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Séminaire ABC : demandez le programme 2019-2020 !

Autobiosphère est heureux de vous dévoiler le programme de la nouvelle saison du séminaire « Autobiographie et Correspondances ». Le cycle 2019-2020 aura pour thème « Témoins de leur temps« . Vous pouvez d’ores et déjà en noter les dates ; tous les séances auront lieu cette année en salle « Conférence » du 46, rue d’Ulm – en face du bâtiment historique. Nous vous souhaitons une bonne rentrée à tous !

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Témoins de leur temps

Journaux, autobiographies et correspondances ne constituent pas seulement l’expression d’une mémoire individuelle qui fait retour sur la singularité d’une vie. Ils sont aussi des témoignages de leurs temps, révélant, plus ou moins en creux, des réseaux de sociabilité, des inscriptions dans des écoles littéraires, des choix de vie avant-gardistes, militants ou marginaux… Parfois plus directement que les œuvres de création, ils sont aussi un lieu privilégié d’expression d’éléments biographiques et sociaux conflictuels, tus ou refoulés. Ces derniers peuvent être du ressort de l’histoire (avec ses traumatismes), du politique, de l’histoire des mentalités, impliquer le secret ou la révélation. En cela, la genèse des écrits personnels, avec ses problématiques de censure, autocensure, publication et réception, est à même de fournir de précieux éclairages sur les œuvres, mais aussi les époques dans lesquelles ces dernières ont été élaborées.

  • Samedi 5 octobre 14h30-16h30 (attention, horaire exceptionnel en raison du croisement avec le séminaire Multilinguismes)

Nina Dmitrieva (Institut Pouchkine, Saint-Pétersbourg) : Le bilinguisme au temps de Pouchkine

Ekaterina Dmitrieva (Institut Gorki, Saint-Pétersbourg) : Madrigaux, épigrammes, prose épistolaire : bilinguisme et multilinguisme dans l’œuvre de Pouchkine

  • Samedi 7 décembre 10h-13h00

Groupe Violette Leduc : Autour des écrits de Violette Leduc (le programme détaillé des interventions suivra).

  • Jeudi 23 janvier 2020 17h-19h

Entretien avec Janine Altounian (écrivain et traductrice, Université Paris 13) : Sur L’effacement des lieux. Autobiographie d’une analysante, héritière de survivants et traductrice de Freud (PUF, 2019)

Agnès Spiquel (Université de Valenciennes) : Correspondance Alexandre Vialatte – Henri Pourrat

  • Samedi 29 février 10h-13h

Odile Richard-Pauchet (Université de Limoges) : François Mitterrand, Lettres à Anne, de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ?

Florence Naugrette (Université Paris Sorbonne) et Jean Maurice (Université de Rouen)  : François Mitterrand géographe dans Lettres à Anne (1962-1995) et Journal pour Anne (1964-1970)

  • Jeudi 19 mars 2020 17h-19h

Serge Bourjea (ITEM), Le journal de René Depestre

Edward Castelton (Université de Franche-Comté), Le journal de Proudhon 

  • Samedi 16 mai 10h-13h

Clive Thomson (Université de Guelph, Canada) et Michael Rosenfeld (Paris 3 – Sorbonne Nouvelle & Université catholique de Louvain), Les archives de Georges Hérelle et les récits intimes d’homosexuels (1870-1905) en France et en Belgique.

Françoise Simonet-Tenant (Université de Rouen), Le site Ecrisoi

  • Samedi 6 juin 10h-13h

Suzette Robichon (journaliste et essayiste) – Olivier Wagner (BNF), La correspondance de Natalie Clifford Barney et Liane de Pougy

Nelly Sanchez, La correspondance de Renée Vivien (à paraître aux éditions du Mauconduit, 2020).

 

Appel à communications : La biofiction comme littérature mondiale (Louvain, 29-31 octobre 2020)

Si elle relève en première instance de la littérature, la biofiction prend pour point de départ une biographie réelle. Elle est sous-tendue par ce que Colm Tóibín a récemment appelé « l’imagination ancrée », qui confère au récit fictionnel une crédibilité ambiguë touchant parfois à la duplicité. Mais que signifie ce genre en tant que vecteur de fabrication de mondes ? Ce boom des récits qui rejouent un passé réel, projetant sur lui un regard contemporain, est-il seulement un signe que nous cherchons à élaborer une image cohérente du monde des siècles passés ou s’agit-il plutôt d’une tentative de donner forme à une nouvelle manière de voir et/ou de se situer dans le présent ? Davantage, favorise-t-il de nouvelles conceptions et enseigne-t-il de nouvelles leçons pour l’avenir ?
A la lumière des théories relatives à la littérature mondiale développées par David Damrosch, Theo D’haen et d’autres, et utilisant la méthode de T. O. Beebee consistant dans une exploration de dynamiques transnationales à partir d’un domaine déterminé (en l’occurrence, un genre), nous proposons plusieurs perspectives complémentaires dans l’examen de la Biofiction comme Littérature mondiale : sa capacité de représentation trans-culturelle (manifeste dans des romans commeGertrude de Hassan Najmi, dans lequel l’auteur portraiture une figure célèbre d’une autre aire culturelle), ses liens forts avec la mémoire culturelle (qui apparaît dans les romans à clefs de l’entre-deux-guerres, dans les expérimentations de Woolf et Schwob et plus loin encore au XIXe siècle), son adaptabilité protéenne (dont témoigne son mélange d’éléments modernistes et post-modernistes), son attrait pour le grand public (parfois sous la forme de biopics), sa faculté à toucher des enjeux sociaux et politiques (dans les oeuvres de Javier Cercas, Peter Carey, J. M. Coetzee, Mario Vargas Llosa, et de nombreux autres) ou à affecter les normes touchant au genre (dans les fictions de Anna Banti, Margaret Atwood, Annabel Abbs, Janice Galloway, etc.), ses développements dans des espaces étrangers à l’Occident (avec les œuvres de Anchee Min, Amin Maalouf, Bensalem Himmich, etc.), et sa capacité à nourrir les débats internationaux. Il s’agit là de quelques-uns des traits par lesquels ce genre témoigne des évolutions littéraires à l’échelle mondiale. 
Pour découvrir plus de détails sur notre approche et/ ou pour participer au dialogue, veuillez consulter notre site web pour la version complète de l’argumentaire :
Nous accueillons des propositions de communications de 20 minutes (300 mots), ainsi que des propositions de sessions de 90 minutes (300 mots pour le descriptif général, tout comme pour chacun des trois exposés inclus).
Les résumés, accompagnés d’une note biographique d’environ 150 mots pour chaque participant, seront à envoyer à biofiction@kuleuven.be.
La date limite pour la remise des propositions est le 15 avril 2020.
Source : Liste IABA

Appel à communications : « Écrire à quatre mains (XIXe-XXIe siècles) » (UPJV, Amiens, 13-14 octobre 2020)

Écrire à quatre mains (XIXe-XXIe siècles)
13-14 octobre 2020

Centre d’Études des Relations et Contacts Linguistiques et Littéraires (CERCLL EA 4283) – Université de Picardie Jules Verne

Argumentaire

Ils sont de la même famille (frères, sœurs, frère et sœur, cousins, époux, compagnes ou compagnons), ami-e-s ou simplement collaborateurs, et ils/elles ont écrit et signé ensemble sous leurs vrais noms ou sous un pseudonyme collectif une partie ou la totalité de leur production littéraire : romans, essais, journaux intimes… L’écriture en collaboration existe au moins depuis le XVIIe siècle (les frères Perrault puis les frères Grimm…). Elle a toujours intrigué le public et n’a pas facilité la « survie » et la pérennité des œuvres composées par ces duos. En effet, qui lit encore les œuvres des frères Goncourt, d’Erckmann-Chatrian, des frères Rosny, Tharaud, Petitjean de la Rosière (plus connus sous le nom de Delly) pour ne citer que des auteurs français et francophones ?

Les œuvres fictionnelles écrites à quatre mains appartiennent à différents genres mais ce colloque s’attachera essentiellement à la prose. Au XIXsiècle, les frères Goncourt composèrent ensemble des romans réalistes : Sœur Philomène (1861), Renée Mauperin (1864), Germinie Lacerteux (1865), Manette Salomon (1867), Madame Gervaisais (1869) jusqu’à la mort de Jules en 1870. Erckmann-Chatrian écrivirent des nouvelles et des romans nationaux sous un pseudonyme unique. Au XXe siècle, alors que le caractère collaboratif de l’œuvre demande à être examiné de près et révisé (Colette et Willy), il peut aussi être associé à l’invention de formes d’écriture radicalement nouvelles, distinctes ou brouillées et déranger les catégories génériques existantes.

Lire la suite « Appel à communications : « Écrire à quatre mains (XIXe-XXIe siècles) » (UPJV, Amiens, 13-14 octobre 2020) »

« Je au travail » (V. Montémont)

Dans le cadre du DU HIVIF (Histoires de vie en formation) de l’université de Tours, une conférence intitulée « Je au travail » a été donnée le 24 juin. Elle porte sur l’expérience du travail telle qu’elle est consignée dans plusieurs textes autobiographiques. En voici l’introduction (la suite à télécharger  en suivant ce lien ou à lire ici).


En intitulant cette conférence, « je » au travail, je souhaitais examiner plusieurs types de récits, relevant, à un titre plus ou moins explicite, du champ autobiographique, et racontant l’expérience de l’établissement ouvrier. Au fil des lectures, j’en suis venue à l’élargir au récit d’usine, et parfois même à d’autres expériences de travail : ce qui m’intéresse ici, c’est de voir par quel moyen, médiat ou immédiat, par quel truchement ceux qui ont fait, qui font l’expérience souvent douloureuse d’une certaine forme de travail industriel ou répétitif parviennent à la porter au jour sous la forme d’un livre qui les implique personnellement. Je ne fais ici que rappeler des évidences, mais il existe bien souvent un fossé entre la condition sociale, ou la destinée qui conduit à l’usine, et le capital de compétences ou de connaissances exigé pour investir le champ littéraire considéré comme légitime, celui de la publication à compte d’auteur. En d’autres termes, celui ou celle qui voudrait partager n’en a pas toujours les moyens littéraires et/ou sociaux ; celui ou celle qui les possède, a contrario, n’a pas forcément l’expérience de la chaîne, les établis ayant constitué l’exception notable de cette contradiction, puisqu’il s’agissait dans bien des cas d’étudiants ou de jeunes intellectuels.

La question se pose donc, dans un premier temps, des moyens par lesquels le récit du travailleur, de la travailleuse, peut parvenir jusqu’à nous, comment il peut rendre compte, au plus exact, d’une condition que les lecteurs ne connaissent pas ou n’auront pas connue directement. Ensuite, il paraît essentiel de questionner ce qui pousse à entreprendre cette démarche. Pour mener cette brève enquête littéraire, je me suis appuyée sur douze livres dont vous trouverez la liste en tête de l’exemplier : certains sont des récits autobiographiques, d’autres, plus précisément encore, des témoignages, d’autres se présentent comme des romans.

Œuvres étudiées

  • Anthony, Moi, Anthony, ouvrier aujourd’hui, Paris, Seuil, « Raconter la vie », 2014.
  • Claire Brière-Blanchet, De Pékin à Sochaux. Voyage au bout de de la révolution, Paris, Seuil, 2009.
  • Marcel Durand, Grains de sable sous le capot. Résistance et contre-culture ouvrière : les chaînes de montage à Peugeot, 1972-2003 [La Brèche, 1990], Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2006.
  • Leslie Kaplan, L’Excès-usine, POL, 1987.
  • Robert Linhart, L’Établi [1978], Paris, Minuit, « Double » 1978.
  • Virginie Linhart, Volontaires pour l’usine. Vies d’établis 1967-1977, Paris, Seuil, 1994 [réed. 2010]
  • Jean-Pierre Martin, Le Laminoir, Seyssel, Champ Vallon, 1995
  • Sylvain Pattieu, Avant de disparaître. Chronique de PSA Aulnay, Plein Jour, 2013.
    Beauté Parade [2015], Livre de Poche, 2016
  • Joseph Ponthus, À la ligne, La Table Ronde, 2019.
  • Jean Rolin, L’Organisation, Paris, Seuil, « Points », 1996.
  • Daniel Rondeau, L’Enthousiasme [1988], Grasset, 2006.
  • Martine Sonnet, Atelier 62, Cognac, Le Temps Qu’il Fait, 2008.

Juliette Drouet, Lettres familiales (PURH, 2019)

Le nom de Juliette Drouet est lié à tout jamais à Victor Hugo à qui elle voua pendant 50 ans un véritable culte dont témoignent les quelque 20 000 lettres qu’elle lui écrivit. Mais l’épistolière eut d’autres destinataires, ses plus proches parents, à qui elle adressa de nombreuses lettres, réunies ici sous le titre de Lettres familiales. Celles-ci sont riches d’informations sur la vie littéraire et politique de Victor Hugo entre 1850 et 1883.

Edité par Gérard Pouchain

Presses Universitaires de Rouen et du Havre
ISBN : 979-10-240-1305-3
378 pages,  24 euros

Site de l’éditeur : http://purh.univ-rouen.fr/node/1269

Isabelle Grell et Jean-Michel Devésa (dir.), L’écriture du je dans la langue de l’exil (EME Editions, 2019)

Inscrivant leurs travaux dans la lignée de l’écriture autofictionnelle théorisée et pratiquée par Serge Doubrovsky et alii, Isabelle Grell et Jean-Michel Devésa ont réuni écrivains et universitaires du monde entier à l’ENS-Ulm de Paris afin d’interroger praxis et théories des écritures translingues du « je ». Par les entretiens, les témoignages et les études qu’il renferme, ce livre croisant les perspectives et les domaines littéraires et linguistiques est appelé à s’imposer comme ouvrage de référence.

 

362 pages • 36 €
EAN : 9782806636898
Site de l’éditeur : EME

Sombre royaume de la mémoire : Xavier Cercas, Le Monarque des ombres (Actes Sud, 2018)

« Il s’appelait Manuel Mena et il est mort à l’âge de dix-neuf ans au cours de la bataille de l’Ebre. […] C’était un franquiste fervent, ou du moins un fervent phalangiste ». C’est avec cette brève biographie que s’ouvre Le Monarque des Ombres, œuvre du romancier espagnol Xavier Cercas. Avec ce récit, l’écrivain touche au cœur de ce qui est à la fois le cœur de son histoire familiale – une famille dont les deux côtés, maternel et paternel, furent résolument franquistes – mais aussi la tache aveugle de son travail d’écrivain. Cercas avait pris la décision de ne pas écrire sur Manuel Mena, son grand-oncle maternel, bien que Bianca, la mère du romancier, lui eût maintes fois raconté la légende de ce jeune officier, qui était pour elle un frère plus qu’un oncle, et à qui elle vouait une affection sans bornes. Sa mort, tragique et héroïque, a profondément modelé l’imaginaire de ceux qui l’ont côtoyé, et la mère de l’auteur, malgré ses quatre-vingt-dix ans révolus, l’évoque avec une ferveur intacte. Pour l’écrivain, cette figure est au contraire « le paradigme de l’héritage le plus accablant de [s]a famille » ; il ne voit pas la nécessité d’« ébruiter », comme il le dit, ce pan de leur passé commun dans un livre. Mais il comprend aussi que la mémoire du jeune disparu est sur le point de s’effacer : le temps n’est-il pas venu pour lui de reconsidérer, soixante-dix ans après la mort de son grand-oncle, cette décision de silence, de briser « la honte de [s]es origines et de [s]on héritage. » ? À défaut d’écrire, le romancier décide de mener une enquête documentaire poussée, sans savoir au juste sur quoi elle débouchera.

À partir de là, le récit se dédouble, en alternant deux séries de chapitres. La première retrace, aussi factuellement que possible, à partir des maigres indices disponibles, deux photographies et un texte manuscrit, la vie brève de Manuel Mena. Issu d’une famille de paysans d’Estremadure, le jeune garçon semble, d’après les témoignages de ses camarades d’école encore en vie, avoir été un enfant capricieux, égoïste et cruel, « benjamin mal élevé de famille nombreuse ». Tout change après sa rencontre avec Don Eladio, l’instituteur, qui l’éveille à la lecture et transforme le sale gosse en adolescent mûr et studieux : Mena se destine d’ailleurs à faire son droit et part pour Caceres dans l’espoir d’y poursuivre des études. Mais l’avènement de la Seconde République a créé de profondes divisions parmi les familles d’Ibahernando, le village d’Estrémadure d’où est originaire la famille. L’année 1933 voit naître la Phalange, parti de droite réactionnaire, expert en démagogie, emmené par le charismatique Primo de Rivera. La Phalange a, note Cercas, tout pour plaire à un adolescent fraîchement sorti de chez lui, avide d’idéal, pris au piège d’un « mirage fabuleux de jeunesse et de modernité ». Paco Cercas, le grand-père de Xavier, part quelques mois combattre dans ses rangs ; Manuel Mena s’engage à son tour, se bat, trop peu à son goût, décide de devenir « sous-lieutenant intérimaire », un corps de jeunes officiers formé à la hâte, dont les taux de mortalité était exceptionnellement élevés compte tenu des risques auxquels on les exposait. Il intègre le 1er tabor de tirailleurs d’Ifni, rejoint le front, se bat dans des conditions particulièrement meurtrières, est blessé cinq fois fois, et succombe des suites d’une balle reçue dans le ventre le 21 septembre 1938. Il devient alors le « héros franquiste de la famille », pleuré de tous, celui dans l’ombre duquel grandit le romancier, qui aura toujours vu son portrait affiché dans le salon de la maison familiale.

En marge de cette biographie qu’il reconstitue avec une minutie d’historien, Xavier Cercas mène un autre récit, celui de la genèse incertaine de son livre. D’abord décidé à ne pas l’écrire, ou songeant à confier la rédaction à un tiers, il en arrive, notamment à cause d’une discussion avec un ami réalisateur, à réfléchir au bien-fondé de sa démarche. Devenir écrivain, explique-t-il, a équivalu à échapper à une destinée que sa mère aurait écrite pour lui. Une façon, somme toute, de ne pas devenir à son tour un Manuel Mena, militant héroïque d’une mauvaise cause. C’est pourquoi il exclut d’abord prendre en charge le récit de la vie d’un homme qui, parent ou pas, représente tout ce que politiquement il rejette. Cela n’empêche pas l’écrivain de mener l’enquête avec ferveur et de réévaluer le manichéisme inhérent à toute projection rétrospective de la guerre : les interviews des derniers témoins vivants mettent en lumière le caractère fratricide des assassinats perpétrés au village – tant du côté franquiste que du côté républicain. Les documents militaires étant aussi rares (une photo, des listes de morts et de blessés) que contradictoires, Cercas en arrive à se poser la question de la véridicité de ce qu’il sait à propos de Manuel Mena. Il prend conscience qu’« on s’était contenté de raconter des légendes à son sujet et [que] personne n’avait écrit son histoire ». C’est précisément la frontière qu’il va s’attacher à dépasser, sur la ligne de crête fragile de mémoires anciennes, vacillantes, contaminées d’idéologie, de tragédies, de deuils, en affirmant avec force son refus de romancer, et en se référant aux mots de Danilo Kis : « Ceci n’est pas une fiction et moi je ne suis pas un littérateur, de sorte que je dois m’en tenir à la solidité des faits ».

Nous ne révélerons pas ici l’issue de sa quête, qui va lui révéler un autre visage de Mena. Disons qu’elle parviendra à humaniser et animer celui qui n’était jusque-là qu’une « silhouette floue et lointaine, schématique » et à jeter un jour nouveau sur ce que fut sa motivation idéologique. On notera simplement que Cercas a écrit, à travers l’histoire de son grand-oncle, un grand livre sur la guerre, qui hante son œuvre, sur les contradictions terribles dans lesquelles elle enferme les individus. « Peut-on être un jeune homme noble et pur et lutter pour une mauvaise cause ? » C’est la question centrale du Monarque des ombres : au-delà de la destinée d’un homme singulier, cette enquête biographique de longue haleine questionne les raisons sociales de la division d’un village, héritée d’une longue tradition de misère, la difficulté pour une république à arriver à maturité, l’entrecroisement complexe des idéologies et des intérêts personnels, le ballet des exaltations et des désillusions politiques, dont Manuel Mena a été l’emblème. Il interroge aussi la position d’héritier de l’écrivain qui découvre sur le tard qu’il n’a pas tant eu honte de sa famille que « honte d’avoir eu honte d’eux ». Le Monarque des Ombres pose enfin la question de la responsabilité morale de l’écrivain – raconter ou pas, et surtout comment ? En affabulant comme un « littérateur » pour combler les blancs d’une histoire en grande partie effacée, en historien, en homme ? Cercas a au fond endossé, mais avec le plus grand scrupule de vérité en ce qui concerne la littérature, les trois rôles. Il s’est fait secrétaire de l’ambiguïté consubstantielle à toute humanité en tentant de raconter une vie, et non plus une légende, pour dire qu’elle « renfermait de la honte mais aussi de la fierté, du déshonneur, mais aussi de la rectitude, de la misère, mais aussi du courage, de la saleté, mais aussi de la noblesse. »

Xavier Cercas, Le Monarque des ombres, traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic avec la collaboration de Karine Couesnon, Actes Sud, 2018, 314 p.

Hélène Gestern

 

Parution : Arnaud Genon, Les Indices de l’oubli (Reine Blanche, 2019)

Nous avons le plaisir de vous annoncer la parution des Indices de l’oubli, le dernier ouvrage de notre ami Arnaud Genon.

Présentation de l’éditeur : 

Le feuilletage de l’album de famille est un geste universel qu’Arnaud Genon transforme en geste littéraire. Les Indices de l’oubli propose une réflexion sensible et délicate sur nos rapports avec les vieux albums de photos de famille. Parallèlement, l’auteur s’interroge sur le souvenir que nous gardons des êtres qui ne sont plus, ce qui le conduit à poser également la question de l’immuabilité de notre identité. Même si le point de départ de ce récit est une expérience personnelle, celle-ci livre-les-indices-de-oublirésonne immédiatement chez le lecteur qui se sent happé dans le cadre de la réflexion.

Extrait de la préface, par Marta Caraion :

 On pense à Annie Ernaux et aux photographies qui, dans Les Années, organisent le récit et restituent le temps social et intime, images absentes que le lecteur, par procuration, découvre et souvent reconnaît, car ce sont les photos de tout le monde, ou du moins les photos d’un monde qui a la familiarité de l’album de famille, sorte d’objet universel et partagé. Arnaud Genon inscrit son projet dans ce qu’il convient peut-être de considérer désormais comme un genre : dans un monde d’images virtuelles, l’archéologie familiale, photographique, devient l’expression contemporaine de la mélancolie. On rêvait, au XIXe siècle, à la vanité de toutes choses en contemplant les ruines des civilisations disparues ; on se plonge à présent dans les traces que les familles ont voulu laisser d’elles-mêmes, photographies qui, pour nous encore – mais pour combien de temps ? –, sont des objets matériels, des vestiges nostalgiques offerts au décryptage et à la déploration.

 

Informations

Editeur : Editions de la Reine Blanche
http://editionsdelareineblanche.fr/les-indices-de-l-oubli.html

Date de parution : 07/08/2019

ISBN : 9782955891056