieux pluriels de l’exil familial, précisément parce qu’ils ne portent que des indices ténus (une inscription en italien sur un mur, une chaussure abandonnée), deviennent un écran sur lequel chaque lecteur peut projeter les lacunes de sa propre histoire, avec ses douloureux arrachements. Ce deuxième livre, dans son errance européenne suggérée, emblématise la perte, l’effacement, l’impossible fixation, à laquelle vient s’opposer, en guise de dernière image, le coin d’une photo de famille encore collée dans son album, où deux enfants, soudain nettes, jouent. Peut-être sont-elles les futures héritières de cette histoire, peut-être en ont-elles été les témoins : la tache de lumière offerte par leur robe, l’insouciance de leurs jeux, de leur visage est l’un des rares repères de ce monde où chaque lieu, chaque espace, chaque regard et chaque fragment de peau sont exilés de leur espace familier, rendus à une étrange solitude, et pourtant solidement attachés les uns aux autres. 

Les Disparus des vivants, enfin, se présente comme une histoire de « petits fantômes », « toujours là », qui veillent, qui vont et qui viennent. Là encore, le monde qui se déploie s’appréhende d’abord à travers ses textures : des noirs profonds, charnus, fuligineux, ou alors des étoffes, des formes. Sur cette toile de fond, les visages et les corps émergent, mais partiellement, comme si le processus de révélation avait été suspendu, les laissant à jamais soustraits à l’identification formelle. C’est ce floutage délibéré qui les retient au bord de la représentation, cette limite brouillée entre chair et matière, et cette opacité voulue qui les rendent fascinantes : on scrute avec une acuité nouvelle leur émergence, on s’accroche à ces esquisses de jambes, de chevelure, cette silhouette sur un lit (est-elle encore vivante ou déjà morte ?), les cuisses et les mollets de cet homme vu de dos, juché son vélo, qui pourrait être un cycliste contemporain aussi bien qu’un travailleur des années 1930. On notera aussi, dans les trois œuvres, la prégnance des figures de femme, de l’enfance à la vieillesse, leurs mains, leur silhouettes, leurs cheveux, leurs seins, comme si à travers elles se disait la continuité, malgré tout, de l’engendrement et de la transmission. C’est tout le paradoxe fondamental de la photographie qui est rendu ici, sa bouleversante ambiguïté, cette coprésence saisissante de la naissance et du néant, mise en scène à travers ces (re)prises de vue qui sont à la fois enfouissement et révélation, tombeau et résurrection.

C’est donc bien à un voyage, une traversée et une méditation, bien plus qu’à une lecture stricto sensu que nous invite la trilogie de Christine Delory-Momberger, même si le fil narratif qui la sous-tend est bien là, tangible. Une expérience qui engage simultanément la sensation pure, le déchiffrement, l’incertitude et s’élabore dans une poétique de l’apparition/disparition qui est aussi sa véritable poésie. Ce que nous voyons ici, ou plutôt ce que nous devons découvrir, une épaisseur après l’autre, c’est le travail du passé qui modèle la mémoire d’un être, et le travail qu’accomplit ce dernier pour négocier en retour avec ses héritages visuels ; la trilogie fait aussi le récit d’une migration seconde, celle de l’auteur à travers les souvenirs, jamais limpide ni univoque, parce qu’il faut pour y accéder traverser quelques épaisseurs de silence, peut-être bien de douleur. Les textes du livre, brefs et pensés comme des poèmes, signés par la photographe, mais aussi par Salah Al Hamdani, consonent avec ce qui est donné à voir et indirectement en constituent de possibles clés ; des récifs de mots autour desquels enrouler l’énigme et l’éclat des images. Il ne faut rien exiger d’un tel voyage, mais simplement se mettre à son écoute, accepter de se laisser envahir par la puissance déroutante de ces photographies, par leur vibration, leur corporéité, leurs rythmes chromatiques  – ici magnifiée par un superbe travail de tirage, de composition et de mise en page de Dominique Mérigard. C’est en se laissant immerger, questionner, gagner par un pouvoir d’anamnèse qui rejoint peut-être ici toutes les histoires d’exil que s’assemble en nous l’unité de celle-ci.

Christine Delory-Momberger est représentée par l’agence revelateur.

Christine Delory-Momberger, Exils / Réminiscences, Arles, Arnaud Bizalion éditeur, 3 volumes de 63 p. ill.

Maïa Kanaan-Macaux, Avant qu’elle s’en aille (H. Gestern)

 

C’est à une promenade profonde, subtile, dans le passé qu’invite Maïa Kanaan-Macaux dans Avant qu’elle s’en aille. Présenté par son éditeur Julliard comme « roman », ce livre est en réalité un récit autobiographique pleinement assumé, qui commence lorsque les pas de sa narratrice la portent vers Rome, la ville où elle a grandi. Maïa y rejoint sa mère, dont la mémoire récente commence à défaillir, et qu’elle doit venir rassurer à intervalles réguliers.

Ce voyage, qui prend les allures d’un pèlerinage sur les lieux de l’enfance, est l’occasion de se remémorer « le temps où [ils] étaient une famille » : à savoir la mère, femme cultivée, voyageuse, passionnée par la diversité du monde, le père, ingénieur agronome travaillant pour le compte des Nations Unies, et le frère aîné Jean-Sélim. Avec lui, la relation est complémentaire et fusionnelle : « Deux faces d’une même pièce ». Les souvenirs familiaux, tissés de tendresse partagée, de baignades, de jeux dans le quartier, sont légers, heureux, ensoleillés. Un goût simple et déchirant de petit paradis. Mais l’insouciance vole en éclats lorsque le père aimé autant qu’aimant, souvent en mission dans des pays lointains, décède brutalement en Chine. C’est là où cet Égyptien, qui avait dû quitter son pays à quarante ans pour recommencer une nouvelle vie, était en poste, pendant sa famille l’attendait à Rome où il devait prendre sa retraite.

Un coup de fil annonçant la nouvelle, et tout s’arrête ; et voici le frère et la sœur, à peine adolescents, « apeurés par la vie qui [les] attend sans lui ». Deuil à distance, obsèques en Égypte, où les enfants ne se rendront pas, deuil impossible à faire ; mère écrasée de chagrin, une part d’elle à jamais en allée, absente à ses propres enfants. Elle enfouit  sa douleur, n’évoque plus jamais le mari et le père perdu. Et le frère et la sœur, « dans cette équation chargée de non-dits, […] n’ont pas d’outil pour avancer ». Ils se soudent, se solidarisent, deviennent chacun le pilier de l’autre. À la mère absentée aucune reproche n’est fait. « Nous n’étions pas malheureux. Juste un peu coupés de sa chaleur », écrit sobrement la narratrice.

Et à compter de ce moment, c’est surtout le portrait de Jean-Sélim, le frère très aimé, que le livre entreprend de dresser. Cet aîné possessif et tendre, « drôle et délicat, doux et généreux », dont on devine déjà, à certaines phrases, qu’il n’est plus là, lui, non plus. Et on suit, à travers le regard de sa sœur, le cheminement de ce jeune homme qui se découvre à dix-sept ans atteint d’une maladie rénale, dont les rêves de devenir pilote se brisent, mais qui reste aimanté par l’idée d’une tâche à accomplir. Ce qui le conduira, en  héritier des valeurs familiales, à s’engager à son tour dans l’action internationale. Son père assistait les agriculteurs partout dans le monde ; lui travaillera à Action contre la faim, puis pour Médecins du Monde, comme logisticien. Somalie, Bosnie, surtout, où il passera plusieurs années.

Conséquence : à vingt-quatre ans, déjà, il a vu l’horreur, et il en est définitivement marqué. « Les retours sont difficiles, le dialogue impossible ». Le frère se bat contre le trop- plein de souvenirs traumatiques de la guerre, la sœur contre une dépression qui la tire vers le bas ; tous deux ont dû, trop vite, « apprendre à devenir adultes sans filet, sans douceur ». Mais ils continuent à s’épauler, à s’apaiser l’un l’autre. Deux années à Harvard permettront à Jean-Sélim de reprendre son souffle, de rencontrer une compagne. La vie se reconstruit doucement ; une consolidation rendue possible par ces années durant lesquelles Maïa et Jean-Sélim ont été « la mère, le père, le frère et la sœur l’un de l’autre ». Un enfant s’annonce. La vie aurait pu être heureuse. L’histoire et la violence des hommes écriront un autre épilogue.

Récit pudique, à l’écriture maîtrisée, dont la justesse sensible fait coexister avec grâce la douceur et la douleur, Avant qu’elle s’en aille, qui jette le pont entre chagrin et beauté des souvenirs, est un double hommage : à une mère libre et voyageuse, qui a choisi le parti de la vie malgré la mort de son mari, et au frère très aimé, dont la présence vibre entre chaque ligne. Un livre qui n’est pas tissé de noirceur, mais résonne d’une gravité apaisée, dans les éclats de soleil de la mémoire romaine de l’enfance. Une œuvre de transmission, pour fixer la trace du bonheur, de l’être qui n’est plus, mais dont le souvenir demeure. « Notre histoire est belle et je la prolonge à ma manière ».

Maïa Kanaan-Macaux, Avant qu’elle s’en aille, Jullliard, 2020, 179 p.

Karine Miermont, Peau contre patte (H. Gestern)

miermontLa mort d’un animal familier est un événement d’une grande banalité : elle peut néanmoins se révéler la source de chagrins intenses, parfois même d’authentiques désespoirs. Ceux-ci demeurent pourtant délicats à évoquer : il se trouvera toujours une bonne âme pour vous rappeler, un peu scandalisée, que « ce n’est qu’un animal ». Karine Miermont, dans L’Année du chat, a décidé de tout raconter, de la découverte du cancer de sa chatte Niña à sa mort, dans la lenteur bouleversante d’un accompagnement qui durera un an. Ce livre puissant et sincère, qui assume dès la couverture sa nature de récit – bien qu’il soit publié dans la collection « Fiction & Cie » – , est à la fois une chronique et une méditation, qui met en lumière une forme d’universalité des gestes de soin, de compassion, de palliation ; qui dit l’alternance des espoirs et du chagrin devant une fin inéluctable.

Le livre se présente tout d’abord, comme un journal de maladie féline, où sont notés les symptômes, les consultations, les opérations. Parce qu’à la menace de la disparition répond, « le besoin d’écrire, qu’il subsiste un peu du chat, que cette tristesse ne soit pas sans dépôt. » Mais très vite, le journal se fait aussi méditation sur le rapport millénaire, « très ancien et très profond », qu’entretiennent les êtres humains avec leurs animaux domestiques – Claude Lévi-Strauss et Jean-Christophe Bailly déposent en son cœur quelques phrases lumineuses. La narratrice questionne cette proximité troublante, cette coexistence des espèces qui nous fait parfois hésiter sur le statut à accorder à nos animaux. « Un chat est-il un individu ? Au sens d’unique, oui, il me semble ».

Au fil des mois, des séances de chimiothérapie, la maladie laisse ses marques, réduisant peu à peu l’autonomie du chat. Elle renvoie à toutes les fins, y compris à l’idée de la sienne propre, à cette lutte qu’on ne peut pourtant  s’empêcher de mener. Les portraits des maîtres dans les salles d’attente, des vétérinaires, des assistants, inversent alors la perspective : le chat malade confère tout à coup un autre regard sur l’espèce humaine. Que ce soit la bourgeoise, le rappeur, le vieux couple, tous sont embarqués dans la même bataille et plus rien ne compte plus que ces gestes, familiers, maladroits, tendres. Jusqu’au jour où il revient de décider d’y mettre fin, dans la douleur d’une décision impossible à prendre. Là encore, c’est avec une sincérité émouvante que l’auteur raconte ce dernier voyage avec le chat. « L’idée du linceul. Le geste d’envelopper dans un tissu, le dernier geste, hommage, respect. »

Ce livre de tristesse n’est cependant pas dépourvu de douceur. Parce que raconter Niña, c’est aussi évoquer toute la vie qui a précédé sa maladie, douze années de compagnonnage heureux, durant lesquels l’animal a pris sa place au sein de la famille. Trouvée, puis retrouvée après s’être perdue plus de deux mois dans une forêt vosgienne, la petite miraculée partage le quotidien de deux adultes et des enfants, dont elle est presque la contemporaine. « La vie du chat contient une époque, concentre une parcelle de notre vie, elle est une sorte de mesure du temps et une mémoire, elle contient une expérience commune, un morceau de notre histoire, une parcelle de notre temps perdu », résume Karine Miermont. L’auteur sait dire avec des mots justes les rites délicats de cette cohabitation, les gestes d’intimité, parce qu’un chat mieux que quiconque sait d’un corps « la géographie, les contours, […] les endroits dans lesquels, ou bien contre lesquels, s’installer ». Elle raconte aussi combien nous questionne ce sphinx domestique, dont on aimerait tant déchiffrer les rêves et les pensées, et égrène dans une langue sobre, qui se déploie parfois comme une corolle de fleurs, les manières infinies de regarder, toucher, porter, observer, aimer le chat. Livre de tendresse et de peine, tombeau d’une intense mémoire affective et charnelle, questionnement sur le partage étrange de l’amour au-delà des espèces, L’Année du chat met des mots sur l’expérience violente, inévitable, qui consiste à voir un animal aimé marcher vers la mort. Ce faisant, il donne une légitimité à un chagrin dont la profondeur véritable est rarement avouée.

Karine Miermont, L’Année du Chat, Seuil, « Fiction & Cie », 2014, 130 p.

 

 

Michèle Audin, Le visage du disparu (H. Gestern)

audinMaurice Audin avait vingt-cinq ans quand il a été emmené en 1957, sous les yeux de sa femme et de sa fille aînée, par les militaires français. Ce jeune mathématicien, père de trois enfants, membre du parti communiste algérien et partisan de l’indépendance, a été arrêté, torturé et assassiné durant sa détention. Depuis, et sous la pression des « comités Audin », son nom est devenu le symbole des exactions françaises en Algérie, tandis que l’État français refuse encore à ce jour d’ouvrir les archives touchant aux circonstances de sa disparition.

Derrière cette « vie brève » et tragique, ce destin fracassé, il y avait aussi un homme, un étudiant, un chercheur, un mari et un père. Les traces de sa vie sont ténues, mais elles existent. C’est donc sur leur piste que décide de se lancer sa fille, la mathématicienne Michèle Audin, pour offrir un autre portrait du disparu. Elle commence par mener une enquête minutieuse, qui la conduit à retracer toute la généalogie familiale (italo-savoyarde d’un côté, lyonnaise de l’autre) puis l’implantation algérienne des deux familles. Elle analyse ensuite les actes de naissance, les lettres familiales échangées, les témoignages oraux de ses oncles et tantes, et surtout les photographies, celles de l’enfant et du jeune homme, qui deviennent pour elle une fascinante surface d’hypothèses, de reconstitutions, de déductions. Avant de devenir un nom dans les registres de la grande Histoire, Maurice a été un enfant à l’oeil espiègle, un enfant de troupe, un étudiant qui portait des chemisettes et des tennis mais ne faisait pas de sport ; un garçon qui lisait L’Humanité en laissant bien visible devant l’objectif le titre du jour : « Paix en Algérie ».

Il y a quelque chose de Perec et de Modiano  — Michèle Audin le revendique – dans cette manière à la fois minutieuse et passionnée de faire parler les fragments de l’infra-ordinaire. Même si ces recherches butent régulièrement sur un constat d’ignorance (« quand il a marché, quand il a parlé, je n’en sais rien non plus », « J’ignore même s’il savait nager »), elles prennent un tour presque policier, notamment lorsque l’auteur analyse deux carnets de compte tenus par ses parents, et reconstitue à travers la liste de leurs achats leur vie quotidienne. Beaucoup de café, et peu de lait : c’est donc que son père aimait le café noir. Deux beignets frais achetés au marché : ce matin-là, Maurice et Josette auront fait les courses ensemble.

Le fait que Michèle Audin soit par ailleurs (mais est-ce vraiment par ailleurs) mathématicienne et biographe de plusieurs mathématiciens, donne une dimension supplémentaire à son récit. La biographie de Maurice Audin se double d’un tableau épistémologique, où sa fille met en parallèle l’évolution des mathématiques françaises (décapitées par la guerre de 1914, renaissantes sous l’impulsion de Bourbaki) et les travaux de son père. On imagine le rôle majeur qu’aurait pu jouer ce jeune mathématicien doué et travailleur, estimé de ses maîtres, pour lequel Laurent Schwartz tint à organiser, chose rarissime, une soutenance de thèse posthume.

Il est, par contre, un aspect que Michèle Audin refuse et refusera jusqu’au bout d’aborder : les conséquences de la disparition de son père sur elle, la souffrance et le manque, les souvenirs. Elle préfère raccrocher «[s]on deuil singulier à une histoire collective », celle des disparus d’autres guerres, d’autres tortures. Pour elle, l’affaire Audin reste « une affaire privée » ; si elle a des souvenirs familiaux, elle choisit de ne pas les partager, justement parce qu’elle « y tient ». D’où le choix de composition du récit comme un livre de chercheuse, d’historienne : une approche méthodique et documentée, un style concis qui ne laisse guère d’espace au pathos, bien que la sensibilité y vibre entre les lignes.

Le texte refuse tout autant de revenir sur le martyre, l’assassinat ou le silence officiel autour de la disparition de Maurice Audin. Si colère, souffrance ou sentiment d’injustice il y a, ils sont tenus à la lisière de ce récit, qui opère comme le bain de révélateur dans lequel on plonge les tirages photographiques. En émerge le portrait chaleureux d’un jeune homme brillant et plein de vie, doux, aimant, courageux aussi, auquel sa fille n’a malheureusement pas eu le temps de « connaître des défauts ».

Michèle Audin, Une vie brève, Gallimard, 2013, 182 p.

(c) Hélène Gestern / La Faute à Rousseau, 2012.