L’Île aux malades

Claire Paulhan, éditrice bien connue des lecteurs d’Autobiosphère pour le riche catalogue de sa maison, s’intéresse de longue date à l’île de Port-Cros, un paradis de quelques kilomètres de long situé au large d’Hyères. Paulhan en avait fait un des repères de la NRF, et certaines de des plus grandes plumes de la revue y séjournèrent La naturaliste et écrivaine anglaise Vivienne de Wattewille y avait, elle aussi, posé ses valises le temps d’une saison, racontée avec humour dans ses Souvenirs.

Mais c’est un aspect plus méconnu de l’île que Claire Paulhan entreprend de ressusciter dans un bref ouvrage illustré, Port-Cros en 1886, île de quarantaine. Ces temps pandémiques nous rappellent en effet des réalités oubliées : à savoir le poids des épidémies dans la vie des sociétés, aggravé par les échanges maritimes, militaires ou commerciaux. Or en 1884, le choléra parti d’Égypte a gagné Toulon et Marseille via les bateaux ; la fin de la guerre du Tonkin et le rapatriement massif de soldats atteints de diverses fièvres et maladies (dont le choléra et la variole) obligent le gouvernement de Jules Grévy à prendre des mesures prophylactiques.

Une délégation gouvernementale se rend alors dans le Midi : l’île de Port-Cros est choisie pour que les soldats y effectuent une première phase de quarantaine ; l’île voisine, Bagau, accueillera les plus malades, pour ne pas dire les mourants. S’appuyant sur les archives de la presse, du Figaro (avec son envoyé spécial) au Petit Marseillais, Claire Paulhan nous décrit la vie dans ces sanitariums, selon la terminologie de l’époque, qui entraîne au passage la métamorphose d’un lieu privé où vivent soixante pêcheurs en une colonie de près de mille soldats hébergés simultanément : ce sont au total près de 14 000 personnes, rapatriés et personnels sanitaires, qui peupleront l’île durant ces quelques mois, et leurs conditions d’accueil, tantôt décrites comme parfaitement humaines, tantôt comme scandaleusement sommaires, feront l’objet de vives controverses par voie de presse.

La deuxième « épidémie » mentionnée par Claire Paulhan, c’est le tourisme, qui se développera quelques années après la fin des quarantaines. Plusieurs écrivains en garderont la mémoire littéraire : est ici évoqué, tout particulièrement, le roman (oublié) de Melchior de Vogüé, Jean d’Agrève (1897) qui relate l’amour d’un officier réfugié à Port-Cros, dans un sanatorium (avec un a cette fois) pour y trouver la paix ; il y rencontre une femme. L’histoire était-elle autobiographique ? La belle Hélène a-t-elle existé ?… Entre romans et souvenirs, Claire Paulhan a mené l’enquête.

Cette brève promenade historique et littéraire, richement illustrée de cartes postales d’époque et préfacée par Boris Cyrulnik, nous rappelle que la recherche de parades efficaces contre les microbes et les virus font partie intégrante de la vie des sociétés. Les débats aujourd’hui soulevés par les « mesures sanitaires » ne sont en réalité que les variantes (en attendant les variants) de controverses bien plus anciennes.

On pourra se procurer l’ouvrage auprès de l’Office du Tourisme de Hyères, sur leur site internet sécurisé – pour la commande en ligne, pensez à désactiver votre bloqueur de publicité (AdBlock) si vous en avez installé un sur votre navigateur.

Claire Paulhan, Port-Cros en 1886, île de quarantaine, préface de Boris Cyrulnik, Association des Amis de Port-Cros, 84 p. ill, 10 €.

https://hyeres-boutique.com/accueil/111-port-cros-en-1886-ile-de-quarantaine.html

Hélène Gestern

Renée Vivien, Lettres inédites à Jean Charles-Brun (1900-1909), par Jean-Marc Hovasse

Les amateurs de Renée Vivien connaissaient l’existence de cette correspondance, conservée pendant plus d’un siècle par la famille de son destinataire, mais son contenu était en grande partie ignoré. Sa première publication, encore partielle, arrive 111 ans après la mort de l’épistolière, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne déçoit pas. La personnalité qui s’y révèle se retrouve presque aux antipodes de celle construite par une légende malveillante, et assez différente aussi de celle qui transparaît dans son œuvre.

Rappelons brièvement que Pauline Mary Tarn (son identité pour l’état civil) est née en 1877 d’une mère américaine et d’un père anglais fortuné. Son enfance est partagée entre Londres et Paris, où elle habite un appartement avec jardin (japonais) au rez-de-chaussée du 23, avenue du Bois-de-Boulogne, aujourd’hui avenue Foch. Dans le milieu américain de Paris, autour de 1900, elle rencontre Natalie Clifford Barney (1876-1972), qui vient de publier son premier livre, Quelques Portraits-Sonnets de femmes (Ollendorff, 1900). C’est le début d’une grande mais brève passion, qui a son versant littéraire dans la redécouverte, commune aux deux amantes, de Sapho : Natalie Clifford Barney donne Cinq Petits Dialogues grecs (Antithèses et parallèles) aux Éditions de la Plume en 1902, Renée Vivien Sapho, chez Alphonse Lemerre, en 1903. Entre-temps elles se sont installées ensemble dans le quartier de la plaine Monceau, plus précisément rue Alphonse de Neuville où Dumas fils était mort quelques années plus tôt (1895), où Marie Bashkirtseff avait passé les deux dernières années de sa brève existence (1882-1884) – vertigineuses proximités pour une liaison qui ne dura pas plus de deux ans. Elle apparaît en filigrane dès la première lettre de Renée Vivien à Jean-Charles-Brun, qui donnait depuis le printemps 1900 des cours de prosodie française aux deux jeunes femmes. La « tyrannique Bien Aimée », « l’Autre », « Elle » ou encore « On », « pieuvre » ou « sans cœur » dans les premières lettres de Renée, c’est toujours Natalie. La rupture est consommée dès l’automne de 1901, mais elle est aussi difficile à vivre qu’à exprimer : « Vous êtes tombé dans l’erreur la plus profonde en croyant que mon amour pour Natalie se conjugue au passé. J’ai rompu avec elle, cela est vrai, donc je l’adore. […] Je la hais avec passion. Je la verrai souffrir avec volupté. » (1er septembre 1901). Et quinze jours plus tard : « Elle a été mon premier amour, voyez-vous, je n’ai jamais aimé qu’elle et je ne pourrai jamais aimer une autre personne comme je l’ai aimée. » Dans la nuit même qui suit cette déclaration, Renée Vivien tente de se suicider ; elle en fait le récit dans sa lettre du 16 septembre, l’une des plus remarquables de ce corpus, dont le début donne la tonalité :

Cher ami et Vénéré Maître, votre lettre m’est arrivée le lendemain de mon suicide… car en vous envoyant mes poésies hier j’étais résolue à me tuer. J’avais entendu parler de l’asphyxie par les fleurs, – j’ai donc acheté des brassées de tubéreuses, et, portes fermées, fenêtres closes, je me suis enveloppée la tête d’un grand châle épais rempli de fleurs. J’avais solidement noué le châle autour de mes épaules, et j’ai pris du chloral afin de m’endormir plus profondément, et de passer plus doucement du sommeil à la mort. Se tuer en respirant des parfums ! Quel rêve ! – aussi n’avais-je plus rien dans l’âme que le lointain regret d’avoir vécu.

Le croiriez-vous ? Je me suis réveillée ce matin sans le plus léger mal de tête. Ma robuste santé anglo-saxonne résiste imperturbablement à toutes les épreuves. Je suis de fer forgé. Jamais je n’arriverai à me tuer.

Tout ce que vous me dites est vraiment amical et charmant – et je vous en remercie du fond de mon cœur lacéré. Merci d’avoir pleuré parce que je souffre.

Qui était cet « ami et Vénéré Maître », ce Jean-Charles Brun qui avait choisi comme pseudonyme Jean Charles-Brun ? Fils d’instituteur de Montpellier, né à la fin de l’année 1870, il avait sept ans et demi de plus que Renée Vivien. Bachelier à 16 ans, il était devenu à 23 ans le plus jeune agrégé de France (à son deuxième passage pourtant), ce qui lui vaudrait un jour cette adresse de Renée Vivien : « À l’illustre Agrégé » (7 août 1903). Professeur, journaliste, poète, félibre, il était surtout suffisamment non conformiste pour être son correspondant, confident, et surtout correcteur, sinon collaborateur. D’un charmant petit poème de Paul Vérola, autre oublié de la gloire, intitulé « La Collaboration », publié dans La Plume en 1890 et reproduit dans l’intéressant cahier d’illustrations du présent volume*, Renée Vivien tire le sobriquet de son mentor, « Suzanne », qu’elle lui inflige à partir de mai 1903. Ce dernier ne s’en formalise pas, pas plus qu’il ne semble s’offusquer de ses injures spirituelles et variées, tempérées de déclarations d’admiration et de comptes d’apothicaire – car elle le paye pour ses relectures. Elle lui soumet tous ses écrits afin qu’il en corrige l’orthographe et surveille la métrique, ponctue, choisisse entre les variantes et quelquefois même entre les strophes, sinon entre les poèmes : travail sur les manuscrits et sur les épreuves (« Épreuves, le mot est bien choisi… »). Comme le suggère subtilement Nelly Sanchez dans sa belle introduction, ces deux correspondants étaient complémentaires : à elle l’inspiration foisonnante et facile, la poésie coulant de source et l’originalité ; à lui la perfection de la forme, la finition et la fabrication des livres. Ayant sans doute conscience de ce déséquilibre, il a préféré supprimer ses propres lettres, ce qui est évidemment dommage. Il n’en reste qu’une seule, celle du 26 janvier 1905, qui suffit à faire regretter les autres, car il s’y montre au diapason de sa correspondante. Sa santé fragile ne l’empêcha pas de vivre jusqu’en 1946 (il a son buste à Sceaux, dans le jardin des Félibres), tandis que sa correspondante, on le sait, mourut à 32 ans. C’est l’un des intérêts de cette correspondance aussi de couvrir ses neuf dernières années, et de la voir sans cesse à la tâche, passant d’un roman à un recueil de vers, d’un recueil de vers à une pièce de théâtre, d’une pièce de théâtre à un essai. Elle permet de toucher du doigt le travail créateur, offre des aperçus saisissants sur la genèse de nombreux poèmes et de son roman autobiographique Une femme m’apparut (Lemerre, 1904, et seconde édition Lemerre 1905 avec une belle couverture – reproduite aussi dans le cahier d’illustration – de Lévy-Dhurmer). Les travaux futurs sur l’œuvre de Renée Vivien ne pourront se passer de tous ces documents de première importance. Car il est loin le temps où, déplorant qu’un de ses livres paraisse à une mauvaise date, l’auteur confiait à son correspondant : « comme je n’ai pas de lecteurs en dehors d’une dizaine d’amis (et encore ! – une dizaine, c’est de l’exagération toulousaine) je m’en contre moque » (27 février 1906). Aujourd’hui, depuis les publications pionnières et fondatrices de Jean-Paul Goujon qui remontent au tournant des années 1980, le cercle de ses lecteurs et admirateurs, qui ont toujours entretenu sa tombe au cimetière de Passy, ne cesse de s’étendre.

Ces lettres permettent enfin une rencontre directe avec une épistolière intelligente, vive et drôle. Elle ne cesse de déprécier son œuvre : « Sans reproche, je vous l’avais déjà écrit : vous ne lisez pas mes lettres. (Je vous comprends : si je m’écrivais à moi-même, je ne lirais pas mes lettres […].) » On n’en finirait pas de relever ses aphorismes qui n’ont rien à envier à ceux d’un Oscar Wilde, auxquels ils font quelquefois penser. Très en avance sur le hashtag ♯balancetonporc, elle déclarait le 25 février 1904 à son correspondant : « Mais les hommes sont tous des sales cochons, même les meilleurs, et Dieu sait que vous n’êtes pas de ceux-là. » (Quant au mari batave de son amante et collaboratrice la baronne Hélène de Zuylen, il est rebaptisé « ce porc hollandais ».) Mais les hommes ne sont pas ses seules victimes. À côté de ses réflexions, que l’on sent dictées par l’expérience et l’observation, sur les mérites comparées des Anglaises (« âprement voluptueuses, hypocritement chastes, toute la femme »), des Américaines qui « promettent mais ne tiennent pas leurs promesses alléchantes » et des Françaises qui « montrent trop ouvertement leur goût pour le plaisir », une photo ratée de son autre liaison Kérimé Turkhan Pacha (1874-1948) lui inspire cet argument en faveur du voile : « Oh ! que les Turcs ont raison de voiler la face de leurs femmes si elles sont toutes comme ça ! » Les prix de vertu qui, on s’en doute, ne sont pas sa tasse de thé, et du reste sont maintenant bien passés de mode, sont drôlement exécutés : « Il ne faut pas couronner les rosières. Il ne faut pas encourager la vertu, ça fait du tort aux gens qui n’en ont pas. » Les velléités politiques de son correspondant, qui songe à se faire élire député alors qu’il est poète, lui inspirent d’inénarrables remarques sur « le Sénat – gaga », et les agréments de la vie politique : « Grouillez-vous, à l’instar des puces et des poux de vos électeurs » (12 mars 1906). Son style primesautier joue quelquefois sur les deux langues avec bonheur, quand il s’agit par exemple de « ces gens insupportables, qui donnent des dîners et des bals, qui vont faire des visites, qui déjeunent et “five o’clockent” avec un acharnement déplorable » (20 août 1900, en direct des États-Unis). Sur un ton plus grave enfin, cette déclaration, trois ans avant sa mort par épuisement :

Mais… entre nous, ma pauvre Suzanne… le crime de celui qui donne la mort ne sera jamais aussi effroyable que le crime de celui qui donne la vie… car le supplice de celui qui vit dure tellement plus longtemps que le supplice de celui qui agonise… si lente que soit l’agonie…

Il y a des jours où je voudrais guillotiner tous les parents…

Si la correspondance publiée ici n’est pas encore intégrale, elle le sera dans la version qui sera mise en ligne par les mêmes éditeurs, et comptera alors « plus de 500 lettres » (mais les plus importantes sont dans ce livre). Il est temps de saluer la superbe couverture (portrait de Renée Vivien par Lucien Lévy-Dhurmer), la préface de Marie-Ange Bartholomot Bessou, l’introduction de Nelly Sanchez, l’éditrice scientifique de l’ensemble, qui rappellent toutes deux qu’une publication de correspondance est souvent l’aboutissement d’un long travail collectif. La minutieuse reconstitution de la chronologie des lettres, souvent non datées, force l’admiration, tout comme leur présentation. Un modèle du genre, à tous les points de vue.


* Dites, Suzanne, voulez-vous
Essayer avec moi d’écrire
Un de ces poèmes si doux
Qui font pleurer et qui font rire,
Un de ces romans pleins d’émoi
Auquel l’être entier collabore ?…

Renée Vivien, Lettres inédites à Jean Charles-Brun (1900-1909), édition établie, présentée et annotée par Nelly Sanchez, Éditions du Mauconduit, 2020, 344 p.

Ecouter et (re)voir

Pour ceux qui les auraient manqués, trois événements intéressants à (r)attraper en direct ou en replay.


Une session de colloque consacrée à l’autobiographie dans le cadre d’un colloque à l’université de Princeton :

« L’autobiographique, la nouvelle norme ? » 

avec ses quatre présentations :

« Autobiographie et autobiographique : du substantif à l’adjectif » (Françoise Simonet-Tenant, Université de Rouen)

« S’écrire pour faire changer la honte de camp » (Chloé Vettier, Princeton University / Sorbonne Université)

« Le document photographique, incontournable du récit familial autobiographique » (Anne Reverseau, Université catholique de Louvain)

« Pics or it didn’t happen : des réseaux sociaux à la nouvelle norme autobiographique » (Carole Allamand, Rutgers University)

Le panel est en ligne ici : https://digitalcommons.unl.edu/ffsic2021/7/.


Dans le cadre d’une série d’émissions consacrées à Anaïs Nin sur France Culture (La Compagnie des oeuvres), Matthieu Garrigou-Lagrange s’est intéressé à « L’oeuvre atypique d’Anaïs Nin ». Notre ami Simon-Dubois Boucheraud , son invité, aux côtés de Béatrice Commengé, traductrice de Nin, parle du journal, de son rôle dans l’œuvre de Nin et de sa récriture.

On pourra aussi y entendre la voix d’Anaïs Nin à l’occasion d’un entretien radiodiffusé.

Écouter l’émission


On y ajoutera, le 1er avril 2021, le séminaire « Littérature et émancipation » pour une séance consacrée à Ernaux et Beauvoir

Lien Teams sur la conférence.

Reprise du séminaire en ligne : 1er avril 2021, 17h-19h (autour des correspondances de Natalie Clifford Barney et Renée Vivien)

Compte tenu de la situation, qui ne donne pour l’instant pas de signe d’amélioration, et de l’absence de perspectives de réouverture des salles de l’École, nous nous sommes résolus à organiser deux des séances prévues du séminaire en visio-conférence.

La première aura lieu le jeudi 1er avril 2021 (sans poisson), de 17h à 19h00

Elle nous donnera le plaisir de recevoir :

— Suzette Robichon, qui présentera la Correspondance amoureuse de Natalie Clifford Barney et de Liane de Pougy (Gallimard, 2019)

— Nelly Sanchez, accompagnée de son éditrice Laurence Santantanios, qui présenteront les Lettres inédites à Jean Charles-Brun, de Renée Vivien (Editions du Mauconduit, 2020).

La deuxième aura lieu le jeudi 20 mai, de 17h à 19h00, et on y parlera de René Depestre et d’Albert Memmi (à confirmer)

Dans les deux cas, le logiciel utilisé sera Teams.

Pour accéder à la réunion, il vous faudra cliquer ici (sur le lien pas sur l’illustration)

Cliquez ici pour participer à la réunion

A partir de là, plusieurs options sont possibles

— soit vous avez déjà le logiciel (ou vous l’avez téléchargé préalablement), et il suffit de cliquer sur « Ouvrir votre application »,

— soit vous vous connectez directement par le navigateur, sans rien télécharger.

(Windows vous offrira également ces deux options).

Ensuite, il faut donner à votre ordinateur l’accès à votre caméra et au micro. Et le tour est joué !

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Autre information : ce soir aura lieu une série de courtes conférences en ligne autour de l’autobiographie, dont voici le programme.

« L’autobiographique, la nouvelle norme ? » 

Jeudi 11 mars, 1PM-2:15PM EST / 19h-20h15 en France et Belgique

Lien Zoom : https://princeton.zoom.us/j/91864202339 | Pas de mot de passe

• « Autobiographie et autobiographique : du substantif à l’adjectif » (Françoise Simonet-Tenant, Université de Rouen)

• « S’écrire pour faire changer la honte de camp » (Chloé Vettier, Princeton University / Sorbonne Université)

• « Le document photographique, incontournable du récit familial autobiographique » (Anne Reverseau, Université catholique de Louvain)

• « Pics or it didn’t happen : des réseaux sociaux à la nouvelle norme autobiographique » (Carole Allamand, Rutgers University)

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N’hésitez pas à vous y connecter si le cœur vous en dit !

Au plaisir de vous retrouver nombreuses et nombreux… derrière l’écran.

Avec nos meilleures salutations.

L’équipe du séminaire

Parution : Daniel et Marianne Halévy – André Spire Correspondance 1899-1961 Des ponts et des abîmes : une amitié à l’épreuve de l’histoire (2020, Champion)

La correspondance croisée entre l’écrivain et poète André Spire (1868-1966) et l’historien Daniel Halévy (1872-1962), est l’une des plus longues et des plus riches du XXe siècle, s’étendant de 1899 à 1961. Née dans les combats et l’effervescence politique de l’affaire Dreyfus – où Spire se bat en duel -, cette relation engagée dans le mouvement des Universités populaires et la mouvance de Charles Péguy et ses Cahiers de la Quinzaine, devient houleuse lors de la montée des périls au début des années Trente, et se fracasse dans l’essor de l’hitlérisme, en raison d’allégeances politiques devenues inconciliables. Leur correspondance très engagée – plus de 700 lettres – éclaire le devenir de ces deux figures d’écrivains emblématiques de leur époque. Au-delà de leurs destins individuels, leurs échanges ouvrent une vaste perspective sur l’histoire sociale, politique et intellectuelle de leur temps.

Marie-Brunette Spire-Uran, universitaire et traductrice, a traduit des œuvres d’Israël Joshua Singer et d’Israël Zangwill, et a déjà publié les correspondances croisées d’André Spire avec Jean-Richard Bloch et Ludmila Savitzky.

The correspondence between poet André Spire and historian Daniel Halevy spans from 1899 in the midst of the Dreyfus Affair to 1961 the end of Algeria’s War of Independence. Their dialogue, their political views and commitments, once similar but later more antagonistic, mirror the social and intellectual turmoils of their time.

ÉDITIONS HONORÉ CHAMPION

Bibliothèque des correspondances N° 115. 2020. 1152 p., reliés, 2 vol., ill., 15,5 x 23,5 cm. ISBN 978-2-7453-5449-5.
CHF 50 ht / 48 € ttc

Publication en ligne : le Journal de guerre (carnets d’un prisonnier du STO) de Félicien Hantz (Editions du Temps d’Antan, 2020)

« Vous avez ouvert ce livre. Dans les pages suivantes, vous allez découvrir la vie d’un homme qui, pendant la Seconde Guerre Mondiale, a été emmené pour faire le Service au Travail Obligatoire (STO), Félicien Charles Hantz (1884-1967). Appelons-le Félicien. Notre survivant de la Première Guerre nous livre en toute simplicité le récit de ses péripéties en Allemagne dans deux carnets de notes rassemblés ici. Ces deux carnets ont été tenus du 9 novembre 1944 au 28 avril 1945. Félicien a été déporté pendant 161 jours, laissant derrière lui sa femme, Marie Joséphine (tous deux se sont mariés le 10 mai 1910) et ses neuf enfants. Il a été amené à effectuer de nombreux déplacements, là où les Allemands avaient besoin de main d’œuvre. Comme il était bûcheron de profession, en plus d’être cultivateur, il a notamment été amené à travailler dans les métiers du bois.« 

Une fois n’est pas coutume, Autobiosphère a le plaisir de vous proposer la lecture d’un texte inédit. Il s’agit d’un carnet tenu par Félicien Hantz, un habitant de la Bresse (Vosges), déporté comme beaucoup des habitants de son village en Allemagne pour y effectuer le STO. Sa captivité a duré six mois, du 9 novembre 1944 au 28 avril 1945, et il a tenu, au jour le jour, un carnet pour consigner la monotonie de sa vie de prisonnier.

Ce texte a été conservé par sa famille, qui en avait effectué une première transcription informatique, sans notes. Dans le cadre d’un travail d’édition, en licence de Lettres, Morgane Viry, arrière-petite-fille de Félicien, a souhaité travailler sur ce texte, dont elle a assuré la mise en forme, l’annotation et la présentation avec le concours de son père Alain, petit-fils de Félicien, et la collaboration d’Hélène Gestern.

Il est vite apparu que, compte tenu de son intérêt intrinsèque, ce carnet du STO, témoignage rare, pouvait intéresser des lecteurs au-delà du cercle familial et universitaire. Morgane et Alain Viry ont généreusement donné leur accord pour une publication en ligne : elle vous est proposée ici sous la forme d’un fichier imprimable d’une centaine de pages, au format livre, pour en assurer le confort de lecture. La consultation est libre et le texte peut être cité, avec sa source, sous forme d’extraits ; les droits du texte lui-même sont réservés et sa reproduction et sa rediffusion sur d’autres sources ou supports sont interdites.

Lire la préface de Morgane Viry

Lire la présentation d’Hélène Gestern

Pour citer ce texte : Félicien Hantz, Carnets de guerre, transcrit et annoté par Morgane et Alain Viry, Éditions Temps d’Antan, chez l’auteur, Poligny, 2020, 100 p. ill.

Conférence en ligne : « La correspondance amoureuse de Liane de Pougy et Natalie Clifford Barney » (Suzette Robichon et Olivier Wagner)

Suzette Robichon nous informe de la captation, à l’École des Chartes, en octobre 2020, d’une conférence donnée avec Olivier Wagner sur la correspondance de Natalie Clifford Barney et Liane de Pougy. [Attention, spoiler !] Sous réserve de l’évolution de la situation sanitaire, Suzanne Robichon et Olivier Wagner seront les invités du séminaire le 31 janvier 2021, pour une présentation de cette correspondance – l’autre partie de la séance étant consacrée à la présentation de la correspondance de Renée Vivien. Mais si d’aventure vous n’êtes pas à Paris, ou que vous ne pouvez réfréner votre impatience, le lien est ici.

Parution : Renée Vivien, Lettres inédites à Jean Charles-Brun (éditions du Mauconduit, 2020)

Édition établie, présentée et annotée par Nelly Sanchez

Figure majeure mais dérangeante de la littérature féminine et décadente du début du xxe siècle, Renée Vivien sort d’une longue éclipse grâce à des travaux universitaires et à des rééditions diverses réalisés depuis une quarantaine d’années.

Restait un mystère, enfin dévoilé ici : ces lettres inédites envoyées entre 1900 et 1909 à son conseiller littéraire et confident Jean Charles-Brun. Elles montrent l’importance que la poétesse portait à son travail d’écriture et évoquent les coulisses de la vie mondaine et littéraire de l’époque : Colette, Natalie Clifford Barney (avec laquelle Renée Vivien eut une liaison tumultueuse), Lucie Delarue-Mardrus, l’éditeur-imprimeur Alphonse Lemerre, etc. Elles révèlent un autre visage de la poétesse, trop souvent réduite à une égérie du lesbianisme sous le nom de « Sapho 1900 ».

Sous la femme de lettres exigeante et passionnée par son art explose sa nature libre, primesautière, capable d’une ironie féroce et d’une langue très crue. Provocante en son temps, Renée Vivien semble aujourd’hui d’une étonnante actualité, cultivant l’ambiguïté entre les sexes – déconstruction du genre avant l’heure ? Ainsi surnomme-t-elle son conseiller littéraire : « Chère Suzanne. »

Source : Éditions du Mauconduit

Parution : Vladimir Pozner, Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France, 1939 (Claire Paulhan Ed, 2020)

Le 23 mars 1939, l’écrivain, journaliste et militant antifasciste Vladimir Pozner arrive à Perpignan. Missionné par le Comité d’accueil aux intellectuels espagnols, présidé par son ami Renaud de Jouvenel, il s’apprête à sillonner la région (Ariège, Aude, Pyrénées-Orientales) durant deux mois, afin de sortir des camps, érigés à la hâte par l’administration française, les intellectuels qui y sont internés :

«J’avais loué à Perpignan une échoppe d’artisan abandonnée qui me servait de bureau lorsque je ne courais pas le pays. Installé sur un tabouret devant une machine à écrire posée à l’extrémité d’un établi, je rédigeais de longs rapports, heureux lorsque je réussissais à retrouver derrière les barbelés un Espagnol dont Paris m’avait envoyé le nom, plus encore quand je parvenais à le faire libérer.» Parmi les personnes repérées, des journalistes, écrivains, artistes, professeurs, musiciens, architectes…

Notes prises sur le terrain, lettres, témoignages, coupures de presse, cartes postales et photographies –tous documents d’époque conservés par l’écrivain – constituent la matière de ce livre inédit, en forme de puzzle documentaire.

Né à Paris en 1905 dans une famille de Russes émigrés anti-tsaristes, Vladimir Pozner passe une partie de sa jeunesse en Russie, où il assiste à la Révolution. Après avoir débuté comme poète au sein du groupe des frères Sérapion, il se fait un nom, à son retour en France en 1921, comme passeur de la jeune littérature russe. Dans les années 1930, il s’engage dans la lutte antifasciste.Correspondant français de l’agence Inpress fondée par Alex Radó, il intervient dans la presse de gauche (Monde, Regards, Vendredi…). Il apporte son aide aux réfugiés allemands, adhère à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) et devient secrétaire de rédaction de la revue Commune. Sur les conseils de Maxime Gorki, il adhère au Parti communiste français, puis, en 1936, au Comité franco-espagnol de soutien à l’Espagne républicaine. Il publie coup sur coup Tolstoï est mort (1935), biographie de montage, Le Mors aux dents (1937), roman d’aventure révolutionnaire, et Les États-Désunis (1938), roman documentaire. Il traverse la drôle de guerre et l’exode comme chauffeur militaire, connaît une vie de scénariste à Hollywood pendant la guerre, puis, revenu en France, est plastiqué par l’OAS après avoir publié Le Lieu du supplice en 1959. Jusqu’à la fin de sa vie (1992), il poursuit une œuvre littéraire exigeante, témoignant des grandes tragédies du XXe siècle.

Édition établie, annotée et préfacée par Alexis Buffet, docteur en littérature française.

(Source : Editions Claire Paulhan)

Télécharger la présentation de l’ouvrage et des Cahiers Cahier « Jean Paulhan et ses environs » (nouvelle série, n°8, 2020) : « Jean Paulhan en 1920 / Lettres d’il y a un siècle »

Christine Delory-Monberger : « Feuilleter la mémoire qui se débat » (H. Gestern)

Avec sa trilogie photographique intitulée Exils/Réminiscences, la photographe et universitaire Christine Delory-Momberger, autant qu’une œuvre, nous offre un espace : un lieu où penser autrement la surface sensible de l’image, en interroger la matérialité, l’ambiguïté fondamentale, le caractère charnel, opaque, indéchiffrable. « Traverser la fixité de sa surface pour toucher l’enfoui, le profond, l’inouï » ; s’approcher de la photographie par la photographie, l’utiliser comme son propre médiateur, et à travers sa matière dessiner une nouvelle cartographie de sa signification. Guidée par le désir de « feuilleter la mémoire / qui se débat », l’artiste a fait le choix de rephotographier des images existantes, offrant ainsi à leur sujet, leur texture et leurs perspectives une incarnation nouvelle. Ce regard, volontairement décentré, est aussi une manière, à travers le travail physique opéré sur des sommes anciennes de chimie et de photons, de figurer concrètement le travail de la réminiscence, tremblé et magmatique, perpétuellement en mouvement entre l’évident et l’opaque, le clair et ce qui doit se deviner.

Ce beau coffret, publié chez Arnaud Bizalion, se compose de trois livres. Le premier, Tendre les bras au-dessus des abîmes, se fonde sur une image, une seule, une photo de famille retrouvée dans un album. Dans un des poèmes liminaires, en vers libre ou en prose, qui éclaire chaque livre, la photographie en décrit brièvement les protagonistes, la surface « plane » du papier glacé et ses « visages fuyants ». Une affaire de photos de famille, donc, mais pas telle qu’on la connaît ordinairement : ou plus exactement, une narration seconde de cette photographie, dont la réappropriation vient remanier la lecture. L’image première est recadrée, agrandie, étirée : le tirage crée des flous, épaissit le grain ou le vaporise, décale le regard au point que, parfois, l’œil doit réinterroger longuement ces vallées de noir d’où sourdent  des taches claires pour y resituer une main, une fleur. Les visages sont là, mais mangés d’ombre, floutés, comme s’il s’était agi d’imprimer sur des effigies convenues la marque lente du temps qui défait et qui altère, de matérialiser les strates mémorielles et les altérations qui sédimentent le souvenir. L’unité de la photographie de famille se transforme en mosaïque mystérieuse, inaugure un rapport nouveau, ému et secret au passé, qui cache autant qu’il dévoile, s’arrache par fragments et par éclats de classique narration familiale.

Le deuxième opus, Dans le souffle du labyrinthe, convoque plus explicitement l’exil. Il parle des frontières interdites (celles de l’Allemagne), de ce « Kein Grenzübergang », panneau que l’on retrouve en guise de photo liminaire, marque à la fois territoriale et symbolique  d’un seuil interdit. Cet interdit que la photo justement dépasse : ses images sont toujours happées par le grain noir, lourd, vibrant, qui leur confère leur force d’énigme. Tout ce qui apparaît, de distingue, se reconnaît, s’arrachant à ces ténèbres, prend alors une valeur décuplée. Se succèdent, reconsidérés par la prise et le cadrage, des spectres de villes en ruines (après quelle guerre ? quel bombardement ?) et des silhouettes d’enfants, dans le dialogue continu que le livre nourrit entre le mort et le vif. Mais les méplats des visages, des mains, ne sont que plus terriblement présents, qui semblent émerger de paysages et d’arrière-plans qui furent bien quelque part mais pourraient avoir existé n’importe où. Ces lieux pluriels de l’exil familial, précisément parce qu’ils ne portent que des indices ténus (une inscription en italien sur un mur, une chaussure abandonnée), deviennent un écran sur lequel chaque lecteur peut projeter les lacunes de sa propre histoire, avec ses douloureux arrachements. Ce deuxième livre, dans son errance européenne suggérée, emblématise la perte, l’effacement, l’impossible fixation, à laquelle vient s’opposer, en guise de dernière image, le coin d’une photo de famille encore collée dans son album, où deux enfants, soudain nettes, jouent. Peut-être sont-elles les futures héritières de cette histoire, peut-être en ont-elles été les témoins : la tache de lumière offerte par leur robe, l’insouciance de leurs jeux, de leur visage est l’un des rares repères de ce monde où chaque lieu, chaque espace, chaque regard et chaque fragment de peau sont exilés de leur espace familier, rendus à une étrange solitude, et pourtant solidement attachés les uns aux autres. 

Les Disparus des vivants, enfin, se présente comme une histoire de « petits fantômes », « toujours là », qui veillent, qui vont et qui viennent. Là encore, le monde qui se déploie s’appréhende d’abord à travers ses textures : des noirs profonds, charnus, fuligineux, ou alors des étoffes, des formes. Sur cette toile de fond, les visages et les corps émergent, mais partiellement, comme si le processus de révélation avait été suspendu, les laissant à jamais soustraits à l’identification formelle. C’est ce floutage délibéré qui les retient au bord de la représentation, cette limite brouillée entre chair et matière, et cette opacité voulue qui les rendent fascinantes : on scrute avec une acuité nouvelle leur émergence, on s’accroche à ces esquisses de jambes, de chevelure, cette silhouette sur un lit (est-elle encore vivante ou déjà morte ?), les cuisses et les mollets de cet homme vu de dos, juché son vélo, qui pourrait être un cycliste contemporain aussi bien qu’un travailleur des années 1930. On notera aussi, dans les trois œuvres, la prégnance des figures de femme, de l’enfance à la vieillesse, leurs mains, leur silhouettes, leurs cheveux, leurs seins, comme si à travers elles se disait la continuité, malgré tout, de l’engendrement et de la transmission. C’est tout le paradoxe fondamental de la photographie qui est rendu ici, sa bouleversante ambiguïté, cette coprésence saisissante de la naissance et du néant, mise en scène à travers ces (re)prises de vue qui sont à la fois enfouissement et révélation, tombeau et résurrection.

C’est donc bien à un voyage, une traversée et une méditation, bien plus qu’à une lecture stricto sensu que nous invite la trilogie de Christine Delory-Momberger, même si le fil narratif qui la sous-tend est bien là, tangible. Une expérience qui engage simultanément la sensation pure, le déchiffrement, l’incertitude et s’élabore dans une poétique de l’apparition/disparition qui est aussi sa véritable poésie. Ce que nous voyons ici, ou plutôt ce que nous devons découvrir, une épaisseur après l’autre, c’est le travail du passé qui modèle la mémoire d’un être, et le travail qu’accomplit ce dernier pour négocier en retour avec ses héritages visuels ; la trilogie fait aussi le récit d’une migration seconde, celle de l’auteur à travers les souvenirs, jamais limpide ni univoque, parce qu’il faut pour y accéder traverser quelques épaisseurs de silence, peut-être bien de douleur. Les textes du livre, brefs et pensés comme des poèmes, signés par la photographe, mais aussi par Salah Al Hamdani, consonent avec ce qui est donné à voir et indirectement en constituent de possibles clés ; des récifs de mots autour desquels enrouler l’énigme et l’éclat des images. Il ne faut rien exiger d’un tel voyage, mais simplement se mettre à son écoute, accepter de se laisser envahir par la puissance déroutante de ces photographies, par leur vibration, leur corporéité, leurs rythmes chromatiques  – ici magnifiée par un superbe travail de tirage, de composition et de mise en page de Dominique Mérigard. C’est en se laissant immerger, questionner, gagner par un pouvoir d’anamnèse qui rejoint peut-être ici toutes les histoires d’exil que s’assemble en nous l’unité de celle-ci.

Christine Delory-Momberger est représentée par l’agence revelateur.

Christine Delory-Momberger, Exils / Réminiscences, Arles, Arnaud Bizalion éditeur, 3 volumes de 63 p. ill.